‹ Organisme et SociétéChapitre 46 sur 68 · La science sociale contemporaine, 2e é1., p. 100 et ss · texte numérisé non relu

La science sociale contemporaine, 2e é1., p. 100 et ss

contact, qui modifie chacun d'eux de manière à l’adapter à son voisin, c’est-à-dire à les rendre semblables l'un à l’autredans une certaine mesure. Puis, des relations naît la sympathie : chacun s'aperçoit que son voisin agit en grande partie comme luimême ; il se retrouve donc en lui, et par là il est porté à l'aimer. Enfin, après le mécanisme et le sentiment, agit la raison : l'individu comprend qu'il lui est utile de coordonner ses efforts avec ceux de ses semblables, et ainsi naissent entre les hommes des accords et des conventions réfléchies.

Tout cela explique la pénétration réciproque des « mois individuels » les uns par les autres, fait comprendre qu’ils puissent devenir et se reconnaître identiques. Seulement, avec cette conception, on ne dépasse pas « l'individualisme ». Quand l'être a conscience de l’unité nationale, c’est moins parce qu'il est pénétré par les autres « mois » que parce que Son « moi » propre, s’agrandissant en quelque sorte, arrive à pénétrer les « mois » étrangers et à réfléter d’une certaine manière en lui-même l’ensemble des autres esprits compris dans la même société. On n’a douc pas le droit de dire avec cette théorie que la société se pense dans l'individu, mais seulement que l'individu pense la société, ou plus exactement qu'il crée la société en la pensant, puisque c’est seulement en l'esprit de cet individu qu’elle prend son unité. — Mais une semblable conception est évidemment insuffisante pour expliquer les faits que nous avons rappelés tout à l'heure. Comment croire que l’êlre qui se-dévoue pour son pays n’obéit qu'à une chimère de son esprit? que la fin à laquelle il se sacrifie n’a aucune réalité ? Ce qui est certain, du moins, c’est qu'il croit se dévouer à quelque chose de réel. Et sans doute on peut bien soutenir que ce n’est là qu’une apparence, qu'il est l’auteur de l'illusion à laquelle il donne sa vie. Mais comment celte illusion compliquée, construisant une société avec les représentations d’esprils individuels, faisant concevoir à l’esprit qui l’a formée, qu'il est lui-même un membre de cette société, ie persuadant enfin qu’il se doit à elle entièrement, naîtrait-elle à la fois dans les intelligences les plus simples, incapables d'un tel effort imaginalif, et dans les intelligences les plus hautes,

incapables de se laisser à ce point duper par le simple produit de leur imagination ?

Il faut donc recourir à une explication différente. Si l'individu

- pense la société, ce n’est pas qu’il la crée, c’est que véritable-

ment elle se pense en lui. La similitude des membres de la société n’est pas une simple aperception des esprits individuels, c’est une réalité. Ces membres sont en grande partie identique les uns aux autres, parce qu'ils subissent l’action commune des mêmes institutions sociales. Tout les rapproche : la parenté, la langue, le régime politique, juridique et économique, la religion, la culture morale, intellectuelle et technique, la tradition historique, les voies de communication (routes, canaux, chemins de fer, postes et télégraphes), la diffusion de la mode, et généralement l'éducation. Or, toutes ces causes de similitude agissent autant sur le moral que sur le physique. Étant façonnées de même sorte par l’action de la société, il n’y a rien d’élonnant à ce que ces esprits se reconnaissent identiques (au moins parliellement), se sentent liés les uns aux autres, se croient obligés d’agir en commun et de tout faire pour sauver la communauté. On est ainsi porté à penser que chaque être humain, en même temps qu'il se conçoit comme un « moi », perçoit sa liaison avec les autres hommes, se saisit comme membre d’une collectivité, comme fragment d’un ensemble, auquel il se doit. Cette idée a été simultanément exprimée, il y a peu de temps, par plusieurs sociologues. M. Durkheim l’a indiquée,

dans le livre que nous avons déjà cité (1). M. Duguit surtout l’a

clairement rendue, en des pages dont nous nous permettons de citer les lignes caractéristiques. « Toute conscience individuelle »,

écrit-il (2), « est, à chaque instant de la vie psychique, double.

Le dédoublement de la personnalité consciente n’est point un fait anormal et accidentel, «est un fait normal et permanent. L'homme a toujours à la fois conscience de sa propre person-

1. De la division du travail social, livre j, chap. II, 2 IV. 2. Léon Duguit, un Séminaire de sociologie (Revue Internationale de

Sociologie, n.3, mai-juin 1893).

nalité et conscience de la collectivité dont il fait partie. Il se saisit en même temps comme individu et comme cellule sociale. Chaque homme a la conscience claire qu'il existe, et en même temps qu’il n’est pas isolé dans le monde, parce qu'il fait partie intégrante d’un tout vivant et agissant. Il a conscience de son individualité et de la solidarité sociale. C'est en ce sens qu'il y ÿ une conscience sociale. — Laquelle de ces deux consciences (lindividuelle et la sociale) a apparu la première dans le développement de l'esprit humain ? C’est assurément la conscience sociale. Les prernières idées humaines ont élé des idées sociales. Tout dans l’homme primitif a convergé vers la vie sociale ; ce point de vue explique clairement toutes les institutions primitives. Ce n’est que lentement, lorsque la société humaine a grandi et s’est consolidée, lorsque de cet affermissement de la vie collective est né pour chaque individu un bien-être sensible, qu'a pu se former, à une époque relativement récente, la conscience individuelle... Il n’y a là d’ailleurs que-l'applicalion au développement de l'esprit humain de la grande loi de l’évolution, du passage de l’homogène à l’hétérogène défini. À mesure que le groupe humain se développe, la conscience humaine se différencie, et la conscience individuelle se superpose à la conscience sociale. — De ces observations il résulte que, dans nos sociétés modernes, d’une structure si complexe, la conscience sociale forme toujours le fond irréductible de la conscience humaine. L'homme a le sentiment d’'aspirations et de besoins personnels ; mais ils sont le produit du milieu social où il est placé ; et l'homme a conscience, en même temps, que ces aspirations et ces besoins sont subordonnés à ceux du corps social, dont il est une cellule composante. Toute cellule individuelle est conditionnée par la conscience sociale et lui est subordonnée, et le développement psychique de l'individu est le résultat de Ia pénétration constante de ces deux consciences. — Cela explique comment, à un moment donné, les mêmes idées, les mêmes tendances se retrouvent dans l'esprit de tous les hommes appartenant à un même corps social ; et comment toutes les idées produclives sont en réalité des idées sociales, et non pas des idées:

Ni d

individuelles (1). 11 ÿ aura donc, à côté de la physiologie sociale, une psychologie sociale ; ou, plus exactement, il existe une psycho-physiologie sociale, comme il y a une psycho-physiologie individuelle ».

Ce qui résulte des lignes que nous venons de citer, c’est qu'il existe une conscience sociale formée par les parties réellement identiques des consciences individuelles. Mais, bien que ce tout soit composé de parties évidemment aples à s'agencer, il lui manque encore quelque chose pour former une véritable unité : il lui manque l’agencement même, il lui manque le centre en lequel ces éléments semblables vont se réunir. Les auteurs qui ont élucidé la question précédente ne semblent pas

s’être occupés de celle-ci, et par là même leur démonstration

reste incomplète. Nous pouvons suppléer à leur silence. Puisque toutes les parties (les fractions sociales des consciences individuelles) sont semblables, il est clair qu’elles sauront aisément prendre conscience de leur similitude. Chacune d'elles va pouvoir se reconnaître dans les autres, mais en même temps reconnaître les autres en soi. Le simple voisinage, le sentiment de sympathie, l’accord raisonné, y auront tous leur part. L'idée de la fraternité des individus et de l’unité sociale s’élaborera ainsi grâce au processus subjectif indiqué par M. Fouillée, processus qui n’est lui-même intelligible que par suite des similitudes objectives dont nous avons dégagé les causes. — Où cette idée se formera-t-elle? Elle pourra naître chez l’un quelconque des individus composant la société, précisément parce qu'elle est très simple; elle sera donc très répandue. Mais il y a des êtres

1. En effet, remarquerons-nous personnellement, d'ordinaire les grandes découvertes ont été faites en même temps par plusieurs hommes ; c'est que l’idée était « dans l'air », parce qu’il y avait un besoin social de trouver une solution sur ce point. Il est vrai que, dans certains

| cas, ce besoin ne se faisait sentir que dans une sphère très restreinte,

dans un cercle formé uniquement de savants : tel le besoin, chez les astronomes, d'expliquer les perturbations d'Uranus, qui conduisit simultanément Leverrier et Adams à la découverte de Neptune; mais, même en ce cas, il y avait besoin collectif, besoin « à forme sociale ».

chez qui elle naît avec une intensité particulière. Ceux-là alors en sont possédés tout entiers, et il peut arriver deux choses. Les uns sacrifient leur existence propre pour assurer la durée de la collectivité ; nous en avons déjà parlé, et ilest inutile de citer des exemples de ce genre de dévouement. Les autres consacrent aussi leur vie au même but, mais d’une autre façon. Ils deviennent les chefs de la collectivité, « l’âme » des mouvements nationaux. La conscience sociale se concentre en quelque sorte dans leur esprit, d’où partent désormais les grandes impulsions qui détermineront l’action de tout un peuple. Ainsi la conscience collective du peuple athénien s’est incarnée, à un certain moment, en Périclès; celle du peuple français, en Napoléon. Et a parole de Louis XIV « l'Etat, c’est moi », pour dangereuses que pussent être ses conséquences, n’était peut-être pas psychologiquement inexacte, à une époque où toutes les individualités s’efforçaient de copier directement ou indirectement le souverain (1).

Nous avons vu que la conscience collective est surtout intense aux heures de danger national: c’est à celles-là aussi qu’elle se crée d'ordinaire un centre chez tel ou tel membre de la société. Jeanne d’Arc, Kozciusko, Daniel Manin, Gambetta en ont été tour à tour la démonstration. On peut alors vraiment reconnaitre que la société, comme l'individu, atteste son unité en disant « moi ». Car elle le dit par la bouche de celui qui la dirige ainsi, et par celles également de toutes les unilés subordonnées, qui pensent de la même façon. — En somme, l'individu ne fait pas autrement. Ce qui en nous-même dit « moi », c’est un de nos états de conscience qui se prend pour l'être total, et affirme que la concentration s’en faiten lui. Et ce qui lui permet de le croire, c’est que les autres états de conscience concomilants n’y contredisent pas, mais au contraire y « consentent ». L'esprit individuel n’est jamais absolument un, pas plus que l'esprit collectif. Notre conscience est formée d’une multitude d’idées qui souvent

1. La cour copiait le roi; la ville imitait la cour; la province reproduisait Paris.

se contrarient. Seulemeut, à un moment donné, une de ses idées prend le pas sur toutes les autres. Une passion, par exe m- . ple, s'établit en maîtresse dans l'esprit ; elle se subordonne tous nos autres sentiments ; son objet devient le but auquel nous tendons essentiellement ; toutes nos aspirations se « cristallisent » autour de ce désir unique. À ce moment, nous sommes celte passion, et elle est nous-même. Elle peut se prendre pour notre esprit tout entier, parce que tout notre esprit s'irradie autour d'elle. De même, dans la société, à certains instants, un individu devient le foyer où converge l'esprit national; toutes les intelligences sont tournées vers lui, toutes les volontés se mettent au service de la sienne. Il peut se donner pour l’Etat même, toute la nation en est d'accord. Et c’est ainsi que la société arrive, comme l'être humain isolé, à se créer un centre de conscience, à se constituer un « moi ».

Y a-t-il là, pour la société, une personnalité véritable ? Nous n’en doutons pas. Pour le contester, vainement dirait-on que la personnalité suppose l'unité du sujet considéré. Nous savons que l’individu est multiple, autant que la société elle-même ; et que celle-ci peut devenir une, tout commelui. Vainement encore objecterait-on qu’il faudrait, pour constituer l'unité de la personnalité sociale, une parfaite unanimité des esprits compris dans la conscience collective, et que cette unanimité n’est jamais complètement réalisée. Dans l'esprit individuel non plus, il ny a jamais parfait accord de toutes les idées : toujours quelque levain de résistance y opère, tout comme dans l'être social. Enfin, c’est sans plus de succès qu'on allèguerait le changement incessant des éléments qui composent l'esprit collectif, puisque ceux de l'esprit individuel, pensées ou volitions, ont une durée bien plus courte encore. En réalité, la conscience, le moi, la personnalité, sont des propriétés de la société aussi bien que de l'individu. La conscience et là personnalité sociales sont collectives, en ce sens qu’elles enveloppent une multiplicité ; mais on sait qu'il en est de même pour la conscience et la personnalité organiques. La conscience centrale de l'individu, qui siège en un point du cerveau, n’est que le lieu où se réunissent les sensa-

tions qu'ont élaborées les couches cérébrales inférieures, les couches médullaires, les diverses espèces de ganglions, el dont. le point de départ se trouve dans les impressions cellulaires. Bien des plaisirs ou des douleurs obscures sont senties dans les cellules des ganglions, et n’arrivent pas jusqu’à la pleine conscience. De même, bien des idées naissent dans les esprits individuels et se répandent dans une région sans parvenir à émouvoir la conscience nationale. On peut, en une certaine mesure, comparer les consciences ganglionnaires échelonnées dans l'individu, aux consciences collectives locales des régions ou des corporations. Les premières sont intermédiaires entre les consciences cellulaires et la conscience cérébrale, comme les secondes entre les consciences individuelles et la conscience nationale. On n'hésite pas à dire qu'il ya dans l’être humain une conscience une et personnelle, bien qu’elle soit faite d'idées venues de centres inférieurs et que beaucoup d’idées semblables lui échappent. Pourquoi hé-ilerait-on davantage à reconnaître les mêmes caractères à la conscience sociale, analogue en somme à la première sur ces deux points essentiels ?

Mais enfin, sur quoi repose cette unité de l’esprit collectif? Trois explications sont possibles, fondées toutes trois sur l’analogie de cet esprit avec l'esprit individuel, Il existe, en effet, trois principales façons de concevoir la raison de l'unité de l'esprit humain. Pour les uns (spiritualistes), l'âme humaine est une substance simple spéciale. Pour d’autres (crilicistes), l'unité de l'esprit vient seulement d’une certaine forme que prennent toutes nos idées. Pour d'autres enfin (matérialistes), l'unité de l'esprit n’est autre chose que l’unité du-cerveau. Chacune de ces trois théories peut être appliquée à l'esprit collectif.

Pour les uns, esprit national sera une substance spirituelle. Pour les autres, ce sera la forme sociale des pensées individuelles. Pour les derniers, ce sera l’ensemble des cerveaux des êtres humains appartenant à la société.

Dans ce travail purement scientifique, nous ne voulons pas discuter ce problème d'essence métaphysique, pour la solution

FONCTIONS DE RELATION 221 duquel les données manquent. Nous ferons simplement observer que, des trois hypothèses indiquées, la seconde est celle qui se tient le moins loin des faits accessibles à l'observation, puis-

. qu’elle constate simplement que la conscience sociale se mani-

feste par une forme commune imprimée aux idées des individus, sans chercher dans les propriétés d’une « substance » l’ex-

plication de cette forme. L'’être social est le dernier venu dans

la liste des individualités. Il n’y a donc point à s'étonner que les métaphysiciens n'aient pas encore beaucoup disputé sur sa nature. Cela viendra sans doute un jour; mais la matière manque à présent pour qu'ils puissent faire à son sujet autre chose que de simples conjectures, et c’est une voie périlleuse où nous ne voulons pas nous engager.

Mais ce n’est point faire de la métaphysique que constater une évolution graduelle de la conscience sociale. Il est certain qu’elle varie d’un siècle à l’autre, même d'une génération à l’autre. L'esprit national n’est plus en France ce qu’il était il y a trente

ans. Et nous ne parlons même pas des variations de la mode,

indices pourtant d’un changement superficiel, mais réel, dans la conscience publique. La plus importante question est celle de savoir si la conscience sociale va se renforçant ou diminuant. Pour M. Durkheim, elle irait diminuant sans cesse (1), cédant de plus en plus des fragments de son ancien contenu à la conscience proprement individuelle. M. Durkhcim, à l'appui de sa théorie, remarque que le droit pénal, produit de la réaction immédiate de la société contre le crime, va sans cesse en se simplifiant, en s’adoucissant, et que la religion, institulion sociale par excellence dans la société primitive, tend à n'être plus qu’une affaire privée. [l pourrait ajouter aussi, avec M. Spencer, que, la coercition devenant moindre chaque jour, le gouvernement ne peut plus imposèr aux individus une façon unique de penser sur toutes choses. Malgré cela, nous préférons la doctrine contraire, celle qui croit, avec M. Duguit (2), que la conscience sociale et la conscience individuelle croissent en raison directe

4. De la division du travail social, livre I, chap. V. 2. Loc. cit.

l’une de l'autre. En effet, les manifestations précitées de l’unité nationale ne relèvent que de cette forme inférieure de la solidarité que M. Durkheim a appelée la « solidarité mécanique ». Et lui-même a montré que lorsque cette forme de solidarité disparaît, c’est pour céder la place à une autre plus élevée, la « solidarité organique ». Remarquons en passant que celte terminologie pourrait être invoquée à l'appui de notre thèse générale : l’auteur que nous citons conçoit que les éléments de la société sont d’abord reunis à la manière des atomes d’un cristal, mais que par un perfectionnement ultérieur ils peuvent s’agencer à la façon des cellules d’un organisme ; il admet donc, dans son livre (contrairement peut-être à ce qu’il avait dit dans des études précédentes) que la société ressemble à un organisme, non seulement par ses fonctions inférieures, mais par son mode de cohésion le plus élevé. Remarquons surtout que le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique doit avoir pour résullat, non de briser la conscience sociale (comme M. Durkheim semble parfois le croire), mais au contraire de la renforcer. Au lien coercitif des individus va succéder un lien volontaire. Cela diminuera-til en rien le nombre des idées communes à leurs consciences? Nous serions porté à croire plutôt que cela devra l’augmenter. En effet, la pensée étant désormais affranchie, il y aura peut-être d’abord un débordement d’individualisme dans les conceptions — bien que cela même soit peu probable, vu que sans doute on n'usera que timidement et peu à peu de l'indépendance conquise — ; mais bien vite, celles de ces idées individuelles qui seront fortes ét grandes, s’imposeront à la masse: elles entreront dans la conscience sociale. Or, ces idées seront plus nombreuses que celles que contenait jadis l'esprit collectif. Autrefois, en effet, celui-ci vivait sur les nolions traditionnelles ; s’il était permis à quelqu'un d'innover et de faire innover la société, c'était au chef seul. Aujourd’hui chacun a ce droit, et, comme il se rencontre généralement dans une société plus d’une intelligence ouverte et curieuse, des idées nouvelles pénètrent dans la conscience nationale de plusieurs côtés à la fois.

Il est vrai que le droit pénal, que la religion échappent peu à peu à la conscience sociale, en ce sens que l'esprit collectif se montre de moins en moins sévère et réagit de moins en moins énergiquement contre certaines formes de crimes (pas contre toutes pourtant : M. Durkheim lui-même est forcé de reconnaître que la personne humaine est plus respectée aujourd’hui que jadis), en ce sens aussi qu’il se montre demoins en moins porté à exiger de l'individu l'adhésion à une croyance religieuse déterminée.

Mais par contre d’autres idées sont entrées dans cet esprit : le respect de la convention tend à y prendre la place du respect de l'autorité, le respect de la croyance individuelle a remplacé le respect de la tradition. D'autre part, la science a pénétré peu à peu l'esprit collectif, et, chez les nations modernes de l’Europe occidentale, les superstitions ont progressivement reculé devant les données de l’observalion positive. Or, la science, quand elle se sera développée davantage encore, mettra dans l'intelligence générale, non-seulement des notions plus saines, mais encore bien plus de notions, que ne pouvait lui en inculquer la superstition. Dès maintenant, on peut dire que l'esprit public est plus riche en vérités bien établies, acceptées par tous, qu'il y a, par exemple, quatre siècles. Ainsi il nous semble qu'il faut dire que la conscience sociale va en s’élargissant chaque jour. Mais ne serait-ce pas au détriment de sa solidité ? Autrefois les notions acceptées par l'esprit public, notions économiques, religieuses, juridiques, politiques, concouraient toutes à un même but: lier étroitement les hommes d’une même société, et en même temps les séparer des hommes de tous les autres groupes. Il n’en est plus tout à fait de même aujourd’hui : les notions collectives actuellement acceptées tendent au contraire à devenir internationales, à se faire admettre dans tous les pays, à former ainsi le noyeu d’unesociété universelle. Seulement, il serait évidemment très prématuré d’en conclure que le sentiment national proprement dit en est affaibli. Au contraire, on peulconstater que le patriotisme fait sans cesse des progrès. C'était, au moyeu-âge, un sentiment presque inconnu. On tenait à sa ville, à sa province, non au pays tout entier, dont le signe visible, la royauté, élait

trop loin. Les historiens notent que la première manifestation du sentiment national en France date de la guerre de 1214, qui aboutit à la bataille de Bouvines. C'est surtout à la suile des malheurs de la guerre de Cent Ans qu'il s’éveilla. [l semble avoir ensuite sommeillé, ne s'intéressant guère aux campagnes d'Italie, contrarié par les divisions religieuses, jusqu’au temps de Louis XIV, où nos défaites le ranimèrent de nouveau vers 1710. Mais il était encore bien incomplètement formé : on sait comment Vollaire accueillait la nouvelle de Rosbach. Ce furent les guerres de la Révolution et les invasions de 1814 et de 1815 qui lui donnèrent sa consistance définitive, et, à coup sûr, il a plutôt grandi depuis lors.

En somme, il s’est fortifié avec la civilisalion, quoique peutêtre celle-ci doive un jour le faire disparaître dans un sentiment plus large, l’amour de l'humanité, — lequel serait d’ailleurs le sentiment social par excellence, serait le plus parfait produi d’une conscience collective généralisée. Ce qui est certain, en tous cas, c’est qu’elle l’a dès maintenant épuré, moralisé. Nous ne concevons plus, comme les Romains primilifs, que l'affection pour notre pays entraîne la haine ou du moins le mépris des autres nationalités. Nous savons que l'étranger doit être traité, en principe, autrement qu’en adversaire ou même qu'en indifférent. Le sentiment nalional, en un mot, gagne chaque jour à la fois en intensité et en noblesse. — Ce caractère d’ennoblissement progressif est ce qu’il y a, suivant nous, de plus frappant dans l'évolution de la conscience collective. Elle s’élargit sans cesse, nous l’avons montré ; elle devient en même lemps plus intense (chaque notion admise, étant acceptée par l’individu même, au lieu de lui être imposée, est crue plus fortement); mais surtout les notions qu’elle embrasse deviennent plus hautes. Au primitif fétichisme, elle subtitue les religions unitaires ; à l’étroitesse du clan, le patriotisme large ; à l’empirisme et à la sorcellerie, la science et la technique ; au droit barbare, admettant le talion et la punition immédiate du coupable, un droit savant, qui cherche à démêler les intentions et organise des procédures préservatrices, etc., eic. L'histoire de ses perfectionnements serait

l'histoire même de la civilisation. On comprend que nous ne puissions songer même à l'esquisser ici: mais qu'il nous soit permis de conclure que la conscience collective, loin de diminuer, sains cesse se fortifie, s’élargit, et s'élève.

Ceci même peut nous servir comme réponse à ceux qui, malgré tout, s’obstineraient à nier l’unité de l'esprit national. Regardez l’animalité, leur dirons-nous. Chez des êlres comme les hydro-coralliaires, il n’y a sans doute qu’une conscience collective rudimentaire : chaque « individu » vit pour soi. Chez les annélides, il y a progrès dans la concentration conscientielle : chaque ganglion segmentaire a une certaine indépendance, mais pourtant la masse céphalique commence à marquer sa prééminence. Ce mouvement est plus accusé encore chez les insectes, chez les mollusques, et il s’achève chez les vertébrés. Là, l'existence d’un centre de conscience, dominant de haut les consciences ganglionvaires, est un fait indéniable. L’unilé de la conscience est donc, chez les organismes, un produit de l’évolution. Eh bien, sans doute, il en est de même dans la société. L'unité des consciences isdividuelles ou locales (cellulaires ou ganglionnaires) ne s’opère, ici non plus, que progressivement, lentement. Dans les sociétés antiques, celte unité a sa forme la moins parfaite. Elle n’acquiert que peu à peu, dans les sociétés modernes, sa forme la plus haute, et elle est loin de l'avoir définitivement atteinte. Mais il n’est pas niable qu’elle progresse sans cesse. Si l'unité de l'esprit collectif n’est pas encore faite sur tous les points, elle se fera. Et ce quiest aujourd’hui vérité contestée sera vérité incontestable demain.

Le rapprochement que nous venons d'indiquer nous conduit à une dernière remarque. L'unité de l'esprit individuel s’est achevée plus vite que l’unité de l'esprit social. Ce n’est pas le seul point sur lequel il y ait relard de celui-ci par rapport au premier. Bien d’autres phénomènes rentrent dans la même loi. Cilons-en quelques-uns. Une collectivité est. d'ordinaire moins intelligente que ses membres individuellement considérés : on. sait de quels absurdes spectacles, de quelles ridicules chansons, une foule peut s’éprendre. On a vu les hommes les plus éclairés

et les moins superstitieux accepter, réunis, les rêves du spiritisme. — Une collectivité est aussi, plus que ses membres, portée à la colère, à la cruauté : elle lynchera un individu pour un léger grief ; alors que probablement quelques hommes isolés se seraient contentés de le remettre à la justice. Des nations entières se font criminelles à certains jours — exemple : les fêtes sanglantes au Dahomey, les jeux de gladiateurs à Rome (1) — alors que depuis longtemps le crime est condamné chez l’indi- vidu. De même, l’égoïsme individuel est universellement blämé ; l'égoïsme national, se dissimulant sous le manteau du patriotisme, trouve encore des défenseurs (2). Les hommes ont renoncé, il y a des siècles, à vider leurs différends par voie de duel, de guerre privée ; non-seulement ils ont éprouvé le besoin d’instituer des arbitres, mais ils ont même compris l’utilité d’avoir des juges permanents pour tous les débals. Les nations, au contraire, pratiquent ‘encore la guerre, parfois pour les motifs les plus futiles ; l'arbitrage international ne se généralise pas encore assez, et, quant à un tribunal international permanent, sa conception ne rencontre guère que le scepticisme. Il y a plus : lorsqu'on consulte les citoyens isolément sur l’opportunité d’une guerre projetée, presque tous, songeant à leurs vrais intérêts, se prononcent contre ; prenez-les en masse, il y aura aisément une majorité pour. — L’esprit collectif nous apparaît ainsi comme singulièrement en retard sur l'esprit individuel. D'où cela vient-il ? Est-ce de ce que, dans un ensemble, aucun membre n’a un intérêt aussi considérable à faire adopter la solution la meilleure, qu’il l'aurait s’il s'agissait de sa conduite individuelle (3) ? Cela est en effet vraisemblable, et peut expliquer la lenteur de certaines réformes, auxquelles personne ne trouve assez d'avantages personnels pour en hâter la réalisation. Mais nous croyons qu’il y a encore une autre cause, plus pro-

1. G. Ferrero, les Fêtes criminelles (Revue scientifique, 14 janvier 1893).

Page 1