Voir Guyau : La Morale d'Epicure
c'est là le point essentiel, serait l’œuvre de la volonté humaine. Primitivement existait « l’élat de nature » ; les hommes vivaient isolés, sans lois el sans mœurs, comme dit Lucrèce ( nec legibus inter se scibant, nec moribus uti). Mais cet état amenait le conflit permanent des intérêts; les individus comprirent donc qu'il élait de leur intérêt d'y mettre fin. Ils s’assemblèrent, ils convinrent de renoncer à la lutte et de substituer désormais l’association à la guerre. Cette convention fut le contrat social. Par ce contrat, chaque homme sacrifiait une partie de sa liberté, — la liberté de nuire à ses semblablés — : mais, en revanche,
ces derniers lui garantissaient tous le maintien du reste de son
indépendance, c’est-à-dire le droit d'exercer à sa guise son activité dans tout autre sens. Pour assurer l'exécution du contrat, les hommes assemblés établirent des lois, et instituèrent un gouvernement chargé de faire régner l’ordre. Telle est, en bref, la théorie.
Au temps où elle parut, ou plutôt où elle reparut, nous voulons dire au xvir siècle, elle marquait un progrès considérable. Elle était, en effet, la première théorie scientifique (au moins en apparence), qu’on eut donné de l'Etat : elle montrait aux esprits quelque chose de rationnel et de logique dans des’ faits où semblait jusque-là régner uniquement le hasard et l'arbitraire, Qui plus esl, en voyant dans l'Etat une association analogue aux sociétés privées, en lui donnant une origine contractuelle, elle permettait de le soumettre aux lois juridiques, de poser à son activité absorbante certaines limites (indiquées même par Hobbes et par Spinoza), en un mot de le déclarer régi, comme tout autre être, par des principes d'ordre moral. C'était le moment aussi où Grotius et Puffendorf édifiaient le droit des gens. Les deux lhéories se rencontraient sur un point essentiel ; elles étendaient à l'Etat des règles établies jusque-là pour des particuliers seuls ; à côté du droit privé, elles consliluaient cette nouveauté, le droit public. On ne saurail ainsi s'étonner que, se prêtant un mutuel appui, elles aient oblenu un si grand succès, particulièrement auprès des légistes, qui, au xvin‘ siècle, conduiront l'esprit national : ce seront surtout des parlementaires et des avocats qui, dans les assem-
- blées de la Révolution, voudront mettre en pratique les théo-
ries de Jean-Jacques. Le rôle historique de la doctrine du contrat social a donc été considérable, et à tout prendre, malgré le caractère ulopique des tentatives d'organisation publique que cette théorie a inspirées, ce rôle n’a été dépourvu ni de grandeur ni d'utilité. En Allemagne, dans le pays où depuis longtemps on fait reposer le droit sur la force seule, il est admis que celte théorie n’a fait que fausser les esprits, et les détourner de la recherche vraiment scientifique des origines sociales. Nous croyons, au contraire, pour notre part, qu’elle a été une-initiatrice indispensable. C’est elle qui la première a montré qu'il ya dans la société autre chose qu’un arrangement arbitraire, qui la première a assigné des lois à l’être social. Les lois qu’elle proposait, il est vrai, étaient essentiellement des lois morales, c’està-dire des préceptes que l'être doit suivre s’il veut être fort, mais qu’il est libre de ne pas suivre. Or, avant d’avoir des lois morales, la sociélé, comme tous les êtres, a des lois naturelles, c’està-dire des lois qu’elle suit forcément, par la nécessité même de son existence. Ces lois, précisément parce qu'elles sont constamment obéies,parce qu’elles forment la trame permanente des évènements sociaux, sont moins remarquées. On finit pourtant par s’apercevoir de leur réalité, et la science sociale se pronose aujourd’hui pour principal but de les dégager. Mais leur recherche même a été rendue possible par les analyses des théoriciens du contrat. Ils ont déblayé la surface des faits sociaux ; les investigateurs de notre siècle essaient d'en pénétrer les profondeurs. Ceux-ci ne doivent donc pas oublier qui leur a frayé la route. Maintenant, cette juslice rendue aux fondateurs modernes de la science polilique (car il ne serait peut-être pas exact de les appeler les fondateurs de la science sociale), il convient de dire que leur théorie ne saurait plus, aujourd’hui, être soutenue. Que
. la première société soit née d’un contrat exprès entre les hom-
mes, c’est ce que personne n'admettra de nos jours. L'esprit humain naissant n’avait évidemment pas la force de concevoir, en la créant de toutes pièces, la notion d’un contrat formel, réglant l'abandon de la vie isolée, la mise en commun des exis-
tences, la forme et le souvernement du groupe. Cette idée fütelle apparue chez quelques esprits d'élite, comment auraient-ils eu les moyens de la communiquer à leurs semblables, puisque, par le fait même de l’isolement, le langage humain n'existait pas? et comment auraient-ils pu forcer ceux qui préféraient l’état ancien à subir les lois de l’association ? On peut appliquer ici le raisonnement si concluant que Lucrèce, partisan, lui, du contrat social, opposait aux docteurs qui voyaient dans la parole l'invention de quelque sauvage de génie :
… Unde insita noôtities est
Utilitatis, et unde data est huic prima potestas, Quid vellet facere, ut scirent animoque viderent 2 Cogere item plures unus victosque domare
NOR DOTEF OT Eee 0 me Cle 2 et ere Mec ratione docer2 ulla suadereque surdis Quid sit opus facto, facile est. . . . . . . (4)
Quant à penser que tous les hommes primitifs ont eu simultanément l’idée de renoncer à leur lutte, c'est ce qui est vraiment impossible. Conçoit-on sérieusement ces hommes s’assemblant un jour de toutes parts et inventant subitement le langage pour dire : nous sommes misérables à l’état sauvage, associonsnous, cédons chacun une part de notre indépendance pour que
“la collectivité nous en garantisse le reste ? [l est donc clair que la théorie du contrat exprès n’est pas soutenable. Aussi parle-ton plus volontiers, et les illustres auteurs de la doctrine parlaient-ils déjà, d'un contrat facite. Mais, pour réfuter celte conception, il suffit d'observer qu'elle ne diffère pas, en principe, de la précédente, Elle ne suppose plus, il est vrai, l'invention du langage, et c’est pour elle une grosse difficulté de moins. Mais elle implique chez les hommes la même intelligence et la même volonté que la théorie du contrat exprès, c'est-à-dire des facultés infiniment au-dessus de celles qu’ils devaient posséder à l’origine. De plus, elle oblige à admettre