Ibid
laire n’est pas, au sens propre, une sociélé ; les lois de leur action et de leur réaction réciproque sont des lois mécaniques. Quand les éléments ne sont point du ressort de la biologie, le tout formé par eux ne saurait être du ressort de la sociologie. D'autre part, le nom de société ne convient pas non plus à tout assemblage de parties vivantes. Autrement l'organisme luimême serait une société, puisque nous savons qu’il renferme toujours une pluralité d'éléments dont chacun est doué de vie. Pour composer une société, il faut des unités dont chacune ait déjà la valeur d’un organisme. Cette notion, il est vrai, n’est pas absolument précise. Tout ce qui vit est, en réalité, un organisme, puisque tout ce qui vit est déjà composé de parties vivantes. Ainsi on pourrait appeler organisme chaque segmènt d’une annélide, et voir dans l’annélide entière une société. Il faut bien reconnaître l'impossibilité de donner, dans l’état présent de la science, une réponse définitive à cette embarrassante question. Les zoologistes les plus éminents avouent qu'on ne saurait, en effet, indiquer d’une manière rigoureuse, si tel ou tel être — un siphonophore ou une ascidie composée, par exemple, — est une société ou unsimple organisme. Le seul criterium qu'on ait proposé, à notre connaissance, est celui-ci. Devrait être appelé organisme l'être vivant d’une existence individuelle, de telle sorte que ses parties ne puissent subsister indépendamment les unes des autres, et que lui, au contraire, soit indépendant de tous les autres êtres ; devrait alors être appelée société la réunion de semblables organismes, l’agglomération d'individus qui auraient pu tout aussi bien demeurer isolés. Cette définition ne nous satisfait pas. Nous ne croyons, ni à la dépendance réciproque absolue des membres de l'être organique, ni à l'indépendance réciproque des membres de l'être social, et nous donnerons bientôt plus en détail les raisons justificatives de cette opinion. Pour le moment, bornons-nous à retenir de cette définition le seul élément qui nous y paraisse d’une vérité incontestable, à savoir que « la société est une réunion d'organismes », et raisonnons sur cette définition ainsi réduite.
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Une remarque doit être faite tout d'abord : si, pour qu’il y ait société, il faut une réunion d'êtres vivants, il n’est pas néces- Saire que ce soit une réunion d'hommes. Ainsi des animaux peuvent constituer des sociétés : les abeilles, fourmis et termites en offrent des exemples célèbres ; les oiseaux et les mammifères les plus élevés après l’homme, en sont également la preuve. D'’ailleurs, depuis la remarquable étude de M. Espinas, la démonstration de l’analogie entre les sociétés animales et les sociétés humaines n’est plus à faire. Il est moins aisé de décider si l’on peut à bon droit parler de sociétés végétales. Nous inclinons, pour notre part, à le penser. Une forêt de chênes ou de pins nous semble avoir une véritable existence, caractérisée par une action spéciale, définissable, qu’exerce ce tout sur le milieu ambiant et sur chacune de ses parties. — Ainsi nous croyons qu’il est juste d'admettre l’existence de véritables « sociétés » végétales et surtout animales. Mais, malgré cela, il est clair que ce sont surtout les sociétés humaines qui méritent notre attention, et pour deux raisons. La première est que nous vivons au milieu d'elles, et que notre conduite dépend, dans une certaine mesure, de la manière dont nous les concevons. La seconde est que, même objectivement, il est possible que ces sociétés aient une plus grande importance, dans l’ensemble du monde, que toutes les autres réunies : elles sont moins nombreuses, sans doute, tant par leur nombre propre que par celui de leurs membres ; mais il semble qu'elles soient plus variées : dans l'humanité seule, la vie sociale s’est complètement développée, et a produit tous les phénomèmes qu’elle est susceptible d’engendrer, à Lel point que les sociétés animales ne paraissent qu’une réduction bien amoindrie des sociétés humaines ; tout ce qui se trouve en celles-là se rencontre en celles-ci, avec beaucoup d’autres faits nouveaux ; enfin il n’est pas douteux que les sociétés humaines, en tant que sociétés (nous ne parlons pas de l’action des individus, mais seulement des résultats produits par le fait de la vie sociale), aient exercé et surtout doivent exercer dans l’avenir sur le sort de notre terre une bien plus grande influence que tous les autres groupements. Aussi, après avoir reconnu que certaines
“it PREMIÈRE PARTIE. — TIIÉORIE GÉNÉRALE
réunions de végétaux et d'animaux méritent le nom de sociétés, nous bornerons-nous dans notre étude à envisager les sociétés humaines. Cette façon de procéder, d’ailleurs, loin de simplifier notre démonstration, la rendra plutôt moins aisée. Car, ce que nous nous proposons de prouver, c’est que la société est construite sur le même type général que l'organisme. Or, tant qu’il s’agit des sociétés végétales et animales, on nous le concède assez volontiers. C'est pour les sociétés humaines seules qu'on se refuse souvent à l'admettre. Nous faisons donc plutôt la partie belle à nos adversaires en renonçant d’avance à tirer argument des sociétés infra-humaines, et par exemple à développer l'idée (indiquée plus haut\ qu'il est impossible de dire, d’un grand nombre d'êtres inférieurs, s’ils sont des organismes ou des sociétés. On voudra bien alors convenir que, si nous parvenons à fournir la preuve requise en ce qui concerne les sociétés humaines, elle sera faite, par là-même et a fortiori, pour les sociétés d'êtres inférieurs à l’homme.
Bornons-nous donc aux sociétés humaines. Celles-ci assurément répondent de tous points à la définition, indiquée tout à l’heuré, des sociétés : des réunions d'êtres vivants jouissant chacun d’une véritable individualité organique. Mais toute réunion d'hommes est-elle donc une société? Nullement, et il convient de faire à cet égard plusieurs distinctions successives.
L’appellation de société ne convient, en premier lieu, qu’à des réunions durables. L’auditoire d’un profssseur, l’ensemble des personnes qui voyagent dans un train, le groupe des visiteurs qui se rencontrent dans un salon ne sauraient évidemment mériter ce nom : car au sortir du cours, du train ou du salon tous ces gens se dispersent, et il ne reste plus trace d'ordinaire, un moment après, du lien éphémère qui les avait rassemblés.
Est-ce tout ? Suffit-il à une réunion d'hommes d'être durable, pour former une société ? Pas davantage, à notre avis. Il y a des groupements très durables, permanents mêmes, qui ne méritent pas cette dénomination, du moins au sens où nous la prenons, et où doit la prendre la sociologie générale. Telles sont notamment les associalions commerciales, littéraires, scientifiques ou
philanthropiques. Des hommes s’assemblent pour mettre en commun des capitaux en vue d’un genre d’affaires déterminé, ou bien pour s’adonner en commun à des recherches savantes, à des travaux artistiques, à la pratique de la bienfaisance : de semblables groupements peuvent être très durables — on en reste souvent membre toute la vie — mais ils n’embrassent jamais l’homme que par un côté de son existence: Toute l’activité de leurs membres ne leur est pas exclusivement consacrée : personne ne vit entièrement pour ses affaires, ni même, hélas! pour la science ou la charité. C’est par là que ces groupements se distinguent des vraies sociétés, de ces sociétés qui sont des nations ou des peuples. Ici la réunion des individus n’est pas moins durable. Mais de plus, elle a un caractère de généralité que n’offraient pas les précédentes associations. L'homme vit tout entier au sein de la nation, du peuple dont il.fait partie; quoi qu'il fasse, il est en contact, à tous les moments de sa vie, avec ses concitoyens, qui sont ses co-associés ; toute son activité se déroule au milieu d'eux, au milieu de leurs activités ; même quittât-il sa patrie, il en emporterait encore les mœurs, il en garderait sur tout son être l'empreinte indélébile. Les sociétés nationales se distinguent donc des compagnies privées, surtout par ce caractère, qu’elles prennent l’homme tout entier. Nous proposons de marquer cette différence par des appellations distinctes. Les groupements commerciaux, littéraires, scientifiques, philanthropiques, etc... méritent le nom d’associations, qui ne saurait convenir à ces réunions fortuites et éphémères dont nous parlions en premier lieu. Mais aux groupements nationaux seuls nous réservons le nom de sociélés. La société, c’est donc pour nous « un groupement durable d'êtres vivants, exerçant toute leur activité en commun ». Et telle est la définition que nous voudrions voir substituer à la formule donnée précédemment : « la société est une réunion d'êtres vivants dont chacun pourrait subsister isolément ». Il est clair que la société, telle que nous la définissons, n’est pas un groupement factice et artificiel, mais bien un groupement imposé par les nécessités générales de l'existence. Ce que nous souhaitons prouver, c’est que ce groupe-
ment est analogue à celui des cellules d’un organisme. Mais nous ne prétendons pas dire que seul il lui soit analogue. Les associations privées (commerciales ou civiles) sont formées généralement sur le type des sociétés nationales (1) : aussi peuventelles rappeler elles-mêmes, quoique de plus loin, un organisme animé. Nous n’entrerons pas dans l’examen de cetle question. Si nous parvenons à faire notre démonstration propre, peut-êtré sera-t-elle susceptible d’être un jour étendue à ces groupements secondaires.
Nous avons réservé le nom de sociétés aux groupements nationaux. Mais nous devons prévoir des objections, qu’on pourrait nous adresser au nom de notre définition même. — La société, nous dira-t-on peut-être, c’est d’après vous un groupement durable d'êtres vivants exerçant toute leur activité en commun. Ne faut-il pas alors considérer comme une société l’union conjugale? Les époux ne sont-ils pas associés pour la vie, et ne se sont-ils pas donnés tout entiers l’un à l’autre ? — Peut-être pas tout entiers, répondrons-nous. Si intime que soit l'union conjugale, elle ne saurait renfermer en elle toute l’activité des époux. Nécessairement la femme, l’homme surtout, vivront une partie du temps hors du ménage, loin du foyer, tandis qu’ils ne sauraient vivre hors de la société. — Mais ce qui n’est pas exact du couple conjugal ne le serait-il pas de la famille ? — Pas davantage. Sans compter qu’elle est moins durable (puisque dans nos pays la loi et les mœurs rendent les enfants indépendants de leurs auteurs à un certain âge, et qu’alors le plus souvent ils se séparent) elle n’absorbe pas non plus la vie tout entière de ses membres même les plus fidèles. Nous sortons sans cesse de notre famille; nous ne sortons pas de la société. II ne faut donc point croire que les sous-multiples de la société nationale soient eux-mêmes (dans l’état actuel des choses) de véritables sociétés. — Mais alors, inversement, ne pourrait: on pas être tenté de chercher la vraie société dans une unité plus compréhensive encore que la nation, dans l'humanité