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CHAPITRE ONZIÈME

L'organisme social est-il doué, comme l'organisme indivi duel, de la faculté de se reproduire ? Les sociologues qui se sont posé la question ont généralement répondu par la négative. Il semble que pour eux la reproduction ne soit pas une fonction sociale, mais seulement une fonction individuelle, et que seuls les êtres composant la société aient la possibilité d’engendrer. Même ceux qui mettent au nombre des fonctions sociales la fonction génésique, comme M. de Greef, n’entendent guère autre chose par là que l’action du milieu social sur les facultés reproductrices de l'individu. Disons-le d’ailleurs nettement : la reproduction sociale ne fut-elle autre chose qu’un ensemble d’actes individuels, notre théorie générale n’en serait pas ébranlée. Nous avons reconnu en effet que certains phénomènes, tels que l'assimilation des aliments, ne peuvent se passer que dans les éléments sociaux individuellement considérés, et nous pourrions inscrire la reproduction au nombre de ces phénomènes sans que cela dut empêcher d'admettre l'existence d’une vie sociale distincte des existences particulières et supérieure à elles. — Mais nous n’en sommes pas là. En réalité, il existe une fonction sociale de reproduction, liée aux fonctions individuelles du même nom, mais ne se confondant pas avec elles. La sociélé, considérée comme être collectif, peut se reproduire, sans que tous ses membres le fassent, parfois même sans qu'un seul d’entre eux ait à le faire.

Comment cela est-il possible, demandera-t-on ? Une première explication serait d'entendre la reproduction sociale dans un

sens tout spirituel. Une société peut engendrer, comme le Dieu d’Aristote, « par le seul attrait de la perfection ». C’est ainsi que la société française du xvue siècle se voyait reproduite dans toute l’Europe. Les peuples étrangers se modelaient sur elle, étaient ses filles intellectuelles. Sans action directe de sa

part, par la simple vertu de son organisation, elle créait partout

des sociétés semblables à elle. — A plus forte raison peut-on

parler de reproduction, dans le cas où il y a action formatrice

directe de la société-mère. Ainsi la République Française, en

1800, était entourée d’une ceinture de Républiques-filles : Répu-

bliques batave, helvétique, ligurienne, parthénopéenne. La

France n'avait pas peuplé ces régions de ses fils, et pourtant

tous ces Etats se trouvaient construits à son image et la reconnaissaient comme leur mère, — Ces phénomènes de génération

intellectuelle méritent à coup sûr toute notre attention, car c’est

par eux que se font peu à peu l’assimilation et la fusion de tous

les Etats. Toutefois, s’ils étaient les seuls, on pourrait trouver

à bon droit que le mode de reproduction des sociétés est trop

différent de celui des organismes pour pouvoir lui être utilement comparé. Ii nous faut donc, pour continuer le rapproche-

ment qui fait l’objet de cette étude, passer à d’autres phénomènes, qui vont, eux, manifester de la façon la plus nette l’exis-

tence d’une véritable reproduction organique, aussi bien matérielle que spirituelle, chez les sociétés humaines.

L'histoire a gardé le souvenir d’un très grand nombre de sociétés qui ne sont plus. Parfois même, de nos jours, nous en voyons qui s’éteignent. À la place où elles vécurent, d’autres groupes humains se constituent. Quelquefois, les sociétés d'au jourd’hui n’ont aucun lien avec celles qui les précédèrent. Il a pu y avoir totale extermination d’un peuple, et substitution d’une nation nouvelle, destinée elle-même à être remplacée,

après semblable destruction, par une ou par plusieurs autres. Mais, le plus souvent, la société actuelle n’est pas seulement l’héritière de celle qui la précède à la même place, elle en est aussi la descendante directe. Des éléments du sang ancien et des institulions anciennes se retrouvent en elle. Presque jamais, en effet, une nation ne disparaît tout entière. Vaincue, conquise, écrasée, elle subsiste, et peu à peu mêle son sang à celui de ses vainqueurs. L'union des conquérants et de leurs sujets s’opère ainsi progressivement, et de cette lente incubation il naît une race et une société nouvelles. La nation soumise ne peut être dite tout à fait morte que le jour où cette sociélé nouvelle, sa fille, s'est complètement formée, avec son individualité bien nelte, avec ses traits et son organisation caractéristiques. Ce jour-là, d’ailleurs, la nation conquérante est morte également, cédant elle aussi la place à sa fille. Toutes deux, la victorieuse et la vaincue, ont donc disparu. Mais toutes deux revivent dans leur postérité commune. Toutes deux se sont reproduites par leur union. Les historiens observent que ce phénomène se rencontre à l’origine de presque toutes les grandes nalions. Rome est un mélange de Latins et de Sabins, auxquels des Etrusques se joignirent sans doute plus tard. Notre sol a vu se mêler les Gaulois et les Romains, puis les Gallo-Romains et les Francs, avant que la nationalité française ne naquît. Il a fallu l'union des Anglo-Saxons et des Normands pour fonder la société anglaise actuelle. La Prusse a dû son origine à un amalgame de Finnois, de Slaves et de Germains, etc., etc...

Chose curieuse, la fécondité de ces unions entre sociétés différentes semble soumise à la même loi que la fécondité des unions entre organismes individuels. On sait que, chez les animaux et les végétaux, l’hybridation, c’est-à-dire le mélange d’espèces distinctes, entraîne d’habitude la stérilité, et qu’au contraire le mélissage, c’est-à-dire l'union de variétés ou de races différences d'une même espèce, accroît d'ordinaire la fécondité. En somme, il est bon qu’il y ail une différence assez prononcée entre les organismes parents, et il est maavais qu'il ÿ en ait une très considérable. Or, ilen est de mên.e pour les sociétés. Le mélange de âeux

sociétés assez différentes de tendances et d'institutions donné ua produit vigoureux : ce ful le cas dans les exemples cités plus haut. Mais le mélange de deux sociétés très différentes est stérile. Ainsi la société des émigrants anglais et la société hindoue, la société des colons français et les sociétés kabyle et arabe, ne se sont pas unies pour créer une unique sociélé hindoustanienne, une unique société algérienne. Ce n’est pas que des croisements individuels ne s’opèrent, et ne donnent des rejetons : le mélange de deux sangs humains est toujours {en principe) fécond, en ce sens que la différence d’origine ne rend jamais stérile par ellemême l'union d’un homme et d’une femme (preuve qu’entre les hommes il n'y a que des différences de race et non d’espèce). Mais les deux sociétés, prises en masse, considérées comme êtres collectifs, ne se pénètrent pas, parce qu’elles sont trop différentes. T1 ne se fait pas, ou du moins il ne s’est pas encore fait, un mélange général de l'esprit anglais et de l’esprit hindou, de la civilisation française et de la culture arabe. Et cela nous montre “rois choses. D'abord, la reproduction sociale est distincte de la reproduction individuelle des membres de la société, puisque la première est impossible dans des cas où la seconde ne l’est pas. Puis, il peut y avoir entre des sociétés humaines une véritable différence d’espèce, alors même qu'il n’y a, entre les individus qui les composent, qu’une différence de race: cela s'explique fort bien, si l’on songe que les différences entre individus s'apprécient surlout par l’organisalion analomique, tandis que les différences entre sociétés reposent principalement sur leur constilution économique, intellectuelle et politique. Enfin, la reproduction sociale elle-même, la reproduction des sociétés considérées comme êtres collectifs, suit quant à sa fécondité les lois qui régi-sent l’ensemble des êtres organisés.

Mais alors, puisque la génération des sociétés, par fusion de deux groupes préexistants, s'opère de la même façon que la génération des organismes, il faudra donc dire que les deux sociétés qui s’unissent pour en former une nouvelle sont de sexualité différente. Il faudra dire que la société a un sexe! Embarrassante question. — La première réponse qu’on y pour-

FONCTIONS DE REPRODUCTION Dal

rait donner, c’est qu’il existe des organismes chez lesquels l’accouplement se produit sans qu’il y ait sexualité véritable. Nombre de protozoaires — notamment le Paramæcium, dont la reproduclion a été si complètement étudiée par M. Maupas — sont dans ce cas (1). Les deux êtres qui confondent leur substance ne présentent aucune différence d'ordre sexuel ; ils semblent ne chercher dans cette fusion qu’un rajeunissement, un principe de vigueur nouvelle pour leurs éléments respectifs. L'union de deux sociétés ne ressemblerait-elle pas à celle-là? Ce qui pourrait confirmer cette idée, c’est qu’on voit souvent plus de deux protozoaires — trois, quatre et jusqu’à sept, d’après M. Espinas (2) — se fusionner de la sorte, et que pareillement une société peut être le produit de plus de deux groupes préexislants. Pour reprendre les exemples cités plus haut, Rome comptait des éléments lalins, des éléments sabins et des éléments étrusques ; la France, des éléments gaulois, romains et francs ; l'Angleterre, des éléments saxons, danois et normands. Il est vrai que, pour former ces sociétés, 1l yeut d’abord conjugaison de deux groupes d'éléments, le troisième ne s’y adjoignant que plus tard. Mais on peut penser qu’il en est de même chez les protozoaires. Ici sans doute l'intervalle entre les diverses fusions est beaucoup plus court, mais cela tient à ce que la vié d’un prolozoaire (comme masse isolée) est infiniment moindre que celle d'une société. Le parallélisme demeure donc exact. Seulement on peut trouver étrange que les sociétés — qui,

si elles sont des organismes, sont du moins évidemment les organismes les plus élevés de tous — ne se reproduisent qu’à la facon des organismes les plus humbles, les protozoaires. A vrai dire, ce rapprochement n'aurait rien d'absolument étrange : nous avons déjà indiqué les raisons qui font qu’on doit retrouver chez les sociétés, à côté de formes rappelant les animaux les plus parfaits, d’autres dispositions qui ne se rencontrent qu’à la base de l'échelle des êtres organisés (3). Mais ici nous n’en som-

1. Voir Edmond Perrier, Traité de zoologie., p. 510et ss. 2. Sociétés Animales, 2° éd., p.271.

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