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Les luttes entre les sociétés humaines

l'être humain par exemple, doit s'occuper de perfectionner la constitution et le fonctionnement de ses cellules, puisque sa pro- “pre exislence en dépend. Il en est de même pour l'organisme social. Lui aussi est une personne qui veut se développer et prospérer. Mais il ne le peut qu’à la condition de porter les éléments dont il se compose à un état de force et de civilisation sans cesse plus élevé. Il doit donc logiquement être amené à s'occuper du progrès. Sans doute, ce n'est pas le gouvernement qui élabore les idées nouvelles, d'où le progrès naîtra. Mais il Jui appartient de les adopter, de les répandre, de les mettre en pratique. [l n’a‘pas simplement la charge de la sécurité externe et interne du pays; il doit aussi présider à l'éducation nationale, aux grands travaux publics, aider au développement de l’agriculture, de l'industrie, du commerce, des arts et de la science. Il faut donc qu’il choisisse entre des systèmes d’enseignement, des projets de travaux, des propositions relatives au développement de la vie sociale sous tous ses aspects. Rejetant les uns, admetlant les autres, il faut qu’il assure l’exécution de ces derniers, à condition bien entendu que la nation ne les repousse pas. En un mot, rien de ce qui concerne l'intérêt public ne doit lui échapper. il a à refréner les iniliatives individuelles qui seraient de nature à préju licier à la société, il doit en revanche aider celles qui peuvent lui être avantageuses, les soutenir de ses encouragements el de tous ses moyens, et au besoin se faire lui-même l’exécuteur des œuvres qu'elles auront conçues, lorsque cela est nécessaire au bien de la collectivité dont les intérêts généraux sont réunis en ses mains.

Mais cette intervention doit être prudente. Elle ne peut utilement se produire que lorsque les individus ne sauraient par eux-mêmes réaliser le progrès. Le gouvernement ne doit pas vouloir concentrer en soi toute l’activité sociale. La plus large part en reste encore naturellement aux individus. Notre théorie générale nous empêche de tomber ici dans l'excès opposé à celui que nous venons de combattre. Nous avons déjà dit que, si la société n’est pas simplement le lien spirituel, contractuel, de personnalités qui pourraient vivre indépendantes, elle

n’est point davantage un mécanisme matériel, une machine dont les rouages n'ont de sens et de valeur que dans l'ensemble qu’ils composent. Donc il serait tout à fait déraisonnable de vouloir que son fonctionnement fût analogue à celui d’une machine, que toute impulsion y partit d'un lieu unique pour se transmettre aux divers éléments el revenir ensuite au point central, au point de départ. L'impulsion, dans la société, peut venir de partout. Nous savons qu’elle part très souvent d’un corps qui semble spécialement chargé d'élaborer les idées, de ce qu'on pourrait nommer le corps intellectuel. Mais elle peut aussi venir de n'importe quel citoyen. Dans l'organisme les cellules nerveuses n’ont pas seules le privilège de créer ou de transformer des mouvements. Toute cellule sait faire la même chose. Les principes ne sont pas différents pour la société. Ce n’est pas au seul gouvernement, politique ou intellectuel, qu'est réservée l’action. Tout citoyen est admis à en prendre sa part. Il faut dans l'intérêt de la société, que Ja vie soit aussi intense que possible, tant chez l’être humain individuel, que dans ces centres spéciaux (que, à ce point de vue, nous avons comparés aux ganglions), familles, villes, corporations, associalions particulières de toute espèce. Cela esl avantageux même pour le pouvoir central: il se trouve par là déchargé d’une infinité d’occupations dont le détail l’accablerait, et il peut réserver ses efforts à la réalisation de grandes vues destinées à faire progresser tout l'ensemble. D'autre part, il évite ainsi les froissements que ne.manquerait pas de provoquer l’immixtion de ses agents dans les affaires intimes des citoyens, dans l’organisation de leur vie matérielle ou intellectuelle. On lui sait gré, par suite, et des grandes choses qu'il fait, et des petites choses qu'il ne fait pas. La pratique du libéralisme, d’une certaine décentralisation éclai-

1. La décentralisation ne doit pas empêcher le pouvoir central de garder un certain contrôle sur le fonctionnement des associations subordonnées (provinces, villes, sociétés privées), ou sur la vie des individus, mais bien tendre à donner à celle-ci le plus d'initiative pos-

L'HYGIÈNE SOCIALE 389 rée (1), est donc tout aussi avantageuse au gouvernement qu'aux individus eux-mêmes. Elle est bien loin de produire le morcel-: lement des forces sociales : car, aussilôt libérés du joug officiel, les individus s’unissent en de libres associations, fondées sur les intérêts communs et les sympathies. Au contraire, elle produit : leur meilleure utilisation, les individus travaillant plus volontiers à une œuvre choisie par eux-mêmes qu'à une tâche qui leur serait imposée, fût-ce par leurs représentants élus. Elle est donc entièrement conforme aux intérêts sociaux : elle mérite d’être encouragée.

Ainsi, on le voit, la théorie de l’organisme social n'implique aucune des funestes conséquences politiques qu’on lui attribue. gratuitement. Elle n’exige ni la concentration de toutes les forces au profit du gouvernement (comme M. Huxley semble porté à-le croire), ni l’affaiblissement du pouvoir central au profit des individualités (comme M. Spencer le demande). Elle fait comprendre, au contraire, que l'intérêt général veut que l’initiative individuelle jouisse de la plus grande somme de liberté compatible avec le respect du bon ordre; mais qu’il veut aussi, d'autre part, que le gouvernement collabcre au progrés, en encourageant cette initiative quand elle est louable, en la soutenant, en se chargeant même de réaliser ce qu’elle serait impuissante à faire seule. Au lieu de l'opposition stérile de l’action: privée et de l’action publique, elle réclame leur concours incessant, leur association féconde.

Nous venons d’esquisser la solution qui découle de notre, théorie pour la question principale de la politique. Mais on pourrait en faire aussi l'application à bien des problèmes subordonnés à celui-là. Sans vouloir en épuiser la liste, qui serait infinie, nous nous bornerons à en citer trois exemples.

Admettant que toute nation un peu considérable ne peut pra-

sible. Elle transforme, en un mot, le gouvernement central, d’unique organe propulseur, en organe surtout adjuvant et modérateur, et dans cette mesure elle est légitime.

tiquer le gouvernement direct (c’est-à-dire demander sur chaque loi le vote de tous les ciloyens), mais seulement le gouvernement représentatif, on doit’ chercher comment seront élus les représentants, comment seront formés les groupes de citoyens appelés à nommer chacun un ou plusieurs délégués. Nous avons dit ailleurs qu'il s’est produit à cet égard une évolution significative (1). Mais maintenant, nous plaçant seulement en présence de la situation actuelle, voyons quelles solutions on peut donner de nos jours au problème. Personne ne songe plus à faire choisir les représentants par les familles ou groupes de parenté, comme on le faisait dans les États antiques. Mais on admet encore, dans la plupart des sociétés.modernes, que le meilleur système d'élection est celui qui est fondé sur la division territoriale du sol en provinces et en villes. Pourtant, nous savons que nos sociétés ont, en fait, dépassé le stade d'organisation qui correspond à la division terriloriale. Il conviendrait donc que leurs Parlements reflétassent mieux le véritable aspect des groupements sociaux aujourd’hui dominants. Plusieurs conceptions seraient possibles, chacune répondant à une des divisions sociales que nous avons indiquées. On pourrait songer à envoyer au Parlement — comme cela se fit dans la Chambre des Cent- Jours — des délégués de l’industrie et du commerce, en ayant soin pourtant d'y joindre ceux des professions libérales : ce: serait la représentation des unités physiologiques. Seulement, il paraît difficile, dans l'état présent des esprits, d’obtenir la nomination, dans chaque corps dé métier, d’un délégué commun aux patrons et aux ouvriers. Faudra-t-il alors faire élire des délégués distincts par ces deux groupes ? Ce serait la représentation des unités homoplasliques. Mais cela aurait sans doute le très grand inconvénient d’aggraver encore l’antagonisme des classes : probablement, au sein d’un Parlement ainsi composé, les délégués patrons des diverses industries se rapprocheraient les uns des autres; les délégués ouvriers en

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