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Principes de Sociologie, V° partie, chap

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-mises au régime du «statut », où le plus fort dicte sa volonté au

plus faible : les sociétés industrielles vivent sous le régime du « contrat », où chacun traite d'égal à égal avec tous les autres. En somme c’est, d’un côté, la coopération imposée à tous les membres. du corps social ; de l'autre leur collaboration voluntaire. L'opposition, comme on le voil, serait profonde et complète.

Il y a, nous le reconnaissons volontiers, beaucoup de vrai dans cette théorie. L'antitbèse marquée ici par M. Spencer se trouve souvent d'accord avec les faits. Surtout elle offre à l’esprit une vue simple, élevée, synthétisant un grand nombre d'idées élémentaires qui semblaient difficiles à accorder. Mais précisément celte vue est trop simple pour pouvoir être complètement exacte, dans une matière aussi étrangement complexe que l'organisation sociale.

L’opposition des deux types précités est loin d’être aussi constante que M. Spencer le croit, et d'entraîner des effets aussi généraux. Par exemple, la coopération forcée, le régime statutaire, l’autorilarisme ne sont nullement liés à un régime économique prédateur : car on les trouve dans l'empire chinois, qui

‘vit assurément, et plus que tout autre État peut-être, sur le

produit de son propre travail. Inversement le régime industriel n’entraîne pas nécessairement coopération volontaire et libéralisme. Est-ce qu'il y avait égalité dans le contrat de travail sous le régime corporatif ? Est-ce que les syndicats professionnels sont bien toléranis envers leurs membres (1)? Est-ce que le socialisme issu du régime industriel actuel n’est pas souvent autoritaire, lui qui abandonne volontiers à ses adversaires économiques la beile épithète de « libéraux » ? Est-ce que

. 1: On a vu récemment un syndicat, qui trouvait peu de docilité chez

‘un de ses membres, obliger le patron à le renvoyer, sous la menace d’une grève générale. Le tribunal de Bourgoin et la Cour d'appel de Grenoble ont même refusé à l'ouvrier de condamner à des dommagesintérêts le syndicat, en déclarant que celui-ci avait agi dans la limite de ses droits. La Cour de Cassation vient de réformer leur jurisprudence (affaire Jost).

l'Allemagne n’est pas à la fois Etat autoritaire et pays d’industrie? — Et puis, admît-on comme exact en général le critère de M. Spencer, il resterait impossible de l'appliquer aux détails de la classification des sociétés. Cet auteur lui-même reconnaît que nos Etats modernes présentent un mélange d’industrialisme et de militarisme, de liberté et d'autorité, les types purs ne se trouvant, dit-il, que chez des peuples plus ou moins sauvages. Mais, si les doses respectives d2 liberté et d’autorilé varient incessamment dans nos sociétés avec chaque loi nouvelle, il fau ira donc, presque tous les jours, modifier leurs classifications, pour meltre telle société un peu plus près du type autorilaire, parce qu’elle aura voté une loi sur la limitation des heures du travail,telle autre un peu plus loin, parce qu'elle aura abaissé le cens électoral! De semblables conséquences rendent inutilisable, dans les détails, le principe de classification proposé. — Puis M. Spencer a reconnu que les deux types de sociétés décrits par lui ne sont pas les seuls concevables. Lui-même nous parle d’une troisième furme de société, non encore réalisée

sans doute, mais enfin réalisable, qui ne serait ni militaire, ni

industrielle, mais plulôt intellectuelle. Voici comment il la définit (1) : « Comme le contraste entre les types déprédateur et industriel a pour signe la transformation de la croyance que les individus existent au profit de l'Etat en celte autre croyance d'après laquelle l'Etat existe au profit des individus: de même le contraste qui existe entre le lype industriel et le type qui doit probablement s'en dézager a pour signe la transformation de la croyance que la vie a pour but le travail, ou cetle autre croyance que le travail a pour but la vie... Je donnerai comme signe de celte transformalion ia multiplication des institutions destinées à la culture esthétique et intellectuelle, et d’autres fonclious analogues qui ne contribuent pas directernent à l’entretien de la vie, mais qui ont pour but immédiat la salisfaction de l'esprit ». L’avènement de cétie troisième forme des sociétés est

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certainément une « belle espérance » à laquelle on est heureux de s'associer. Seulement, cela même complique singulièrement le principe de la classification. Car il faudra tenir compte, pour classer une société, non seulement du degré de proximité qu’elle présente avec les deux types industriel et militaire, mais aussi des éléments par lesquels elle ressemble déjà au type idéal qu’on vient de nous présenter. Les sociétés ne forment donc plus une échelle où chaque société se meut entre deux points fixes ; chacune d'elles est soumise à la fois à l'attraction (variable dans son intensité) de trois centres d’influence, et-la courbe représentalive de son évolution devient par là singulièrement compliquée. Concluons que les vues, si élevées d’aiileurs, de M. Spencer, sur cette division générale des sociétés en deux ou trois grands groupes ne sont que d’un faible secours à celui qui veut faire une classification précise et détaillée des organismes sociaux.

Si dans cette classification on veut prendre pour guide des caraclères physiologiques, le-mieux est encore de se fier aux phénomènes économiques, les plus profonds de tous, et ceux qui peuvent le plus justement prétendre au titre de phénomènes dominateurs. Mais d’ailleurs, à notre sens, dans la cla“sification des sociétés comme dans celle des organismes, il faut faire appel, moins à des traits d'organisation physiologique, qu’à des caractères anatomiques. La struclure sans doute n’existe qu’en vue de la fonction. Mais la fonction présente souvent des apparences trompeuses ; ellenes’exerce pas toujours en réalité comme elle semble s'exercer. La structure donne des indications plus sûres. Aussi est-ce à elle qu'il faut surtout s'attacher. Nous proposerons done, en résumé, de classer les sociétés d’après leurs affinilés anatomiques, c’est-à-dire suivant leur degré de composilion, qui coïncide avec le degré de différenciation et de coordination de leurs parties; en d’autres termes, suivant qu’elles sont parvenues à l’une ou l’autre des phases que nous avons caractérisées par la formation des feuillets, par celle des régions, par c2lle des appareils d'organes, par celle des systèmes de tissus. Ce n'est que dans l’intérieur de chaque groupe que, selon nous,

il faudra faire appel aux caractères d'ordre physiologique, et cela en tenant compte, en principe, d’abord des phénomènes économiques, puis des phénomènes intellectuels (religion, art, lettres, sciences), en dernier lieu seulement des phénomènes politiques. L’anatomie pour indiquer les grandes lignes, la physiologie pour distinguer les subdivisions, tel nous paraît être le vrai rôle de chacun de ces guides essentiels de toute classification (1).

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Beaucoup, parmi les syslèmes de classification que nous venons d’énumnérer, reposent sur des idées d'ordre évolutif. Ainsi notre classification anatomique, la classification économique des trois stades (chasse, élève du bétail, agriculture), la classification juridique (statut, contrat), la classification « intellectuclle » d’Auguste Comte (phase théologique, phase métaphysique, phase scientifique), divisent les sociétés suivant le point qu'elles ont atteint dans leur évolution. Chaque société peut parcourir successivement les diverses étapes dont chacune caractérise ün genre, bien que généralement celte mélamorphose coïncide avec la disparilion de la société ancienne devant une société nouvelle qui en est la fille. Ces diverses classifications valent donc, si l’on peut ainsi dire, à la fois dans l’espace

1. Nous n’avons pas parlé d’une dernière division des sociélés, indiquée elle aussi par M. Spencer (qui a bien compris qu’on ne pouvait classer les groupes sociaux d'après un principe unique). C’est la division en sociétés plastiques et en sociétés rigides, les unes ayant gardé, les autres ayant perdu la faculté de s'adapter à des conditions d’existence nouvelles, — Pour nous, la rigidité est un accident morbide. Cette classification ne serait donc qu'une division des sociétés en sociétés saines et en sociétés malades, où plutôt en sociétés qui souffrent d’une certaine maladie et sociétés qui n’en souffrent pas. C’est dire qu’elle ne saurait avoir aucune portée générale, qu’elle ne peut être employée que dans la pathologié des sociétés, non dans leur anatomie comparée.

et dans le temps : dans l’espace, puisque, se plaçant à un moment déterminé et considérant à ce moment toutes les sociétés qui coexistent dans le monde, on les voit se répartir entre les divers groupes délerminés par le principe de la classification ; dans le temps, puisque, s’occupant d’une société donnée, la suivant dans son évolution, el réunissant celles dont elle dérive et celles qu’elle engendre, on constate d'ordinaire que cette série présente la suite des formes distinguées au nom de ce même principe. On pourrait done soutenir que toutes ces classifications sont déjà, en un sens, des classifications généalogiques. Et, en effet, il n’est pas possible qu’une classification quelconque fasse totalement abstraction de l’origine et des formes successives des êtres à classer. On peut donc considérer que, par le fait même de la constitution des groupements anatomiques et physiologiques, une grande partie du travail de la généalogie des sociétés se trouvera fait d'avance.

Mais tout ne sera pas fait. Il n’en serait ainsi qu’au cas où une sociélé existerait depuis un temps infiniment long, auquel cas elle aurait pu passer sans se détruire par les divers stades distingués par le classificateur ; ou bien encore au cas où elle descendrait par reproduction agamique d’une société unique, engendrée elle-même de cette manière, de telle sorte que ces organismes successifs présentassent chacun un de ces stades. Mais, d'ordinaire, une sociélé naîlra de la fusion, du concours de plusieurs groupes préexistants, lesquels présenteront le plus souvent des caractères distincts, et parfois directement opposés. Athènes est née d’un accord entre des populations dont Îles unes vivaient de la pêche et du commerce de mer, d’autres de

l'agriculture, d’autres sans doute de l'élève du bétail ou de la guerre. Dans’ quellèselasse, dans quel lype économique ranger pe l'opranisine enfanté. de la aol de BEN d’autres populations pré-

sénteront de semblables phénomènes, qui ne se laisseront pas ramener aux principes relalivéement simples des précédentes théories. Par exemple, on se trouve en présence d’un peuple appartenant plutôt économiquement au type agricole, tel que le peuple français ; et d’un autre appartenant, économiquement aussi,

au type marin et commerçant, tel que le peuple anglais. Sera-ton autorisé à conclure sans distinction que les ancêtres du premier vivaicnt de la cueillette et les seconds de la pêche? Non, évidemment. Il se peut que, dans la série des peuplades qui ont précédé ces nations sur le sol que celles-ci occupent aujourd’hui, et qui ont même contribué à leur formation, il s’en trouve quelqu’une qui réponde à cette détermination donnée a priori. Mais il est clair que toutes les peuplades dont ces deux nations sont issues n’y répondent pas. Pour la France, par exemple, ses ancêtres romains étaient agriculteurs (ils commençaient à devenir plutôt pasteurs vers l’époque de la conquête), et ses ancêtres francs étaient guerriers. Les lois d'évolution qu’on peut tirer des classifications précédentes, sans être fausses, demandent donc à n'être appliquées qu'avec une prudence infinie ; car, dans la complexité des faits sociaux, il est extrêmement difficile de dégager de la masse les phénomènes entre lesquels existera réellement le rapport qu’on peut prévoir d’après la loi générale. En un mot, l’ensemble des transformations subies par les sociélés, les caractères des organismes générateurs en corrélation avec ceux des organismes engendrés, ne peuvent être indiqués & priori d'après telle ou telle des classifications précédentes ; mais il faut étudier directement, dans les faits, cette évolution et cette transmission des caractères.

Pour cela, on doit agir comme en biologie. Pour suivre l’évolution des formes organiques, nous le savons, il faut consulter à la fois l'anatomie comparée, la paléontologie et l'embryologie. Il en devra être exactement de même, si l’on veut suivre l’évolution des formes sociales. Ici aussi, il faudra relever fort exactement les structures actuelles, en les rapprochant les unes des autres quand faire se pourra, afin de reconnaître les sociétés-sœurs : ce sera l’anatomie comparée des groupes sociaux. En second lieu, on devra étudier d'aussi près que possible, grâce aux documents historiques, aux monuments d'ordres divers étudiés par l'archéologie, la numismatique, l’épigraphie et même la palethuographie — la constitution et la vie des sociétés disparues : ce sera la paléontologie sociale. Enfin l'étude de la

formation actuelle des sociétés, là où il s’en constitue encore, l’'embryologie sociale, pourra peut-être nous donner quelques lumières sur la manière dont les types sociaux se sont métamorphosés pour procréer les types nouveaux : puisque, comme on sail, l'organisme social, de même que organisme vivant, avant d'atteindre l’état adulte, passe par une série de formes rappelant les types ancestraux. Seulement, il ne faudrait sans doute pas attendre de l’embryologie sociale autant de services qu’en a rendu l’embryoiogie organique. Nous avons déjà vu, en effet, que l’ontogénie des groupes sociaux est encore bien plus condensée que l'onlogénie animale, et par conséquent ne représente la phylogénie ou série des ancêtres que d'une manière beaucoup plus abrégée. Nous savons même que parfois les organes les derniers formés phylogénétiquement apparaissent ontogénétiquement presque les premiers. Il y a là des perturbations, des causes d'erreur, contre lesquelles il faudra se mellre en garde avec le plus grand soin. Interprétées avec prudence, pourtant, les données de l'embryologié sociale pourront venir ulilement en aide à celles de l'anatomie comparée et de la paléontologie des groupes humains. Mais celles-ci resteront les deux principales sources d’informations en matière sociale.

Ce qu'il s’agit de dégager par l'emploi des méthodes d’investigation qui viennent d'être indiquées, c’est la succession des types sociaux. Si on y réussit, on sera amené par là à poser les principes d’une classificalion nouvelle, d’une classification vraiment généalogique. Deux auteurs semblent avoir soupçonné l'intérêt du problème. Le zoologisle Jaeger propose de diviser les sociétés en « Etats de génération » formés par le développement d’un seul groupe d'hommes, et en « Etats d’agrégagalion » formés par la coalescence de plusieurs groupes (1). A son tour, M. Spencer, dont on retrouve le nom à propos de toutes les questions de sociologie générale, a indiquéqu’il pourrait y

1. Les pages de son Manuel de zoologie relalives à cette question ont été traduites en français par M. Giard et insérées comme appendice à la fin des Sociétés animales de M. Espinas.

avoirlieu de distinguer entreles sociétés formées parune seule race et celies qui en contiennent plusieurs. Ces idées ne nous paraissent pas fort exactes. Nous ne croyons pas, à vrai dire, qu'il y ait une seule société (à moins qu'elle n’ait pris naissance et ne soit toujours restée confin& dans un territoire particulièrement fermé aux migrations venues du dehors) qui ait pu maintenir sa race pure et à l’abri de tout croisement. Mais, quand cela serait, ilest clairqu’on ne donnerait qu’une idée très superficielle des autres sociélés en disant qu'elles ont été formées par plusieurs races, ou même én distinguant entre elles suivant qu'elles ont été formées par deux, par trois, par quatre, par cinq races, etc. Ce qui importe ici essentiellement, ce n’est pas de savoir combien il y a eu de races composantes, mais quelles elles ont été, et de quelle nature fut l'influence de chacune d'elles sur la société qui résulla de leur concours. C’est ainsi, par exemple, qu’ilest irès intéressant. mais aussi très difficile, de relever le rôle de chacune des races qui ont pu contribuer à former la nationalité française : chercher à distinguer, parmi les primitifs habitants de notre sol, les dolichocéphales et les brachycéphales, qu’on relrouve, parfois séparés, parfois côte à côle dans les sépultures préhistoriques ; deviner ensuite aux lueurs de l’histoire naissante, les différences qui séparèrent les Ibères des Celtes, et peut-être ceux-ci des Gaulois ; examiner en détail l'apport des Romains, et la diffusion de leur influence sur notre sol; puis, pour les bandes barbares qui l'envahirent, reconnaître ce que possédait en propre chacune d'elles, Francs, Wisigoths, Burgondes, etc, et ce que “ chacune nous a légué. — Mais, pour parler exactement, cela même n’est pas l'étude de la formation d’une société par plusieurs races, c'est l'étude de la formation d’une société par plusieurs Sociétés préexistantes. Car ce qu'il y a d’essentiel dans l'hérilage que chacun des peuples précités a transmis à la France actuelle, ce ne sont pas assurément les caractères proprement ethniques (ou du moins les caractères physiques, les caractères de morphologie externe que beaucoup d’ethnographes croient sufisants pour caractériser une race), ce sont les caractères

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sociaux, ceux qui concernent la civilisation, la langue, les arts, la religion, le gouvernement, les coutumes, le régime écono-

-mique, ete. Le rôle de la classification généalogique n’est donc pas seulement de nous dire quels groupes ethniques ont fourni les ancêtres des hommes composant les sociétés actuelles, mais c'est surtout de faire apparaître les rapports de culture et de civilisation, qui existent entre ces dernières et celles dont elles lirent leur origine.

Seulement, alors, une autre difficulté apparaît. La civilisalion d’un peuple ne lui vient pas seulement de ceux qui ‘ont vécu avant lui et qui lui ont transmis leur sang, elle lui vient aussi des peuples voisins, qu'il imite, auquel il emprunte sans cesse. En ce sens, la société italienne du milieu du xvi° siècle, la sociélé espagnole du commencement du xvn° siècle, ont été : pour beaucoup dans laconstitulion des «caractères de culture » qui disinguent la société française. Elles ont exercé sur celleci une influence quasi-maternelle. Ne faudra-t-il donc pas les ranger à leur tour parmi les sociétés génératrices de la nôtre ? Pas précisément. Car, si elles ont agi sur nous, réciproquement nous avons réagi sur elle : non pas immédiatement sans doute, : mais dès que notre société, instruite à leur école, a pris assez de force pour développer d’elle-même ses arts et ses lettres, et devenir un modèle à son tour. Or, celte réciprocité d'action ne se voit pas entre une sociétéet celles qui lui ont à proprement parler donné naissance : car nous savons (voir chap. IV) que ces dernières meurent précisément à l'instant où la première vient au jour. Le lien qui umit les sociétés italienne et espagnole à la société française n’est donc pas le lien maternel : car:s’il en était : ainsi, la société française, après avoir été la fille des deux autres pendant l’époque où elle a subi leur influence, serait devenue leur mère pendant celle où elle les a dominées, ce qui est évidemment contradictoire. Le véritable lien qu’il faut voir entre elles, c'est le lien fraternel. Ces sociétés sont issues des mêmes parents : Romains d’un côté, Barbares de l’autre (1). Plus tard, elles se,

- 1. Si l’on remarque que ce nesont pas les mêmes Barbares qui ont :

sont comportées entre elles comme désenfants de la même généralion, qui tantôt s'accordent et taniôt se querellent; l'aîné est d’abord le guide des cadets, mais ensuite subit leur ascendant à son tour. C’est même par celte parenté préexistante qu’on s'explique l'influence qu'elles ont pu exercer les unes sur les autres : car on imite volontiers ses proches, mais on se défie toujours des exemples de celuiqui est totalement étranger. Même aujourd’hui, où l’imitation se généralise, . où nous prenons nos modèlesun peu partout, nous ne le faisons que parce que nous avons appris à voir en tous les hommes nos frères, et en toutes les sociétés des sœurs de la nôtre. Encore imiloñs-nous toujours plus volontiers ceux dont nous croyons le sang le moins différentdu nôtre : c’est ainsi que, en dépit de la politique, les mœurs anglaises se répandent plus vite en France que les mœurs russes, fort heureusement d'ailleurs pour la cause de la liberté. Pourquoi, inversement, la civilisation chinoise n’exerce-t-elle aucune influence sur l'Europe, et la civilisation européenne rencontre-t-elle tant d'obstacles à pénétrer en Chine ? C’est que les Européeus et les Chinois se croient de races profondément différentes. — Ainsi il peut être exact de définir l'espèce sociale, avec M. Tarde, « un groupe de sociétés qui s'imitent les unes les autres ». Maïs il faut reconnaître qu'elles ne s’imitent que parce qu'elles s’altribuent un lien de parenté. Il reste bien vrai que ce ne sont pas seulement des races qui ont formé les sociétés, mais il n’est pas moins exact que toute sociélé croit en même temps être une race, et se laisse Le dans ses imitations par un sentiment plus ou moins conscient des parentés ethniques qu'elle pense avoir. Concluons donc : il faut chercher les générateurs d’une société donnée, non pas à proprement parler dans des races, mais dans d’autres sociétés ; seulement il faut que la

conquis la France, l'Italie, l'Espagne, du moins faudra-t-il reconnaitre que ces Barbares étaientfrères les uns des autres : nos sociétés seront donc ‘au minimum « des cousines germaines » ou peut-être serait-il plus exact d'y voir des enfants de différents lits, des sœurs utérines dont la société romaine estla mère commune.

- parenté ethnique soit liée à la parenté de civilisation, il faut ne chercher ces générateurs que chez des sociétés dont les membres ont transmis quelque chose de leur sang à la société considérée. Ce qui ne dispense pas, bien entendu, de relever les actions ul'érieures, parfois très considérables, exercées réciproquement entre sociétés issues d’une même souche ou de souches plus où moins voisines.

Un fait caractéristique nous paraît confirmer cette idée. De tous les grands groupes de sociétés qu’on a cherché à établir, le mieux connu, et celui qui présente en même temps ie plus de cohésion, est assurément le groupe dit aryen. Or, il existe de très notables différences physiques entre les membres de ce groupe, pour la taille, la couleur, la forme de la tête et des membres, etc. Entre eux, ou plutôt entre les sociétés anciennement formées par eux, on ne peut relever que deux ressemblances caractéristiques : celle de la langue, celle de la religion et du droit religieux. Pourtant, sur ce seul fondement, et malgré toutes les différences physiques, presque lout le monde conclut à la parenté originaire des divers membres de ce groupe. Est-ce une illusion ? Ce n'esi point impossible. Des peuples d'origine très distincte peuvent, à la rigueur, s'être emprunté leur langue et leur religion. Mais on répugne à le croire, à admettre qu'un groupe ait accepté, sur des points aussi essentiels, l'influence d’un autre groupe qui ne lui eût pas été étroitement apparenté. En somme, qu'ils tiennent cette culture commune d'une même tribu mère de toutes les autres, ou qu'ils se la soient transmise fraternellement, l’une et l’autre hypothèse suppose une communauté de sang. On le voit, nous ne saurions nous dégager actuellement de l’idée que des ressemblances étroites de structure et de fonctions entre deux sociétés impliquent pour elles un lien généalogique. Peut-être des recherches nouvelles montreront-elles l’inexactitude de cette vue. Peut-être l'avenir reconnaîtra-t-il que des influences imitlalives très énergiques ont pu s'exercer en dehors de toute consanguinité. Mais nous n'en sommes pas encore là. Aujourd’hui la recherche des dérivations sociales doit s'appuyer constamment sur celle des

origines individuelles des membres de la société. L'arbre généalogique des sociétés implique l’arbre généalogique des races humaines, sans pourtant se réduire à ce dernier. Et c'est parce que les ethnographes n'ont pu encore se melire d’accord sur celui-ci que les sociologues n’osent espérer pouvoir d'ici longtemps dresser celui-là.

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