‹ Organisme et SociétéChapitre 62 sur 68 · À VAI NU · texte numérisé non relu

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la société (c’est-à-dire de l’ensemble des individus) sur les droits des citoyens, lesquels ne sont pas distincts de la société même. Il s’agit d’un empiètement de quelques individus — majorité ou gouvernement — sur leurs concitoyens. Quant à la société véritable, étant la totalité des membres du corps social, elle ne peut vouloir l’oppression de ceux-ci : car ce serait s’opprimer elle-même, ce qui n'offre aucun sens. Distinguons bien le gouvernement et la société. Au premier, il faut recommander de n’agir que dans l'intérêt des citoyens, parce qu'il ne le fait pas toujours. Mais pour la seconde, c’est bien inutile, parce qu’elle ne saurait se comporter autrement.

En un mot donc, il n’est pas nécessaire de dire an corps social : « pénétrez-vous de l'intérêt de vos membres », bien qu'il puisse être nécessaire de le rappeler parfois à ses représentants. Mais, en revanche, il ne faut pas se lasser de répéter aux membres : pénétrez-vous de l'intérêt du tout dont vous faites partie. C’est en effet un des plus fâcheux ‘travers de l'homme, d’être sans cesse porté à ne regarder que soi, el cette façon étroite et exclusive d’envisager son intérêt le lui fait mal comprendre. L’homme ne voit pas assez Ja solidarité qui l’unit à tous ses semblables, particulièrement à tous ceux qui font partie de la même société que lui; en tous cas, il ne s’en inspire pas suffisamment dans sa conduite. Pourtant, cette solidarité s’imposerait. Elle est la conséquence nécessaire du régime de la division du travaïi, sous lequel nous vivons. Puisque chacun emprunte à autrui — à presque tous les autres hommes, — puisqu'il profite des lumières de l’un, du travail manuel du second, de l’activité ordonnatrice et directrice du troisième, il faut bien qu’il donne quelque chose en échange. Ses efforts doivent avoir comme but le bien de tous ses concitoyens. Cette formule n’a pas seulement pour elle le‘sentiment de générosité, qui nous porte à être charitables envers nos semblables par affection pure. Elle se réclame aussi du sentiment de la justice, qui exige la réciprocité dans la conduite des hommes entre eux : profitant du labeur de nos associés, nous leur devons les produits du nôtre ; c’est une règle des sociétés privées, civiles

et commerciales, qu'aucun associé ne peut profiter seul de tous les gains, ni être dispensé de toute contribution aux pertes ; cette règle d'équité doit être étendue aux sociétés nationales. Enfin, notre formule a pour elle l'intérêt bien entendu de celui qui l'applique. Car, faire le bonheur de nos semblables, c’est nous donner à nous-même le plus intense et le plus durable à la fois de tous les plaisirs. C’est aussi leur inspirer pour nous une affection, qui les portera à rendre volontairement à leur bienfaiteur des services de plus en plus considérables. Et même, dussent-ils n’éprouver aucun sentiment particulier de gratitude, le seul fait qu’ils sont plus heureux augmente les forces et l’ardeur qu'ils apportent à leur propre travail : or, celui-ci, par suite de la division des fonctions, profite à tous, donc à nousmême: de sorte qu’en définitive nous avons toujours quelque intérêt à faire le bien d'autrui. En deux mois, solidarité et individualisme sont fort loin d’être incompatibles. Agir par solidarité avec nos semblables, c’est les amener à agir par solidarité avec nous. C’est donc faire que, au lieu d’être isolée dans l'univers, notre individualité soit reliée par des liens étroits à des centaines, à des milliers, à des millions d’autres individualités plus ou moins analogues à la nôtre ; qu'au lieu d'être une force unique, et bien restreinte, notre esprit devienne un centre pour des forces infiniment nombreuses, qui, s’unissant à sa force propre, la multiplient à l'infini et lui permettent d’accomplir de beaucoup plus grandes choses. Ainsi, ce dont chacun doit se pénétrer, c’est qu'il ne peut pas vivre sans les autres hommes, pas plus qu’une cellule sans ses voisines organiques ; que, par conséquent, vivant grâce à eux, il doit aussi vivre pour eux ; que le mieux qu'il puisse faire est de se les attacher de plus en plus, de superposer au lien fatal qui déjà l'unit à eux un lien conscient et volontaire.

Car c’est là ce qui fait la force de l’homme et sa supériorité sur la simple cellule organique. Celle-ci est reliée à son entourage par une solidarité spontanée, déjà très efficace. Mais cette solidarité, nous le savons, n’empêche nullement les luttes entre cellules. L'homme, de même, coopère spontanément avec ses

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semblables. Seulement, ici non plus, la coopération n'exclut pas

les divisions, les mésintelligences. Chaque élément, comme dans l'organisme, cherche instinctivement à prendre pour soi la

meilleure part des biens acquis par le tout. Heureusement cette

impulsion inslinctive peut, chez l’homme, être réfrénée par l'intelligence. La raison fait comprendre à l'individu que le premier bien qu'il doit chercher est l'union avec ses sembla-

bles. Elle arrête ainsi les compélitions stériles, pour les rempla-

cer par un renforcement fécond de la coopération. Par là, la

solidarité entre membres du corps social devient véritablement

« supra-organique (1) », quand, de spontanée qu'elle était, elle

se fait réfléchie et voulue, l'individu comprenant que ses forces

doivent être emplovées à réaliser l'union des esprits et des cœurs

au sein de la société, et agissant en conséquence.

Cetle union du reste n'implique nullement, pour chacun des associés, l’abandon de son originalité propre. Peut-être dans les sociélés antiques, l’étroite solidarité des associés ne s’obteuaitelle que grâce à leur similitude très grande, à leur « indifférenciation ». Aujourd’hui il n’en cest plus ainsi. Le lien qui nous unit les uns aux autres ne lient pas simplement à nos ressemblances, il tient aussi à nos dissemblances, chacun trouvant en ses associés les qualilés complémentaires des siennes, et hénéficiant de ce qu'ils font pour lui ce qu'il ne saurait accomplir lui-même. La pratique de la solidarité n'implique donc nullement l'abandon de la différenciation fonctionnelle. Ce qu'il faut dire à cet égard, c'est qu’il y a lieu de faire en chaque homme deux parts, la part de la profession et la part de l'humanité. En ce qui concerne la première, la différenciation peut et doit être poussée aussi loin que possible : l'idéal serait qu'il n’y eût pas

1. La théorie de M: Durkheim, d’après laquelle toute solidarité entre hommes est mécanique ou organique, est, donc trop étroite, ou du moins les termes employés sont mal choisis. Car: 1° même quand, elle est imposée, la solidarité entre hommes prend la forme organique ; 2° sous son aspect le plus élevé, la solidarité humaine se manifeste par un processus qu’on ne trouve pas dans l'organisme.

deux hommes faisant identiquement le même métier, ou du moins le faisant de la même manière : d'abord parce que le métier lui-même profiterait de cette spécialisalion, puis parce que cet élément d'originalité, si minime qu'il soit, est ce qui fait aujourd’hui le principal intérêt de la vie de l'individu. Mais d'autre part, en lout ce qui ne concerne pas exclusivement la profession, la différenciation ne doit plus être portée aussi loin. 11 faut assurer à tous les individus une certaine dose de bienêtre matériel, d'instruction individuelle, d'éducation morale, qui constitue entre eux un lien permanent et vivace. Sans doule, ici aussi, les différences seront grandes : la fortune, l'intelligence, la moralité, ne peuvent pas être égales pour tous les hommes, et ce n’est pas souhaitable ; des distinctions doivent persister, ne fut-ce que pour faire naître l’émulation. Mais enfin il faut qu’il n'y ait pas un abîme entre les membres d’une même société, il faut qu’ils puissent sentir l’unité fondamentale de leur constitution physique, intellectuelle et morale. En un mot, la solidarité des hommes, en ce qui concerne la vie professionnelle, doit naître de leur diversité, qui nécessite leur concours ; en ce qui concerne la vie non professionnelle, elle doit naître de leur similitude, qui permet entre eux l'entente. La différenciation professionnelle est donc un facteur de la solidarité, et la difré-

renciation extra-professionnelle, à condition qu'elle ne soit pas poussée à l'extrême, ne conslitue pas pour la solidarité un obstacle.

Ainsi, l'établissement d'un étroit accord entre les membres de la société n'est point contraire au grand mouvement qui, depuis plusieurs siècles, entraîne les individus chaque jour plus loin dans la voie de la division des fonctions. La solidarité n’interdit que celte différenciation (physique, intellectuelle ou morale) excessive, qui deviendrait vite exclusive de toute vie sociale. Elle n’est, par suite,sur aucun point opposée au véritable intérêt d'aucun individu: et, à l'inverse, elle est le meilleur moyen d'assurer la satisfaction de cet intérêt. Nous pouvons ainsi conclure qu’elle forme le plus puissant facteur de la force et de la durée des nations. Faire comprendre à tous les individus

la nécessité de l'entente, faire régner entre eux tous une solida-

rité aussi complète que possible, telle est, en un mot, la lâche de

l'hygiène sociale.

Maintenant, comment remplir cette tâche, comment instituer celte solidarité? Examinons les moyens qu’on peut employer à cette fin, dans les divers domaines où s'exerce l’activité sociale . de ne

Dans l’ordre économique, tout d’abord, nous ne nous dissimulons pas que, pour élablir une parfaite coopération entre les membres d’un même corps social, il faudrait de très profondes et très difficiles réformes. Le principe « sacro-saint » de la con-, currence devrait sans doute disparaître (1). Il ferait place à un: principe tout contraire, celui de la différenciation complète des . travaux. Mais, dira--on, s’il n’y a plus de concurreuce, il n’y aura plus d’émulation et le progrès s'arrêtera. C’est là une bien grande erreur. Il se trouvera toujours des hommes inventifs et entreprenants qui s’efforceront d'améliorer le fonctionnement du. rouage confié à leurs soins, et qui souvent y parviendront, L’impulsion donnée par ceux-là se communiquera forcément à, tous les autres. Lorsqu'une industrie ou un art est en progrès,. les industries et les arts voisins sont obligés de le suivre, en, raison de l’action et de la réaction qu’exercent les uns. sur les autres des métiers analogues. Puis, quand tout un groupe de professions donne ainsi le bon exemple, les autres se piquent, d’émulation : car l’émulation n’existe pas seulement entre concurrents. elle existe aussi entre coopérateurs, avec cetle dif-

1. Nous sommes heureux de nous rencontrer sur ce point, où nous encourons la censure des économistes « orthodoxes »; avec un des maîtres de l’économie politique actuelle, M. Charles Gide. Voir son article : « L'idée de solidarité en tant que programme économique » (Revue Internationale de Sociologie, tome I, n 5).

férence capitale que, dans le premier cas, le succès de l’un est la ruine de l’autre, et, dans le second cas, au contraire, est pour celui-ci un enseignement profitable et un encouragement. Il n'y a donc aucune raison pour que la suppression de la concurrence arrête le progrès, et à l'inverse celui-ci se trouvera favorisé par le développement de la spécialisation, dont les avantages — épargne de temps, plus grande habileté pour le producteur, elc. — sont vanlés par tous les économistes. Mais, demandera-t-on encore, qui supprimera la concurrence pour lui substituer la différenciotion des occupations? Sera-ce l'Etat ? Nous prélérons à coup sûr que le gouvernement n'ait pas à intervenir, qu’il ne soit pas obligé de mettre sa main peut-être un peu lourde dans cette œuvre délicate de transformation : industrielle et sociale. Nous espérons que les particuliers comprendront assez leur intérèl pour opérer d'eux-mêmes, graduellement, celte modification nécessaire. D'ailleurs, la concurrence entre producteurs d’une même catégorie n’est pas le seul danger à supprimer. Il en est un autre, plus grave encore à l'heure présente, qu’il faut également conjurer : c'est ce qu’on nomme la lutte des classes, ou, d’un terme plus précis, le conflit entre les pauvres et les riches. À ce mal, on a proposé un remède radical : c'est la suppression même de la richesse et de la pauvrelé. Nous ne sommes pas, pour notre part, favorable à un nivellement complet des fortunes. Il ne serait ni possible. puisque le « partage » réclamé serait à chaque instant à recommencer ; ni juste, puisque à des services inégaux doivent correspondre des récompenses inégales ; ni utile, puisqu'il enlèverait à la production, source du bien-être social, un de ses plus précieux stimulants. Mais ce que nous reconnaissons bien volontiers, c’est qu’il est nécessaire, pour consolider la société, de jeter un peu de terre dans le fossé vraiment trop large, nous dirions presque dans le gouffre, qui sépare les plus pauvres des plus riches. A cet égard, toutes les institutions sages et pacifiques en faveur des ouvriers méritent de recevoir notre concours. La pratique de la participation aux bénéfices, qui associe déjà, pour partie tout au moins, le patron et l’ouvrier, a droit aux encouragements.

Les sociétés coopératives de production, dans lesquelles on peut dire que chaque ouvrier est patron, doivent surtout êlre favorisées; mais elles ne peuvent s'établir utilement qu’en s’'ap-

puyant sur des sociétés coopératives de consommation ct de

crédit. Les entreprises qui se fondent pour construire, dans un

but philanthropique, des logements ouvriers, celles qui se pro-

posent d'assurer à la classe pauvre la nourriture ou les moyens de locomotion à bon marché, celles aussi qui, comme les sociétés d'enseignement populaire, cherchent à diffuser dans le peuple

les connaissances utiles, celles enfin qui pratiquent le patronage

moral des travailleurs, sont fort dignes de l’appui efficace de

tous les gens de bien. Car c’est seulement en diminuant la

misère de cerlaines parties de la populalion, en répandant parmi elles l’instruction,en leur montrant que « les bourgeois »

s'intéressent à leur sort, à leur relèvement, à leur mieux-êtres qu'on pourra conjurer des catastrophes et rétablir enfin, ou

plutôt établir dans la. société cette entente entre tous les groupes d'êtres aptes au travail qui seul rend ce travail fructueux. $

Mais ce n’est pas encore assez que de faire l'accord entre tous les producteurs d’une même nation Pour porter tous ses fruits, l'union doit être internationale. La guerre de tarifs que se font actuellement plusieurs grands peuples est nuisible à tous les points de vue. Elle entretient dans les esprits des sentiments d’animosité, des rancunes, qui peuvent à chaque instant provoquer un contlit à main armée. Economiquement, elle est extrêmement gênante pour les consommateurs des nalions en désaccord, c’est-à-dire pour la masse de leurs citoyens: l'élévation des tarifs douaniers a pour résultat d’arrêter à la frontière les produils étrangers, souvent bien supérieurs aux produits nülionaux, et de priver le pays des services qu’ils lui pourraient rendre. [1 vaudrait mieux, assurément, que chaque pays ouvrit largement ses portes aux objets de provenance étrangère. — L'industrie nationale en serait écrasée, dira-t-on. — Mais non, répondrons-nous. Car il arriverait alors, pour les divers pays, ce que nous voudrions voir arriver pour les producteurs d’un

‘même pays. Au lieu de se faire concurrence, ils se différencieraient. Chaque société cesserait volontairement de produire ce que les autres peuvent fournir à moindres frais qu’elle, et concentrerait son activité sur le genre de travaux dans lequel ellemême peut les dépasser, soit en raison de conditions naturelles, sol, climat, etc..., soit en raison d’un talent particulier de ses membres. Îl n’y aurait plus, à la lettre,qu’un marché commercial unique pour le monde entier. Sans doute, ces amélioralions n'iraient point sans quelque souffrance. Aucun peuple ne peut changer la direction de son industrie tout d’un coup, ni sans qu’il en coûle quelque chose à ceux qui voient modifier les condilions depuis longtemps établies de leur travail. Mais enfin l'intérêt supérieur des générations à venir exige du pays une certaine fermeté dans l’application de ces réformes nécessaires. D'ailleurs, plus franchement on en acceptera le principe, plus ardemment aussi on cherchera les moyens de sauvegarder pendant

la période transitoire les intérêts menacés, et mieux, par là-même, “on parviendra à les satisfaire. Nous avons le ferme espoir de voir un jour admise universellement la doctrine du libre-échange, si conforme aux intérêts collectifs de l'humanité, et par suite aux intérêts individuels de toutes les nations — puisque les parties ne peuvent pas avoir d'intérêts vraiment opposés à ceux du tout, ni même vraiment distincts de ceux-ci, que ces parties s'appellent les éellules d'un organisme, les citoyens d’un Etat ou les sociétés particulières qui forment la grande société humaine.

Passons à d’autres ordres de faits. Comment instaurer la solidarité sociale dans le domaine juridique? Il faut pour cela, évidemment, supprimer les privilèges abusifs : car toute solidarilé suppose une certaine égalité entre les associés. Par conséquent, la domination de l’homme sur la femme, l'aulorité absolue des parents sur les enfants, doivent disparaître. Les droits civils conférés aux étrangers qui viennent s’établir dans une société autre que celle où ils sont nés seront élargis. Déjà d’ailleurs le droit moderne a beaucoup fait en ce sens. Voilà pour le régime des personnes. Quant au régime des biens,

il doit être dominé, notamment en ce œui concerne les servitudes - prédiales, par une double idée. Il importe, d’une part, de ne pas grever un bien de charges excessives au profit d'un autre (comme cela existait au temps de la féodalité), afin de ne pas constituer de privilèges. Mais d’autre part, il convient de ne pas pousser les propriétaires à l'isolement, et même de ne pas leur permettre de se refuser, par mauvais vouloir, à l’accomplissement de travaux d'intérêt général ou à la satisfaction des besoins de leurs voisins : de là les textes qui règlent, très justement, la servitude d’enclave, les unions de propriétaires en vue d'améliorations agricoles, l’expropriation pour cause d'utilité publique, etc. Bien qu'opposés en apparence, ces deux principes ont un même but et un même effet : empêcher la solidarité d’être rompue au profit des uns ou au détriment des autres. En ce qui concerne, maintenant, le régime des successions, nous ne verrions pas d’inconvénient à attribuer à l'État, en l’absence de testament bien entendu, l’hérédité de toute personne mourant sans descendants, ascendants, frères ni sœurs. On invoque bien, en faveur du droit de succession des collatéraux plus éloignés, la solidarité familiale. Mais précisément cette solidarité tend à se relâcher chaque jour davantage, à s’effacer devant la grande solidarité sociale. Il nous semble que les biens d’un homme, qui meurt sans proche parent, devraient revenir beaucoup plus légitimement à la société, dont l'organisation économique et juridique a permis la formation de cette fortune, qu’à des collatéraux éloignés auquel le défunt ne s’intéressait pas, qu’il pouvait n’avoir jamais vu, dont il ignorait peut-être l'existence. Pour le régime des contrats, nous signalerons la tendance actuelle à substituer, au cautionnement pur et simple, ce qu’on nomme le « cautionnement solidaire », forme de responsabilité plus rigoureuse pour les personnes qui se sont engagées dans l'intérêt d’autrui, et dont l'extension rend de plus en plus sérieuse l'obligation du garant (1). Nous remarquerons

4. Voir Marcel Fournier, Le cautionnement solidaire (Revue critique de législation et de jurisprudence, 1889).

aussi le développement incessant de la « garantie » dont est tenu le vendeur d’un immeuble, d’un animal, etc., obligé d’indemniser son acheteur contre l’éviction par le fait d’un tiers, contre les vices cachés de la chose, etc., ce qui doit avoir pour conséquence de faire envisager le vendeur et l’acheteur non plus comme deux personnalilés ennemies, cherchant à se tromper réciproquement, mais comme une même personnalité se continuant sous des aspects différents. Toute la théorie des hypothèques est même fondée sur cette idée, que les obligalions à la sûreté desquelles est affecté l’immeuble le suivent entre les mains de ses acquéreurs successifs. En droit commercial, pareillement, on voit les endosseurs d’une lettre de change, forme d'engagement qui se répand sans cesse, obligés solidaire- - ment envers le porteur. En droit pénal, on sait que les communes sont responsables, depuis une loi de la Révolution, des dégâls causés sur leur territoire par des attroupements armés, et qu'il a été récemment question d'étendre cette responsabilité aux attentats commis au moyen de certains explosifs. Nous pourrions multiplier ces exemples, mais nous croyons en avoir cité assez pour faire voir comment la notion de solidarité peut être utilement introduite dans le droit, et comment, en fait, elle domine de plus en plus l’œuvre du législateur.

Maintenant de quelle manière pourrait-on la développer dans l’enseignement intellectuel et moral? Il faudrait pour cela que les maîtres de la jeunesse à tous les degrés de la hiérarchie la montrassent agissante dans l’histoire, soutenant l'énergie des individus, donnant la force aux nations. Il faudrait aussi qu'ils en fissent le centre de leur enseignement éthique. La littérature et l'art pourraient se mettre au service de cetle idée ès ministres de la religion pourraient lui apporter l’appui de leur parole. Mais tout d’abord il faudrait que ces divers guides du mouvement intellectuel apprissent à pratiquer la solidarité qu’ils auraient à prêcher. Au lieu de se considérer comme des

rivaux, souvent comme des ennemis les uns des autres, ils

devraient se trailer en alliés. L'art et la science, la littérature et la religion, ne sont pas fatalement destinées à se combattre. Dans l’intérieur même de chacune de ces disciplines on a bien souvent signalé les compétitions qui régnent entre dogmes religieux distincts, entre tendances littéraires, entre écoles scientifiques. Il est certain que chaque opinion est d’habitude envahissante et militante. Mais ne pourrait-on modérer ce - qu’il y a d’excessif dans l’ardeur de ces luttes, pour les changer en une émulation qui tournerait au bien général ? Les ministres d’une religion, au lieu de voir dans les prêtres des autres cultes, dans les représentants des écoles philosophiques ou scientifiques indépendantes, des mécréants dont on devrait réprimer la témérité, ne pourraient-ils apprendre à voir en eux des hommes dont la sincérité est tout aussi respectable que la leur et dont l'existence même est nécessaire pour leur propre dogme, puisque seule la discussion peut le faire vivre et que seules aussi les contradictions peuvent le perfectionner ? Tous ceux qui combattent pour des idées, quelles qu’elles soient, ne devraient-ils pas reconnaître que les points sur lesquels ils se divisent sont infiment moins nombreux que ceux sur lesquels ils s'accordent, et que chacun d'eux, tout en continuant à défendre avec ardeur les thèses parliculières qui lui sont chères, peut s'unir sur les autres questions avec ses émules pour mettre en commun leur. amour de la justice, du bien et de la vérité ?

Mais, pour constituer l’hygiène sociale, ce ne sont pas seulement des applications de l’idée de solidarité que nous avons à mettre en lumière. De diverses autres théories exposées au cours de ce travail, nous pouvons également tirer quelque parti: C’est ce que nous allons montrer en passant à l’ordre politique.

Tout d’abord, quelle est la raison d’être du zouvernement poliuque, quel est le but qu’il doit poursuivre? La formule d’Auguste Comie nous paraît ici remarquablement exacte. « L'ordre et le progrès » voilà ce que le gouvernement doit assurer à Ja sociélé. L'ordre, tout le monde est d’accord pour admet-

tre que l'Etat doit le faire régner. Mais, pour le progrès, il en est autrement. Certains auteurs, avec lesquels sur d’autres points nous nous rencontrons volontiers, M. Novicow entre autres (1), estiment que le gouvernement est radicalement impuissant à faire progresser la société, vu que ce n’est pas lui qui est chargé d'élaborer les idées qui guident l’humanité dans sa marche. Ce sentiment est aussi celui de l’école des économistes classiques; pour ces derniers, lout ce qui suppose de l'initiative, et tout progrès en suppose, ne peul venir que de l'individu ; à l'Etat on ne saurait demander de remplir qu’une fonction en quelque sorte négative, consistant à réfréner les initialives criminelles ou dangereuses, à faire la police en un mot. Enfin, il nous semble que cette conception doit être aussi celle des parlisans de la théorie du contrat social. Dans cette doctrine, en effet, les hommes, en s'associant, n’ont consenti à l'Etat que le minimum de sacrifices nécessaire pour faire cesser l’état de lutte ; ils ne l'ont institué qu'en vue de se donner la sécurité, réservant à chaque particulier le droit d'améliorer sa situation par ses “efforts personnels, dans la limite des droits d'autrui. L'Etat n’a donc ici d'autre rôle que celui de gardien de la loi, ou, comme on a dit, de « gendarme »;, tout ce qui dépasse la stricte observation du bon ordre, tout ce qui est effort vers l’amélioration, ne relève que des citoyens individuellement considérés. Le principe dont ces conséquences sont tirées, on le sait déjà, n’est pas le nôtre. Nous concevons la société, non comme née d’un contrat, mais comme formée, à la manière d’un organisme, par la coalescence naturelle des individus qui la composent. Nous croyons qu’elle n’est pas une entité abstraite, superposée aux individus seuls concrets, mais bien un être réel luimême, dont les unités humaines ne sont que les parties, au sein duquel elles naissent, vivent, se développent et meurent. Dès lors, il est évident que pour nous l'Etat, et le gouvernement qui le représente, ne peuvent plus jouer simplement un rôle négatif dans leurs rapports avec les individus. L'organisme,

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