CHAPITRE SEIZIÈME
Pour les divers maux de la société, comme pour ceux de l’organisme, il doit exister des remèdes. La constitution de la thérapeutique sociale n’aurait pas moins de prix que celle de la thérapeutique individuelle.
Mais d’abord, avant de vouloir nous faire les médecins des affections sociales, avant de chercher les remèdes que notre art pourrait leur appliquer, ne devons-nous pas reconnaître que souvent ces affections se guérissent d’elles-mêmes, par le simple jeu des lois de la nalure ? Nous le devons es, en effet. Et cela est vrai à la fois pour les blessures extérieures et pour les maux internes dont souffre le groupe social. La dépopulation et la misère causées par une guerre alleignent parfois des proportions considérables. Eh bien, d'ordinaire, elles portent avec elles leur remède. Souvent, après des combats qui ont coûté à un pays beaucoup d’hommes et de richesses, la natalité s'élève brusquement, et la production agricole et industrielle prend un large développement pour réparer les pertes récentes. C’est ce qu'on a constaté notamment en France après 1871. La raison en est simple. La nation éprouve le besoin de « se refaire »,et, si lessourccs de sa vitalilé ne sont pas complèlement laries, elle en a 1€ moyen, puisque l'accroissement du nombre de ses enfants et l’accroissement de son labeur ne dépendent que d’elle. Il existe
chez les organismes un phénomène tout à fait analogue : c'est la régénération des tissus déchirés par une lésion externe. Quand
celle-ci n’a point été trop profonde, les chairs se reconstituent rapidement. S'il ya, comme pour les sociétés, impossibilité de
réagir quand l'énergie vitale se irouve très diminuée, il y a,
comme pour elles encore, réaclion rapide et efficace dans le cas contraire. Nous avons déjà dit que cette force réparatrice est surtout intense chez les êtres — individuels ou sociaux — qui
sont, ou jeunes, parce qu’alors leurs tissus ont conservé leur plasticité, ou inférieurs, parce que la division du travail n’y a: pas spécialisé les parties assez pour que l’ablation de l’une d’elles soit mortelle. Il faut pourtant bien se garder de pousser ces idées à l’extrême. Un organisme trop jeune, par exemple un enfant qui vient de naître, n'aurait aucune force de réaction ; de même un organisme trop inférieur, un protozoaire par exemple,
ne senlirait point le dommage que lui cause. la séparation d’une de ses parties, et ne chercherait donc pas à le réparer. D'autre part, nous savons aussi que les êtres sociaux supérieurs ont, à certains égards, une faculté réparatrice plus grande que celle
des êtres inférieurs : si la régénération chez eux n’est plus spontanée, automatique, elle est réfléchie et voulue, ce qui peut être plus avantageux encore. Supposons par exemple que toute une
catégorie vienne à disparaître : par exemple, le groupe des chefs
militaires après un combat très meurtrier. La perte sera peutêtre aisément réparable dans une société très inférieure, parce que la différence entre le chef et ses soldats n'y était pas assez grande pour que ces derniers ne pussent remplacer au besoin
leur guide. Mais elle ne le sera sans doute guère moins dans une société d'ordre très élevé, parce que, ici, les individus étant plus intelligents et plus habilués à faire de leur intelligence des
emplois variés, il se trouvera nombre de citoyens présentant les aptiludes voulues pour former, en cas de besoin, des officiers improvisés. De même, certains organismes sociaux qui semblent âgés, parce qu'ils ont déià vécu une longue suite d'années, peuvent offrir une résistance plus grande, avoir une énergie réparatrice plus considérable que les organismes qui parais-
sent plus jeunes, l’âge n'étant point par lui seul une cause d'affaiblissement pour les sociétés. La plus vieille des nations actuellement existantes, la Chine, a survécu à la prise de sa capitale par les armées européennes en 1860. La France, qui est la plus anciennement unifiée des nations de l'Europe, a subi pius récemment pareil malheur, et a même perdu une partie de son territoire et de ses membres, sans que sa vitalité en ait été définitivement amoindrie. On le voit -donc, les plaies d’origine. exlerne se ferment fréquemment grâce à « la force médicatrice de la nature », sans que les mesures prises par un gouvernement sage et habile y soient inutiles sans doute, mais aussi sans qu'elles y puissent avoir le plus grand rôle, l’énergie spontanée du corps social faisant presque tout.
Qu'en est-il maintenant pour les troubles de nature interne ? Des faits analogues vont se rencontrer encore ici, tant dans la vie de nutrition que dans la vie de relation. Dans la vie de nutrition, on voit parfois la production, la cireulation s'arrêter ou se ralentir. Les gouvernements croyaient Y pourvoir jadis de la meilleure manière par des décisions coercitives. Celles-ci Pourtant, si parfois elles guérissaient le mal, avaient au moins aussi souvent pour effet de l’aggraver. Aujourd'hui, du moins dans nos régions, le gouvernement n'intervient plus que rarement en ces hypothèses, il ne le fait que si le mal est très grave, et d'habitude il opère avec réserve et ménagement. C’est qu’en effet il est parfaitement démontré que d'ordinaire ces sortes de crises se guérissent d’elles-mêmes. Ÿ a-t-il dans un pays insuffisance de la production ? L'échange international parvient le plus souvent à y remédier. Aussi, acluellement les famines ‘sont beaucoup moins à redouter que par le passé : car, lorsqu'en une contrée le blé manque, il y a Presque toujours ailleurs un excédant de récoltes en réserve qui, si le commerce est libre, se porte immédiatement vers les pays où sévit la disette. De même, si la consommation d’un pays ne parvient pas à rémunérer tous les producteurs, ils peuvent très fréquemment se créer un débouché à l'étranger. Supposons que, par suite d'un évènement qui a ruiné la plus grande partie du
pays, ses habitants se voient forcés de restreindre dans la mesure des deux tiers leur consommation. Les prix des denrées baisseront nécessairement, puisqu'ils dépendent du rapport de la demande (consommation) à l’offre (production), et que, l'offre étant restée constante, la demande a diminué des deux tiers. Les marchands, dira-t-on, vont donc se trouver ruinés. Cela pourra arriver pour quelques-uns. Mais bien vite l'équilibre va se rétablir. En effet, les prix se trouvant avoir fléchi sur ce marché, les étrangers aussitôt y affluent, car ils peuvent s'y procurer les denrées à meilleur comple que chez eux (1). La demande va donc être sensiblement accrue de ce chef, ce qui fera remonter les prix à leur niveau primitif, et les négociants du pays ne perdront rien. Autre exemple. Dans l'organisme individuel, il arrive parfois que les vaisseaux sanguins se trouvent obstrués : la circulation du sang semblerait alors devoir s'interrompre. Mais alors il se crée spontanément d’autres vaisseaux, qui vont constituer une circulation collalérale. Par exemple, une ligature ferme une artère : le sang arrêté par elle se fraiera un passage au milieu des tissus voisins, etibien vite celte voie qu’il s’est ouverte, par le passage répété d’éléments analogues, se régularisera. Des faits du même genre se rencontrent dans les sociétés. Au moyen-âge, la circulation des monnaies et de toutes les marchandises se trouvait entravée par la prohibition du prêt à intérêt, édictée par le droit canonique. Comme il était interdit de demander un intérêt pour l'argent confié à autrui, il ne se trouvait plus de prêteurs, nul
1. Peut-être serait-on tenté de dire : il se peut que chez eux les prix normaux ne soient pas plus bas. Non, répondrons-nous, il n’est pass possible que le prix d’une denrée soit normalement triple dans un pays de ce qu’il est dans un autre ; ear le mécanisme de l'échange international, grâce auquel chacun peut s’approvisionner de ce dont il a besoin dans la contrée où ille trouve en meilleur compte, supprime ces trop grandes inégalités. Resterait seulement le cas où la crise aurait Sévi sur tous les pays avec une égale intensité : auquel cas nul acheteur n'aurait intérêt à se fournir à l'étranger. Mais cette hypothèse n'est guère de nature à se présenter en pratique.
ne voulant expuser ses fonds aux chances de la mauvaise gestion de l’emprunteur sans une rémunération compensatoire. L’argent ne circulait donc plus, du moins sous forme de prêt. Par conséquent, le commerce, qui vit de crédit, ne pouvait se développer ; les hommes d'initiative, mais peu fortunés, qui voulaient tenter des entreprises industrielles ou maritimes, n’y parvenaient point, faute de trouver les capitaux nécessaires. En un mot, il y avait engorgement, obstruction de l’appareil circulatoire social. Pour y remédier, une voie de dérivation, un canal collatéral, se constitua. La prohibition canonique, fondée sur des textes de l'Evan gile et des Pères, ne s'appliquait naturellement qu'aux chrétiens. On recourut donc aux Juifs, qu’elle ne concernait pas, et ceux-ci devinrent les prèteurs, les agents de la circulation des métaux précieux. Chose curieuse, les sociétés au milieu desquelles ils vivaient leur reprochèrent plus tard ce rôle, comme si ce n'étaient pas elles-mêmes qui le leur avaient imposé ! Ce que prouvent ces exemples, c’est que les fonctions sociales de nutrition, tout comme les fonctions organiques analogues, lorsqu'elles sont troublées par une cause quelconque, savent d'ordinaire se rétablir elles-mêmes, sans que l'intervention coercitive du pouvoir central y soit nécessaire,
Des faits semblables peuvent être constatés, en ce qui concerne les appareils et les fonctions sociales de relation, de direction. On sait que l'appareil nerveux prend dans les sociétés un double aspect: appareil de direction intellectuelle (religion, arts, leltres, sciences), appareil de direction judiciaire et politique (nous croyons devoir réunir ici le gouvernement, l'administration et la justice), sans compter l’appareil de direction économique, intimement mêlé à l'appareil nutritif. Or, les phénomènes de régénération se retrouvent, ‘tant dans le gouvernement intellectuel que dans le gouvernement polilico-judiciaire dcs sociétés. Le corps chargé de la direction intellectuelle, amoindri par des circonstances d’ordre quelconque, parvient presque toujours à se reconstituer. Ainsi, quand, vers le xvr siècle, le clergé commença à perdre la direc-
tion des esprits, les foñctions qu’il abandonnait passèrent à un
LES REMÉÈDES SOCIAUX 339
corps qui se créa pour les exercer, le corps des lettrés et des hommes de science. Ainsi encore, quand sous Napoléon 1® le militarisme et la compression administralive eurent à peu près annihilé le « gouvernement intellectuel », on vit celui-ci se réorganiser grâce à l’action de certains individus qui, d’abord plus ou moins en révolte contre les tendances dominantes de leur temps, finirent par prendre eux-mêmes la direction de la pensée publique : tels Châteaubriand, Madame de Staël, Victor Cousin. Quand l’activité intellectuelle d’un peuple paraît assoupie, quand les centres de sa vie religieuse, artistique, scientifique, semblent frappés de paralysie, on voit souvent ces apparences se dément r tout à coup, et un réveil de la vie mentale se produire : preuve que les appareils qui y président réparaient en silence les pertes qu’ils avaient pu subir, et avaient ainsi acquis une vigueur toute nouvelle. Des exemples de ce fait abondent : nous nous bornerons à faire remarquer que, dans celui que nous citions il ya un instant — la renaissance intellectuelle qui se produisit en France à la fin du I Empire et surtout après la chute de Napoléon, — sont impliqués à la fois un réveil religieux, un réveil des lettres et des arts, et même un réveil de la science. Démontrée pour l'appareil de direction intellectuel, notre proposition n’est pas moias exacte pour l'appareil de direction juridico-politique. Lorsque le cours de la justice est interrompu dans un pays, la nécessité fait le plus souvent qu'il se rétablit de lui-même par d’autres moyens. Ainsi, au moyen-âge, pendant les troubles qui agitèrent l'Allemagne, notamment à l’époque du grand interrègne, les juridictions féodales étant devenues impuissantes à prévenir et à réprimer les brigandages, des associations de chevaliers et de bourgeois se formèrent spontanément pour assurer la sécurité publique et rendre la justice. Ainsi, de , nos jours mêmes, aux Etats-Unis, les fonctions de judicature, étant données à l’élection populaire, sont trop souvent confiées à des hommes sans compétence et même sans moralité ; on en a vu, paraît-il, qui se faisaient élire en promettant dans leurs circulaires de ne jamais condamner pour telle ou telle catégorie de délits prévue et punie par la loi, l'ivresse publique entre autres;
les sentences rendues par de semblables magistrats n’ont plus évidemment de la justice que le nom. Il arrive parfois que des citoyens, indignés de cet état de choses, s’unissent pour y mettre fin. Par un procédé dont la légalité est discutable sans doute, mais dont le but et le résullat peuvent n'être pas mauvais, ils chassent les juges élus du prétoire, et y installent à leur place ceux d’entre eux-mêmes qu'ils croient les plus dignes. Ainsi, à une magistrature impuissante, corrompue et corruptrice, se substitue un corps irrégulier dans son origine, mais d'ordinaire énergique et d'une sévérité plutôt louable. L’excès du mal à porté avec lui son remède. L'organe, atteint dans son principe, s’est reconstitué sur de nouvelles bases. 11 n'en est pas autrement en ce qui louche le gouvernement politique lui-même. Le pouvoir central est-il détruit, soit par ie fait de l'ennemi, soit par une révolution qui en a renversé les membres ? On le voit se reforrer tanlôt sur les mêmes principes, tantôt sur des principes différents suivant les circonstances. Le premier cas s’est parfois rencontré dans les sociétés antiques, lorsque l’envahisseur avait tué ou emmené caplifs tous les principaux chefs, en laissant les vaincus se réorganiser d'eux-mêmes, ou en choisissant parmi eux des individus quelconques pour lever sur leurs concitoyens le tribut annuel qu'il exigeait d'ordinaire. Quant au second cas, de multiples exemples en sont présentés par les sociétés modernes : chaque fois qu’uhe révolution considérable vient bouleverser l’un d'entre eux, tout le gouvernement central et bien souvent presque tous les membres des pouvoirs locaux sont complètement renouvelés. — Qu'en conclurons-nous ? Si le gouvernement politique peut ainsi se régénérer lui-même, il doit croire, guidé d’ailleurs en cela par l'expérience, que les autres appareils de la vie sociale le peuvent également. Il nedoit donc pas se hâter d'intervenir, quand il les voit souffrir de quelque affection d’origine externe ou interne. 11 doit d’abord examiner si le mal n'est pas de nature à guérir spontanément, si ce trouble n'est pas appelé à disparaître par l'effet même de ses conséquences. Laisser agir quand cela est possible l'énergie médicatrice de la nalure, au lieu de lui substituer l’aclion artificielle et toujours
faillible de l'homme, telle est la leçon de politique sociale qui se dégage des constatations qui précèdent.
IT
Est-ce à dire toutefois que le pouvoir central doive rester inactif en présence de tous les troubles qui peuvent se produire dans l’organisme social? Evidemment non. Il est des cas où leur gravité réclame son intervention immédiale. Si des juges corrompus refusent de faire droit aux demandes équitables qui leur sont présentées, le gouvernement ne doit pas attendre que l’indignation publique les chasse de leurs sièges : il doit, si la constitution l’y autorise, leur y donner des successeurs. De même, si les intérêts inlcllectuels ou matériels du pays courent de trop grands dangers, le pouvoir central peut et doit s’en inquiéter. [l avise à la défense des premiers en multipliant les encouragements à l’art, à la science, aux lettres. Malheureusement il est à craindre qu’il ne provoque ainsi que le développement d’un art, d’une littérature ou même d'une science « officielles », cherchant avant tout à être agréables au pouvoir qui les entretient, et par suite privées de cette indépendance d’esprit qui est nécessaire à la confection de toute grande œuvre, de cette fierté, qui, suivant le mot d’un poète, « fait le génie ». Quant aux intérêts matériels du pays, le gouvernément ne peut pas non plus s’en désintéresser. Ce qui se passe dans l'organisme va nous éclairer sur ce qui devrait se passer dans la société. Dans la vie organique, l’appareil nerveux de la vie de relalion (cerveau, moelle épinière et nerfs qui en dépendent) ne se confond pas avec l'appareil nerveux de la vie nutritive (grand sympathique). Toutefois, il le domine, et, s’il le laisse d'ordinaire agir de lui-même, il sait aussi au besoin luicommuniquer ses impulsions. Ainsi, le cerveau exerce parfois sur des fonctions d'ordre végétatif, respiration ou circulalion, une influence accélératrice ou inhibitoire qui ne dure sans doute qu’un instant, mais qui pourtant peut avoir les effets les plus graves, qu'ils soient ütiles
ou funestes. Sur l’ingeslion des aliments, son action est plus: considérable encore, puisque c’est grâce à son activité que l'être trouve et prépare les aliments destinés à entretenir sa vie : l’action cérébrale est donc ici normale, tandis qu’elle est exceptionnelle en ce qui touche la respiration et la circulation. Il devrait y avoir quelque chose d’analogue en ce qui concerne la nulrilion sociale. L° rôle du pouvoir central pourrait être logiquement beaucoup plus considérable en matière de production qu’en matière de circulation. En effet, personne ne saurait refuser au gouvernement le droit de stimuler la production par des encouragements à l’agriculture et à l'industrie. Nous croyons même que, si la production nationale est trop menacée par la concurrence étrangère, si elle risque de se voir é!ouffée par elle, le gouvernement peut la protéger : non pas en meltant des droits de douane sur les produits importés, ce qui a les plus fâcheux effets politiques, et ce qui encourage le travail national à persister dans ses roulines ; mais plutôt en accordant des primes temporaires aux pro lucteurs les plus menacés, pour leur permettre de perfectionner leur outillage, ens’inlerdisant de les leur renouveler au-delà du temps nécessaire pour que ce résultat puisse être atteint (1). D'un autre côté, le gouvernement peut agir sur le mode de production lui-mêne. Ce n’est pas qu’il doive, comme on le fit trop souvent en France sous l’ancien régime, rézler minutieusement la qualité des produits, obliger par exemple les tisserands à faire entrer dans leurs toiles un nombre de fils déterminé, etc... Mais, si l'Etat ne doit rien imposer, il peut prohiber un certain nombre de pratiques dangereuses dans la production. D'abord il doit veiller à ce que: l'emploi du produit ne soit pas nuisible pour la société : de là, pour lui, le droit d'inspection sur les industries nutritives. Puis il doit aussi prendre des mesures pour que la façon même de
4. Cette idée a du moins été fort bien développée par M. Charles Gide, dans une étude sur « la protection sans droits protecteurs ». Le système des primes est appliqué, en France, à la marine marchande et à la sériciculture.
produire n'ait pas des conséquences funestes pour les travailleurs industriels : de là le droit de faire des règlements prohibant une durée excessive du travail, au moins pour les femmes et pour les enfants, et exigeant de chaque atelier des conditions minime d'hygiène et de salubrité. Enfin, outre ces limites qu’il apporte à la liberté des producteurs privés, l'Etat peut, et peutétre doit en certains cas se faire lui-même producteur. Nous ne saurions, par exemple, que l'engager à se réserver la production des engins de guerre ou de certaines matières explosibles particulièrement dangereuses. Nous ne trouvons pas mauvais non plus qu’il fasse accomplir des travaux publics en régie, notamment en cas de crise générale, pour procurer de l'ouvrage à la masse des travailleurs inoccupés. 11 nous semble donc que l'Etat (sans qu’il doive songer bien entendu à s'établir l'unique producteur) peut exercer sur la production nationale une influence régulatrice parfaitement normale et justifiée.
En matière de circulation, il n’en est plus de même. Ici l'Etat doit, en principe, laisser s'exercer librement l'initiative des citoyens. C'est ce qu’il comprend d’ailleurs de mieux en mieux, puisque, en notre pays du moins, on a vu disparaître successivement les principales entraves mises à la liberté du commerce (douanes intérieures, tarif maximum des denrées, etc...) et à la libre circulation de la monnaie (abolition du cours forcé, libre marché des métaux précieux, etc..). A l'étranger même on est parfois allé jusqu’à l'entière liberté des banques ; des esprits distingués réclament le même privilège pour la constitution de toute société de commerce ou de finances. Toutefois, à notre avis, il est des cas où l'intervention de l'autorité centrale en matière de circulation se justifie pleinement. L'histoire des monnaies en ce siècle nous en fournit plusieurs exemples. Par suite de la découverte de mines nouvelles, ou de diverses circonstances d'ordre industriel ou politique, le rapport de valeur des deux métaux précieux, l'or et l'argent, change sans cesse sur le marché. Tantôt c’est l'or, tantôt c'est l’argent qui se trouve déprécié. En vertu de la célèbre loi formulée par Gresham: « la mauvaise monnaie chasse la bonne », celui de ces
deux métaux qui se trouve déprécié reste dans le pays, tandis que l’autre fuit à l'étranger, ce qui naturellement aggrave encore la situation. Il nous semble alors tout à fait légitime que le gouvernement du pays atteint prenne des mesures pour empêcher cette fuite du métal qui fait prime : non en interdisant son exportation et en frappant de pénalités ceux qui S'Y livreraient, mais en diminuant la quantité de métal fin contenu dans la pièce d'argent, sicelle-ci fait prime (comme en 1865), ou en suspendant sa frappe, si elle est dépréciée (comme en 1878). Les remèdes qui furent ainsi adoptés à ces deux dates par les Etats composant l'Union monétaire latine, rendirent évidemment de très grands services à ces Etats, sans léser aucun droit. Pareillement, l'établissement d’un prix maximum des denrées, et celui du cours forcé pour la monnaie de papier (1), bien que ce soient des mesures fort graves et en principe fort dangereuses, peuvent dans quelques hypothèses être indispensables, et alors il ne faut pas hisiter à les adopter, à titre bien entendu de mesures temporaires, comme un malade doit parfois se résigner à subir une médication violente, mais à effet rapide, dont l'application courageuse peut le sauver. Ainsi, l'intervention de l'appareil gouvernemental même dans les fonctions circulatoires peut se justifier à titre exceptionnel. Il s'agit du salut de l'Etat, et on ne saurait reprocher à ses représentants ordinaires de vouloir empêcher sa ruine.
Pourtant, nous devons le dire, il y a une école économique fort accréditée, l’école dite libérale, qui répugne à toute espèce d'intervention du pouvoir dans l’ordre économique, qu'il s'agisse de circulation, de production ou de consommation. Selon les membres de cette école, les maux sociaux viennent du mauvais usage que les ‘ndividus ont fait de leur liberté. Comment donc
4. Le cours forcé du papier n’est pas l’obligalion pour les particuliers de le recevoir dans les paiements à eux faits par l'Etat ou par d’autres particuliers, obligation qui existe actuellement et constitue simplement le « cours légal ». C’est le droit pour la banque qui l’émet de se refuser à le rembourser à vue.
guérir ces maux ? en éclairant l'esprit des individus, en leur montrant leurs vrais intérêts, en les faisant revenir volontairement sur leurs premières décisions funestes, mais non en les contraignant par la violence, en substituant l’action collective (toujours maladroite suivant cette école) à l’action privée. La liberté individuelle, « comme la lance d'Achille », peut seule, dit-on, guérir les maux qu'elle a faits. — Pour notre part, nous attachons tout autant de prix que les économistes précités au développement spontané de la personne humaine, à l'initiative éclairée et intelligente de l'individu. Mais nous ne saurions croire toutefois que celle-ci suffise toujours. D'abord, il est des travaux qu’elle est, dans l’état actuel des choses, incapable de mener à bien. Non-seulement tout ce qui concerne la sécurité extérieure et intérieure des individus doit nécessairement être concentré entre les mains du gouvernement, mais l'expérience prouve qu'il y a cerlains grands services, essentiels au développement et au progrès de la collectivité, qui ne peuvent être, en France du moins, bien assurés que par l'État: nous avons notamment en vue le service de l’enseignement national. De même, bien des entreprises de travaux publics (1) ne sauraient être atlendues des particuliers : cela arrive notamment lorsque ces travaux ne doivent donner des résultats rémunérateurs qu'au bout de longues années ; l'État seul, pouvant espérer pour lui-même une durée indéfinie, a parfois intérêt à faire de grands sacrifices présents en vue de bénéfices aussi lointains. D'une manière générale, tous les projets qui exigent à la fois une grande hauteur de vues dans la conception, beaucoup de continuité et beaucoup de désintéressement relatif dans l’exécution, ne peuvent être réalisés que par l’ État. Ce n’est pas à dire que l'initiative privée, si elle adoptait de plus en plus et perfec-
1. Nous mettons bien entendu de côté certaines entreprises d’intérêt international, telles que le canal de Suez ou celui de Panama. Il est. clair qu'aucun gouvernement ne peut s’en charger directement, parce que tous les autres interviendraient pour empêcher sa mainmise exclusive, suite nécessaire des travaux qu'il aurait fait accom-
plir.
tionnait la pratique de l'association, ne saurait parvenir à faire d’aussi grandes choses. Elle aurait même l'avantage de pouvoir être appliquée à des travaux d'intérêt international, d'intérêt humain. Mais l'éducation de l'initiative privée est bien loin d'’étre terminée, La pratique de l’associalion, notamment, est encore très défectueuse : nos sociétés Coopératives de production, de consommation, de construction, de crédit, le prouvent chaque jour, au désespoir de leurs défenseurs les plus intrépides. Presque partout, les associés ne recherchent qu'un profit pécuniaire immédiat, et, s’ils ne le réalisent pas très vite, la désunion se met entre eux.
Cela n’a rien d’ailleurs de fort étonnant. L'initiative individuelle à la fois prévoyante et hardie, on peut l'attendre peutêtre d’hommes qui déjà jouissent au moins de l’aisance et qui l'ont acquise ou conservée par leur travail ou leur bonne conduite. Mais doit-on équitablement la demander aux individus placés dans lés classes inférieures de la société, à ceux qui n’ont rien en naissant, à ceux qui n’ont jamais connu que la misère? Quand un homme parvient tout juste, avec le plus dur labeur, à gagner son pain et celui de ses enfants, n'est-ce pas une cruelle ironie de lui dire : épargnez, capitalisez, puis tentez quelque œuvre originale, faites preuve d'initiative ? A moins qu’il ne soit né avec un esprit particulièrement inventif où particulièrement inquiet, il est condamné à ne jamais connaître cette initiative : ou, s’il en concevait la pensée, à la réfréner aussilôt, pour ne Pas gaspiller en tentatives aventureuses le temps dont il lui faut être si ménager. Sans doute il est un cerlain nombre de travailleurs dont l’ingéniosité naturelle a su se faire jour et qui sont devenus ainsi à leur tour des inventeurs ou des chefs d'industrie. Mais n’y en a-t-il pas be&ucoup aussi qui, voyant leurs efforts impuissants, souvent raillés ou accusés parce qu'ils cherchaient à sortir de l'ornière commune, rejetés hors des rangs par leur originalité même, sont devenus des déclassés, des dévoyés et ont été grossir l’armée où se recrutent la folie et le crime ? Comprenons-le donc bien : l'initiative privée dans une société organisée comme la nôtre
n’est point aisée pour tous les individus : au plus grand nombre, elle n’est que fort difficilement accessible. Eh bien, c’est à tous ceux-là que la société doit songer. C'est pour eux qu'elle doit agir puisque, par suite de son organisation à elle, ils ne peuvent guère agir pour eux-mêmes. S'ils sont opprimés pour une cause ou pour une autre, elle doit prendre d’autant plus énergiquement leur défense qu'autrement ils la rendraicnt responsable de cette oppression. Elle doit faire, dans les limites de la justice, tout ce qui est en son pouvoir pour améliorer leur condition, afin que, moins durement écrasés sous le fardeau quotidien de la vie, ils deviennent capables à leur tour de concevoir et d'exercer cette initiative dans laquelle les économistes classiques voient non sans raison le plus noble apanage de l'être humain.
Mais, parce que tous ces hommes méritent que la société les aide, ne faut-il pas qu'ils s’aident eux-mêmes tout d'abord ? Pour que les cellu'es menacées aient droit aux secours de l’organisme collectif, ne doivent-elles pas avoir fait elles-mêmes tous leurs efforts pour conjurer le danger ? Nous ne songeons pas à le nier. Assurément, il faut que les classes ouvrières — puisque c’est d'elles surtout qu’il s'agit — se montrent dignes des faveurs de l'Etat. Par exemple, puisque leurs meneurs réclament instamment la substilulion du travail libre au salariat dans la production il faut que les ouvriers montrent qu’ils sont capables de voratiquer l’associalion dans le travail. L'Etat et les municipalités peuvent avoir, à titre d’encouragement, quelques faveurs pour les sociétés coopératives, notamment dans la concession des travaux publics : seulement, que ces sociétés fassent régner chez elles la stricte discipline qui a assuré jusqu'à présent le bon fonctionnement des ateliers patronaux ! N’allons pas trop loin pourtant, et ne réclamons pas trop des ouvriers. Nous avons ditil ya un instant qu'on ne saurai! raisonnablement leur demander beaucoup d'initiative tant qu’ils plieront sous le faix de la misère. Sachons donc, de même, n’exiger de leurs groupements une bonne organisation que si nous aidons suffisam-
ment ceux-ci à se former et à se développer. Soyons indulgents pour les erreurs et les fautes du début : elles se corrigeront évidemment par le fait même du succès de l’œuvre. — Donnons
avant de demander. C’est plus sans doute que ce qu’exige la
stricte juslice ; mais, pour guérir les maux sociaux, comme les maux individuels, il n’est parfois de remède si efficace qu'un peu de bonté.
Nous avons cru devoir insister sur ces points, à cause du très grand intérêt qu’ils présentent actuellement. Ce qui résulte, croyons-nous, de la démonstration que nous avons essayé de faire, c’est que l'intervention du pouvoir se justifie dans certains cas, quand une des parties du corps social est très gravement alteinte. Nous pouvons maintenant remarquer combien cette conclusion, fondée uniquement sur des considérations sociales, s'accorde avec l’idée maîtresse de cette étude, le parallélisme de l'être vivant et de l'être social. Quand une partie de l’organisme individuel est malade, il sera souvent très sage à l’appareil nerveux central de ne pas intervenir : l’œil sait se débarrasser lui-même des poussières qui y ont pénétré, tandis que tous les cfforis faits pour les expulser n’ont d’autre effet que de rendre plus cuisante la douleur. Mais parfois aussi le mal ne peut être conjuré que grâce à l’intervention des forces de l'être collectif : si par exemple une partie du corps souffre d’anémie, tandis que le sang s’accumule en d’autres régions (ce qui est l’analogue de ce fait social si regrettable, la misère s’étalant aux portes de l'opulence), l’individu hésitera-t-il, si on lui offre un remède. capable de rétablir la circulation et la distribution du sang normales, à en faire usage? Assurément non. Pourquoi donc la société, quand elle se sent affligée du même mal, hésiterait-elle plus que lui? La santé de chaque partie importe à l’ensemble, et, s'il (st bien démontré qu'un membre ne peut se guérir par ses seules furces, il faut que l'être collectif intervienne : ce principe nous paraît pouvoir être posé aussi correclement en thérapeutique sociale qu’en thérapeutique individuelle. Seulement, bien entendu, l'Etat ne doit agir que là où l'initiative privée est impuissante, c'est-à-dire quand elle aura échoué, ou quand il
sera absolument évident, & priori, qu’elle serait condamnée à échouer. Or ce n’est que dans des cas exceptionnels que l’action des particuliers sera ainsi radicalement insuffisante. Ce n’est done qu'exceptionnellement que l'Etat devra légiférer dans le domaine économique, en matière de circulation surtout; et la prudence, non moins que la justice et que la tradition libérale, Jui commandent de se bien garder de multiplier son immixtion. Celle-ci, en effet, en froissant les intéressés, en leur imposant des solutions différentes de celles qu'ils souhaitent, engendre aisément un sourd mécontentement contre les pratiques et les hommes du gouvernement, et risque de compromettre la confiance des citoyens dans leurs gouvernants et dans le régime politique.
Il serait bon sans doute de pouvoir fixer un criterium indiquant d’une manière précise les cas où l'intervention de l'Etat se justifie. Malheureusement ce n’est pas possible : ces cas, étant par définition des « cas extraordinaires », ne sauraient être prévus d'avance, et l’on n'en peut donner une énumération limitative. La seule chose qu’on doive dire, c'est que l’autorilé politique, n'étant pas chargée en principe du gouvernement économiqu> de la nation, ne doit s’en occuper qu'en cas d'extrême nécessité et d'urgence absolue, si lintérêt commun l'exige et s'il est clair que la situalion compromise ne se peut rétablir autrement. Ilest vrai-sans doute que l’application de ce crilertum estremise à ceux-là mêmes qui auront le plus souvent la tentation d’abuser de leur droit d'intervention. Mais si l'esprit public est suffisamment éclairé, s’il ne sollicite ces mesures gouvernementales qu'à la dernière limite, s’il réprouve hautement celles qui seraient prises dans tout autre cas, le pouvoir politique renoncera à ces empiètements possibles. Or, qui forme l'esprit public ? ce sont essentiellement, dans nos pays, les éducateurs de tous genres : professeurs, prêtres, publicistes, hommes de lettres et hommes de science. C'est à eux qu'est dévolue la mission de l’éclairer sur ce point capital, comme sur tous les autres. Le gouvernement intellectuel, en fixant dans l’esprit public les principes qui doivent limiter l'in-
tervention des pouvoirs administratifs dans l’ordre des fonctions nutritives, se trouve ainsi êlre, de par son rôle comme de par sa constitution, l'intermédiaire entre le gouvernement politique et le gouvernement économique, et le frein qui arrête les usurpations du premier sur le second, Notons qu'il pourrait aussi, par une action de même ordre, servir à arrêter les empiètements du second sur le premier ; si par exemple le pouvoir tendait à
passer effectivement, par suite de la corruption des mœurs, des
mains des autorités légales dans celles de la ploutocratie, ce serail encore aux chefs intellectuels de la nation à réagir. Un rôle considérable, dans la thérapeutique sociale, appartient donc aux détenteurs de l’aulorité morale, placés entre les représentants du pouvoir économique et ceux du pouvoir politique, et chargés de prévenir les abus toujours à craindre de la part des uns ou des autres.
IIT
Étant établi maintenant qu'il y a lieu de ne pas toujours se contenter de la vis medicatrix nature et d’instituer parfois pour
les maux sociaux des remèdes législatifs, nous devons nous
demander dans quelle direction il faut chercher ces remèdes. Tout d’abord, nous croyons devoir nous séparer radicalement de ceux qui proposent des « panacées universelles », qui estiment qu’une seule mesure ou qu'un seul genre de mesures peut suffire pour guérir la société. De ces panacées, on en a proposé un grand nombre dans les dernières années. Pour les uns, la réforme doit être politique : on avait, il y a vingt-cinq ans, la naïveté de croire dans une partie de la‘ France qu'il suffisait de renverser le despotisme impérial pour que tout devint pour le mieux dans le meilleur des mondes. Selon d’autres, la réforme doit être juridique : le renforcement ou, au contraire, pour certains, l'atténuation de la’ puissance paternelle, la mobilisation de la propriété, la réforme des successions (dans le sens de l'entière liberté de tester, selon l'école de Le Play ; dans le sens
de la suppression de l'hérédité privée, selon les socialistes), l'intervention de l'État dans les contrats des particuliers, même la simplification de l’organisation judiciaire, toutes ces mesures ont été tour à tour présentées comme essentielles au salut de la société. Parfois, et peut-être avec plus de raison, on à voulu chercher « le grand remède » dans la modification de l'esprit public. Il faut restaurer la religion, disent quelques-uns. IL faut, au contraire, répondent les autres, faire de plus en plus pénétrer dans les masses les idées scientifiques, seules capables de fournir des bases pour une organisation rationnelle de la vie. Il faut surtout, dit un tiers parti, moraliser le peuple, le conduire, sans parti pris religieux ni athée, à des habitudes plus altruisles, à un respect sans cesse plus grand de la personne d’autrui, le former au sentiment de la vie sociale, du désintéressement et, au besoin, de l’abnégation. — Tout cela n’est que verbiage, clame à côté le groupe bruyant des socialistes révolutionnaires. Ce qu’il faut d’abord à l’homme, ce ne sont pas des prédications, c’est du pain : ventre affamé n’a point d'oreille. Assurez à chaque individu une suffisante subsistance ; voilà la première condition pour que son intelligence puisse se développer, pour qu’il soit accessible à ce que vous nommez la mora” lité. Et que faire pour le lui assurer ? [1 y a plusieurs moyens sur lesquels on se divise. Les uns veulent l'expropriation immédiate des riches ; les autres se bornent à souhaiter que l'État reprenne peu à peu pour son compte Lous les services de production, lous les moyens d’enrichissement, et en répartisse équitablement les profits entre ses. membres, comme font dès aujourd’hui les sociétés coopératives de production privées. Pour les communistes, il est nécessaire que tous les biens soient la propriété indivise de tous les citoyens ; pour les collectivistes, il suffit de déclarer communs les instruments de la production, et l'on peut maintenir la propriété individuelle pour les produits, chacun gardant un droit exclusif sur les résultats de son travail. Voilà quelques-uns des remèdes généraux qu’on a proposés, et nous n’avons cité que les principaux. Mais il ÿ en a bien d’autres. Pour n’en donner qu’un seul exemple, il existe un
livre, fort bien fait à certains égards, dont l’auteur, M. Grillon, soutient, non sans lalent, que le meilleur moyen et le plus radi- Cal pour résoudre la question sociale est de substituer dans les paiements le chèque à la monnaie, et le chèque barré usité en
Angleterre au chèque simple dont on se sert en France. Et.
nous ne parlons pas d’une foule de solutions beaucoup plus singulières que celle-là ! Nous en tenant donc aux remèdes précités, nous reconnaissons volontiers qu’ils méritent tous le plus sérieux examen. Bien plus, nous admettons qu’il n’est pas un seul d’entre eux dont l'emploi ne puisse être défendu par de bonnes raisons, et il en est même plusieurs que nous souhailerions voir appliqués. Mais ils ont tous un défaut commun : c’est d'être ordinairement présentés par ceux qui les prônent comme des remèdes exclusifs. La plupart des réformateurs Sociaux croient que l'application d’un seul de ces procédés peut guérir lous les maux dont nous souffrons. C’est là une conception contre laquelle il nous faut énergiquement protester. Les faits sociaux, les manifestations de la vie sociale, sont d'ordre multiple. Il ÿ a plusieurs grandes séries — faits économiques, faits intellectuels, faits politiques — qui, sans êlre totalement indépendantes les unes des autres, sont toutefois bien distinctes, et dont chacune comporte même des subdivisions parfois neltement séparées. Chacune de ces formes d'activité a ses perturbations propres. Le plus ordinairement, la cause de son déransement est en elle-même, bien qu'elle puisse se trouver aussi dans l’action de facteurs d’un autre ordre. Les maux sociaux étant ainsi d’origine multiple, il est évident que les remèdes doivent être multiples également. On ne saurait espérer mettre fin au malaise social uniquement par des mesures relatives à la production des richesses, ou par des mesures relatives à l’ensei- Snement public, etc. Mais il faut porter son attention à la fois sur toutes les parties du corps social, sur toutes les fonctions qui s'y exercent, et tenter de guérir les troubles qui se produisent en chacune d’elles par des remèdes Spéciaux appropriés à celte parlie et à cette fonction elle-même. Sans doute, il faut aussi envisager les effets que produira l'usage de cette médica-
LES REMÈDES SOCIAUX So
tion sur les parties et sur les fonctions voisines : on ne doit prendre, par exemple, une mesure d'ordre économique que après avoir songé à sa répercussion sur l’ordre politique, ni adopter un système de législation sans être éclairé sur l'influence qu'il pourra exercer sur la moralité générale. Mais enfin, ce qu’il faut avant tout chercher, c’est à combattre la cause prochaine et immédiate du mal. Il faut, en somme, abandonner la poursuite illusoire d'une panacée universelle, pour tenter la découverte féconde des remèdes spécifiques. C’est la voie qu'a suivie la thérapeutique individuelle, depuis qu’elle s’est dégagée des rêveries qui, au moven-àge, associaient l’alchimie et la médecine dans la recherche de la pierre philosophale, laquelle passait pour guérir tous les maux aussi bien que pour transmuer en or tous les métaux. C'est elle aussi que doit suivre la thérapeulique sociale, qui se dégagera de plus en plus, on peut l’espéier, des utopies des réformateurs procédant par grandes théories d'ordinaire fort vaines, pour s'occuper sans cesse davantage des faits, de leurs multiples espèces, de leurs ressemblances réelles, mais aussi de leur variété infinie, et des moyens particuliers les plus propres à modifier chacun d’eux dans le sens du progrès général.
Pour être spécifique, la médicalion sociale doit revêtir un autre caractère encore : elle doit être expérimentale. Les « grandes théories » se passent, ou du moins prétendent pouvoir se passer du secours de lexpérience; celui qui les conçoit du fond de son cabinet demande d’ordinaire leur application immédiate et générale, les croyant vraies d’une vérilé absolue pour tous les lieux et pour tous les temps. Nous sommes plus modestes. Nous pensons qu'avant de proclamer la vertu d’un remède, il faut en faire l'essai, et cela de la façon la plus prudente et la plus réservée qu'il est possible. Lors donc que le législateur prend une mesure, il nous semblerait raisonnable : 4 qu'il ne l’appliquât pas immédiatement à toute l’étendue du territoire qu'il régit; 2° qu'il ne la déclarât pas applicable à
Le
perpétuité (1). Nous concevrions parfaitement que, pour essayer la réforme projetée, on ne la mit d’abord en vigueur que dans quelques circonscriptions, dans celles naturellement où elle a le plus de chances de réussir, et cela seulement pour une durée limitée par la loi elle-même. On verrait, pendant ce temps, quels résultats son application produit. Si elle donne ce qu'on en espérait, on la généralisera en l’étendant à d’autres régions, et toujours à celles d’abord qui semblent devoir l’accueillir le mieux, pour préparer peu à peu les plus réfractaires à la recevoir à leur tour. Si au coutraire elle échoue sur celte « terre d'élection », alors il est bien évident qu’elle n’a aucune chance de réussir dans le reste du pays, et à l’expiralion du temps fixé pour l'expérience on y renoncera complètement. En ce cas, on aura épargné à l’ensemble du pays l’application de mesures qu’il ne pouvait supporter, on aura évité de provoquer un mécontentement général. Au cas d’une expérience heureuse, inversement, en procédant graduellement, on sera arrivé à réaliser partout une réforme utile sans brusquerie ni violence. Dans l’une ou l’autre hypothèse on aura trouvé la meilleure solution et on l’aura mise en pratique avec une économie de forces. La méthode expérimentale peut donc être utilement transportée du domaine cosmologique et biologique dans le domaine social. Sans doute, elle ne peut guère servir aux sciences sociales proprement dites : il serait peu moral de faire des expériences sur des collectivités humaines simplement dans le but de « savoir » ce qui en résultera. Mais il est assurément permis, et même louable, de le faire, si cette connaissance acquise doit fournir un sûr moyen d’être utile à ces collectivités et d’améliorer leur organisation. L’expérimentation est donc applicable à l’art social, sinon à la science
1. En principe, une loi votée est destinée à durer toujours... jusqu'à ce qu'une autre l’abroge. Ce n’est aujourd’hui qu’exceptionnellement que certaines lois sont déclarées, au moment même de leur confection, en vigueur pour un temps restreint.
sociale (1). Et la thérapeutique collective, tout comme la thérapeutique individuelle, doit constamment y recourir.
Peut-être sera-t-on porté à traiter d’ « empirique » notre conceplion de la médecine sociale. Si par empirique on entend un mode de procéder qui repose sur l'examen de chaque cas particulier et se refuse à toute généralisation & priori, uous acceptons volontiers la qualification. Mais si l’on veut entendre par là une médication purement arbitraire sans règle scientifique, nous croyons avoir le droit de repousser ce vocable : car notre principe: « N’agir qu’en conformité avec les enseignements de l'expérience », est à coup sûr un principe conforme aux plus rigoureuses exigences de l'esprit scientifique. Qu'on le remarque d’ailleurs : les conditions de l’art — social ou biologique — ne sont pas celles de la science. La science, qui ne cherche qu’à connaïîlre, doit aboutir au général: elle prend son point de départ dans l’observation de l'individu, mais son rôle est de s'élever à des formules universelles. L'art, au contraire, qui cherche à guider l’action, se trouve, au terme de son développement, en face de situations particulières et concrètes. Il peut, il doit s’inspirer des lois générales découvertes par la science : car il lui faut savoir ce qui est pour déterminer ce qui, d’après lui, devrait être. Mais c’est toujours à des « décisions d’espèces » que l’agent aboutit, et, pour qu’il les prenne utilement, il doit s'inspirer des circonstances spéciales du temps et du lieu, il doit faire à tout moment des expériences individuelles. Ce n’est pas à dire que des règles d’aclion générales ne puissent être posées par l’art lui-même, règles dont la pratique devra s’inspirer pour la solution des difficultés particulières. Seulement ces règles d’action générales ne sont qu’un produit, une synthèse de l’expérience. Et de plus, s'il en existe un assez grand
1. Pour cette distinction entre l’art social et la science correspondante, on peut consulter notre article sur « la classification des sciences sociales » (Revue Internationale de Sociologie, tome I, n°5). Et l'on trouvera divers exemples d’expérimentations sociales dans le livre de M. Léon Donnat sur « la Politique expérimentale ».
nombre dans les arts biologiques — en médecine, en chirurgie et en hygiène individuelles, — il faut reconnaître au contraire que nous en possédons fort peu de semblables dans les arts sociaux. Pour le prouver, il suffit d'examiner, toujours de notre point de vue, qui est celui de l’analogie entre l'organisme et la société, quelques principes curalifs qu'on pourrait être tenté de transporter de la thérapeutique des individus dans celle des sociétés. s
L'une des idées qui ont eu le plus d’action sur le mouvement de la médecine en ce siècle et qui ont suscilé, à côté des critiques les plus acharnées, les enthousiasmes les plus vifs, c’est l’idée du traitement homæopathique. On connaît le principe de l'école des homæpathes : traiter le semblable par le semblable, et non plus par le contraire, guérir le mal par son excès même, en le portant d'emblée à l'extrême, en transformant par exemple une maladie chronique en une maladie aiguë. Eh bien, on a vu proposer quelque chose de semblable par celui des réformateurs sociaux qui semble jouir aujourd’hui du plus grand crédit, au moins si l’on juge par les citations dont son nom fait sans cesse l'objet, par le célèbre auteur du « Capital », Karl Marx. Le grand mal social, selon lui, c'est l'oppression du travailleur par le capitaliste. Celui-ci concentre en ses mains des moyens de production considérables et il s’en sert pour imposer les plus dures conditions aux prolétaires, qui ne peuvent trouver le moyen de travailler — c’est à dire de vivre — qu’en s’adressant à lui, et en lui abandonnant la plus forte partie du produit de leur labeur. Le mal réside donc essentiellement dans la concentration de la majeure portion de la fortune publique entre les mains d’un nombre restreint d'individus. À cela, quel remède y a-t-il ? Il semble qu’il faille proposer la reconstitution de la classe moyenne, de la petite propriété, de la petite industrie. Nullement, répond Marx. C’est de l’excès même du mal, c’est de son exagération, que naîtra la guérison. Que la fortune publique aille en se concentrant davantage encore; que, au lieu d’être
nt de dE AC dés) dé
entre les mains de cent mille propriétaires, elle ne soit plus qu'entre les mains de mille, de cent, de dix ; il est clair que bientôt elle finira par faire retour à l'Etat, à la collectivité, parce qu’il sera bien plus aisé d’exproprierdix individus que d’en exproprier cent mille. « Poussons donc à la concentration de plus en plus grande des richesses ; c’est le moyen de hâter leur socialisation définitive » ; telle est la formule d’action des collectivistes, et c'est en partie parce qu’ils l’adoptent qu’on voit aujourd'hui, par exemple, nombre d'ouvriers parisiens refuser de faire cause commune avec les petits patrons pour réclamer contre l'invasion des grands magasins (1).
Il est.clair que cette formule est au premier chef une formule de médication homæopathique. Disons-le nettement : nous la repoussons pour notre part. L’excessive concentration du capital nous paraît un très grand mal. Mais le remède, pour nous, est précisément dans les procédés dédaignés par Karl Marx, dans la reconstitution de la classe moyenne, sans violence naturellement, parle seul effet du travail. Comment cela pourraitil se faire, nous dira-t-on ? Les conditions actuelles de la production ne mènent-elles pas nécessairement au développement de la grande industrie au détriment de la pelite, c’est à dire à l'écrasement de jour en jour plus complet du producteur isolé ? Raisonner ainsi, répondrons-nous, c'est ne voir qu’une seule face d’une question très complexe et qui a de multiples aspects. Si la production industrielle gagne, surtout par la réduction des frais généraux, à être concentrée en quelques ateliers gigantesques, et à voir ses produits réunis en quelques magasinsmonstres, il n’est nullement établi qu'il en soit de même pour la production agricole. Ici au contraire tout porte à croire que la culture intensive est préférable à la culture extensive ; si celle-ci réussit dans les pays-neufs où la terre est en abondance, comme les Etats-Unis, la première est en tout cas la seule possible dans des pays à la fois assez peu étendus et très ancienne-
4. Voir P. du Maroussem, Tiers-Etat commercial et Grands Magasins (Revue internationale de Sociologie, tome I, n. 1). ; { 23
ment défrichés, comme la France, où le sol n’est pas en quantité indéfinie, mais où on peut faire rendre beaucoup à la moindre parcelle par un travail assidu. Or, la culture intensive s’accompagne nécessairement du régime de la moyenne et dela petite propriété. D'autre part,même pour la production industrielle, rien ne dit que les progrès de la technique ne rendront pas possible la reconstilution du travail à domicile, substitué au travail de la fabrique. Si nous apprenons à distribuer la force dans tous les points d'une ville, et même d'un pays, il est clair que le travailleur isolé pourra trouver des moyens d'action considérables et peu coûteux, qui lui permettront de faire valoir son propre labeur sans avoir besoin de s’embrigader dans l’armée mercenaire et famélique des ouvriers travaillant dans la fabrique ou l’usine collective. Mais si cela n’a pas lieu, et s’il faut que le principe du travail en commun survive, pourquoi serait-ce nécessairement au profit du « patron » ? Les ouvriers ne peuvent-ils s'associer pour exercer coopéralivement leur industrie ? On dit qu'il faut pour cela des fonds, et qu'ils n’en ont point. Mais il y a pour eux un moyen bien simple de s’en procurer. Qu’au lieu de se former immédiatement en une association de production, ils s'organisent en une association de consommation. Si celleci, vendant au même prix que les détaillants de la ville, a soin de ne répartir ses bénéfices entre ses membres qu’au bout de er ou si, Ce qui vaut mieux, elle les garde indéfiniment en réserve pour leur compte, ils se trouveront propriétaires d’une somme gagnée par le fait même de leur consommation : plus ils auront dépensé, et plus ils auront épargné. Et cette épargne ‘constituera un fonds tout trouvé pour servir de première mise dans l'organisation d'une société coopérative de production. C'est ainsi que les ouvriers doivent procéder s'ils veulent être sages. L'expérience démontre que cette voie est la seule pratique et la seule féconde (1). En la suivant, les travailleurs pourront arriver à produire pour leur compte, à s'affranchir du capita-
1. Voir Ch. Gide, l'état actuel des Sociétés coopératives en France (Revue d'Economie Politique, 1893, no 1).
D En
rer ee VUE Ge rée N n !, à
liste, à devenir patrons à leur tour, non pas individuellement, mais collectivement. Et ainsi seront restaurés le travail libre et l’aisance de l’ouvrier. Il n’y faut ni expropriation ni violence, mais seulement quelque effort et quelque prévoyance avec de la bonne volonté de part et d'autre. Ce n’est donc point en poussant à l’extrême ce mal, la concentration des richesses dans quelques mains, qu’on doit vouloir le guérir. C'est au contraire en réagissant directement contre lui. Ici donc, c’est par l’allopathie qu’il faut agir, non par l'homæopathie. Etnous croyons qu’il en est très généralement de même.Quand une force humaine doit intervenir avec conscience et réflexion dans le domaine économique pour y réparer quelque dommage, ce ne sera pas d’ordinaire en accentuant le mal, mais au contraire en essayant de le couper dans sa racine, qu’elle en pourra venir à bout. L'autre
voie est trop dangereuse, clle risque trop d'ébranler tout l'Etat,
et même de produire le résultat diamétralement opposé à celui qu’on en attend. Opposer, non le semblable au semblable, mais le contraire au contraire, tel nous paraît donc être en principela méthode qui convient à la médecine sociale. Mais on voit combien peu cette règle est précise par elle-même, et par suite combien nous avions raison de dire qu’en ces matières le principe général n’est presque rien, tandis que l’expérience particulière est presque tout.
Voici encore à propos d'une autre question non moins grave, un exemple des procédés de médication générale que des sociologues ont songé à emprunter à la biologie. Le paupérisme, dont nous venons d'envisager une des principales causes, le développement de la grande industrie, a amené la création, dans tous les pays quien souffrent, d’un grand nombre d'institutions charitables, destinées à porter remède aux misères les plus criantes. On sait quelle extension les œuvres de bienfaisance publique et privée ont prise Cans nos villes, quels dévouements parfois admirables elles ont suscités, mais aussi de combien d'abus elles ont été la cause. M. Herbert Spencer s’est fait l’interprète des réclamations soulevées contre elles. Selon Jui la bienfaisance
publique ne peut être qu'un mal, puisque M. Spencer veut restreindre au minimum les fonctions de l’État, puisqu'il ne laisse au gouvernement que le soin d’assurer aux citoyens la paix et la justice, en lui interdisant de s'occuper de tout ce qui touche à la répartition des richesses ; et cette thèse sera facilement acceptée par nos économistes « libéraux ». Mais, ce qui est plus original dans la doctrine de M. Spencer, et ce qui lui est à peu près propre, c’est la condamnation de la bienfaisance privée. Il n'hésite pas à la frapper d’ostracisme au nom de l’évolution. Que fait la charité? elle permet de subsister à toute une population d'êtres inférieurs physiquement, intellectuellement ou moralement, aux vaincus de la vie, qui sans elle disparaitraient, qui grâce à elle pulluleront, se reproduiront, et (tant par la génération physique que par la contagion de l'exemple), engendreront des milliers de mendiants et de vagabonds, que la société sera condamnée à traîner péniblement à sa suite et qui relarderont sa marche en avant. La charité, en conservant les faibles, opère ainsi une sorte de sélection à rebours, qui vient contrarier directement les effets de la sélection naturelle. Ne vaudrait-il pas infiniment mieux laisser agir la loi biologique qui élimine les retardataires et les vaincus ? D'ailleurs l’animalité elle-même nous donne des exemples de médication directement contraire à celle que pratiquent nos sociétés de bienfaisance. Quand un crustacé, un crabe par exemple, voit une de ses pinces ou de ses pattes engagée dans un lieu dont elle ne peut sortir, il la brise d’un vigoureux mouvement et échappe ainsi au danger dans lequel il allait être entraîné. Par cette « autotomie », il se débarrasse d'un membre nuisible, qui gênait sa marche et sa vie. La société n’en devrait-elle pas faire autant ? Ne devrait-elle pas résolument se séparer de ceux de ses membres qui n°: font qu’entraver son développement ? Faut-il que les forts se sacrifient perpétuellement aux faibles, les honnêtes. gens aux dégradés, les bons aux méchants? Ne vaui-il pas mieux au contraire pratiquer (par séquestration et au besoin par suppression des êtres inféricurs) l’autotomie sociale? — Nous ne saurions être de cet avis. M. Spencer a raison sans doute quand
DA CE ui dt dE à à di
AUS: Li, » LR
LR En
il signale les abus commis dans le prélèvement et l'emploi des fonds destinés aux secours publics. Mais ce sont là des imperfections qu'aucune institution n'évite, bien qu'il faille assurément réagir contre elles aussi éncrgiquement que possible. Quant au principe même de la bienfaisance privée, il nous paraît très justifié ; et la bienfaisance publique elle-même peut se défendre par de bonnes raisons. Beaucoup de misères ne sont que le résultat du fonctionnement de la société, et l’on comprend que nombre d’esprits songent à mettre à la charge de celle-ci la réparation de maux que sa conslitution engendre. En tous cas, la charité faite librement par les particuliers ne saurait être condamnée. Ici aussi, la libéralité n’est souvent qu’une forme de la restitution. De plus, comment soutenir qu’il vaut mieux thésauriser des capitaux ou les gaspiller en consommations inuliles que les employer au soulagement des misères humaines? M. Spencer répondra sans doute qu’il ne conseille ni la thésaurisation ni le gaspillage, mais bien l'emploi des capitaux épargnés à des entreprises d’ordre industriel, destinées à contribuer au progrès el au bien-être général. Sans doute, dirons-nous à notre tour, mais si l’industrie elle-même, par suite de son organisation actuelle reposant toute entière sur la concurrence — principe cher à M. Spencer, — amène nécessairement des ruines et des misères, est-il humain, est-il même raisonnable de dire aux vainqueurs : ceux dont vous avez triomphé,écrasez-les, massacrez-les, empêchez-les de se reproduire? Ne serait-il pas infiniment plus utile à l'État et à chacun de ses membres, que ces vaincus, qui sont souvent à tant d’égards supérieurs à leurs vainqueurs, pussent se relever et employer leurs facultés à quelque autre travail utile ? Supposons même qu'il valût mieux, au point de vue de l'intérêt social froidement calculé, les voir
disparaître. Doit-on empêcher les sentiments de pitié d’interve-
nir, pour tempérer la rigueur des inflexibles déductions de la raison ? Qu'on le remarque, les sentiments de pitié, eux aussi, sont un produit de l'évolution. Presque étrangers au sauvage,
ils grandissent à mesure que la civilisation s'élève ; ils sont à leur apogée chez les peuples industriellement et intellectuelle-
ment les plus avancés. C’est donc qu’ils ont, eux aussi, leur raison d'être dans la lutte pour la vie. M. Spencer est contraint de l'avouer, ce qui fait que la force d’une famille, c’est précisément l’esprit de charité qui y règne, c’est le fait que les forts s’y dévouent avec plaisir pour les faibles. Or, une nation quoi qu'il en dise, doit se comporter ici comme une famille : elle doit s'occuper de ses faibles, non pour entretenir leur faiblesse, mais pour les aider à devenir des forts, qui assisteront leurs frères mieux partagés dans la lutte de la nation contre ses ennemis et surtout contre la nature. Concluons donc : le sentiment de solidarité entre membres d’une même société, solidarité dont les groupements animaux nous donnent tant de frappants exemples, doit empêcher la lutte pour la vie de produire entre eux ses effets meurtriers, et réparer dans la mesure du possible les maux que celle-ci a causés, en attendant que la différenciation puisse se substituer définitivement à la concurrence. Loin d’effacer la charité du nombre des remèdes sociaux, nous n’hésitons pas à lui attribuer sur leur liste, sinon la place d'honneur — car dans une société parfaitement organisée la justice suffirait — du moins une place élevée.
Il est enfin une autre théorie, fort accréditée chez certains réformateurs sociaux, et contre laquelle nous devons protester plus énergiquement encore. M. Spencer ne veut pas que les riches soient charitables aux pauvres. Mais les socialistes ne le veulent pas plus que lui. L'’aumône est dégradante, disent-ils. Ce que le peuple doit souhaiter, ce n’est pas un subside sollicité, c'est le produit intégral de son travail, lequel est, d’après eux, la source unique du revenu de la société. Et, si on ne veut pas le lui donner, qu'il le prenne! Qu'il rentre par un coup de force dans le domaine dont on l’a iniquement exproprié! La révojution n'a rien qui effraie ces théoriciens, ils l’appellent au contraire de tous leurs vœux, ils la hâtent par leurs prédicativns. Quelques-uns prétendent même la justifier scientifiquement. Ils invoquent les métamorphoses de certaines chenilles en insectes pour soutenir qu’un peuple ne peut arriver à la vie libre et don-
ner l’essor à toutes ses forces latentes, qu’en brisant l'enveloppe gênante qui l'enserre. Peu importent les ruines dont cette radicale transformation devra être accompagnée. « Qu'il s'agisse. d'organisme social ou d'organisme individuel », a écrit M. Jules Guesde (1), « qui dit enfantement dit déchirement. Pas de vie nouvelle sans effusion de sang ». Eh bien, non. La comparaison est tout-à-fait fautive. Car la société transformée, quoi qu’on fasse, ne sera jamais, au sens propre, la fille de la société ancienne, elle n’en sera que la continuation (2). Si profonde même que soil la révolution, elle ne pourra jamais être autre chose que l’aboutissement brusque d'une lente évolution. Parmi les changements qu’elle opèrera, ceux-là seuls seront durables qui se feront dans le sens de cette évolution antécédente. Un éminent jurisconsulle, Auguste Valette, l’a démontré d’une façon décisive pour les réformes législatives accomplies par la Révolution française. Les réformes sociales qu’accomplirait la révolution de demain ne pourraient pas se soustraire à cette loi. Et alors n'est-il pas évident qu’il vaut mieux pour la société faire l’économie de la révolution, si c'est possible? On évitera ains;j les excès de l’action novatrice et ceux de la réaction qui la suit toujours ; la synthèse du passé et de l’avenir, la composition des forces conservatrices et des forces progressistes se feront pacifiquement par une série de modifications dans la législation et dans les mœurs, adoptées à la suile de larges débats institués devant les Parlemenis et devant la conscience publique. C'est au nom des intérêts nationaux que nous réprouvons les violences, car faire une révolution c'est pour une société se déchirer de ses propres mains. Les analogies organiques sont en ce sens. La métamorphose de l’insecte n’est nullement une révolution soudaine ; c’est le dernier terme d’une longue série de modifications qui ont peu à peu transformé les organes de la chenille pour produire les organes du papillon. Et ce que celui-ci rejelte, ce n’est pas un tissu vivant auquel il donne la mort pour
4. Collectivisme et révolution, 2° édition, 1890, page 26. 2. Voir notre ehapitre LV, ? &, et notre chap. XI.
s'échapper, c'est une masse qui, au moment où il l’abandonne, n'avait plus de vitalité. De même, socialement, lorsqu'une institution n’a plus de force ni de raison d’être, il suffit d’une loi pour la supprimer. Mais si l’on veut en rejeter une qui soit encore pleine de vie, faire pour cela couler le sang est véritablement un crime, non-seulement contre les individus qui la défendent, mais aussi contre la nation elle-même. Il est vrai que certaines résistances abusives obligent parfois des hommes, qui ne voudraient être que des réformateurs, à se transformer en révolutionnaires. Il en fut sans doute ainsi, pour une forte part du moins, en 1789. La responsabilité de la révolution retombe alors sur ceux qui l'ont rendue nécessaire. Mais c’est toujours chose infiniment grave que d’en venir à la violence. On n’y doit faire appel que si tous les moyens légaux et pacifiques ont élé épuisés. Même lorsqu'on est obligé d’y recourir, il faut se garder autant que possible de l’entraînement de la passion ; il faut ne mettre la force qu’au service du droit, jamais au service de la haine. Seulement il esi bien difficile de s’arrêter quand on descend la pente rapide des réformes à main armée. Aussi le mieux est-il d'éviter absolument ce recours à la force, de préférer l’évolution à la révolution. Les novateurs doivent se rappeler que la première coûle moins cher et fait œuvre plus solide que la seconde. Les partisans du passé doivent se dire qu'il vaut mieux concéder à la raison ce qu’on serait obligé d'abandonner à la violence.
Des discussions qui précèdent, trois idées se dégagent : la supériorité pour le corps social, comme pour le corps individuel, de l’allopathie sur l’homæopathie ; celle de l'assistance entre les parlies sur lautotomie; celle enfin de l’évolution sur la révolution. Il y a là des principes généraux de thérapeutique sociale qui peuvent dominer la conduite du politique. Mais, nous le répétons, ils ne sauraient tenir lieu de l’examen attentif des cas particuliers, de la recherche expérimentale des remèdes locaux el spécifiques. La plus haute vérité dont puisse se pénétrer l'art Social, c'est que tous les maux sociaux ne se ressemblent pas et
NE ART NUE Ur ES
JA
‘Le
LE Poe pe
me ble
ne veulent pas être traités de la même façon ; comme le principe le plus certain, tout négatif d’ailleurs lui aussi, de la pathologie de l'individu, est qu'il n'existe pas de panacée universelle.
- Reste un dernier problème. Le but de la thérapeutique est, pour les sociétés comme pour les individus, de défendre la vie contre les causes de ruine qui la menacent, de reculer le moment dela mort. Mais est-ce tout ?.et la thérapeutique ne pourraitelle prétendre à conjurer, du moins pour les sociétés, la mort elle-même? Nousn'y voyons & priori aucune objection. En effet — nous l'avons indiqué au précédent chapitre — on ne saurait démontrer qu'il est nécessaire même pour les organismes de mourir. À fortiori cela ne saurait-il être démontré pour les sociétés, qui ont beaucoup plus de moyens de résister aux dangers qui les menacent. Car tous ces dangers résident ou dans l'attaque de sociétés ennemies, ou dans une mauvaise constitution des organes sociaux. Or, celle-ci peut être redressée par des réformes, et celle-là évitée par le développement des. idées de paix et de solidarité internationale. Aussi est-il naturel de penser que les sociétés les plus élevées doivent savoir Île mieux résister aux maladies et à la mort : d’une part elles sont celles qui peuvent le plus efficacement se protéger contre l’ennemi, et d'autre part elles sont celles aussi où les abus sont d'ordinaire ie plus vigoureusement dénoncés et soulèvent le plus les réclamalions du public. A l’apoui de ces vues théoriques on peut constater que les sociétés qui ont eu la plus longue vie comptent parmi celles dont l’organisalion était la plus complexe et la plus haute. Les analogies organiques, cette fois non plus, ne sont pas en défaut, C'est d'ordinaire chez les types les plus perfectionués que l'existence dure le plus longtemps. [lne faudrait rien exagérer sans doute : car par exemple l’existence de
l'éléphant et celle de certains oiseaux ont une durée bien plus grande que celle de nombre d’animaux voisins. Mais pourtant, d’une manière générale, la durée moyenne de la vie s’accroit à mesure qu’on s'élève dans la série des embranchements ; et d’un autre côté, dans une même espèce ce sont les individus les mieux organisés qui à moins d'accidents extraordinaires résistent le plus longtemps à la mort. En un mot donc, avec le perfectionnement anatomique et physiologique, croissent les chances de survie. Or, rien ne prouve que ces chances ne puissent pas s'élever sans cesse. On dira bien que la plupart des sociétés dont nous connaissons l'existence ont disparu, le nombre de celles qui subsistent étant infime par rapport à celui des groupes qui ne sont plus. Mais cela ne saurait démontrer que parmi ces sociétés actuelles il n’en est aucune qui ne puisse durer indéfiniment.
En somme, à notre avis, le sort des sociétés est en leurs mains. Si elles savent perfectionner sans cesse leurs institutions, et surtout leur laisser assez de plasticité pour qu'elles puissent être incessamment modifiées suivant les besoins et les circonstances, il n’est pas impossible qu’elles surmontent pendant un temps indéfini les difficultés qui se présenteront à elles. Il est bien vrai que sur tout cela on ne peut faire que des conjectures, mais il nous semble que l'hypothèse d'après laquelle la durée des sociétés n’aurait pas de bornes nécessaires a pour elle au moins autant de vraisemblances que l’hypothèse contraire. C'est assez pour que nous soyions autorisés à dire qu'ilest absolument téméraire d'affirmer, comme certains auteurs le font sans hésiter (1), que « les sociétés, comme tous les êtres, sontcondamnées à mourir ». IL y a, croyons-nous, assez de probabilités en sens contraire pour que les sociétés agissent, non pas comme si elles étaient assurées d'une durée infinie, muis comme si, par leur façon d'agir, elles pouvaient la mériter. Que chacun de nous se persuade que ses actes ont une influence sur les destinées et la
1. Voir notamment Camille Dreyfus, l’Evolution des Mondes et des Sociétés.
sc les nil ee Le RÉ dE à ge ci de
vie du groupe social auquel il appartient ; el, si nous nous pénétrons tous de cette vérité, si nous travaillons en conséquence, il est certain que les forces et les chances de durée de la société en seront singulièrement augmentées, et il n’est pas impossible même qu'elle parvienne ainsi à échapper à la ruine. En concevant son immortalité, en la voulant et en travaillant pour elle, nous l’aurons faite. Ce sera un exemple de plus, un exemple de haute importance, à ajouter à la liste de ces « idées-forces », si bien étudiées par M. Fouillée, qui ont, à tant de points de vue, exercé une action considérable sur le développement des sociétés.
Mais, pour assurer la durée d’un groupe social, ilne suffit pas d’avoir un moyen de guérir les maux qui peuvent le frapper. fl importe plus encore d’avoir des moyens pour empêcher ces maux de naître. Ceci n’est plus affaire à la thérapeutique, mais à l’hygiène sociale, et c'est celte dérnière que nous allons main-
tenant étudier.