Voir notre chap. VIL,S IL
tiluant ce que nous avons nommé « le gouvernement intellec- tuel ». Souvent, des idées s’élaborent là, qui se répandent ensuite dans la masse de la nation, et, renvoyées par elle au gouvernement politique, amènent des décisions importantes : 1el l’exemple, déjà cité, des mesures anti-esclavagistes, prônées par les philanthropes, réclamées à leur suite par l'opinion publique, et prises enfin par les gouvernements.
Le schéma de ces mouvements peut se faire très simplement. Dans le premier et le deuxième cas, il y a uniquement ébranlement d’un nerf sensitif, impulsion transmise aux centres sensitifs, décision prise par les centres moteurs, exécution opérée par les nerfs moteurs. Dans le troisième, la complication est un peu plus grande. L’impulsion, née dans les centres scnsitifs de l’appareil de direction intellectuelle, passe dans ses centres moteurs, puis dans ses nerfs moteurs, et va, par ceux-ci, ébranler les cellules sociales ; ces dernières, à leur lour, réfléchissent l'impulsion sur les nerfs sensitifs de l'appareil de direction politique, dont elle gagne les centres sensitifs ; les centres moleurs la transforment en résolution, qu'exécutent les nerfs moteurs gouvernementaux.
Dans ces diverses hypothèses, le mouvement peut évidemment être plus ou moins conscient. On dira que le mouvement de cet appareil de direction a été inconscient, socialement parlant, quand l'opinion publique ne s’en esl pas inquiétée. Ainsi, le gouvernement prend journellement des mesures qui passent totalement inaperçues de la masse de la nalion. Elles sont saisies par les intéressés, elles ont été prises consciemment par les gouvernants, mais elles n'ont pas ému l'opinion publique, elles ne sont ps parvenues jusqu’à la conscience nationale. Au regard de celle-ci, le mouvement a été inconscient, purement réflexe (1).
1, C’est sans doute de la même manière qu’il faut expliquer l’existence des mouvements réflexes dans l'organisme. Aucun. mouvement organique ne peut être totalement inconscient. Seulement, il peut n'émouvoir que les cellules qui l’exécutent. En ce cas, bien que conscient pour elles, il est inconscient pour l’ensemble de l'être, parce qu'il n’est pas saisi par la conscience générale.
Il y a donc des faits qui échappent à la conscience sociale, alors même qu’ils se passent dans l’intérieur de la société. On pourrait dire qu’il y a un « seuil de la conscience sociale » que les impulsions doivent franchir pour être socialement aperçues, tout comme il y a un seuil de la conscience individuelle. Et les raisons qui empêchent une excilation de devenir individuellement consciente, l’empêchent aussi de le devenir socialement. Une excitation trop faible n’est pas suivie de sensation sociale. Une excitation trop répétée cesse de l'être. C’est ainsi que les faits de la vie journalière du peuple ne sont remarqués de personne, pas même (sauf depuis peu d’années) des historiens. Il faut pour émouvoir la conscience sociale quelque évènement qui sorte du commun, — un météore, un voyage du souverain, — ou quelque acte qui entraîne pour la collectivité une douleur ou un plaisir marqué, par exemple un crime ou un acte de générosité extrême. Les faits réellement les plus importants ne sont pas ceux (nous le savons déjà) qui émeuvent le plus l’esprit public : car la diminution de la natalité ou l’augmentation de certaines formes de la criminalité le touchent bien moins, par exemple, que cerlaines élections ou certains discours politiques qui n’ont souvent, au fond, aucune portée.
Mais quand une idée est parvenue à franchir le seuil de la conscience sociale, tout n'est pas fini pour elle. Elle est loin d’être maîtresse du terrain. Il lui faut combattre contre d’autres idées, qui lui sont contraires, ou directement, parce qu’elles la nient, ou indirectement parce que, étant relatives à d’autres objets, elles attirent sur ceux-ci l’attention publique et la détournent ainsi de l'objet de la première. En revanche, notre idée n’est pas sans trouver des alliées, soit dans d’autres idées du même ordre qu’elle (par exemple, une grande découverte scientifique s'appuie sur des découvertes précédentes), soit parfois aussi dans des idées d’un tout autre ordre (des raisons politiques ne sont pas toujours étrangères à la vogue d’un système de philosophie). Il est clair que ces phénomènes de lutle et d'accord, qui se produisent dans la conscience sociale entre idées émises par différents esprits, se sont produits anté-
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rieurement dans l'intelligence individuelle entre tendances provenant de plusieurs sources. La psychologie collective, ici encore, rappelle donc fort exactement la psychologie de l'être isolé (1).
Elle la rappelle, enfin, par l’ensemble des facultés dont elle est douée, c’est-à-dire par la diversité des phénomènes qui la manifestent. Comme l'esprit individuel, l'esprit social a des sensations brutes et des perceptions élaborées : un crime est-ilcommis, la conscience publique en a une sensalion très intense, mais c’est seulement après l'instruction et les débats qu'une perception nette des faits de la cause lui sera possible. Comme l'esprit individuel, l’esprit public associe ses idées : par exemple, chez nombre de Français, la notion de gouvernement monarchique s'associe à celle de catholicisme. 11 a sa mémoire: On ne saurait dire que la France ait oublié 1870. Il a son imagination: elle est même portée à s’exalter trop aisément, par exemple à l’occasion de démonstrations politiques des partis ou d’actes insignifiants qui se produisent à l'étranger. Il n’est pourtant pas dépourvu des facultés de juger et de raisonner : en somme, le pays apprécie souvent assez exactement ses vérilables intérêts ; chez les peuples instruits et libres, les résultats des élections législatives le prouvent généralement. Enfin, s’il est d'ordinaire prompt à l'émotion et à la passion, il a parfois aussi une énergie de volonté et une ténacité indiscutable: l’esprit romain, l'esprit anglais — nous voulons dire l’esprit de la nation romaine el de la nation anglaise, tels qu’ils se manifestent par leur politique constante — brillent au plus haut degré par ces qualités. Sans doute, ces propriétés de l'esprit collectif d’un peuple se retrouvent chez les esprits indivi-
1. Ce sujet si intéressant, des luttes et des alliances entre idées sociales, avait déjà été effleuré par M. Tarde en des pages intéressantes de ses Lois de l'imitation (chap. I, 2 3, et chap: V). 11 l’objet, de la part du même auteur, d’une étude développée dans un livre nouveau, relatif à la Logique Sociale. Aussi avons-nous cru devoir nous borner à des indications extrêmement générales sur ce trés intéressant sujet.
duels des membres de ce peuple. Mais, si ceux-ci les possèdent, n’est-ce pas le plus souvent pour des raisons sociales, raisons d'éducation ou de milieu ? De sorte qu'il est encore plus exact d’en faire l’apanage de la nation, que de les considérer comme caractéristiques des individus. L’être individuel bénéficie de tout le patrimoine intellectuel de la société dans laquelle il vit. C’est lui qui est formé par elle, plutôt qu’elle n’est modifiée par lui. Chacun de nous se meut dans une atmosphère d’idées qu'il n’a pas formées, qu’il ne comprend pas toujours fort bien, mais qu'il accepte pourtant, et sur lesquelles il vit. Si nous ne naissions pas au sein de la société, chacun de nous aurait à se faire toute son expérience. Au bout une vie entière d’efforts, combien le bagage de l'homme le mieux doué et le plus persévérant serait petit, à côté de celui qne nous trouvons actuellement chez le dernier de nos villageois ! C’est la société qui nous fait en gros ce que nous sommes. Par les conditions communes d'existence, qu’elle nous impose à tous, elle crée notre similitude, qui permet notre solidarité. Par les conditions d’existence plus ou moins parliculières qu’elle sait combiner avec ces conditions communes, elle crée notre originalité. L'esprit individuel est donc tout imprégné des produits de l'esprit collectif. S'ils sont faits l’un comme l’autre, c’est plutôt à l’action de la collectivité sur l'individu qu’à l’action inverse de l’individu sur la collectivité, qu'il faut l’attribuer (1). Et, comme nous avions pu dire, au chapitre précédent, que la nutrition individuelle n’est possible que par et dans la nutrition sociale, nous pouvons dire maintenant, en concluant celui-ci, que la pensée individuelle n’est possible que par et dansla pensée sociale.
1. Cette ac'ion générale de la société sur les individus, bien entendu, se concilie avec l’action spéciale des individus, surtout des individus les plus remarquables, sur l'esprit social, action que nous avons signalée à la fin de la première section de ce même chapitre.
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