De Rerum Natura, NV
ORIGINE DES SOCIÈTÉS NeResT
l'existence, au début de l'humanité, d'un « état de nature » où les hommes auraient vécu isolés. Or, cette existence est, non-seulement hypothélique, mais totalement invraisemblable. Nous n'avons pas, il est vrai, le moyen direct de constater comment vivaient les hommes primitifs. Mais ilexiste pourtant trois sources desquelles nous pouvons tirer d’utiles . conjectures sur ce que devait être. cette ‘vie. En premier lieu (e cstle moyen le plus imparfait) nous pouvons observer les sauvages modernes, qui, de l'aveu unanime de ceux qui ont étudié scientifiquement ces questions, doivent être plus près que nous Je l’homme primordial : ce ne sont pas des types dégradés de l'humanité, ce sont des types qui ont peu progressé, c'est-àdire qui se sont moins élevés que nous au-dessus du niveau originaire. En second lieu, et ce procédé vaut mieux, on peut remonter par l'histoire à des étapes très lointaines de la civilisation ; on peut atteindre, par la paléontologie humaine et l'archéologie préhistorique, la civilisation de l’âge paléolithique, peut-être même, d’après certains auteurs, la civilisation de l'âge tertiaire (?). Enfin, si l’on admet la théorie transformiste, on doit chercher dans les mœurs de certains animaux, dans celles des singes anthropoïdes surtout, ces « parents pauvres » de Phomme, ‘d’utiles indications (n'ayant d’ailleurs, vu le caractère collatéral de la parenté, que la valeur de simples rapprochements) sur ce qu'ont pu être ses institulions les plus anciennes. [nterrogeons donc l’ethnographie, la préhistoire, la zoologie. Les hommes les plus sauvages vivent en très petits groupes, variant d’une vingtaine à une cinquantaine de membres, au Groënland et dans les îles Andaman et Nicobar; mais on ne trouve pas d'hommes isolés, si ce n’est à la'suite d'un accident qui les a séparés du groupe dont ils faisaient primilivement partie. D'un autre côté, à l'heure où l'honme pariît avec certitude’ dans les couches géologiques, il est déjà en société : dès les temps les plus reculés de la période palcolithique, les caveraes sont visitées et habitées, non par des individus isolés, mais par des £roupes humains : et les esprits, aventureux peut-être, qui croient lrouver l'homme dans les terrains tertiaires, estiment que l’industrie
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et le mode d'existence par lequel il se révèle à nous (silex taillés de Thenay, côles incisées d'halithérium à Pouancé) attestent chez lui une vie sociale. Enfin, on sait fort bien que chez les siages anthropoïdes il existe des bandes qui reconnaissent l'autorité d’un mâle âgé et expérimenté. Tous ces faits concourent donc à prouver que l'humanité, dès qu’elle a apparu sur la terre, a formé des sociétés. Elle a immédiatement hérité de la «forme sociale » que lui léguait l’animalité. Les enfants sont dès l'origine demeurés groupés autour de, leurs parents, ou.du moins autour de leur mère. Sans doute ils ont eu l’obscure conscience de l’utilité que cet accolement présentait pour eux, mais le milieu et l’hérédité expliquent leur conduite, sans qu’il soit nécessaire de faire intervenir un acte de volonté libre. Ils sont restés groupés, parce que les nécessités de la vie les y obligeaient, el parce que depuis longtemps l’animalité pratiquait ce mode de défense. Il n’y a point là de contrat, il y a une impulsion naturelle primordiale et irrésistible. Les hommes n'eurent pas à s'associer: ils naquirent associés, et ils le demeurèrent.
Ainsi la doctrine qui met un contrat à l’origine des associations humaines se trompe. L’entente a joué un rôle dans la formation des sociétés, mais seulement par la suite, comme nous le verrons bientôt : et alors elle s’est opérée, non entre individus, mais entre groupes déjà formés. Quant aux associations primilives, elles ont existé sans convention, naturellement et par elles-mêmes. — D'où vient donc que des esprits distingués, aujourd'hui encore, veulent trouver une part de vérité dans la théorie du contrat social (1)? C'est qua, au lieu de considérer ce qui a été à l’origine, ils envisagent ce qui devrait être et ce qui se trouve en effet réalisé plus complètement chaque jour. Oui, idéalement, la société, pour être parfaile, devrait ressembler à une associalion privée où chacun observerait scrupuleusement la loi du contrat. Les hommes devraient se traiter les uns les
1. Alfred Fouillée, la Science sociale contemporaine. — G. de Greef, Introduction à la Sociologie. 5
autres comme un associé honnêle traile son co-associé, avec équité, avec bienveillance, avec fraternité si possible. Cet idéal, heureusement, tend sans cesse à devenir une réalité. De plus en plus on voit pénétrer dans la conscience publique lidie, que la société n’est point l’asservissement des faibles, mais la coopération d'êtres égaux en droits et en devoirs. Economiquement, cette évolulion se marque par la substitution, à l’esclavage et au servage, du salariat reposant sur le « contrat de travail », et par l'apparition de ces organisations nouvelles, la participation aux bénéfices, qui fait du serviteur un demiassocié, et surtout la production coopérative, qui ne laisse plus subsister que l'association. Juridiquement, on voit l'égalité apparaître dans les relations de famille, dans la division des héritages ; la liberté des terres devenir le principe du droit réel ; la liberté des contrats s’affirmer comme le fondement du droit personnel. Intellectuellement, les dogmes imposés, en religion, en science, en art, tombent de tous côtés, et les individus n’appartiennent plus qu'aux groupes choisis par eux-mêmes. En politique, on veut que la chose publique soit gérée par l'ensemble des citoyens, comme étant leur patrimoine commun. Mème dans les relations internationales, à l’état d’hostilité à peu près permanente se substilue peu à peu le régime des trailés plus ou moins librement conclus ; on pense de plus en plus qu’il n'est pas permis à une nation de se faire « justice » à elle-même par la force, mais qu'un droit commun doit être constitué ici également, et appliqué par des juges neutres ; la pratique de l'arbitrage international, sans faire encore des progrès bien rapides, se généralise pourtant. En somme, on tend à passer, à tous les points de vue, du régime dit du « statut », où le plus faible est obligé de subir le règlement fait par le plus fort, au régime du contrat, où chacun n'’obéit plus qu’à la loi qu'il a lui-même pu contribuer à élablir. Chaque jour donc la société humaine ressemble davantage à une société privée (civile ou commerciale) et adopte plus complètement le principe de celle-ci, l'égalité des associés. Déclarons-le hautement, c'est à cette organisation égalitaire, c’est à ce principe contractuel qu'appartient l'avenir.
Mais quant au passé, il ne leur appartient pas. L'idée de faire reposer la sociélé sur un contrat, nous la voyons naître dans l'esprit de quelques penseurs et ne pénétrer que progressivement dans la conscience sociale — bien que déjà, sans doute, divers faits de l’évolution des sociélés en eussent préparé la naissance. Comment pourrions-nous croire que, à l'origine des temps, elle ait présidé à la formation des premiers groupements humains ? N'esl-ce pas une chimère, que de prêter à des êtres primitifs des conceptions issues d’un travail intellectuel qui a demandé des siècles pour s’accomplir ? Et si lous nos.efforts ont pour but aujourd’hui d'organiser un état social qui mérite véritablement d'être appelé contractuel, comment. admettre que*par là nous tendions simplement à revenir à l’état de nos premiers parents— comment l'admeltre, sans se voir obligé d'accepter du même coup toutes les fables de Fâge d'or et toutes les mythologies ? En un mot, la forme future des sociétés. sera contractuelle, . leur forme originaire ne l’est pas. La société humaine ne s'est point constiluée comme se créent aujourd'hui des associations commerciales, par une assemblée d’aclionnaires unissant leurs lortunes jadis rivales, mettant en commun des. profits et des pertes. Elle s’est constituée. à la manière des organismes animaux, issus d’une cellule, — laquelle. est elle-même le: produit de la fusion d'un élément mâle et d’uñélément femelle, commele cou. ple social primitif, — cellule autour. de laquelle restent groupées. celles auxquelles par sa division elle a donné naissance. Ei certes, celte ressemblance d’origine entre lessociétés et les organismes n’est ni le moins frappant ni au fond le moins important. des rapprochements:si nombreux que: leurs constitutions appel- - lent.
Seulement, la question reste de savoir s’il a existé à l'origine une seule société ou. plusieurs. Ce qui revient à se demander (puisque d'après nous il y a une société partout où il ÿ a des hommes) si l'humanité a apparu. sur la terre en un seul poin!, ou bien en plusieurs simultanément. — Une.question. analogue, remarquons-le, se pose à propos des organismes les plus simples, de ceux qui ont été l’origine de tous les autres, des protozoaires.…
Les conditions qui ont permis l'apparition de la vie, qui ont donné à une combinaison chimique très complexe les mouvements du protoplasme, se sont-elles tout d’abord réalisées en ün seul point de l’écorce terrestre, ou se sont-elles trouvées réunies en même temps dans plusieurs régions distinctes ? Des généralisateurs hardis discutent le problème, mais les plus aventureux, comme Hæckel, sont obligés d’avouer qu'ils ne trouvent, pour se décider, que des raisons à priori, c'est-à-dire des raisons extra-scientifiques. En réalité, nul ne peut dire, dans l’état présent de la science, si la vie a une origine unique ou des origines multiples. — En serait-il de même pour l'humanité? Ici, il y a quelques données plus certaines. Le débat entre « monogénistes »et « polygénistes » peut au moins ètre posé sur un terrain scientifique. Les polygénisies allèguent les différences, celon eux radicales, qui séparent les races humaines actuelles quant à leur conformation physique et mentale. Les monogénistes répondent que ces différences sont moindres qu’on ne le croit. En somme, aucune d’elles n’est suffisante pour constituer la caractéristique d’espèces humaines distinctes. Dans le monde vivant,.les croisements entre espèces sont stériles ; au contraire les croisements entre races et variétés d’une même espèce sont d'ordinaire remarquablement féconds. Or, l’union entre hommes et femmes de couleur différente, non seulement n’est pas stérile, mais est généralement plus féconde que l'union, dans les mêmes régions, entre hommes et femmes de même couleur (1). C'est donc que tous les: groupes humains ne sont que les races où les variétés d’une même espèce zoologique. Les différences qu'on constate actuellement entre eux n’empêchent pas qu'ils n'aient tous une même origine. Leur centre commun d’apparition, on le plaçait autrefois vers le plateau de Pamir, on le place aujourd’hui plus volontiers dans les plaines sibériennes (jouissant à l’époque quaternaire. d’un: climat tempéré) parce que les hommes fossiles les plus anciens que l'on connaisse
4. Tout le livre: d'A. de Quatrefages sur: l'Espèce humaïne est la démonstration de cette proposition.
rappellent les populations actuelles de la Sibérie, et parce qu'on croit pouvoir suivre la trace de migrations venues de ce pays. Les différences entre les branches de l’humanité proviendraient de ce que le groupe primitif, devenu trop nombreux pour subsister sur un territoire restreint, se serait fractionné, et que ses éléments dispersés auraient acquis, par l’adaptation aux conditions des milleux dans lesquels ils se fGxaient, des caractères progressivement divergeants, quoique les caractères com-
muns l’emportent ercore de beaucoup. — Telle est la thèse :
monogéniste, qui, par l’appui qu’elle trouve dans les fai.s relatifs à la reproduction, par l'explication qu'elle a pu donner du peuplement de régions importantes (la Polynésie entre autres) grâce à des migrations de races venues parfois de très loin, balance encore les avantages que donne à la thèse polygéniste sa simplicité au moins apparente (1). Nous n’avons pas la prétention de nous prononcer dans un débat où la science est Join d’avoir dit encore son dernier mot, où les deux opinions comptent des partisans illustres parmi les non évolutionnistes comme parmi les évolulionnistes, puisque, ici, Hæckel se rencontre avec Quatrefages, et Vogt avec Agassiz.
Il y a pourtant un point qu’il est possible de constater.
Dès les premiers temps sur lesquels la science jette quelques lueurs, dès l’époque de la pierre taillée, il existe plusieurs groupes humains séparés, un très grand nombre vraisemblablement. Or, lors même qu'on admettrait l'existence de plu-
sieurs lieux d'apparition de l'espèce humaine, il ne serait. pour- .
tant pas possible de croire que lous ces groupes sont primor-
diaux. Il en est, forcément, qui dérivent d’unions préexistan- }
tes. Les associations primitives (ou, dans l'hypothèse monogéniste, l’association primitive) out donc dû se disjoindre, et la
1. Il n’est pas bien sûr, en effet, que ce soit une simplicité réelie, tout au moins pour des évolutionnistes. Car on conçoit que les races du vieux continent soient issues d’un ancêtre qui a, d’autre part, engendré les singes anthropoïdes; mais peut-on admettre une parenté égale entre la race rouge et les singes si inférieurs du nouveau-continent (saïmiris, sagouins, elc)e2
question se pose de savoir pourquoi. Mais, ici encore, ce qui se passe dans les organismes animaux peut nous éclairer. Les protozoaires se segmentent souvent, et cela peut arriver sous l’influence de l’une ou l’autre de ces deux causes, d’ailleurs directement opposées : une abondance extrême de nourriture ou une disette caractérisée. Si l'être trouve des aliments à à profusion, ses dimensions augmentent ; mais il y a une limile que sa taille ne saurait dépasser. Ce point une fois atteint, si la nutrition continue à être active, l'animal se divise peu à peu en deux portions, dont l’une finit par se séparer pour vivre de sa vie propre. Inversement, si les aliments sont rares, le protozosire s’enkyste,c’est-à-dire FORESe sa substance en un amas central. Celui-ci ne tarde pas à se segmenter en deux ou quatre noyaux minuscules, lesquels se dispersent, en rompantl’enveloppe commune, pour aller chercher isolément forlune dans des milieux mieux pourvus. — On doit penser que les choses se sont passées à peu près de même pour la division des sociétés humaines. Quand les subsistances ont élé abondantes, la famille s’est multipliée. Par là-même elle s’est étendue dans l’espace. Double raison pour que son unilé se rompit. Chacun des fils de l’aïeul, père et grand père lui-même d’une nombreuse postérité,/a voulu être indépendant, et l'étendue du territoire occupé par la tribu aempêché l'autorité centrale de se faire aussi rigoureusement obéir en toutes les parties. De là vinrent des scissions. Inversement, quand les subsistances ont élé rares, quand la terre natale n’a plus pu nourrir qu’une partie de la tribu, il a bien fallu qu'un certain nombre d’hommes émigrât, allât chercher ailleurs ces conditions plus favorables. La société a donc dû se séparer pour les mêmes causes que l'organisme : pléthore ou pénurie. Ce n’est pas là une pure hypothèse : l’histoire primilive des Hébreux et des Grecs a gardé le souvenir de ces modes de formation de sociétés nouvelles. L'on comprend dès lors aisément comment une unique famille primitive ou un pelit nombre de familles primitives a pu donner naissance à tous les groupes épars qui, en très grande quantité, ont dû exister dès les premiers temps de l’état sauvage ; puisque toute variation un peu forte, soit en
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plus, soit en moins, dans la quantité des aliments dont le. groupe disposait, en déterminait la dissociation. :
La scission d’un ou de plusieurs clans préexistants, tel est donc le mode de formation le plus äncien des sociétés. Mais maintenant, une fois les groupes primordiaux disjoints, les tribus secondaires nées de leur division ont-elles continué à vivre perpétuellement isolées, et la division à l'infini a-t-elle été le seul agent de la création des sociétés? Nous ne saurions le penser. Il est arrivé forcément que des tribus, en se déplaçant pour se livrer à la chasse ou à la vie pastorale, se sont trouvées en contact les unes des autres, qu’elles appartinssent à un même groupe originaire ou à des groupes originaires différents. Souvent, ces. tribus sont entrées en conflit. Nous parlerons plus loin, en délail, des causes et des résultats de ces luttes. Mais il est dès à présent évident que, hors le cas de destruction ou d’expulsion totales de l’une d'elles, celle qui était vaincue dut généralement être réduite en servitude ou en demie-servitude. De là la formation d’un groupe plus puissant, la peuplade, où la différencialion du travail, comme nous l'avons déjà indiqué précédemment (chap. VI), peut être poussée plus loin que dans Ja simple tribu. Seulement il est très probable que, dans certains cas, les succès ayant été à peu près également partagés entre les deux tribus en conflit, elles finirent, de guerre lasse, par faire la paix. Et alors, ou bien elles demeurèrent étrangères l’une à l’autre, s’étant bornées à tracer entre leurs possessions une frontière, ou bien (plus souvent sans doute) elles s’allièrent. Ce dernier parti, il est possible aussi que diverses tribus l’aient pris en se rencontrant dans leurs pérégrinations, avant même d’en être venues à la lutte. Dans l’un et l’autre cas, il se forma avec ces tribus des peuplades, non plus par assujettissement d'un groupe à l’autre, mais par association des deux groupes sur le pied d’égaliié, par union défensive et offensive. — Mais c'est le contrat social, dira-t-on! — Avec cette différence considérable, répondrons-nous, que le contrat n’est plus invoqué ici comme le mode originaire de formation des sociétés, mais seulement comme un mode dérivé. L'importance du contrat dans
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l'histoire primitive des sociétés se trouve par là singulièrement réduite. De plus, l'intervention même du contrat, qui ne s’expliquait pas dans la théorie réfutée par nous, se comprend ici aisément.
En effet, si l’on Singe avec Rousseau que les hommes ont vécu primitivement dans l'isolement, on ne peut expliquer ni comment ils ont eu l’idée d’un état de société propre à le remplacer, ni comment ils.ont eu les moyens de réaliser celte idée.
- Au contraire, dans notre conception, les hommes avaient déjà, — lors de la formation des contrats entre groupes dont nous parlons, — des siècles de vie commune tant au sein des tribus primitives qu’au sein de celles qui s'étaient formées par la dissociation des premières. On conçoit ainsi qu'ils aient su à ce moment ce qu’est une collectivité, quelle en est l’organisation, quels avantages présente la vie en commun, et qu'ils aient eu dès lors l’idée d'agrandir leur association. On comprend aussi, par là, qu’ils aient eu les moyens de le faire. Il est évident, no-
- tamment, que le langage, au moins sous sa forme rudimentaire, a été nécessaire pour conclure une union. Or, des hommes isolés ne pouvaient posséder aucun langage, puisque la parole ne sert normalement à l’homme que dans ses relations avec ses semblables. Au contraire, si nos premiers ancêtres vivaient déjà {comme nous le croyons)en commun, la faculté de se faire comprendre par sons ou par gestes, la faculté du langage s’est forcément développée au sein de la vie de famille, et ceux qui l'avaient ainsi acquise ont pu s’en servir pour s'entendre avec des étrangers. On objectera que les sons usités dans deux tribus distinetes étaient différents. Nous répondrons que cette différence était très minime, puisque les deux tribus qui songeaient à s’asso-
* cier devaient vivre dès auparavant très près l’une de l'autre, et
que les langues de deux groupes localement voisins sont, par l'influence commune du même milieu, et à moins de circonstances exceptionnelles, très voisines elles-mêmes (1). D'ailleurs,
4. Dans l’Iliade, les Grecs etles Troyens se comprennent les uns les
autres.
les gestes pouvaient servir, et l'éducation de la mimique avait dû se faire, elle aussi, dans la vie familiale antérieure. Ainsi done, la théorie qui croit à la formation d’unions entre un certein nombre de groupes (nous ne disons pas entre tous les groupes) préexistants, — les uns primitifs, les autres nés de la division de familles primitives, — cette théorie ne se heurte pas aux
objections qui doivent faire repousser la théorie du « contrat social » entre individus d’abord isolés. Et les fails mêmes parlent en faveur de la première. Les plus grandes cités de l’antiquilé se sont formées par de semblables unions. Rome est née du concours de deux bandes, celle des Latins de Romulus et celle des Sabins de Tatius (Rammnes et Tüities). Athènes est issue de la réunion des douze dèmes de l'Attique sous le chef que la iégende nomme Thésée. Ce dernier exemple montre bien quel a dû être le mécanisme de la formation des premières sociétés. Un groupe ionien s’étabht en Attique; la pauvreté du sol le force à se diviser ; il se scinde peu à peu en douze. tribus, dont chacune occupe une partie de la contrée; ces tribus vivent séparément, mais sans avoir perdu le souvenir de leur origine commune. Untjour, une série d'évènements, peut-être l’action d’un chef particulièrement énergique, rapprochent ces douze clans : la cité athénienne est fondée. Ailleurs, comme à Rome, les groupes qui se fusionneront n’auront qu’une origine commune beaucoup plus lointaine (1). L'histoire de ces deux cités nous semble être l'histoire de tous les peuples primitifs, bien que nous ne voulions point nier & priori la possibilité d'autres modes de constitution des sociétés inconnus de nous.
1. Pouvait-il se faire que des groupes sans origine commune se fusionnassent ? Nous n’y voyons aucune impossibilité logique, à supposer bien entendu qu’on admette préalablement la théorie polygéniste. Mais d’ailleurs, pour les polygénistes modérés, pour ceux qui n’admetient qu'un nombre restreint de souches primitives, le cas ne devait pas se présenter bien souvent : l'habitat des tribus issues d’une même souche étant très grand, c’était presque toujours des tribus plus ou moins congénères qu’elles devaient rencontrer.
Cette histoire des premières sociétés est aussi celle des premiers organismes. Nous savons déjà que les protozoaires, êtres vivants primordiaux, se segmentent tout comme les familles et tribus, êtres sociaux primitifs. Or, de même qu’après s'être divisées les tribus humaines se réunissent, de même, chez nombre de protozoaires, les êtres formés par la division d’une même unité vont ensuite se combiner, soit entre eux, soit avec d’autres êtres issus d’un individu différent. Cette opération de la fusion a été bien observée chez les Vorticelles, les Paramæciums, les Euplotes, etc. Il y a donc là une loi générale, commune aux organismes et aux sociétés, et qu’on peut formuler ainsi : « la fusion des êtres ne s’opère qu'après leur division ». — On le voit même, il existe un parallélisme constant, en ce qui touche les origines, entre le monde animé et le monde social. Dans l’un comme dans l’autre, l’association est une forme originaire, une donnée primordiale : les hommes, nous l’avons dit, sont nés associés ; mais le protoplasme le plus simple a dû, dès sa naissance, comprendre, lui aussi, une multiplicité de granules unis ; et, si l’on suppose un premier granule né isolément, il faudra toujours admettre qu’il possède des parties plus simples, puisque tout être concret est divisible. Pour l'organisme comme pour la société, on doit accepter cette complexité primitive sans pouvoir en rendre totalement raison. Puis ces êtres primitifs ont grandi ; en grandissant, 1ls se sont scindés. Ensuite, leurs membres épars se sont rapprochés, soit de leurs congénères immédiats, soit d'êtres formés par la division d’autres individus. Unité complexe, division, retour à l’unité par la formation d’individualités plus compliquées que les premières : tels sont les trois états par lesquelles ont passé les organismes et les sociétés originaires. Naissance, scission, fusion, voilà les trois phénomènes caractérisliques de leur commune existence primitive.