CHAPITRE QUATORZIÈME
Qu'est-ce, en biologie, que la classification ? On reconnaît d’ordinaire à cette opération deux buts : former des espèces avec les individus, indiquer les affinités des espèces entre elles. C’est donc sur la notion d'espèce que tout le travail repose. Mais en quoi consiste l'espèce elle-même? Il en existe d'innombrables définitions, qui peuvent être partagées en deux groupes. Pour les uns, l’espèce se caractérise par la similitude des êtres qu’elle renferme: suivant la formule des logiciens, elle est l’ensemble des individus qui présentent entre eux plus de ressemblances que de différences, et plus de ressemblances entre eux qu'avec n'importe quel autre être. Mais pour d’autres, l'espèce se caractérise, non plus par la forme des êtres rapprochés, mais par leur genèse : elle est l’ensemble des individus qui dérivent, qui descendent, ou les uns des autres, ou tous d’un ancêtre commun déterminé. La première définition s'attache, comme on voit, à des considérations statiques ; la seconde, à des considérations dynamiques. À vrai dire, elles arrivent sensiblement aux mêmes résultats pratiques : car les organismes qui se ressemblent le plus sont ceux qui sont dérivés d’une même souche. L'un ou l’autre de ces critères peut donc, en biologie, être adopté indifféremment. Il y a d'ordinaire avantage à se servir du premier : les ressemblances, en effet, se constatent plus aisément que les filialions. Ce n’est pas sans doute qu'il soit toujours aisé de dire si un individu déterminé ressemble plus aux membres de tel groupe qu'à ceux de tel autre. S'il fallait compter tous ses caractères pour les comparer aux leurs, l’opération n’aurait pas de
fin. Heureusement la pratique a appris qu’il est des caractères
. dominateurs, c’est-à-dire tels que leur présence entraîne toujours celle de divers autres: par exemple, on peut considérer comme un caractère dominateur la forme de la dentition chez les mammifères ; elle est liée d’une façon étroite au mode d’alimentation de l’animal,et par suite on est sûr que de nombreux traits de la conformation interne de individu varient en même temps qu’elie. Dans d’autres classes, le caractère dominateur sera tiré d'un organe différent. Mais en somme il y a loujours des caractères dominateurs qui permettent de reconnaître les espèces (1). Dès qu’un de ces caractères est rencontré chez un individu, on sait à quel groupe rapporter celui-ci.
Ainsi, le premier caractère, celui qui est tiré de la ressemblance, est celui qui peut le plus utilement servir pour placer un individu dans telle ou telle espèce. C'est aussi grâce à lui qu’on peut le mieux comparer les espèces entre elles, et les répartiren genres, familles, etc. Mais si cette notion est la plus commode pour reconnaître et décrire, c’est, au contraire, l’autre notion, celle de parenté, qui seule peut permettre d'expliquer. Pourquoi un certain nombre d'êtres se ressemblent-ils, au point que connaître l’un c’est presque connaître l’autre ? C’est parce qu'ils descendent d’un même ancêtre, relativement rapproché d'eux. Pourquoi maintenant un plus grand nombre (appartenant non plus à une seule espèce, mais à diverses espèces d'un même genre, d'une même famille, etc...) se ressemblent-ils, moins
1. Le nom de caractère dominateur n’est peut-être pas parfaitement
choisi. En effet, ce n’est pas parce qu’il a telle dentition qu’un animal ales organes internes conformés de telle et telle façon; maïs sa dentition est la marque d’un genre de vie qui entraîne ces conformations. Les caractères auxquels s'attache le spécificateur ne sont donc pas, par eux-mêmes et obiectivement, dominateurs. Ce n’est pas une loi de causalité, mais une simple loi de coexistence, qui leur rattache les caractères dits subordonnés. Ils ne sont que les signes externes, facilement reconnaissables, d’un mode d'existence qui, lui, est vraiment dominateur, puisqu'il produit réellement toute une série de caractères anatomiques dérivés.
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étroitement sans doute, mais pourtant d’une façon sensible encore? C'est parce qu’ils ont aussi en commun un ancêtre, plus éloigné celui-là. La théorie de la descendance explique seule le vrai sens de ces notions d'espèce, de genre, etc... Avant elle, la ressemblance des individus, les analogies des espèces demeuraient incompréhensibles. Pourquoi deux espèces de fourmis, par exemple, se rapprochent-elles et diffèrent-elles tant à la fois ? La réponse aujourd’hui est simple. Elles ont une même souche. Elles ont hérité de leur commun ancêtre certaines formes : de là leurs similitudes. Mais les descendants immédiats de cet ancêtre se sont adaptés à des milieux plus ou moins différents, parce que un milieu unique ne leur eût pas permis de subsister côte à côte. Ils ont acquis par là des caractères différentiels. Ils les ont transmis à leurs propres descendants, qui les ont accentués encore en continuant à vivre dans le même milieu. De là, les dissemblances qui séparent actuellement les deux espèces. En somme, la classification, de ce point de vue, prend un aspect nouveau, un sens autrement profond. Elle ne se contente plus de constater les affinités des êtres, elle en rend raison.
Au lieu d’être simplement un tableau de la division des individus dans l’espace, elle cherche à montrer leur relation dansle temps, à prendre la forme d’un arbre généalogique. Elle se lie, par là, à l'étude des questions relatives à l’origine et au développement des formes vivantes. Aussi ses procédés d'invesligation s'étendent-ils singulièrement. Elle ne se borne plus à recourir à l’anatomie comparée des organismes, étude des formes vivantes existant actuellement. Elle interroge aussi la paléontologie, science des formes disparues, parmi lesquelles elle espère retrouver les ancêtres des types contemporains. Elle s’adresse, en outre, à l'embryologie, pensant que celle-ci pourra former le lien entre les deux autres : en effet, les êtres vivants actuels passent dans leur évolution individuelle per une série d'états représentant les formes ancestrales; il se pourrait donc qu'on vit l'embryon aller, d'un stade analogue à celui de tel fossile, par une série d’autres stades rappelant tels autres êtres
disparus, à un dernier qui ne serait autre qu’un type actuel; tout au moins y a-t-il lieu de chercher dans cette voie, et c'est ce que font aujourd’hui presque tous les biologistes (1). L'emploi de ces trois méthodes combinées a déjà donné de brillants résultats, et a permis, notamment à Hoæckel et à M. Giard, de dresser des tableaux généalogiques du règne animal qui, sans être définitifs évidemment, sont déjà une notable approximation de la vérité cherchée.
Ne pourrait-on pas employer en science sociale ces divers procédés, qui réussissent si bien en biologie? Ne pourrait-on donner des groupes sociaux une classification fondée sur leurs ressemblances? Ne pourrait-on essayer de dresser leur arbre généalogique ? Les deux problèmes ne sont pas totalement identiques : on peut reconnaîlre des similitudes, sans être en état de préciser la descendance ; on peut sentir que certaines formes ont une parenté, sans savoir d’où elle leur vient. De ces deux questions, la première seule a été bien posée jusqu'ici par les sociologues; nous examinerons d'abord ce que valent les solutions qu’ils en ont données, puis nous chercherons à résou-. dre le problème de la descendance.
. Existe-t-il, tout d’abord, un critérium clair et certain par lequel on puisse reconnaître le plus ou moins d'aflinité des organismes sociaux ? 11 faut répondre malheureusement par la négative. Déjà, dans l’animalité, la détermination des caractères dominateurs est chose fort diffcile. Elle l’est bien davantage dans le monde social. La raison s’en doit chercher dans l’infinie
4. Mentionnons toutefois le dissentiment de M, Edmond Perrier. Selon cet éminent zoologiste, l'anatomie comparée et la paléontologie devraient seules être prises en considération immédiate. L’embryologie ne pourrait qu'être expliquée par elles, et nullement servir à les élucider.
complexité des sociétés. Ici les séries de phénomènes enchevetrées sont beaucoup plus nombreuses; et, bien que sans doute il y en ait, ici encore, qui soient caractéristiques, il est plus dif-
ficile de les dégager de la masse énorme des phénomènes envi-
ronnants. Voilà pourquoi on n’a pu jusqu'à présent se mettre d’accord sur un principe général de classification des organismes sociaux. Nous allons étudier successivement les divers principes qui ont élé proposés, en les divisant en deux grandes
séries : ceux qui se raltachent à la considération anatomique des
structures ; ceux qui se raltachent à la considération physiologique du genre de vie, des fonctions.
Au point de vue anatomique tout d’abord, les êtres peuvent seclasser suivant la complexité de leurs parties. L’animalité nous montre la série des êtres s’élevant de la forme la plus simple à la complication la plus haute. Il en est de même dans la série sociaie. M. Herbert Spencer dit très justement qu'on peut distinguer des sociétés simples et des sociétés composées ; et, parmi celles-ci, des sociétés simplement composées, doublement composées, triplement composées, etc. La société simpleest ce que nous avons appelé une famille primitive ; la société simplement composée répond à une tribu (1); la société doublement composée est une peuplade ; les républiques de la Grèce antique nous offrent l'exemple de sociétés triplement composées ; les grands peuples modernes représentent des sociétés d’un degré de composition encore plus élevé.
Le difficile est de préciser à quel degré appartient tel. ou tel groupe ; mais on sait qu’il en est de même dans l’animalité (2), ct il ne faut pas prétendre, au début d’une science (la sociologie
(1) Ce que les auteurs appellent horde ou clan correspond tantôt à une famille, tantôt à une tribu.
(2) M. Edmond Perrier divise les êtres, d'après leur complexité, en plastides, mérides, zoïdes, dèmes (voir ses Colonies Animales et son Traité de zoologie). M. Alfred Giard adopte une division analogue. Mais il est impossible à ces auteurs d'indiquer, autrement que d’une façon générale, à quel rang il faut placer les diverses formes organiques.
CLASSIFICATION DES SOCIÉTÉS 287 n'est encore qu’à son début), résoudre immédiatement les questions de délail: l'indication de principes généraux «exacts est tout ce qu'on peut espérer.
Ce qui donne plus de valeur encore au principe de cette classification et-ce qui en même temps permet peut-être de l’appliquer plus aisément, c'est que la complication de l'organisme est accompagnée, comme nous l’avons montré, d’une différenciation de ses parties. La différenciation, à son tour, entraîne un concours plus intime des éléments et une plus haute eentralisation de l'ensemble. La complexité anatomique a donc ses répercussions sur l'organisation physiologique, et peut-être, -lorsqu’on sera embarrassé pour déterminer le degré de complication d’une société, pourra-t-on s’aider d'indications tirées du degré qu'y atteint la division du travail, la solidarité entre individus et la cohésion de l’ensemble.
M. Durkheim a récemment présenté une vue fort analogue à celle de M. Spencer, quand il a proposé de diviser les groupes sociaux en socictés segmentaires et sociétés centralisées, la division du travailse faisant entre localités dans les premières, entre professions dans les secondes. Cet auteur ne semble pas d’ailleurs avoir tiré tout le parti possible de l’idée juste qu'il émettait. Les deux grandes divisions qu'il indique comportent en effet des subdivisions. Les sociétés segmentaires pourraient être classées, d’après leur forme, comme les animaux segmentaires. Il existe, dans le monde organique, trois grands types d'animaux à segments. Les plus rudimentaires sont les cœlentérés, où les « individus » composants sont disposés irrégulièrement. Puis viennent les échinodermes, où ils se répartissent suivant les lois de la symétrie rayonnée (exemples : les bras de l'étoile de mer, les rayons de l’oursin). Au-dessus encore, on trouve les vers annelés et les arthropodes, où les segments sont placés bout à bout, en série linéaire. Ces trois types se retrouvent dans le monde social. La masse confuse des douze dèmes athéniens, avant Thésée, représente le type cœlentéré. L'organisation primitive du peuple romain — trois tribus, divisées chacune en dix curies, et habilant sur trois collines entourant le Forum — correspond
au type échinoderme. Enfin, la série linéaire des nômes de l'Egypte ancienne, forme de société segmentaire qui confince le plus aux sociétés centralisées, est l'analogue exact du type annelé. — De même, parmi les sociétés centralisées, où s'opère la division professionnelle, il faudrait faire bien des distinctions, suivant que le groupement local a encore de l'importance, ou qu'il s’efface complètement devant le groupement physiologique. — Mais ce n’est. pas tout : les types. de société « segmentaire ».et « organique » ne sont pas les seuls. Ce ne sont, ni les premiers en date —: puisque nous avons signalé, avant eux, le type « embryologique » (exemple : les tribus hébraïques et arabes) —, ni les derniers qu’on connaisse — puisque nos sociétés modernes tendent à s'organiser d’après un nouveau principe, le principe « histologique » ou « homomorphique », comportant division essentielle du groupe social en tissus et en systèmes. C'est en s'inspirant de la succession de ces quatre formes de groupement qu'on pourrait, croyons-nous, tenter le plus utilement une classification anatomique des sociétés.
Les essais de systématisalion que nous venons de rappeler reposent essentiellement sur la morphologie, bien que des différences fonctionnelles soient liées aux caractères anatomiques qu’ils invoquent en premier lieu. Voici maintenant d'autres tentatives, inspirées directement, celles-là, par des considérations d'ordre physiologique.
Deux d’entreelles, qu'il faut mentionner les premières, reposent sur des nolions de physiologie générale. M. Alfred Fouillée (1) a proposé de grouper les formes sociales de la manière suivante : 1° Sociétés très rudimentaires et décentralisées où le tout existe plutôt pour les parties que les parties pour le tout ; exemple : les peuplades sauvages. — 2° Sociétés à centralisation et à décentralisation encore imparfaites, où le tout existe autant pour les parties que les parties pour le lout : « le moyen-âge
1, La Science sociale contemporaine, livre II, VII, 2 II.
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pourrait » dit M. Fouillée « nous en offrir plus d’un exemple ». — 3° Sociélés supérieures aux précédentes, où les individus existent pour l'Etat plus que l'Etat pour l'individu. « On y peut faire rentrer les Etats militaires fortement centralisés ». — 4 Sociétés très supérieures où l'Etat existe pour les individus autant que les individus pour l'Etat. « C'est la synthèse idéale de la centralisation et de la décentralisation, sÿnthèse qui est en même temps la forme suprême de l'organisme et de lasociété ». — Le point de vue auquel se place ainsi M. Fouillée est assurément intéressant. Nous doutons pourtant qu'il puisse conduire à quelque chose de bien précis. Est-il fort juste, par exemple, de présenter les peuplades sauvages comme des groupes « décentralisés, où le tout existe plutôt pour les parties que les parties pour le tout » ? Ne semble-t-il pas, au contraire, que l'ensemble exerce ici d'ordinaire une véritable tyrannie sur les individus? Nulle part la force de la coutume n’est plus grande que dans ces agglomérations, nulle part le genre de vie n’est moins laissé à la fantaisie, à la liberté individuelles. Inversement, même dans « les Etats militaires, fortement centralisés », dans les Etals despotiques, est-il bien exact de dire que l'individu existe pour l'Etat plus que l’Elat pour l'individu ? Le gouvernement, ici, s'occupe fort de ses sujets et de leur bien-être ; il s'en occupe même trop, en ce sens que ceux-ci préfèreraient d'ordinaire être moins protégés. Il vil donc beaucoup pour eux, s’il exige en retour qu'eux aussi vivent pour lui-même. D'autre part, va-t-il une différence bien grande entre ces Etats mihtaires, dont M. Fouillée forme sa troisième classe de sociélés, et les Etats du moyen-âge dont il compose la seconde ? On ne le pensera sans doute pas. — Concluons que le criterium proposé n'est pas des plus rigoureux. À notre sens, ces expressions même : « le tout vit plus pour les parties que les parties pour le toul » ou inversement, ne marquent rien de bien exact. Les parties vivent toujours pour le tout exactement autant que le tout vit pour elles. Car, dire que les éléments existent pour l’ensemble, c’est direqu'il y a entre ces éléments une étroite solidarité ; et, si cette solidarité fait que chacun travaille pour tous les autres, elle fait
aussi que tous les autres.travaillent pour celui-là. La vie générale et la vie locale sont toujours en raison directe l’une de l’autre ; ou plutôt, elles sont une même chose, considérée sous deux aspects différents. — Laclassification précitée de M. Fouillée n’est donc fondée, en somme, si on veut la renfermer dans les limites où elle est exacte, que sur le plus ou moins grand développemert de l'organe gouvernemental ; non pas même, comme M. Fouillée paraît le croire, sur le degré de puissance du « système nerveux social », mais seulement sur le degré de puissance de cette partie de l'appareil directeur des sociétés qui est l’appareil politique. Ainsi restreinte, cette classification ne peut plus prétendre reposer sur un caractère de physiologie générale, mais seulement sur un caractère de physiologie spéciale. Nous la retrouverons sous cette forme quand nous parlerons des classifications fondées sur la considération de telle ou telle fonction sociale particulière. :
L'autre principe de classification tiré de la physiologie générale, a été proposé par M. Tarde (1}, qui déelare l'emprunter au Traité de l’enchainement des idées fondamentales d’Augustin Cournot. « Les sociétés humaines » écrit M. Tarde « passent, en se civilisant, d’une phase barbare et en quelque sorte organique (où tous les faits généraux de leur ingénieux et instinctif développement dans leur poésie, leurs arts, leurs langues; leurs coutumes et leurs lois, rappellent étrangement les caractères et les procédés de la vie), à une phase administrative, industrielle, savante, raisonnable, mécanique en un mot, qui, par les grands nombres dont elle dispose, et dont le statisticien fait des tas égaux, donne lieu à l'apparition des lois ou pseudolois économiques, si analogues sous tant de rapports aux lois de la physique, et en particulier de la statique». Ces lignes, à première vue, étonnent. Soutenir que la société passe d’une forme organique à une forme mécanique, n'est-ce pas bien paradoxal ? L'auteur, déjà souvent cité par nous, d’un essai récent sur La
1. Les Monades et la Science sociale (Revue Internationale de sociologie, no 2, p. 167)
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division du travail social s’est efforcé d'établir, au contraire, que la solidarité des parties du corps social, d’abord toute mécanique, c’est-à-dire analogue à la solidarité des cristaux d’un minéral, devient ensuile organique, c’est-à-dire comparable à la solidarité des cellules d’un être vivant; et, sur ce point, nous . ne pouvons qu’accepter ses conclusions. Mais l’idée de M. Tarde est-elle vraiment opposée à celle-là? Peut-être pas nécessairement. M. Durkheim a parlé uniquement de la nature du lien qui unit les éléments sociaux, et la théorie de M. Tarde peut s’appliquer plutôt aux résultats de leur activité. Ce qu'il voudrait dire seulement, c'est qu'il y aurait plus de cohérence, plus de régularilé, dans les phénomènes de la vie des sociétés supérieures ; et à cet égard il pourrait sembler qu’il eût raison, puisque les lois de la vie sociale, en particulier de la vieéconomique, n'ont pu être constatées que chez les sociétés civilisées. — Toutefois, la théorie de M. Tarde nous paraît appeler plus d'une critique. D'abord, la régularité qu’il remarque dans les États civilisés, il l'attribue bien, en partie, à la contrainte : cette phase plus haute, s’il l'appelle une phase « savante et raisonnable », il l'appelle aussi une phase « administrative », comme si adminisiration et raison allaient toujours absolument de pair. Or, ce qui, au contraire, caractérise la régularité du développement des peuples civilisés, c’est qu’elle est une régularité non contrainte, mais spontanée, non organisée par une autorité quelconque, mais produite par le simple jeu des libertés individuelles. On connaît l’exemple du suicide. Il y a chaque année, la statistique le démontre, un même nombre de suicidés dans une grande ville que l’année précédente, si la population est restée stationnaire. Le suicide est pourtant certainement un acte auquel ne pousse aucune contrainte administrative, Mais il y a mieux : la régularité de la vie économique d’une nation est quelque chose d'extrêmement frappant ; l’afflux journalier des denrées alimentaires dans nos capitales a des lois très fixes ; pourtant, aucune autorité n’y préside, et le libre accord du consommateur et du producteur le règle seul. C’est donc que cetle régularité si parfaite de notre vie sociale est purement et sim-
plement le résultat de la liberté laissée à l'individu. Mais alors elle ne peut plus être appelée une régularité mécanique, puisque la spontanéité, qui est son principal attribut, exclut le mécanisme. — Inversement, où donc se trouve vraiment la régularité mécanique ? C'est, croyons-nous, dans les sociétés barbares. M. Tarde parle de « leur ingénieux et instinelif développement ». Nous ne voulons pas nier qu’il se soit produit chez les barbares des découvertes ingénieuses, bien qu’à notre sens il s'en fasse chaque jour de beaucoup plus ingénieuses, de beaucoup plus importantes et de beaucoup plus nombreuses dans les sociétés civilisées. Mais, ce qui nous frappe, c'est que ces découvertes, quand elles se produisaient dans l’antiquité, étaient immédiatement monopolisées et immobilisées par l'autorité. Fabriquait-on un produit nouveau, dans les arts utiles ou dans les beaux-aris ? Le souverain d’abord se le réservait pour luimême ; ou, du moins, pour le répandre dans le public, il fallait son autorisation toujours révocable. Puis, la concurrence n’existant pas entre les consommateurs (pour cette cause précisémenl), il ne pouvait pas non plus s'établir de concurrence entre les producteurs : l’art ne pouvait donc se perfectionner, évoluer, que fort lentement, tout au moins en comparaison de ce que nous le voyons faire aujourd’hui. En dchors même de l’autorité constituée, la coutume avait alors un pouvoir tyrannique : les lois (dont parle aussi M. Tarde), ou tout au moins les rapports juridiques et les façons de juger, restaient indéfiniment les mêmes ; la poésie, elle aussi, avait un caractère tout traditionnel : les aèdes développaient les anciens thèmes, ils n’innovaient guère. 11 y avait sans doute déjà de la vie, et une vie très élevée, dans ces sociélés antiques : il le faut bien, puisque la société humaine, dernière venue dans la série des êtres vivants, en était, dès sa naissance, le type le plus haut. Mais c'était une vie sociale infiniment moins intense, infiniment moins libre que celle d'aujourd'hui. — Dans l’une et l’autre sorte d'Etat, on trouve un développement régulier des phénomènes sociaux. Seulement, cette régularité, chez les Etats barbares, tient à la simplicité de leur vie; chez les peuples civilisés, elle naît au
contraire de la complexité même de l’exislence sociale. Là, elle est imposée par l'autorité ; ici, elle est loute spontanée, toute libre. Le critère proposé par M. Tarde pour distinguer les deux grandes formes de sociélés ne semble donc pas acceptable (1).
Venons-en maintenant aux classifications fondées sur des caractères de physiologie spéciale. Divers ordres de phénomènes peuvent être distingués dans la société : les phénomènes économiques, correspondant à la vie de nutrition; les phénomènes intellectuels (religieux, artistiques, littéraires, scientifiques), les phénomènes juridiques, et les phénomènes politiques, dont l’ensemble correspond à la vie de relation; enfin les phénomènes de reproduction sociale. Ces derniers, nous les laissons pour le moment de côté, nous réservant de les envisager quand nous parlerons de la classification généalogique des sociélés. Mais nous allons immédiatement parler des classifications fondées sur les autres ordres de phénomènes sociaux.
Parmi les faits de la vie de relation, ceux qui les premiers altirent les regards, ce sont les faits politiques. S'ils sont’ainsi aperçus les premiers, c’est évidemment parce qu’ils sont les plus superficiels. En effet, si la forme du gouvernement passionne aujourd’hui les nations de l’Europe occidentale, elle n’en a pas moins, au fond, une portée relativement secondaire. Ce qui importe réellement à un peuple, c'est beaucoup moins de savoir par qui il sera gouverné, que de savoir comment et tout d’abord de quoi il vivra. Les phénomènes politiques ne sont donc qu'en apparence dominaleurs. En réalité, ils sont eux-mêmes conditionnés par les phénomènes intellectuels et économiques. Car ce sont les croyances, les idées, les mœurs d’un peuple, et en première ligne ses besoins, qui déterminent la nature de sa constitution politique. Voilà pourquoi on ne saurait chercher dans cette dernière la caractéristique des sociétés. Dislinguer les
- 4. Nous devons dire d’ailleurs que l’auteur n’y a pas insisté et n’a pas cherché à déduire de celte vue d'ensemble une classification détaillée des types sociaux
peuples en monarchies et républiques, en aristocraties et démocraties, etc., ne serait évidemment qu’en donner une classification puérile. Car on arriverait ainsi, par exemple, à placer la république française plus près de la république athénienne que dela monarchie anglaise, aux mépris des affinités les plus réelles et les plus profondes.
Après la constitution politique, ce qu’on aperçoit le plus aisément dans un pays, c’est son organisation juridique. D'elle aussi on pourrait tirer un principe de classification. Mais ce n’est pas encore le moment d'indiquer celui-ci. Car l’ordre des phénomènes juridiques, à dire le vrai, n’a pas une individualité aussi nettement marquée que les autres ordres de phénomènes sociaux. Le fait juridique n’est qu'un fait économique, moral, religieux ou politique, seulement prévu par une loi écrite, et qui s’est produit, soit en conformité, soit en opposilion avec clle. La définition d’une société qu’on pourrait tirer de la manière dont s’y passent les phénomènes juridiques, n’aurait donc pas le même caractère spécifique que celle que donnerait la considération des autres faits sociaux. Nous devons donc la laisser un moment de côté, pour la retrouver bientôt.
Les derniers phénomènes qu’on trouve dans la vie sociale de relation sont les phénomènes intellectuels, qui se divisent euxmêmes en faits esthétiques, moraux, religieux et scientifiques. Auguste Comte a voulu fonder sur eux la division des sociétés. Il a classé celles-ci d’après le trait dominant de leur culture mentale, d’après la façon dont elles se représentaient l’univers. Elles se partageaient, suivant lui, en trois grands groupes : 1° sociétés à culture théologique (létichistes, polythéistes et monothéistes) ; 2° sociétés à culture métaphysique ; 3° sociétés à culture scientifique ou positive. Ses élèves ont légèrement. modifié ou élargi ces cadres, mais le principe de la doctrine reste le même chez eux. Pour classer les sociétés, ils font uni- GR appel à des caractères mentaux. Ce n’est pas nous, à coup sûr, qui contesterons la haute importaace de ces derniers. Nous reconnaissons bien volontiers, tant leur grande significaüon intrinsèque, que leur liaison avec les autres caractères.
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sociaux : ilest clair qu? le fétichisme et le monothéisme, le polythéisme et la scienee ont sur la destinée des peuples des. influences lrès différentes et très considérables. Mais il est clair pourtant que d'autres actions s'exercent à côté de celles-là : la nature du sol occupé a plus d'influence sur le régime économique, la lutte contre l'étranger en a autant sur le régime politique que nen peuvent avoir les croyances religieuses ou les idées scientifiques. C'est assez pour qu’on ne puisse chercher dans les faits intellectuels l'explication de tous les autres faits sociaux, ni par suite fonder sur eux seuls toute la classification des sociétés.
Aurait-on plus de chances de trouver un principe solide de classification en s’adressant aux phénomènes économiques? Il le semblerait. Ces phénomènes, en effet, représentent la vie de nutrition. Or, la vie de nutrition est chez l'individu la base de la vie de reproduction et de la vie de relation. Il n’en est pas autrement dans la société. Nous avons vu précédemment que les faits de division, qui sont la principale origine des sociétés, sont sous l’étroite dépendance de faits nutritifs. Les mœurs et les idées d’un peuple subissent évidemment aussi l'influence de sa structure économique : suivant qu'il est sédentaire. ou. nomade, qu'il vit de chasse, d'agriculture ou de commerce, sa façon d’agir et de penser varie extrêmement. Les phénomènes. économiques étant ainsi les plus profonds de tous les phénomènes sociaux, puisqu'ils sont les plus voisins de l'existence - proprement organique, cherchons comment, grâce à eux, on. pourrait diviser les sociétés.
Une théorie très en honneur autrefois, et qui peut-être n’a pas complètement cessé de l’êlre, voulait que les peuples primitifs eussent tous vécu de la chasse. Ensuite, disait-on, les hommes ayant remarqué qu'au lieu de poursuivre chaque jour le bétail il élail plus aisé de le conserver et de le faire reproduire, ils sont devenus pasteurs. L'élève des troupeaux les ayant alors progressivement fixés au sol, ils se sont mis peu à peu à le défricher, et sont devenus agriculteurs. Chasseurs, pasteurs, agriculteurs, tels seraient les trois grands types de peuples ; et
ces types seraient successifs, en ce sens que ‘chaque nation passerait tour à tour par ces trois états. Cette doctrine s'appuie sur des faits qui ont pu être vrais dans certains cas parliculiers. Mais, comme théorie générale, elle ne semble pas exacte. Il est, d’abord, des peuples qui n’ont jamais sans doute traversé aucun des trois stades précités : ce sont les peuples pêcheurs et marins (Phéniciens, insulaires grecs) lesquels tirèrent presque tout le fond de leur existence des dons de la mer et des produits du commerce. En outre, il est nombre de peuples chasseurs qui en sont restés au stade de la chasse : tels certains Peaux-Rouges. Ilest des pasteurs qui ne sont jamais devenus agriculteurs : tels les Arabes. Il est des peuples enfin qui paraissent avoir loujours pratiqué la culture : tels les Egyptiens et les Romains. A la division en trois élapes successives, il semble done qu'il faille substituer la division en trois, ou plutôt en quatre types existant simultanément, et se partageant les diverses nations. Pour M. Gumplowicz (1), on devrait ainsi distinguer dès l’origine quatre sortes de peuples, caractérisés par leur genre d'existence. Primitivement, les uns vivent de la cueillette des fruits de la terre ; les seconds, de la pêche ; d'autres, de la chasse ; d’autres, du vol. L'évolution rend les premiers agriculteurs, fait avec les seconds des marins et des commersants, transforme les troisièmes en pasteurs (c'est, mais sur un point seulement, la doctrine traditionnelle), enfin change les derniers en nations guerrières. Il y aurait là, pour l’auteur que nous citons, quatre types fort différents, ne se transmuant pas les uns dans les autres. Ceci est assurément un peu trop absolu. La nalure ne connaît pas de ces cadres rigides dans lesquels les logiciens aiment à enserrer ses productions. Devant certains changements de milieu, occasionnés par une modification de la température ou par l’obligation de fuir devant une nation ennemie, un peuple a dû et pu transformer tout son genre de vie. Aussi, bien que les quatre iypes décrits par M. Gumplowicz soient généralement assez tranchés chez les peuples de civilisation inférieure, ne saurait-on