CHAPITRE TREIZIÈME
Après avoir cherché comment les sociétés naissent, il faut voir comment elles se développent. Trois ordres de facteurs contribuent à ce développement, ce sont :
1° le milieu physique dans lequel vit la société, et dont elle utilise le con'enu : air, eau, terre, minéraux, végétaux, animaux ;
2° les individus humains qui composent la société même, et dont l'ensemble constitue ce qu'on pourrait appeler son milieu interne ;
3° les sociétés humaines voisines.
Tôus ces facteurs agissent d’ailleurs les uns sur les autres et la société agit sur eux tous. Ainsi elle transforme son milieu (par exemple en creusant le sol, en cultivant les plantes, en domestiquant les animaux), elle modifie ses propres membres (en les obligeant à se différencier, à se diviser le travail), elle modifie les sociétés étrangères (par la guerre, l'influence civilisatrice, etc.…..). Cette action qu’elle exerce sur eux est suivie à son tour d’une réaction qu’ils opèrent sur elle. Il y a ainsi constamment échange d’influences réciproques, et cèt échange produit l’évolution de ja société.
Occupons-nous d’abord des “effets produits sur la société par le milieu physique el le milieu interne, réservant pour une autre section ce qui concerne les relations entre sociétés différentes.
Le premier phénomène qu’on observe dans l’évolution des sociétés, c’est celui de la croissance. Nous savons déjà qu'il est analogue au phénomène organique du même nom puisqu'il se produit, comme lui, par suite de ce double fait, -qu? les unités primitives se segmentent et que leurs rejetons leur demeurent unis. D’autre part, nous avons aussi expliqué (chapitre VI) comment celte croissance produit, dans la société comme dans l’organisme, d’abord des feuillets, puis des segments, ensuite des organes et des appareils, des tissus et des systèmes. Sans revenir sur ce que nous avons dit précédemment, indiquons quelques rapprochements nouveaux entre le processus organique et le processus social relatif à la formation des organes.
La raison générale qui explique leur production, c’est la différenciation. Toutes les cellules à l’origine sont semblables, sous la forme de « cellules embryonnaires ». Tous les individus, de même, le sont primitivement. Plus tard des différences de forme se marquent, en corrélation avec des différences de fonction. Plusieurs auteurs ont fait observer que l’appareil de direction, dans la société, se différencie le premier : le chef s’est spécialisé dans une fonction déterminée, celle du gouvernement, bien avant que divers métiers se soient séparés chez ses sujets. De : même, chez les plus inférieurs des métazoaires (êtres polycellulaires), à savoir les célentérés, particulièrement chez les méduses, où la digestion, la circulation, la respiration, l’excrétion n’ont point encore d'organes séparés, on voit poindre un rudiment de tissu nerveux. L’organe de relation, dans les sociétés comme dans les organismes, se sépare donc lout d’abord des organes de nutrition, après quoi seulement ceux-ci se différencient les uns des autres. — Le développement des organes dans l'être social se fait aussi par les mêmes procélés que dans lêtre vivant. Pour ce dernier, un histologiste distingué, M. Prenant, :
268 QUATRIÈME PARTIE. :— ORIGINE a indiqué quatre procédés généraux de modification des organes (1): À
lo Extension par dilatation, allongement, bourgeonnement, ramification, anastomose, végétation ;
20 Apposition, soit d’une cellule, qui émigre d’un tissu voisin (ainsi, même chez l’adulte, des cellules Iymphatiques migratrices vont s’incorporer à l'épithélium des cavités séreuses), soit même d’un organe complet (exemple : enchevêtrement du foie avec un réseau, vasculaire et connectif, qui remplit toutes ses mailles) ;
9° Segmentalion ;
4 Résorption.
Tous ces procédés ont leurs analogues sociaux.
1° Extension: il y a dilatation et allongement d’une industrie quand elle embrasse un plus grand nombre de travailleurs ou de machines ; il y a bourgeonnement, ou végétation quand les fils des ouvriers primitifs viennent se joindre à eux; il ya ramification quand cette industrie s’ouvre des débouchés nouveaux; il y a anastomose quand elle s’associe avec d’autres industries.
2° Apposition : l’adjonction au corps industriel d’un ouvrier venu d’une autre profession représente l’apposition cellulaire ; la pénétration dans ce corps d’un autre organe ayant sa vie propre (par exemple, la pénétration d’un élément militaire dans les corps des chemins de fer, des postes, des télégraphes, etc.), représente l’apposilion organique.
3° Segmentation : la division entre deux villes d’une industrie jusque-là réservée à une seule en est le modèle.
4° Résorption : la fermeture d’une usine faute de travail nous en montre trop souvent l'application.
Une autre remarquable ressemblance évolutive entre sociétés et organismes consiste dans les métamorphoses. Généralement, elles s’opèrent lentement, chez les unes comme chez les autres.
4. Notions d’embryologie (dans le Traité d'anatomie humaine de P. Poirier).
C'est ainsi que la métamorphose du monde romain en monde chrétien mit trois siècles pour s'acco nplir; c’est ainsi que la transformation de la chenille en papillon se fait par une modification des organes qui-exige un temps considérable relativement à la durée ordinaire de l'existence de ces petits animaux. Mais, si la préparation a été lente, l'explosion peut être soudaine. Il n’esl pas de métamorphose organique qui ait mis moins de temps à se manifester — toutes proportions gardées bien entendu — que la métamorphose de la société française par la Révolution de 1789, préparée d’ailleurs de longue main par une évolution intellectuelle et sociale considérable. Même parfois, dans la société, le changement total, ses phases préparatoires comprises, peut être extrêmement rapide. Ainsi, dit Spencer, « l'immense transformation que les chemins de fer et les télégraphes ont causée subitement, a fait que, dans le cours d’une génération, l'organisme social a passé d’un état semblable à celui d'un animal à sang-froid pourvu d’un appareil circulatoire médiocre et de nerfs rudimentaires, à un état semblable à celui d’un animal à sang chaud, pourvu d'un système vasculaire complet et d’un appareil nerveux développé, grâce à l’évolution rapide des appareils distributeur et internoncial ». Une transformation analogue a exigé des siècles dans la série évolutive des organismes. La singulière rapidité avec laquelle elle s’est accomplie dans les sociétés humaines tient à la plasticité bien plus grande de ces dernières, plasticité qui constitue même lun des caractères qui les différencient — nous le savons — des êtres vivants individuels.
Si certaines sociétés présentent des métamorphoses fréquentes, rapides et profondes, il ne faudrait pas croire qu’il en soit ainsi pour toutes. Quelques-unes sont très réfractaires au changement, les tribus arabes par exemple. Plus longtemps une sociélé a vécu sous des institutions, plus ces institutions lui tiennent à cœur ; elles passent héréditairement « dans le sang » de ses membres, qui ne veulent plus y renoncer même en vue d'avantages considérables. Ainsi la société chinoise, la plus vieille des grandes sociétés que nous connaissions, est
aussi la plus immobile. Un fait analogue se retrouve dans l’animalité. Les types les plus anciens sont, là aussi, réufs à la transformation. Nos foraminifères rappellent totalement ceux des temps primaires; jusque parmi les mollusques, le trochus traverse des couches innombrables sans transformations. Moins un être a changé dans le passé, moins il est à croire qu'il changera dans l'avenir.
L'hérédité ne fixe pas seulement les caractères ancestraux. Elle ramène aussi ceux qui ont momentanément disparu. Les relours alaviques ne sont pas plus rares dans les sociétés que dans les organismes. Devant des malheurs publics, ou parfois simplement sous l'empire de la crainte de malheurs imaginaires, renaissent chez les peuples les plus civilisés quelques-unes des plus étranges, ou parfois des plus barbares pratiques de l'antiquité. De notre temps même, on a vu surgir parmi nous des secles nouvelles, qui se disent les hérilières des prêtres d'Eleusis, de certaines fractions de la primitive Eglise ou des Templiers ! La cause de ces bizarres formations est la même que celle qui fait reparaîire chez un individu, à cinq ou six générations de distance, les traits oubliés d’un aïeul.
Enfin il y a encore une analogie évolutive à relever dans le fait des organes rudimentaires. Eu biologie, à prendre ce mot dans son sens littéral, il semblerait devoir indiquer un organe à peine naissant, et qui a encore lout son développement à accomplir. C’est pourtant le seas directement contraire qu'on lui donne habituellement. On entend d'ordinaire par ce terme un organe qui lut jadis bien développé, mais qui, étant devenu inutile, s’est réduit anatomiquement peu à peu et qui est en voie de disparition. La glande pinéale des vertébrés en est un exemple fräppant. Cet organe (où Descartes plaçait le sièze de l'âme) est en réalité le reste d’un appareil oculaire. Les vertébrés pri- -milifs possédaient un troisième œil, impair, placé sur le sommet de la tête (1). Get œil, dont il subsiste encore des traces chez
1. C’est peut-être ce qui a donné naissance à la légende des Cyclopes.
quelques reptiles (Halitheria punctata) a progressivement disparu chez les autres vertébrés, et l’hypophyse en est chez l’homme le « témoin ». Pareillement, il y a des appareils qui -ont eu jadis dans la société une réelle importance ; qui, à un certain moment, ont vu leur rôle physiologique diminuer et ont par suite décru anatomiquement ; qui pourtant survivent encore, alors qu'ils sont devenus à peu près totalement inutiles.
On en peut citer un curieux exemple, celui des « gardes du com-
merce » dont la loi de 1866, abolissant la contrainte par corps presque en toutes matières, n’a pas amené la disparition. Mais
de bien plus considérables pourraient être donnés. La noblesse,
et à certains égards le clergé, sont en France des organes anciens qui tendent à devenir rudimentaires ; Taine a admirabiement montré, dans le premier volume de ses Origines de la France contemporaine, comment le rôle de la noblesse s'était progressivement réduit, et a indiqué que la Révolution n’a fait que consacrer cet état de choses en lui enlevant des privilèges depuis longtemps injustifiables, hors de toute proportion avec les services actuellement rendus. Des corporations de cette sorte passent donc lentement à l’état rudimentaire. Pour la doctrine qui voit dans les institutions les vrais « éléments » de la société, il faut considérer comme organes rudimentaires les pratiques (économiques, religieuses, politiques, etc…)en voie de se perdre,
et non plus les corps en train de disparaître. Aussi M. Edward Tylor a-t-il noté très curieusement dans sa Civilisation primilive ces survivances des régimes disparus, au premier rang desquelles on doit placer les superslitions, croyances ou pratiques religieuses qui eurent autrefois leur raison d’être, mais qui nous choquent aujourd’hui, parce qu’elles sont en désaccord avec tout le reste de notre organisation sociale et qu'elles représentent les débris, trop lents à disparaître, d’un passé que nous avons rejeté. N’adoptant pas le principe même de la théorie de M. Tyior, la comparaison de l'institution et de la cellule, nous ne pouvons que signaler ici les recherches, d’ailleurs intéressantes et approfondies, par lesquelles il l’a « illustrée » sur le point qui nous occupe.
Nous passons aux effets produits sur les sociétés par leurs relations réciproques. On sait déjà quelle importance et quel rôle nous altribuons à leurs unions. Expliquons-nous maintenant sur leurs luttes. Ce sujet est d'une très haute importance, surtout si l’on songe que les luttes entre sociétés ne se manifestent pas seulement par des guerres, mais bien par des rivalités de toute sorte. A côté de la guerre proprement dite, il faut placer la lutte industrielle, non moins âpre et souvent non moins meurtrière ; la lutte politique ou diplomatique entre gouvernements cherchant chacun à attirer les autres puissances dans son cercle d'attraction ; la lutte intellectuelle enfin, tout peuple voulant faire adopter, par les peuples voisins, sa religion, ses arts, sa science. En somme, par tous les moyens possibles, chaque nation tend sans cesse à assurer sa prééminence sur les nations étrangères, à les englober en elle ou à les asservir, c’est-à-dire, au fond, à s'établir sur leurs ruines. La lutte pour la vie est donc la loi universelle des sociétés, comme elle est la loi universelle des organismes individuels. Est-il du moins exact de dire, avec M. Schaefle (1), qu’elle soit moins âpre entre les sociétés qu'entre les organismes ? Cela ne paraît vrai, dans le livre de l’auteur précité, que parce qu’il compare les sociétés humaines aux animaux autres que l’homme. En réalité, les luttes ne sont pas moins cruelles entre les sociétés animales qu'entre les animaux, entre deux fourmillières qu'entre deux fourmis ; ni entre les sociétés humaines qu'entre leurs éléments, entre deux nations qu'entre deux hommes. Ce qui est exact seulement, c'est que les lutles entre sociétés humaines tendent à devenir moins sanglantes que par le passé. Il est vrai que les engins de guerre sont plus meurtriers qu'autrefois ;
1. Structure et vie du corps social, 2° édition, 1881, tome 1, p. 5.
mais cela même abrège considérablement la durée de la lutte : on-ne reverra plus, sans doute, de guerre de cent, ni même de trente ans; il n’y a guère d'exemples en Europe, depuis la chute de Napoléon I‘, de guerre qui ait duré des années. Bien plus, l'idée des ravages épouvantables que produirait toute guerre nouvelle, agit à la façon d’un frein pour empêcher qu'aucune nation veuille en donner le signal ; en somme, depuis plus de vingt ans, l’Europe occidentale jouit de la paix, bien que les conséquences funesles du mililarisme pèsent toujours sur elle, D'autre part, sans doute, les luttes industrielles sont plus redoutables aujourd’hui que jadis; mais elles ont, à coup sûr, un caraclère moins odieux que les guerres proprement dites. Quant aux luttes diplomatiques, elles n’amènent la mort de personne. Et les luttes intellectuelles sont bienfaisantes au lieu d’être meurtrières, puisque le vaincu ici n’est ni tué ou asservi, comme dans la guerre, ni privé de son travail et réduit à la misère, comme par l'effet de la lutte industrielle, mais au contraire formé à une civilisation plus parfaite que la sienne, c’està-dire instruit et élevé. Au reste ces luttes intellectuelles n’en sont pas moins parmi les plus actives. Les langues, les religions, les littératures, se livrent des combats acharnés, dont M. Novicow a donné d’instructifs tableaux dans son livre récent sur les Luttes entre les Sociétés. Les conclusions de cet auteur sont que la France a, en général, dans ces sortes de joutes, une supériorité marquée. Souhaitons que cette victoire pacifique, — la conquête du monde par l’idée, — seul genre de triomphe dont on puisse vraiment s’enorgueillir, lui reste définitivement! Examinons maintenant les causes qui provoquent les guerres entre sociétés humaines. Ces causes sont économiques, intellectuelles, politiques. — Diverses raisons « économiques » peuvent pousser un peuple à en attaquer un autre. Ou bien il veut faire de celui-ci sa proie, son aliment: ce sont des luttes dont l’anthropophagie est le but. Ou bien il ne s'agit pas de se nourrir de l'adversaire, mais il faut supprimer en lui un compétileur aux aliments auxquels la tribu prétend; tel groupe cultive des terres, ou bien il occupe des Lerritoires de chasse qui sont néces-
saires à un autre clan pour vivre; celui-ci le massacre ou l’expulse pour s’en emparer. Ou bien encore il s’agit de se procurer des esclaves, de la main d’œuvre supplémentaire et gratuite: on fait la guerre pour avoir des prisonniers. Ou enfin on la fait pour enlever du butin, pour obtenir un tribut annuel. — D’un autre côté, la luîte peut avoir une cause intellectuelle : les guerres de religion en sont un exemplé. — Elle peut avoir une cause purement politique, le désir d’un souverain de s’assujettir des provinces d'un autre Etat. — Tels sont les divers mobiles qui poussent les groupes humains à se jeter les uns sur les autres. Presque toujours, ce sont leurs voisins immédiats qu'ils attaquent. Or, deux peuples placés en contact sont d’ordinaire assez semblables par le tempérament et les mœurs. On peut donc dire que l'hostilité est ici en raison directe de la similitude. Une loi analogue se rencontre d'ailleurs dans l’animalité. Quand deux espèces sont Lrès analogues lune à l’autre, elles vivent d'ordinaire dans un même milieu (1). Se disputant les mêmes aliments, elles en viennent presque fatalement à se combattre. D'ordinaire l’une détruit l’autre. C’est ce qui explique que les « types de transition » sont relativement rares. Altaqués à la fois par les deux espèces auxquelles ils ressemblent, entre lesquelles ils forment traits d’union, ils succombent nécessairement, et souvent disparaissent sans laisser de traces. Voilà pourquoi l’animalité ne se présente pas, ainsi qu'elle l’est vraiment, comme une chaîne continue et ininterrompue d'êtres tous plus ou moins dissemblables, plus ou moins semblables, ayant chacun son individualité, mais chacun tenant à tous les autres ; et qu’elle nous apparaît, au contraire, comme un ensemble fragmentaire d’espèces souvent séparées par de grandes distances les unes des autres. La lutte pour la vie, en éliminant les Lypes intermédiai-
1. Similitude et voisinage s’entraîaent l’un l'autre. Le voisinage a d’abord été effet de la similitude, les êtres nés d’une même souche restant primitivement unis. Plus tard, après la dispersion des groupes, les êtres qui se ressemblaient se trouvaient naturellement portés vers les mêmes lieux, ce qui faisait encore de la similitude la cause du voisinage, quoique d'une autre façon.
res, en forçant les êtres à diverger pour échapper à la concurrence, a produit cette apparente discontinuité.
Quelles raisons, maintenant, ont assuré la victoire à une tribu, à une nation, sur ses concurrentes ? On en peut relever plusieurs. D'abord, le nombre des individus composant le groupe. Quoique le chiffre n'ait plus la même importance dans les guerres actuelles que dans celles d’autrefois, on sait combien la
faible natalité de la France est inquiétante à ce point de vue. Elle l’est surtout à l'égard des luttes industrielles et mentales. [1 est clair que, à intelligence égale, le pays qui a le plus de travailleurs, manuels ou intellectuels, doit l'emporter. — Mais, nous venons de le dire, c’est seulement « à intelligence égale » que ce résultat se produit. Le facteur psychologique est en effet le plus considérable de tous. Déjà, dans les luttes entre individus vivants, on voit des êlres plus petils l'emporter sur de beaucoup plus volumineux grâce à des qualités essentiellement mentales, l’adresse, la ruse, le courage. Il en est de même, a fortiori, dans les luttes entre société humaines. Ici les qualités intellectuelles et morales sont incontestablement les plus précieuses. A la guerre, c’est le courage des combattants, leur discipline, leur patriotisme, et aussi la science et l’habileté tactique -de leurs chefs, qui décident de la victoire. Dans les lut'es indusærielles, c’est l’ingéniosité de l’inventeur, la hardiesse et l'esprit pratique du chef d'entreprise, l'énergie et le zèle de ses ouvriers qui font le succès. Dans les luttes diplomatiques, tout est affaire .de tact ou d’audace. Dans les luites de civilisation, c’est le degré de perfection d’une doctrine ou d’une langue qui assure son expansion. — Entre tous les moyens de combat, il en est un auquel il faut faire une place à part : c’est l'imitation. En un sens, c'est souvent le but de l’agresseur d'obtenir du vaincu son. imitation : tel est le cas pour les guerres où un Etat se propose de faire de l’autre son vassal, de lui imposer sa religion, etc. Mais, d'autre part, l’imitetion est aussi un moyen de résistance. Si votre adversaire a une arme meilleure que la vôtre, copiezla. On sait que les Romains usèreni largement de ce procédé, qu’ils refirent tout leur outillage militaire primitif en emprun-
tant à chacun de leurs adversaires le casque, le bouclier, l’épée, qui faisait sa supériorité. Les nations modernes, de même, s’'empruntent (ou plutôt se volent), des modèles de fusils, des engins explosibles, etc. S'agit-il d’une lutte industrielle, diplomatique, intellectuelle ? Ici encore, le meilleur moyen pour se défendre, et même pour pouvoir prendre l’offensive à son tour, sera souvent d'imiter l'adversaire, en tâchant de faire mieux que lui dans la direction même où il excelle. L'industrie met chaque jour ce principe en pratique. — 11 y a là, on le voit, quelque chose d’analogue à ce qu'est pour l’être individuel le mimétisme, celle ingénieuse manœuvre par laquelle une espèce échappe à ses adversaires en #milant la couleur et l’aspect du sable, des feuilles mortes, d’une autre espèce plus redoutable, etc., ou par laquelle un individu se sauve en « faisant le mort », L’analogie évidemment est bien loin d’être complète, puisqu'ici l’altaqué contrefait, non l’agresseur, mais un autre être. Cependant il ÿ a toujours là un fait d'imitation, et le principe lointain, sinon le principe immédiat des deux actes est bien le même.
Demandons-nous maintenant quels sont les résultats des guerres. Par rapport au vaincu, tout d’abord, la défaite peut amener pour lui :
1° La mort, soit qu’il soit dévoré, soit qu’il soit massacré par le vainqueur ;
2° L'expulsion du territoire qu’il occupait ;
3° La réduction à l’état d'esclave ou de serf, le vainqueur s’emparant de sa terre, de ses biens et de sa personne et l’obligeant à travailler pour lui ; é
4° La simple réduction à l’état de tributaire, le vainqueur lui laissant sa liberté et une semi-autonomie, mais l’obligeant au
. , LA = paiement d’une redevance annuelle, et à certains actes de vasselage (prêter hommage, fournir des contingents militaires, etc.}s
5° L'incorporation directe des vaincus dans la société victo-
rieuse, à tire plus ou moins égal à celui des vainqueurs mémes.
6° Enfin, il peut arriver que le vainqueur, sans toucher à la liberté des vaincus, à leurs biens, ni à l'indépendance de leur Etat, se borne à exiger de celui-ci une indemnité de guerre, des avantages commerciaux, ou une certaine atlitude politique, par exemple, l'adhésion à une confédération dont lui-même a l'hégémonie.
Mais les effets de la vicloire sur le peuple vainqueur ne sont pas moins dignes de remarque. Ils sont à la fois heureux et funesles. Le succès augmente la fierté de ce peuple, le sentiment qu’il a de sa puissance et de sa grandeur : cela contribue à lui donner plus d’assurance dans les relations diplomatiques, et par suite plus d'influence ; mais souvent aussi cela l’endort dans une trompeusc sécurilé, présage d’une ruine prochaine. La victoire, en outre, fait généralement affluer chez le vainqueur les richesses du vaincu : de là, pour un moment, développement du bien-être el surexcilation de l’industrie chez le premier. Mais bientôt, d'ordinaire, cette source artificielle de prospérilé se larit, et, si le vainqueur ne peut plus faire de nouvelle conquête, la surproduction amène un effondrement. dans son commerce, et à côté des splendeurs de fa veille, l’état actuel de son peuple paraît misérable. Enfin, la victoire a d'ordinaire aussi pour effet de donner à tout ce qui a trait à la guerre une piace à part, une place d'honneur dans les préoccupations publiques : il en résulle qu'on attribue plus d'importance à l'éducation physique, aux arts qui peuvent, de près ou de loin, servir dans les opérations mililaires, au développement de l’esprit de discipline dans la nation. Mais, en revanche, le peuple vainqueur subit tous les inconvénients du militarisme. Etait-il en république, il risque de tomber sous la domination du général triomphateur et de ses soldats. Etail-il monarchique, il voit s’opérer une recrudescence de l'esprit martial, se marquant nolamment par la restriction des libertés publiques, par la nomination d'officiers aux principales charges de l'Etat, par l'obligation d'observer dans la vie civile même la réglementa-
tion minutieuse des armées. L'éducation nationale se ressent des mêmes influences : les vertus guerrières y sont exaltées aux dépens de ioutes les aulres ; l'humanité, la générosité, la recherche désintéressée du bien et du vrai cessent d'y être mises en-honneur; il en résulte fatalement que ce peuple s'arrête dans la voie du progrès véritable, le progrès économique, intellectuel et moral, et cesse de servir les vrais intérêts de l'humanité.
En dehors des résultats spéciaux au vaincu ou au vainqueur, la lutte entre sociétés amène encore d’autres résultats dont il faut dire un mot. Elle est l’un des principaux facteurs de la différenciation des groupes sociaux. En effet, nous avons déjà vu que, dans l’animalité et dans le monde social en même temps, les êtres les plus voisins sont d'ordinaire ennemis, parce que, vivant de la même façon, ils se disputent les mêmes subsistances. Par suite, deux peuples voisins, s’ils veulent subsister côte à côte sans se faire une guerre de tous les instants, sont obligés de se différencier : l’un se tourne vers l’agriculture, l’autre vers tel genre d'industrie, un troisième vers une industrie différente, un dernier vers le négoce maritime. Bien entendu, ils sont obligés de tenir le plus grand compte des nécessités imposées par la situation et la fertilité du sol sur lequel ils vivent. Mais enfin ils peuvent réagir, modifier le pays lui-même, et en tous cas y développer toutes sortes d'industries et de trafics où leur ingéniosité se donne libre carrière. C’est par le progrès de la différenciation entre sociétés qu’on peut espérer voir les guerres proprement dites devenir plus rares et peut-être cesser : si les modes d'activité et les ressources diffèrent, les occasions de conflit diminuent ; de plus, chaque nation, ne produisant plus qu’une partie de sa subsistance, est obligée d'emprunter à toutes les autres leurs denrées, en échange des siennes ; il s’établit ainsi entre toutes les sociétés une véritable solidarité économique qui agit puissamment en faveur du maintien de la paix. — Mais il faut d’autre part, pour qu’elle dure, qu’à ce sentimeut de solidarité économique se joigne un sentiment de solidarité morale. Celui-ci, c’est à l'éducation à le développer. Il faut que les hommes apprennent à se reconnaître tous frères les uns des autres,
comme ayant fous la même nature fondamentale, les mêmes facultés générales, la même destinée. Il faut, en un mot, que, plus leur d'fférenciation industrielle s’accentue, plus les nations prennent conscience de leur unité intellectuelle et morale. Chose remarquable! Les luttes, ici encore, ont un rôle utile. Non pas assurément les lutles guerrières : celles-Ià détruisent au contraire le sentiment de la fraternité universelle. Mais nous voulons parler des lultes de civilisation. Les idées d’un peuple, quand elles sont larges et élevées, se répandent peu à peu au delà de ses frontières. Sa langue, ses mœurs, son culte, ses arts, sa conteption philosophique et scientifique du monde et de la vie sont progressivement adoptées par ses voisins immédiats, puis par ses voisins éloignés. Comme plusieurs grandes nations agisent à la fois de cette manière, il se produit sans doute des conflits d'influence au sein des sociétés envahies, et même au sein de ces grandes nations, car elles sont à la fois, intellectuellement, conquérantes etconquises. Mais les forces en conflit, ici, finissent par se composer. Soit deux civilisations en lutte pour prendre possession d’un pays tiers. Chacune d'elles triomphe sur les points où elleest la plus avancée, et du mélange des parties les meilleures de chacune d’elles se forme une eulture nouvélle. Cellé-ci à son tour agit sur les deux nations d’où elle avait Liré son origine, et fait peu à peu admettre par chacune d'elles ce par quoi elle peut lui être utile. Le nivellement des civilisations s'opère ainsi lentement, mais à coup sûr. Le résullat est que les peuples vont se ressemblant de plusen plus quant à la culture morale et intellectuelle. Par là-même ils sont amenés à se rendre chaque jour mieux comple de leur similitude essenlielle, et cela est un obstacle au renouvellement incessant des guerres. — Ainsi [a lutte pour la vie a produit tour à tour la différenciation et le rapprochement des groupes sociaux. Or, celte divergence et cetle convergence favorisent toutes deux l’extinclion des guerres. On cst donc amené à penser que la lutte entre sociétés se portera de plus en plus, du terrain mil.taire, sur le terrain industriel, où elle est moins malfaisante, et sur le terrain mental, où elle est bienfaisante. Elle ne cessera
pas sans douie, mais elle se transformera dans le sens le plus ulile à l'humanité.
Un dernier point reste à signaler. Nous savons qu'il y a tan- {ot lutte, tantôt union entre les sociétés. On peut raltacher à cette double idée la notion des diverses formes d’agrégations qui existent entre groupes humains : ces agrégalions d’ailleurs peuvent être comparées très exactement aux sociétés animales.
On sait que dans le monde vivant il existe trois principaux types
de groupements entre animaux ou plantes d'espèces différentes : 1 le parasitisme, où un être exploite son hôte en vivant à ses dépens : telles les diverses sortes de vers el d'insectes, parasites externes ou internes de l'homme ; 2° le commensalisme, où un être vit des aliments qu’un autre lui abandonne, mais sans beaucoup nuire à celui-ci: tel le pinnothère, crustacé commensal de la moule : 3° enfin le mutualisme, où les deux êtres se rendent des services réciproques : tels le bernard — l’hermite et l'actinie qui vit sur la coquille de gastéropode dans laquelle le bernard se loge ; dans le règne végétal le mutualisme prend le nom de symbiose, et le type de celle-ci est fourni par l'association d’une algue et d’un champignon pour constituer un lichen. — Or les raêmes formes de groupements se rencontrent parmi les sociétés humaines. Les pirates d'Alger étaient les parasites de l’Europe occidentale : les Turcs sont peut-être encore ceux de l’Europe orientale. L'état monégasque est le commensal de la France. Les unions de deux pays sous un même souverain, Autriche- Hongrie, Suède-Norwège, nous donnent un exemple de symbiose, bien que souvent les Etats associés croient devoir réclamer leur complète autonomie. Le mutualisme est aussi la règle pour les États confédérés, tels que l'Empire d'Allemagne
depuis les évènements de 1870, et pour les confédérations d'Etats
proprement dites, telles que la République helvétique, les Elats-Unis de l'Amérique du Nord, les diverses Républiques sudaméricaines. Les ligues, les alliances politiques de deux ou de plusieurs Etats représentent aussi un #uwlualisme temporaire.
Le vœu des philanthropes est que le régime du mutualisme et de la symbiose, le régime de l’association avec services respectifs, où il n’y aurait plus d’autres conflits que des luttes fécondes entre idées et cultures, se généralise progressivement et finisse par englober, non-seulement les nations européennes, mais toutes les sociétés humaines. Ce vœu, moins chimérique peut-être que certains ne le disent, est en tout cas très noble, et très digne que tous les esprits élevés travaillent à sa réalisation.