Les luttes entre les sociétés, livre V, ch. IL, 8 III
212 TROISIÈME PARTIE. — PIIYSIOLOGIE DES SOCIÈTÉS
nes que tout semblait devoir séparer. Passions religieuses, politiques, esthétiques, modes de parure et de vêtement, tout cela est phénomène collectif, tout cela est une idée, suivie d’une volilion de l'esprit social. Fait curieux, cet esprit socia] s'attache surtout, non pas aux choses les plus utiles, mais à d’autres qui sont relativement moins importantes (1). Rarement le peuple se passionnera pour une question purement économique, dût la prospérité nationale en dépendre au plus haut point : Jes consommateurs chez nous ont bien peu pélitionné en faveur du libre échange ; les syndicats agricoles pour ‘a diffusion du crédit et des machines se propagent assez lentement ; un grand mouvement est encore à créer en faveur de la participation aux bénéfices et de la coopération industrielle. Ce qui passionne la masse, c’est ce qui est « de luxe » pour elle en tous les sens : une parure ou une doctrine politique, un cheval de course ou un adjectif étranger. Il n’en est. pas moins vrai pourtant qu’à de certains moments elle sait aussi s’éprendre de grandes choses. La passion de l’art chez les Athéniens, la passion de la vie éternelle chez les chrétiens du moyen-âge, la passion de la liberté à donner au monde chez les hommes de la Révolution, en sont de nobles exemples.
Mais le plus frappant, c'est que, en ces momeuts d’enthousiasme, la société prend vraiment pleine conscience de son unité. Parfois une nation est divisée par les factions, au point qu’on peut se demander si elle forme bien un corps unique : tel était le cas de la Pologne au xvin® siècle. Qu'à ce moment l'étranger l'attaque, veuille la mutiler, et l’on verra ses membres se serrer les uns contre les autres ; dans l’emportement de leur passion, de leur colère contre l’ennemi, de leur volonté énergique de lui résister, ils sentiront leur unité nationale, et le lien intime qui les assemble : la Pologne, précisément, ne se saisit comme peuplé qu’au moment où elle allait disparaître. Presque toujours, c’est devant un grand danger commun que la conscience collective de la société se révèle :
1. De Greef, Introduction à la sociologie, tome II, chap. XIII.
ainsi la France des Valois après le trailé de Troyes, ainsi la France moderne devant l’invasion des alliés en 1791 et devant l'invasion allemande en 1870, ainsi l'Allemagne elle-même après les victoires de Napoléon 1‘. Ce sentiment de l'unité nationale, né de la résistance à l'étranger, va même si loin, qu'un grand nombre de membres de la société n’hésitent pas alors à donner leur vie pour le salut et la gloire de l'Etat. L'individu comprend, à ce moment, qu'il n’est qu’une faible par- | tie d’un grand tout, et qu’il se doit à l’ensemble dont il dépend : preuve évidente que la conscience sociale le pénètre tout entier, puisque, au maintien de celle-ci, il sacrifie la sienne propre.
Une objection est à prévoir. Tout cela, dira-t-on peut-être, montre bien qu’il y a des individus pensant, à un certain moment, de la même mauière, et même ayant connaissance de la similitude de leurs pensées ; mais cela ne suffit pas à dire qu’il y a conscience sociale. [1 faut s'entendre, répondrons-nous. 11 est clair que si, par consci nce sociale, on veut comprendre quelque chose qui soit totaleinent séparé des conscientes individuelles, un semblable être est un mythe. La conscience sociale ne peut avoir d’autres éléments que les consciences individuelles. Seulement, pour qu’elle forme quelque chose de distinct, il faut, mais il suffit, qu’elle soit plus qu’une simple juxtaposition de ces éléments, il faut qu’elle en soit l’unification. Elle sera toujours, en somme, une pluralité, mais cette pluralité doit être aussi, d’une certaine manière, une unité consciente de soi. Cet ensemble de « mois » doit être un « moi » lui-même. Comment cela est-il possible ?
En premier lieu, l'unité morale des membres de la société peut, de l’aveu de tous, se réaliser. M. Fouillée, qui n’est pourtant pas partisan de la conscience sociale, en a indiqué les raisons avec beaucoup de sagacité (1). Trois étapes successives peuvent être distinguées dans la formation de cetle unité. D'abord, le simple fait du voisinage amène entre individus un