CHAPITRE QUINZIÈME
Après avoir envisagé les sociétés dans leur structure, leur fonctionnement et leur développement normal, il reste à étudier les anomalies qu’elles peuvent présenter.
Ces anomalies tiennent à deux sortes de causes. En indiquant (chap. XIID) les facteurs qui concourent à l’évolution sociale, nous avons vu qu’on peut les répartir en deux groupes principaux. D’un côté, il faut placer l’action exercée sur la société par le milieu physique ou biologique dans lequel elle vit, et par les éléments humains dont elle est composée; d’un autre côté, l’action exercée sur elle par les sociétés environnantes. Ces deux sortes d'agents, qui produisent le développement normal d’une société, peuvent aussi amener — si leur action s’exerce d’une manière différente — son développement anormal, occasionner en elle des troubles morbides. Et de là vient le lien étroit qui doit exister entre l’étuJe de l'évolution des sociétés et celle de leurs infirmités.
Oa est ainsi amené à distinguer deux sortes de maladies sociales : celles qui ont leur cause dans l’action nocive des sociélés étrangères, celles qui proviennent des éléments humains ct du milieu biologique ou physique de la société elle-même. Dans une certaine mesure, les premières peuvent être assimilées à des traumatismes chirurgicaux, les secondes à des troubles relevant de la pathologie proprement médicale. Car, dans le premier cas, la lésion a une origine nettement externe; dans le scond, au contraire, elle a une origine interne. Cela est évi-
dent lorsqu'elle provient des cellules sociales; mais lors même qu’elle provient du milieu biologique ou physique dans lequel vit la société, cela peut encore se soutenir : en effet, nombre de maladies de l’organisme proviennent aussi du milieu, et cependant, comme eiles se révèlent par des troubles internes, on n’hésite pas à les ranger dans le domaine de la pathogénie médicale; telles la fièvre typhoïde ou la phthisie. Il faut toutefois observer que les actions nocives des sociétés étrangères, après s'être manifestées à la surface du corps social considéré, finissent par exercer leur influence jusque dans sa profondeur, jusque dans l'intimité de ses tissus; par exemple, en y provoquant une révolution. Inversement, des troubles d’abord tout intérieurs peuvent finir par se traduire au dehors : c'est ainsi que l’anémie de telle région du corps social peut déterminer une émigration. On le voit donc, ces classifications n’ont rien d’absolu ; nous ne nous en servons que comme de moyens commodes pour grouper les faits pathologiques que nous allons examiner.
Les lésions produites par l’action des sociétés étrangères sont elles-mêmes de divers ordres. Il faut placer au premier rang celles qui résultent d’une guerre. La guerre cause à chacune des sociétés qui y prennent part des, torts graves. Un grand nombre d'hommes sont tués des deux côtés: un plus grand nombre sont blessés où emmenés en captivité; les travaux de la paix —* agriculture, industrie, commerce, arts et sciences — s'arrêtent, au moins temporairement. Il se produit donc exactement les mêmes effets que si, dans un organisme, on tuait un grand nombre de cellules, on en lésait une quantité plus considérable encore, on en séparait d’autres du corps auquel elles étaient attachées, et on arrêtait ou tout au moins on entravait le jeu de tout le reste. En outre, pour la nation vaincue existe généralement l’obligalion de céder une partie de son territoire
et de payer une contribulion de guerre. L’analogue organique de ces mutilations consiste dans l’ablation d’un segment-et dans une « saignée » considérable. Mais le vainqueur lui-même ne profite guère, le plus souvent, de ces cruautés, précisément parce qu’il est extrêmement difficile à un organisme de s'adapter le membre enlevé à un autre et d'utiliser le sang qu'il lui a fait perdre. Nous savons que l’arrivée des milliards français en Allemagne, à la suite de la guerre de 1870-1871, a déterminé en ce pays des troubles circulatoires aussi gräves que ceux que pourrait occasionner chez un être vivant l’ingestion trop abondante d’un sang étranger : les mêmes effets ont été produits, dans les deux cas, par une réplétion excessive. Enfin, le résultat de la guerre, nous l’avons vu, est très souvent, chez les deux peuples ennemis, un retour au militarisme, c'est-à-dire un recul vers un élat social moins avancé ; et c’est parfois une révolution, transférant le pouvoir en des mains nouvelles, c'est-à-dire l’analogue de ce qui se produirait dans l'organisme si une partie de l’appareil directeur entrait en régression et se trouvait remplacée par d’autres éléments, maladie qui serait évidemment des plus graves, puisque les cellules nerveuses sont parmi celles qui normalement durent le plus longtemps.
La guerre d’ailleurs n'est pas la seule façon dont une s0ociété puisse nuire à une ‘autre. La lutte industrielle ‘entre nations amène des résultats partieilement analogues. En effet, à la suite de cette lutte, la nation qui peut produire un objet utile dans les plus favorables conditions, soit avec une meilleure qualité pour le même prix, soit plutôt à prix inférieur pour une qualité sensiblement égale, reste seule maîtresse du marché étranger. Les concurrentes moins heureuses sont obligées de fermer leurs ateliers et leurs maisons de vente. Toute une partie de leur appareil nutritif se trouve donc arrêtée dans son fonctionnement. Par suite, un grand nombre de leurs citoyens se voient privés de leurs moyens d’existence, soit temporairement, $’ils peuvent se replacer dans une autre industrie, soit même définilivement, s’ils n’y parviennent pas. Le résultat fâcheux est donc en grande partie le même, pour la société vaincue, que celui d’une guerre,
sans pourtant être aussi généralisé ni se présenter sous un aspect aussi cruel.
La guerre proprement dite constitue un trouble temporaire. . La lutte industrielle a le même caractère ; mais, comme dans nos sociétés il s’exerce à la fois un grand nombre d'industries et que presque toutes ont des rivales à lélranger, on peut dire que quand cette lulte cesse sur un point elle recommence sur un autre, de sorle qu’il y a ici une succession permanente de troubles temporaires. Mais il y a même une forme de troubles qui est totalement permanente. C’est celle qu'amène la présence, ; à côté de la société considérée, d’un autre groupe humain qui vit en parasile à ses dépens. Tel était le cas pour les hordes barbares par rapport à l'empire romain au 1v° siècle de notre ère; et. même, jusqu’en 1830, pour les pirates d'Alger, par rapport aux populations chrétiennes riveraines de la Méditerranée occidentale. Soit que ces pillards procédassent par incursions armées, soit qu’on se fût plus ou moins garanti contre leurs méfaits en leur payant un tribut, il est clair que leur présence faisait subir aux populations aux dépens desquelles ils vivaient une lésion permanente d’origine externe. Cette lésion fut parfois mortelle à l'individu parasité. C’est ce qui se produisit pour l'empire romain. Parfois au contraire, elle provoqua chez la viclime une réaction énergique, qui aboutit à l’anéantissement du parasite lui-même : ainsi s'explique la chute des Deys d'Alger. Mais l'un et l’autre évènement nous montrent combien la lésion avait pu acquérir de gravité, et nous conduisent à placer ces troubles parasitaires parmi les ‘plus dangereux de ceux qui peuvent affecter une société (1).
Après les lésions produites par des sociétés étrangères, examinons celles qui naissent dans le groupe social, soil par suite
1. Pour les effets du parasitisme sur le parasite lui-même, voir p. 611.
de malformations de ses éléments, soit comme résultats de l'action du milieu physique ou biologique.
Plusieurs groupes de maladies doivent être distingués : les unes n’affectant que des éléments isolés du corps social, les autres
s'étendant à des groupes d'éléments, d’autres infestant le corps entier. En somme, toutes naissent dans l'intimité des cellules : car là où réside la vie, là aussi il est naturel de trouver le principe de ses troubles. Seulement certaines restent confinées dans la cellule où elles se sont produites, tandis que d’autres gagnent les cellules voisines. Or, les cellules ici sont des individus humains : comme dans l'étude des phénomènes présentés par elles on n’a d’abord vu que l'individu, et comme l'on n’est venu que plus tard à l'examen des acles et fonctions de la collectivité, il est arrivé naturellement que les maladies de l’homme isolé ont d’abord frappé les regards, tandis que les maladies de l’ensemble n'ont été considérées que postérieurement. La pathologie sociale a donc suivi une marche inverse de celle de la pathologie individuelle. Pour l'être humain, on a envisagé les maladies du tout complexe avant de comprendre qu'elles provenaient de maladies des éléments anatomiques. Pour la société au contraire on a connu les maladies des unités avant de soupconner celles du tout. Ces deux marches, opposées en apparence, proviennent cependant de ce qu'on a choisi dans les deux cas un même point de départ, l’homme, pour aller de lui, d'un côté à son sous-multiple, la cellule, de l’autre à son multiple, la société. Et cela même s’explique par le fait que l’homme, étant l’auteur de la science, a dû s’en prendre lui-même pour objet, avant d’y faire entrer les êtres placés au-dessous ou au-dessus de lui.
Les premières maladies de la société, nous venons de le dire, sont celles qui n’affectent immédiatement qu’un de ses éléments isolés : nous disons « immédiatement», car il n’est guère possible que le mauvais état d’une cellule sociale soit absolument sans contre-coup sur les cellules voisines; mais ici nous ne voulons envisager que l’effet direct. Ces maladies que nous considérerons donc comme localisées dans telle ou telle cellule sociale particulière, sont celles que la pathologie individuelle
étudie. Nous n'avons pas, bien ‘entendu, à nous appesantir sur elles. Nous dirons seulement qu'elles nous semblent provenir de deux sorles de causes : un défaut d’alimentation (en prenant le terme d'aliment dans son sens le plus large, en y faisant entrer tout ce qui est nécessaire à l’entretien de la vie), ou bien un excès d'exercice (travail ou plaisir). On dira sans doute qu'il y faut joindre les maladies à causes accidentelles, celles qui proviennent par exemple de germes microbiens. Mais ces derniers, remarquons-le, n'auraient pu se développer s’ils n’avaient trouvé dans la constitution préexistante de l’individu qu'ils attaquent un milieu favorable à leur développement, un milieu incapable de réagir contre leurs efforts. Cette incapacité tient à la pénurie “des éléments organiques, lequelle provient elle-même de l’une de nos deux causes, défaut d’alimentation ou excès d'activité. En somme, il n’y a pas lieu de distinguer entre les maladies accidentelles et les maladies dues au tempérament ; car celles-ci ne deviennent aiguës que sous l'influence d’une cause externe plus ou moins accidentelle, et les premières ne peuvent se manifester que grâce à des prédispositions organiques. À ne considérer donc que le facteur interne des maladies des éléments sociaux, nous croyons ne rien devoir ajouter à la liste précédente. À vrai dire, l’une de mos deux causes, le défaut d'alimentation, et parfois même la seconde, l'excès d'activité, proviennent elles-mêmes en partie d’une action du milieu sur l'individu. C'est que, en effet, jamais la maladie, qui est, en somme, un défaut de parfaite adaptation au milieu, ne peut avoir des causes uniquement internes. On saisit pourtant qu'il ya une sensible différence entre ces deux causes d’affaiblissement de l’homme d’une part, et de l’autre la lésion produite par exemple par un instrument contondant : car celle-ci agit à la périphérie, et les deux autres agissent dans la profondeur de l'être. Nous pensons donc être autorisé à maintenir le défaut d’alimentation et l'excès d'activité comme vraies et seules sources internes de troubles pathologiques nés au sein des éléments sociaux isolés. On sait que leur action peut aller jusqu’à entraîner la mort de l'individu chez qui ces troubles se manifestent. [1 se produit
alors, au sein de l’organisme social, une disparition de cellule comparable à la mort d’une cellule dans l'organisme individuel, une « nécrobiose partielle ».
Mais maintenant, à côté des maladies spéciales à une cellule du corps social, s’en placent d’autres, plus importantes à notre point de vue, qui se trouvent diffuses dans toute une région de ce corps. Les raisons de cette diffusion ne sont pas toujours les mêmes. Tantôt il y a eu proprement contagion : le mal, après avoir envahi un individu, a passé à ses proches, à ses voisins, à ceux qui travaillent hsbituellenent avec lui. Tantôt, au coniraire, il a apparu simultanément chez eux tous, sous l’action des mêmes causes. C'est ainsi qu'il y a d'ordinaire, dans chaque famille, des maladies héréditaires, exemples du premier cas ; et dans chaque métier, des maladies professionnelles, exemples du second. — Les collectivités dont tous les membres sont ainsi frappés, soit successivement soit simultanément, sont celles que nous avons distinguées en étudiant les divers modes dont se groupent les cellules sociales. Chacun sait, en effet, qu’il y a des infirmités ou des maladies spéciales à telle famille ou à telle racz, à telle ville ou à telle province, à telle corporation, à telle classe sociale. Nombre de ces maladies affectent le moral, plutôt encore que le physique; mais, même en ce cas, les deux causes que nous avons indiquées tout à l'heure nous paraissent encore pouvoir être invoquées. La folie, qui est la plus caractérisée des maladies mentales, a souvent pour cause la misère (défaut d'alimentation), ou de trop grands efforts imagimatfs faits par l’individu (excès d’activité). Quand il n’en est pas ainsi, c’est qu’elle est d'origine « accidentelle », c'est-à-dire extérieure; or, nous n’avons prétendu donner que les causes internes des maladies. D'ailleurs, même en ce cas, on pourrait dire comme précédemment que l’évènement accidentel ne détermine la folie qu'à cause de l'impuissance de l'esprit à réagir, impuissance qui s'explique précisément par nos deux causes internes. Si nous avons mentionné la folie parmi les maladies des groupes sociaux, c’est qu'elle est à la fois transmissible héréditairement el très susceptible de se diffuser chez les mem-
bres d’un même corps ou les habitants d’une même localité : où sait notamment combien la monomanie du suicide est contagieuse. Nulle maladie peut-être ne se répand, plus aisément
que les maladies mentales : parce que limitation agit pour dif-
fuser celles-ci, plus encore sans doute que l’atmosphère pour transporter les germes des microbes pathogènes. Il est clair d’ailleurs que la contagion morbide ne s’arrêle pas forcément aux membres d’un même groupement. Si, par exemple, une maladie sévit sur tous les ouvriers d’une isdustrie déterminée, elle peut, dans certains cas, être transmise par eux à tous les mem- Pres de leurs familles, se répandre par là dans une ville entière, puis, par l’émigration de certains habitants de celle-ci, dans un grand nombre de localités différentes. Il se peut donc que le mal, se servant successivement des diverses sortes d’affinités que présentent les êtres humains, se propage dans tous les sens à la fois. Heureusement ce sera rare : car le plus ordinairement son apparition n’aura été possible que grâce à l’existence eliez l'individu atteint d’un certain genre de prédisposition qui ne se retrouvera pas ailleurs : c’est ainsi que les maladies professionnelles ne se développent guère qu’en raison des habitudes spéciales engendrées par la profession, et ne se transmettent héréditairement (d'ordinaire) que fort alténuées. C’est ainsi, pareillement, que les maladies héréditaires dans une famille ne se transmettent pas très aisément aux voisins ou aux collaborateurs de ses membres. Toutefois, on conçoit la possibililé de contagions généralisées, finissant par englober tout un pays. Mais plus habiluellement les grandes maladies qui désolent à la fois toute une société, la peste, le choléra, bien qu'opérant aussi par Conlagion proprement dite, agissent surtout par l'influence commune des mêmes causes sur plusieurs êlres en divers lieux. On les voit simultanément apparaître en différentes villes, et dans une même ville en différents quartiers, sans qu'on puisse se l’expliquer autrement que par la présence dans tout l'atmosphère des germes morbides, qui se développent immédiatement chez tous les individus dans lesquels ils trouvent un terrain préparé. Ceux-ci évideminent les trans-
be dam
mettent par contagion à leurs proches, mais on voit que cette influence d’individu à individu n’est qu’un facteur dérivé. En somme donc, dans les maladies qui frappent tout un peuple comme dans celles qui atteignent une catégorie sociale, il faut
‘ distinguer deux çauses de la dissémination : {° l'influence d’un
milieu commun, 2° l’action de chaque être humain sur ses semblables, et d’abord sur ceux qui, pour une raison ou une autre,
- l’approchent de plus près. Quant aux causes qui font que tel
individu est frappé le premier, nous les connaissons déjà. Les maladies dont nous venons de parler sont « sociales » en ce sens qu’elles affectent à la fois tous les membres ou un grand
* nombre des membres de la société, et que dés causes tenant au
groupement des hommes en favorisent la diffusion. Mais on pourrait aussi dire qu'elles sont « individuelles », parce que
c'est l'individu qui en souffre tout d’abord, sa fonction sociale
n’en étant affectée que par contre-coup. Il en est d’autres qu’on peut appeler des maladies sociales en un sens plus strict encore,
” parce que, ici, c’est la fonction sociale qui est d'abord atteinte,
sans que l'individu en souffre autrement que par voie de conséquence, ou même sans qu'il en souffre du tout. C’est le cas
pour les maladies des tissus et des organes sociaux. Dans l’or-
ganisme, des tissus nerveux cessent parfois de fonctionner ; leurs cellules se chargent alors degraisse, et ils deviennent des lissus adipeux. La société, elle aussi, offre des exemples d'une semblable dégénérescence histologique. Des groupes d'hommes qui ont, à un certain moment, dirigé toute une nation, une fois gorgés d’honneurs et de richesses, tombent dans l’apathie et par
- suite dans le discrédit. C’est en deux mots toute l’histoire des ” privilégiés de l’ancien régime. Il est clair que, au moment où ‘ ceux-ci ont commencé à se transformer de chefs véritables en
chefs nominaux, à se débarrasser de leurs devoirs tout en gar-
- dant leurs droits, ils n’en ont pas matériellement souffert comme
individus ; mais le corps dont ils faisaient partie s’est trouvé
* immédiatement altéint et compromis dans son principe. — D'autres maladies frappent les organes sociaux. Les unes
s’attaquent aux organes de la production: tels: la grève ou
le chômage forcé ; l'individu en souffre assurément, mais c’est parce qu'il ne remplit pas alors sa fonction sociale, que ce soit ou non par sa volonté. D’autres s'en prennent aux organes de la circulation : c’est ainsi que. certains tarifs douanicrs arrêtent le commerce d'exportation ou d’importation, que l'abondance excessive ou l’excessive raréfaction de la monnaie nuisent également aux transactions. — Dans d’autres . cas, ce ne sont plus les.organes de la vie de nutrition, mais ceux de la vie de relation, qui sont atteints. Tantôt l'appareil gouvernemental est entravé dans sa marche ; les chefs de l'Etat sont désunis, l’administralion est. impuissante devant le mauvais vouloir des citoyens, la justice ne se rend plus : c'est l’anarchie. Ou bien au contraire cet appareil se: développe avec excès, absorbant toutes les forces vives du pays, détruisant hors de lui touteinitiative, paralysant lelibre jeu des cellules sociales : c’est la tyrannie. Tantôt c’est l'appareil intellectuel qui souffre. Il souffre. de diselte si l’esprit public est trop peu tourné vers les choses de l'intelligence. Ilsouffre d’immobilité forcée si un dogme reçu sans discussion ôte Loute franchise. à son essor. Il souffre parfois même de pléthore, si le nombre de ceux qui cherchent à vivre de l’art, de la science. ou des lettres. est démesuré.. « Laboramus copia litterarum », disait Pline. Et ce qui était vrai de son temps s’esl depuis, parfois, trouvé l'être à nouveau.
La cause de ces maladies des parties du corps social se doit chercher souvent, à vrai dire, dans leurs luttes. Après ce que nous avons dit des divers groupements sociaux, on comprendra aisément qu’il peut y avoir trois sortes de luttes de ce genre :
1° Luttes d'une forme de groupement contre une autre forme. — Le passage de l’organisation familiale à l’organisation régionale, la substitution de la cité à la gens ne se sont pas faites sans difficulté, ni même sans déchirement. Il en fut de même pour la substitution de l’organisation cerporative à l’organisation régionale ; et, plus tard pour la substitution du groupement suivant la condition du travailleur au groupement suivant le genre d'industrie, du syndicat ouvrier ou patronal à l’ancienne corporation.
2° Dans une méme forme de groupement, lulle des groupes entre eux. — Des rivalités séparent les familles. Des jalousies. existent entre villes. Les corps d'industrie, les corps administratifs ne voient généralement pas d’un œil bien favorable leurs. voisins les plus proches. Les syndicats d’un même ordre ne sont pas toujours parfaitement d’accord. Les luttes entre confessions. religieuses sont parfois sanglantes, etc.
3° Enfin, dans un méme groupe, luttes entre individus. — Les membres d’une famille se querellent à propos. de. successions; les habitants d’une ville, à propos des intérêts municipaux ; les membres d’une association professionnelle ou même: scientifique, s’en disputent la direction. |
Ces luttes sont-elles un mal pour la société? À priori, on ne saurait l’affirmer. [l y a, en général, dans la lutte un principe: de progrès, puisque, de deux combattants, c’est Je mieux constitué qui l'emporte. L'on peut constater, en effet, que le résultat des luttes entre les diverses formes de groupements sociaux a été très souvent heureux. Le triomphe du groupement lopographique sur le groupement embryologique a fort affaibli l'exclusivisme familial et les haines de races. La victoire du groupement fonctionnel sur le groupement topographique s’est marquée par un progrès dans la division du travail, ce qui est évidemment un avantage au point de vue économique, et ce qui.en est un même au point de vue moral, si lestravailleurs spécialisés, constatant leur interdépendance, sont amenés par là à reconnaître leur nécessaire solidarité. Enfin, de nos jours, l’extension des groupes fondés sur des affinités morales, en dépit des différences. tenant au lieu et à la profession, est à plus d’un égard une chose excellente. — Même entre les groupes appartenant à une; unique série, même entre les individus composant un groupe unique, la concurrence. a forcément, dit-on, de bons résultats. Elle stimule les activités, elle fait atteindre à chacun son maximum de productivité. Elle a deux issues possibles. Ou bien les vainqueurs éliminent les vaineus, et alors on peut dire que c'est au bénéfice de la raca, les individus ou les groupes les plus heureusement
‘doués étant les seuls à se reproduire. Ou bien, au contraire,
324 CINQUIÈME PARTIE. — PATIIOLOGIE
pour éviter cette cruelle conséquence, ceux qui se sentent moins forts cherchent à échapper en se différenciant de leurs concurrents, en faisant autre chose qu'eux, ce qui leur donne une raison de subsister à côté d'eux; or, cette différenciation, menant à la division du travail, est elle-même un bien. — Ces raisonnements ont assurément quelque chose de fondé, et nous reconnaissons volontiers que, en certains cas, les conclusions qu’on en Lire se trouvent exactes. Mais nous ne saurions penser qu’il “en est ainsi dans la totalité des hypothèses.
D'abord, la supériorité dans les luttes n’est pas toujours due aux armes les meilleures ni les plus loyales. Ce qui fait la réussite d’un individu, c’est parfois le hasard, c'est-à-dire des circonstances tout à fait indépendantes de lui. Souvent aussi ce sont des « qualités » qui lui sont inhérentes, mais sans qu’il ait rien fait pour les acquérir, sans que leur.possession ‘puisse lui être comptée comme un mérite : telles sont une bonne conformation physique, d’heureuses dispositions d'esprit, une éducation sagement conduite ; telest aussi, & fortiori, le fait de se
‘trouver l'héritier d’une fortune acquise par autrui. Enfin, et ceci est plus grave, les défauts et les vices mêmes de l'individu peuvent lui êlre d’un certain secours : l’absence de scrupules, la déloyauté, l’habileté dans le crime aident au succès, à un succès bien misérable et bien méprisable sans doute, mais qui enfin “fait souvent illusion aux yeux du monde. Or, ce ne peut pas ‘être une bonne chose qu’une concurrence où la victoire ne ‘reste pas au plus digne, c’est-à-dire à celui dont le succès ser- ‘virait le mieux les intérêts de tous. — Voici encore un des côtés funestes de ces luttes: en exaltant le vainqueur, elles écrasent le vaincu. Si le succès reslait toujours au travail et à la dignité de la vie, cette conséquence ne serait pas à craindre: les élus, formés par une longue pratique du devoir, n'auraient d’autre désir, après avo:r touché le but, que de guider ceux qui resteraient en arrière vers le terme atteint par eux-mêmes. C’est ainsi qu’on constate d'ordinaire, chez les maîtres de la science, une ardente sollicitude pour l’insitruction générale de l’huma- ‘nilé. Dans ce cas donc, le succès de quelques-uns est au fond à
l'avantage de tous. D'ailleurs, en fût-il autrement et l'écrasement des vaincus dût-il, ici aussi, suivre l’exaltation des vainqueurs, qu'on pourrait s'en consoler. Si le succès est pour les plus courageux et les plus nobles, la disparition des pusillanimes etdes malhonnêtes n’arien en somme de bien attristant;el il vaut mieux que l’humanité ne demeure composée que des premiers. — Mais nous savons qu'il n’en est pas ainsi. Nous savons que les vaincus de la vie sont souvent ceux qui méritaient le mieux de vaincre, les esprits les plus délicats, les âmes les plus droites, même les plus robustes. Alors ne doit-on pas condamner une lutte qui produit de telles conséquences, qui élimine précisément la fleur de l'humanité ? — Car l’élimination du vaincu, tel est bien lerésultat le plus fréquent de la concurrence. Sans doute elle va en s’adoucissant de jour en jour. Aux temps où les ennemis défaits étaient dévorés ou détruits, succédèrent ceux où leurs vainqueurs se bornèrent à les réduire en esclavage. L’esclavage lui-même fit place au servage, au colonat. Au lieu de ceux-ci nous ne trouvons plus actuellement que le salariat, qu’il serait fort injuste de leur assimiler, mais qui pourtant maintient un grand nombre de travailleurs dans la dépendance d’une minorité de riches. N'est-ce pas un très granü mal que l’absolue séparation da capital et du travail? Ne peuton pas trouver funeste — au point de vue, évidemment, de l’intérêt général de la société — que certains hommes vivent des produils d'un travail auquel ils n’ont pris aucune part, tandis que d’autres ne reçoivent, pour rémunération de leurs labeurs, que la moindre partie des bénéfices produits par leur propre industrie ? Est-it bon, socialement, que les uns soient gorgés de richesse, et que les autres meurent de faim ? alors que la seule raison en est peul-être dans le fait que les uns sont nés dans un palais, el les autres dans une chaumière. Il n'est pas bien sûr déjà que ces extrêmes inégalités soient complètement justes, lorsqu'elles résulient d’une différence dans les aptitudes et dans le travail: car cette différence est moindre que les inégalités qu’elle produit, vu qu'il ne faut pas mille fois plus d'intelligence et de moralité pour gagner un million que pour gagner
un millier de francs. Mais très cerlainement elles sont iniques, quand elles résultent d'autre chose, comme c’est le cas ordinaire. En voyant des fortunes, qui ne reposent que sur la ruine d’un grand nombre de citoyens, s’étaler auprès de certaines misères hideuses, telles qu’en présentent nos grandes villes, on comprend que l'esprit populaire se laisse séduire par l’idée des révolutions (1). Si dans un organisme certaines cellules recevaient en abondance le sang nourricier tandis que le plus grand nombre souffrirait d’anémie, et cela sans que l’hypertrophie des premiers correspondit d'ordinaire à une plus grande dépense de force, à plus d’activité mise au service de l’ensemble, ne jugeraiton pas à bon droit que cet organisme est très malade? N'est-il pas dès lors évident qu’une sociélé où des phénomènes analogues se produisent court les plus sérieux dangers ? A l'heure présente, pour les sociétés dans lesquelles nous vivons, il n’en est pas de plus redoutables.
Malheureusement, ce ne sont même pas les seuls. A côté de ces maladies tenant à l’état de tels et tels membres de la société et à l’antagonisme des cellules sociales, il en faut placer d’autres, qui n'ont plus un caractère plus ou moins local, mais un caractère diffus. D'abord il est des organismes sociaux qui portent avec eux un vice originel, qui les empêche d’être viables. Pour certains d’entre eux, ce vice réside dans le milieu où ils sont nés. Il est des terres qui ne se prêtent pas au développement d'un Etat : les îlots polynésiens sont de ce nombre. [Il en est qui, après avoir semblé s’y prêter, sy montrent subitement réfractaires : tel le Groënland, lequel au xr° siècle vit florir une brillante colonie danoise, que le refroidissement du climat fit plus tard totalement disparaître. D'autre fois, le vice congénital
4. Les Indiens venus à Rouen sous Charles IX s’émerveillaient, nous dit Montaigne, de ce que « ils avaient aperçu qu'il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que les autres étaient mendiants de faim à leur porte, décharnés de faim et de pauvreté, et trouvaient étrange que ces hommes nécessiteux pou vaient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent les autres à la gorge ou missent le {eu à leurs maisons ».
réside dans la constitution même de l'Etat : c’est le cas pour les sociétés hybrides. La superposition de deux populations qui ne
se mélangent pas et qui continuent à se sentir perpéluellement antagonistes en fournit le meilleur exemple : voilà pourquoi, généralement, les empires fondés par les Tartares dans l’Inde et en Chine n’ont pu durer :les vainqueurs différaient trop des vaincus, et ne faisaient rien pour se rapprocher d'eux. Au lieu de l'amalgame de deux populations différentes, il peut y avoir simplement amalgame de deux principes politiques. C’est le cas pour les gouvernements théocratiques, qui veulent associer dans la main du prêtre le pouvoir temporel au pouvoir spiril uel : aussi
ces régimes, pas plus dans l’Hindoustan qu'en Egypte ou en
Judée qu'à Rome, n'ont-ils été capables de subsister. Les Etals
-de ce genre sont, biologiquement parlant, de véritables monstres,
pour lesquels on pourrait constituer une « tératologie sociale ».
En d'autre cas, le vice n’est pas congénilal; la nation est normalement constituée. Mais, par l'effet de certaines circonstances ultérieures, elle subit un arrêt de développement. Cela se produit, par exemple, lorsque par suite de l'ambition démesurée
-de ses gouvernants, elle s’est épuisée en efforts excessifs. Ce fut
le cas pour l'Espagne après Charles-Quint et Philippe Il; c’est même ce qui arriva un moment à la France vers la fin du règne de Louis XIV.
Une autre cause de déchéance pour la société, c’est ce qu'on
pourrait appeler, d’un nom qui rappelle des phénomènes
biologiques connus, la fixation ou la sclérification. Certains êtres vivante, quand une fois ils ont trouvé dans leur milieu
‘tout ce qu'il faut pour satisfaire les premiers besoins de l’exis-
tence s'arrêtent là : ils se fixent au point où ils se trouvent relativement bien, ils ne font plus aucun efforl pour trouver mieux, ils perdent leur appareil de locomotion ; par suile, les organes d'origine nerveuse et les organes des sens ne se développent pas; souvent même les tiseus s'incrustent de substances dures qui amènent la rigidité de l’ensemble. Tel a été le cas
pour les végétaux phanérogames; et aussi dans l’animalité pour
les éponges, les coraux, les cru:tecés fixés (balanes) et parasites
(sacculine, bopyriens), et même certains mollusques. De même, dans l: règne social, quand un groupe arrive à une organisation relativement élevée, qui assure d’une manière calme et régulière l'existence de ses membres, il s'y attache parfois d'une manière si tenace qu'il devient incapable de tout progrès ultérieur. Le résultat de cette fixation étant d'immobiliser la société dans son état acquis, on peut dire que ses causes — c’est-à-dire cet élat lui-même — et ses effets sont identiques les uns aux autres. Or ces causes elles-mêmes sont de deux cortes. Dans nombre de cas, la société s’arrêle parce qu’elle est arrivée à un état matériel salisfaisant, soit qu’elle vive de la culture du sol (Chine), soit qu’elle demande son alimentation à la chasse (Peaux-Rouges) ou à la pêche (Kamtchadales), soit qu’elle vive de rapines (Tartares, Turcs) (1) ; Les sociétés industrielles, elles ne paraissent ne guère connaître cetle fixation. Il semble qu’elles voient sans cesse, à la différence des premières, s'ouvrir devant elles des horizons indéfinis, qui sont refusés aux autres genres de travaux. Cela tient sans doute à ce que les économisles ont appelé la loi du rendement plus ou moins que proportionnel. Dans l’agriculture, passé une certaine productivité, correspondant à un certain travail et à certains frais de production, le labour et les dépenses supplémentaires augmentent bien le rendement, mais dans une proporlion moindre que celle des effets tentés. Au contraire dans l’industrie, tout accroissement dans le travail de production peut, s’il est bien dirigé, accroître le produit non seulement proportionnellement à lui-
4. Déjà chez les sociétés animales, des faits analogues se produisent. Certains groupes guerriers «se fixent » par l’effet de la guerre, et deviennent incapables d'accomplir aucune autre fonction que la fonction belliqueuse. C’est le cas, notamment, des sociétés formées par la fourmi dite Polyergus rufescens. Celle-ci fait captives d'autres fourmis qui sont alors chargées de la nourrir. Sans leur secours, elle ne pourrait même pas prendre les aliments qu’on met à sa portée. «Les mandibules ont perdu leurs dents et se sont changées en simples pinces, armes mortelles assurément, mais ne pouvant servir qu’à la guerre ». (John Lubbock, Fourmis, abeilles et guêpes ; trad. franç., 1883, tome I, page 70).
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même mais dans une mesure plus forte encore. Ainsi, au-dessus d'un certain niveau le rendement agricole devient moins que proportionnel, tandis que le rendement industriel reste plus que
proportionnel à l'effort. Ce qui est vrai pour l’agriculture l’est
sans doute aussi pour la chasse et la pêche. En effet, la raison
de la loi du rendement moins que proportionnel est que, for-
cément, avec une certaine intensité de culture, la fécondité de la lerre est presque épuisée, et il ne saurait guère y être ajouté : or, l'on conçoit fort bien que de même, l'effort du chasseur ou du pêcheur ne puisse accroître indéfiniment le butin qu’il récolte. Au contraire, pour l’industrie qui fait appel à toutes les forces naturelles sans exception, le champ exploité est infiniment vaste, et la limite de son utilisation non-seulement n'est pas atteinte mais n'est même pas acluellement concevable. On voit donc pourquoi les nations agricoles ou chasseresées ont alteint bien plus vite que les nations indusirielles le point où leur travail donne à peu près le maximum possible de résultat, et que les institutions économiques, politiques, intellectuelles, correspondant à ce point aient pris chez elles la plus grande fixité, le recul étant rare, le progrès étant à peu près impossible — tandis qu’à l'inverse les nations industrielles ont continué à aller de l’avant.
L'autre raison qui peut amener la fixation d’une société, c’est le fait qu'elle a atteint, non plus un état matériel, mais une organisation morale et politique qui la satisfait. En Chine, par exemple, la savante organisation des rites a contribué, non moins que le régime agricole, à immobiliser la société dans les cadres anciennement tracés. En Egypte, où le peuple a docile-
ment accepté les croyances proposéss par ses prêtres, et s’est
accommodé du régime des castes, qui maintient rigoureusement l'activité de chaque homme dans une limite d'avance définie, la fixation s’est opérée également, aidée, ici aussi, par des raisons économiques. Pareillement, une des causes qui expliquent l'immobilité intellectuelle des peuplades sauvages et même de groupes élevés comme les tribus arabes, c’est l'acceptation passive de dogmes religieux et l’habitude de se plier aux ordres et aux
indications des « anciens ». On ne se trouve pas mal de ce. régime traditionaliste, parce qu’il est en somme un guiïle pour l'existence et parce que, ne sortant jamais de chez soi, on n’a pas l’idée de quelque chose d'autre, qui pourrait être meilleur ; ne s’en trouvant pas mal, on ne songe pas à en changer. De même, ce qui fait la durée du fonctionnarisme en Russie et en Allemagne, de la bureaucratie en France, c’est qu’ils rendent cerlains services.au public, et que la majeure partie de celui-ci n’a pas assez le sentiment et le goût de l'indépendance pour comprendre qu'elle pourrait s’en passer. En fait même, dans toute sociélé, quelle qu'elle soit, il y a ainsi une tendance à l'immobilité. Tous ceux qui en profitent : gouvernants, fonctionnaires, industriels que ses lois favorisent, etc., cherchent à conserver indéfiniment l’état de choses où ils trouvent leur profit. La masse des citoyens, pour qui la constilution actuelle a autant d'avantages que d’inconvénients, n’y met pas obstacle, eslimant, non sans raison, qu'il faut faire un effort pénible pour changer la face des choses et que la récompense n’est pas loujours proportionnelle à l'effort. Il n’y a donc, d'ordinaire, qu’une faible minorité qui, se sentant très mal — soit qu’elle souffre réellement, soit qu’elle veuille simplement satisfaire des ambitions démesurées — travaille avec ardeur à la modificalion du régime. Lorsque celte minorilé convainct la majorité de la nécessité de réaliser un de ses desiderala, il se fait une réforme. Lorsqu'elle entraîne la majorité contre un gouvernement qui se refuse à la réforme, il s’opère une révolution. L'idéal serait que la minorité réformatrice fût plus iombreuse, mais moins violente, que la majorité conservatrice fût à la fois assez Sage pour accepter les innovations nécessaires et assez ferme pour repousser énergiquement les projets chimériques. € IL faut » dirons-nous avec M. Spencer (1), il faut que d’un côté la force qui résiste, dans une organisation sociale établie, tout comme dans un ensemble individuel d’habitudes et d'idées, soit assez grande pour offrir une résistance considérable au
1. Introduction à la Science sociale, chap. X, trad. franc., 1880, p. 259.
changement, et que de l’autre côté il y ait une originalité, un esprit d'indépendance, une opposition à l’autoritarisme, assez vigoureux pour surmonter peu à peu la résistance... Dans un agrégat social comme dans tout autre, il y a deux extrêmes fatals à l’évolution: la rigidité et l’incohérence. Une plasticité moyenne, voilà la bonne condition ».
En dehors des causes d’affaiblissement que nous venons d'examiner, faut-il croire qu’il vient nécessairement avec le temps, pour les sociélés comme pour les organismes, une perte progressive des forces? Faut-il croire que la société passe fatalement, comme l'individu, par ces phrases successives : naissance, jeunesse, adolescence, virilité, déclin, sénilité, mort ? J1 n’y a, remarquons-le, aucune raison logique qui oblige à ce que, pour l'organisme lui-même, il en soit toujours ainsi. On n’a jamais prouvé, a priori, que l'individu doive s’affaiblir avec les années. La comparaison banale du corps humain avec la machine qui s’use par son fonctionnement n’a rien de démonstratif. Car, si la machine s’use, c’est qu'on ne répare pas ses pertes. Mais l'organisme est justement un être qui sait réparer lui-même ses pertes. Pourquoi donc, à partir d’un certain âge, le sait-il moins bien ? Pourquoi, tandis que dans la première moitié de la vie ses acquisitions sont supérieures à ses déchets, est-ce le contraire qui se produit dans la seconde, lorsque précisément l’expérience acquise devrait aider l’être dans sa résistance à la destruction? On invoque l’hérédité, «l'habitude de mourir » invétérée dans la race humaine. Mais comment a-t-elle pu prendre naissance, et pourquoi les premiers hommes se sontils laissé mourir? Au fond, l'explication de Schopenhauer — pour lequel la mort vient de ce que à un certain moment nous cessons de vouloir suffisamment vivre — cette explication, toute contraire qu’elle paraisse à des faits journaliers, est peut-être le seule intelligible. Le vieillard veut vivre, sans doute, mais il ne veut pas en même lemps les moyens qui seuls pourraient prolonger sa vie. Et surtout, l'homme, quand il était jeune, a aménagé sa vie comme si elle ne devait pas durer toujours. Il a
choisi l'effort intense avec les résultats prompts et considérables, au lieu de l'effort continu aux résultats lents et faibles, mais ‘lurables et sans cesse croissants. Ceux-ci, il les a réservés pour la race, sentant qu’en elle du moins il retrouverait l’immortalité qu'il abandonnait pour lui-même. Il a consenti à mourir, afin de vivre d’une vie plus intense pendant l’inslant où il concentre ses efforts. Sa volonté de jeune homme lie sa volonté de vieillard. — L’explication sans doute est bien loin de résoudre toutes les difficullés du problème. Mais cela même nous démontre qu'il est impossible de prouver pourquoi, logiquement, l’homme doit vieillir et mourir. Si la preuve est impossible pour l’individu, à plus forle raison l’est-elle pour la société. Pour l'organisme, il est vrai, à défaut de démonstration rationnelle, ily a une preuve expérimentale des plus fortes : c’est que nous ne connaissons pas d'organisme dont on puisse suivre l’histoire avec exactitude, qui ait échappé à la mort — ni à la vieillesse autrement que par la mort précoce (1). Mais pour les sociélés, ce genre de preuves nous fait défaut. Sans doute nous en avons vu mourir un grand nombre. Mais il n’en est point une seule dont on puisse dire avec certitude qu'elle soit morte de vieillesse. Même les sociétés qui présentent les signes de ce qu'on a appelé la décrépitude sociale — affaiblissement du lien entre les parties, faiblesse de l’appareil directeur (gouvernemental et intellectuel} — ne sont mortes que « par accident », sous les coups de l'étranger : ce fut le cas de l'empire romain d’Occident, de l'empire byzantin, de la Pologne, du Saint-Empire romain germanique. Or, toutes ces causes de faiblesse sont indépendantes du grand âge des sociétés, puisqu'on les retrouve chez d’autres groupes beaucoup moins âgés. Les envahisseurs barbares, qu’on se plaît à opposer aux Romains comme la jeunesse à la sénilité, étaient travaillés par les mêmes maux, et c’est ce qui explique la prompte décomposition des royaumes fondés
1. Encore faudrait-il tenir compte des vues de Weissmann sur l’immortalité des protozoaires. La mort pourrait bien être l'apanage exclusif des êtres pluri-cellulaires et très différenciés.
Che
par eux. Il n'y a qu’un seul cas où l’on pourrait dire avec parfaite justesse qu'une nation meurt de vieillesse : c’est le cas où elle périrait faute de savoir renouveler ses cellules, où elle succomberait par l'arrêt de sa natalité. Mais ce cas ne s’est jamais présenté : on a vu la nalalité baisser chez certains peuples, on ne l’a jamais vue lomber à néant. El, quand on cherche les causes de cette diminution de la natalité elle-même, on peut toujours les trouver dans des conditions économiques, politiques, morales, parfaitement indépendantes de l’âge des sociétés considérées. La preuve en est que la natalité la plus forte de l’Europe (1) appartient à l’une des nationalités les plus vieilles de notre continent, celle des Hongrois, tandis que l’une des plus faibles, après celle de la France (2), revient à l’une des sociétés les dernières constituées, la Suisse. Qu'en conclure, si ce n’est que, même à ce point de vue, l'âge n'implique pas par lui-même un affaiblissement nécessaire des forces de l'être social ? On peut donc ne pas se croire obligé de considérer la vieillesse comme une « maladie normale » des sociétés. D’ailleurs, comment dire ce qu'est la vieillesse d’une société ? La vieillesse ne s’apprécie que par rapport à la mort, qu’elle précède et qu’elle prépare. Mais nous ne savons pas quand arrive la mort d’une société ; nous verrons même bientôt qu'il n’est pas sûr que celte mort doive jamais arriver. Ainsi nous n'avons pas le moyen de dire à quel moment un organisme social devient vieux, ni par suite le moyen d'apprécier les effets de cette vieillesse, dont nous ignorons la définition précise.
4. 132 naissances vivantes en un an pour mille femmes de plus de 45 ans. La France qui a la natalité la plus faible n’en compte que 6$, soit la moitié. Voir le tableau dressé par M. J. Bertillon (Revue internationale de Sociologie, n. 1,p. 26).
2, 85 pour 1000. Ce chiffre, comme les précédents, a êlé établi sur les moyennes annuelles de la période quinquennale 1878-1882.