‹ Organisme et SociétéChapitre 7 sur 68 · Voir: Emile Worms, Sociétés humaines et privées · texte numérisé non relu

Voir: Emile Worms, Sociétés humaines et privées

entière, considérée comme un êlre collectif? A coup sùr, si l'homme n'échappe jamais complètement à sa patrie, à bien plus forte raison ne saurait-il « s’enfuir hors de l’humanité », sauf en renonçant à la vie. On peut changer de patrie; mais partout on retrouve des hommes, et partout ces hommes sont, d’une certaine façon, « nos frères ». Peut-être donc, dira-t-on, n’y atil au fond qu’une seule société, la sociélé humaine générale, l'humanité. — Nous voudrions qu’il en fût ainsi, répondronsnous, mais force nous est de reconnaître que cela n’est pas. Nous ne voyons pas exister entre tous les hommes les liens d’une véritable société. D’abord il y a encore trop d’inégalité réelle entre les divers groupes humains pour qu’une société universelle soit dès maintenant possible. Mais, même là où la culture est sensiblement égale, où les mœurs sont à peu près semblables, dans notre Europe occidentale par exemple, que de causes de discorde viennent à chaque instant empêcher l’unité rêvée de se réaliser pleinement ! Le fait seul de la guerre montre qu’il manque à l'humanité la première condition nécessaire pour constituer une société : à savoir, de former un groupement durable. La société humaine sera sans doute, nous l’espérons du moins, la forme sociale de l’avenir ; mais la forme sociale du présent, c’est. la société nationale.

Par cette conception elle-même, nous sommes amenés à une vue générale. C’est que la notion de société peut s'appliquer, dans le temps, à des groupements différents, parce que certaines réunions d'hommes peuvent satisfaire à un moment, et cesser ensuite de satisfaire aux conditions qui font une société. Et ceci permet de comprendre la part de vérité contenue dans certaines objections que nous avons écartées tout à l'heure. La famille, avons-nous dit, n’est pas aujourd’hui une société véritable. Mais il y eut des temps où elle put en être une, où elle en fut une certainement. Toutes les recherches sur la pré-histoire et sur la proto-histoire s'accordent pour mener à celte conclusion qu'il n’y eut d’abord dans l’humanité d’autres groupes que les familles, chacune de celles-ci formant un tout isolé, sans relations avec les autres. Qu'étaient-ce que ces familles

primitives ? reposaient-elles, comme les nôtres, sur la double parenté paternelle et maternelle? ou seulement sur la parenté paternelle, comme dans le groupe agnatique des Romains? ou seulement sur la parenté maternelle, comme dans le groupe matriarcal qu’on retrouve chez des sauvages actuels, et que d’anviens textes font deviner chez les populations primitives ? ou même sur la parenté d'adoption, comme dans nombre de tribus conquérantes? Il est fort possible que tous ces types aient coexisté dès l’origine, et c’est même ce qui nous paraît le plus vraisemblable. Mais ce qui est certain, en tous cas, c’est que la famille, ou si l’on veut lahorce, de quelque façon qu’elle fût constituée, éait alcrs la vraie unité sociale. Plus tard, par suite du concours et de l’agrégation de plusieurs de ces groupes, se formèrent les tribus, les cités, les nations. Et celles-ci limitant peu à peu l'autonomie de leurs éléments composants, l’unité sociale changea. Ce ne fut plus la famille, ce fut le peuple tout entier qui devint la vraie société. Peut-être un jour les peuples eux-mêmes s’agrègeront-ils ainsi en confédérations, et les confédérations en un groupement unique. Alors les nations et les fédérations elles-mêmes seront réduites au rôle de fractions subordonnées, de simples associations locales; l'unité sociale réelle sera l’humanité. Seulement ce jour semble encore bien éloigné de nous ; et quoique nos efforts tendent à en hâter la venue, nous ne Saurions essayer d’en indiquer la date approximative, ni même considérer son arrivée future comme une certiltude absolue.

Revenant donc aux sociétés actuelles, nous essaierons encore de préciser leur définition par quelques remarques, en montrant que ce terme de « société » se distingue de plusieurs termes voisins, qu’on confond avec lui trop souvent. La société, en premier lieu, n’est pas la même chose que la race. La race est l'ensemble des individus qui peuvent être considérés comme descendant les uns des autres ou d’un même ancêtre, et comme présentant à ce titre certaines particularités communes, d'ordre anatomique ou psychologique, d’ailleurs fort difficiles à déter-

miner exactement (1). La société, elle, esl caractérisée par des simililudes, indépendantes de la descendance. La société est l'ensemble des êtres dont les travaux coopèrent, qui vivent sous les mêmes lois et les mêmes chefs, et qui ont en commun des mœurs, des traditions et des idées plus importantes que celles par lesquelles ils diffèrent les uns des autres et que celles par lesquelles ils ressemblent aux sociétés étrangères. La société, a-t-on dit, c’est l'ensemble des êtres qui se reproduisent les uns les autres en s’imitant réciproquement (2) : cette définition n’exprime que le côté psychique du lien social, mais elle l'exprime heureusement. S'il en est ainsi, ilest clair que l’unité de race aide à la formation d’une société, puisque des parents ont généralement un assez grand nombre d'idées et de mœurs communes, et sont naturellement amenés à coopérer et à vivre sous une même autorité. Aussi les premières sociétés ont-elles été précisément des familles. Mais plus tard, la société a compris tout autre chose que des parents : des tribus, des races d'origines très diverses se sont fondues en un même groupe, et ont adopté la même manière de vivre. Il en était déjà ainsi aux temps géologiques qui ont précédé l’époque actuelle : sur le sol de la France, les brachycéphales et les dolichocéphales, séparés dans les couches les plus anciennes, commencent à vivre en commun dès avant l’aube de l’histoire (3). Et ce mouvement de fusion des races s’est continué en s’accentuant de jour en jour. La primitive société romaine était le produit de trois tribus de souche distincte, Sabins, Latins et Etrusques. Plus près de nous, la société française s’est formée d'éléments gaulois (même en n’en distin-

4. La démonstration de cette quasi-impossibilité résulte très clairement du beau livre de l’anthropologiste Ar. de Quatrefages sur l'espèce humaine (10° édition, 1890).

2, Tarde, Lois de l'imitation, chap. 3,24, p. 75.

3. De Quatrefages (l' Espèce humaine, livre 8, chapitre 98, Z 4) signale le mélange à Solutré de crânes appartenant à la race dolichocéphale de Cro-Magnon avec des crânes appartenant à la race brachycéphale de Grenelle, et il ajoute que « le développement intellectuel et social a dû marcher de pair chez ces hommes réunis en une même tribu ».

guant pas les celtes), romains, francs, visigoths, burgondes, normands, etc. La société anglaise est née d’un concours de populations bretonnes, saxonnes, danoises et françaises. La société prussienne comprend des Finnois, des Slaves, des Allemands et même bon nombre de Français émigrés (1). Et pourtant, chacune de ces sociétés est en somme très homogène. Il peut done y avoir unité sociale, sans qu’il y ait unité de race. La seule condition ethnique de l'unité sociale, ce n'est point qu’un même sang coule dans les veines de tous les citoyens, c’est seulement qu'il y ait entre eux « libre circulation du sang », c’està-dire que la loi et les mœurs autorisent tous les hommes de la société à épouser n'importe laquelle de ses femmes. La pratique du mariage entre individus issus de diverses races, mais appartenant à une même sociélé, finit d’ailleurs par-unifier à peu près l'aspect physique des membres de cette nation : de là des types ethniques secondaires (le type français, allemand, anglais, américain, etc.), bien distincts des types ethniques relativement primitifs (les types gaulois, franc, saxon, danois, etc.). En somme, si la race a pu contribuer à former la société, il est certain qu’à son tour la vie sociale a modifié le type de la race : la société s’est constituée en race secondaire. Aujourd’hui donc, les caractères sociaux prévalent sur les caractères ethniques, puisque ce sont eux qui déterminent ces derniers. Gela suffit pour établir la distinction des deux termes « race » et « société », et l’indépendance de la sociologie par rapport à l’ethnographie.

Il n’est point impossible non plus, maïs il est nécessaire d'établir l'indépendance de la sociologie par rapport au droit public, en prouvant que la société ne se confond pas davantage avec «l'Etat » qu'avec « la race ». [ci d’ailleurs la distinction est plus délicate, car l'Etat et la société sont composés des mêmes éléments, de la même population. Seulement ces éléments n’ont pas les mêmes rapports dans ces deux groupements. Le mot « société » indique seulement, pour les individus, le fait de la vie en commun. Le mot « Etat » indique

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