CHAPITRE XVII
Nous avons à indiquer, dans ce chapitre, la voie que la société doit suivre pour prolonger et améliorer son existence, pour se rapprocher autant que possible de la constitution idéale qu’on peut rêver pour elle. Pour cela, il faut d’abord tracer les grandes lignes, après quoi les principes établis pourront être appliqués à la solution des difficultés particulières.
On pose d'ordinaire le problème de l'hygiène sociale sous une forme qui nous paraît peu correcte. « L'Etat doit-il vivre pour les individus, ou au contraire les individus doivent-ils vivre pour d'Etat?» Telle est la formule courante autour de laquelle, depuis qu'il existe une science politique, convergent tous les débats de ses adeptes. A notre avis, la question ainsi présentée n'a pas de sens. En effet, si la société est un organisme (comme tout notre travail tend à l’établir), ces individus qui la composeat ont avec elle le même rapport que les cellules avec le corps vivant. Or, pour l'organisme, songe-t-on à se demander si les parties doivent vivre pour le tout ou le tout pour les unités ? Nullement. Personne n'hésite à reconnaître que les deux formules sont également vraies. L'organisme, étant fait de cellules, doit mettre tous ses soins à la conservation de chacune d'elles ; el, réciproquement, chacune d’elles ne vivant que grâce à toules
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les autres, son intérêt est que le tout soit aussi vigoureux que possible. Nous l'avons déjà dit : l’ensemble et les parties ne sont pas deux choses différentes, ce ne sont que deux aspects d’un même être ; on ne saurait raisonnablement les opposer; ils se développent eme fatalement, non pas en raison inverse, mais en raison directe l’un de l’autre. Nous ne voyons aucun motif pour admettre qu’il en soit autrement dans la société. I ne peut pas y avoir conflit entre l'Etat et les individus, puisqu'ils sont une seule chose. Le tout vit et doit vivre pour les parties, puisqu'il vit et doit vivre pour lui-même ; et les parties, puisqu'elles doivent vivre pour elles-mêmes, par là vivent pour le tout.
Mais n’allons-nous pas contre un fait d'expérience journalière? Ne voit-on pas chaque jour qu'il y a lutte entre les droits de la collectivité et les droits de l'individu ? que les libertés de celui-ci sont restreintes au profit de celle-là ? Entendons-nous. Dans tous ces cas, le conflit n’exisle pas entre l'individu et la société, mais simplement entre le citoyen et le gouvernement. De conflits réels entre l'intérêt individuel et l'intérêt social, il ne peut pas yen avoir. Prenons les exemples en apparence les plus opposés à notre thèse. Je voudrais faire emploi de mes revenus, et voici que le percepteur vient m’en réclamer une forte partie. Je voudrais passer marché avec des travailleurs, et voici qu’une loi vient m’imposer des conditions fort onéreuses si je signe le contrat. Au nom de quoi prétend-on mettre ces restrictions à mon activité, à mes droits individuels? Au nom, me dit-on, des intérêts collectifs : la société a besoin de l'impôt pour assurer certains services, elle a besoin que les travailleurs trouvent certains avantages dans leurs contrats avec ceux qui les emploient. Il semble que je sois lésé, puisqu'à raison de prétendues nécessités dont je n’ai cure, on m'empêche de réaliser des avantages dont l'acquisition m'importe immédiatement. Pourtant, si je raisonne un instant, je vois que ces lois, si vexatoires qu’elles m’aient semblé, sont établies dans mon propre intérêt. L'argent que je paie au percepteur . va servir à rémunérer : les soldats, qui assurent ma sécurilé contre les ennemis
du dehors ; les juges et la police, qui l’assurent contre les ennemis du dedans: les divers fonctionnaires employés à répandre l'instruction, à exécuter les travaux publics, etc., tous services dont je bénéficie. Je puis critiquer l'emploi plus ou moins opportun fait de telle partie de ces sommes, et j'ai alors le droit et le devoir de provoquer une réforme. Mais le principe même de l’impôt est inattaquable : c’est dans mon intérêt que je contribue aux charges publiques. Pareillement, on vient m’interdire d'employer des ouvriers dans certaines conditions d’hygiène insuffisante, ou plus d’un nombre déterminé d'heures par journée. Quelle tyrannie, semble-t-il ! Nullement. Ces mesures ont pour but de ménager la santé de mes ouvriers. Or, s'ils se portent mieux, ils travailleront plus énergiquement et de meilleur cœur. Le rendement sera égal, supérieur peut-être à ce qu'il eut été autrement (1). Et de plus, au lieu de voir en moi un ennemi qui ne cherche qu’à exploiter leur misère pour en obtenir un labeur excessif, ils me reconnaîtront comme celui qui assure la juste rémunération de leur travail ; à l’antagonisme succédera, entre l'employeur et l'employé, cette confiance réciproque qui est sans aucun doute la condition essentielle du succès de l’entreprise. Ainsi les mesures de cet ordre ne profitent pas seulement à mes co-contractants, elles me profitent à moi-même. Et il en est presque toujours dela sorte. Car, dans un pays libre comme le nôtre, une loi n’est jamais votée si elle ne présente un avantage social au moins apparent, c'est-à-dire en somme un intérêt commun à tous les citoyens.
On objectera peut-être qu’il y a des lois faites à l'avantage d’une classe de la société et au détriment des autres, et aussi des lois faites (en certains pays) au profit du pouvoir personnel du souverain ou de ses agents. Nous condamnons assurément, et avec la plus grande énergie, ces iniquités. Mais nous observons qu’elles ne portent pas atteinte au principe posé plus haut. En effet, dans tous ces cas, il ne s’agit pas d'un empiètement de
1. Voir, en ce sens, une étude très démonstrative de M. Luio Brentano dans la Revue d'Economie Politique (1893).