RAPPROCHEMENT GÉNÉRAL
dans le temps, voilà donc deux traits communs à la forme extérieure de la société et à celle de l'organisme. :
: En second lieu, le double mouvement d'entrée et de sortie, d’assimilation et de désassimilation, qui est si frappant dans l'être vivant, se rencontre aussi dans l'être social. A chaque instant, la société, agissant sur le milieu extérieur, fait entrer en elle des forces nouvelles, en transformant tout ce qui l’entoure en richesses sociales. Le développement des richesses permet aux membres de la société d'accroître leur vitalité, et favorise leur reproduction. Par là, de nouveaux individus sont procréés, et viennent prendre la place de ceux qui disparaissent. Le mouvement d’entrée et de sortie se dédouble ainsi dans la société : il y a l’entrée et la sortie des biens, l'entrée et la sortie des individus. Mais l’un et l’autre courant contribue également à la vie sociale. Ici aussi, la nutrition, constituée par la création et l'absorption des biens, amène la formation de nouveaux éléments vivants, et par là assure l'entretien de la vie sociale. Et la nutrition a, ici encore, pour résultat, l’'emmagasinement de certaines forces au sein des éléments vivants de la société, et l'échange de ces forces entre ces éléments. Cela fait qu'il existe pour la société, comme pour l’organisme, un véritable « milieu intérieur », les aliments n’étant pas directement empruntés par la plupart des individus au milieu externe, mais obtenus de leurs semblables par le mécanisme de l’échange. Ce milieu intérieur lui-même rend à la société le même service qu’à l’organisme : il la constitue, dans une certaine mesure, indépendante du milieu extérieur, en lui permettant de vivre quelque temps sur ses réserves. Et il fait (comme pour l'organisme) que chacune des parties du corps social n’est pas seulement soumise à l’action des forces externes, mais d’abord et principalement à l’action de forces contenues dans la société, elle-même : ce qui explique pourquoi le caractère et l’activité de chacun de nous sont déterminés bien plus par la nature des êtres humains environnants que par les : caractères physiques du milieu cosmique ambiant.
Toutes les conséquences de la nutrition vont d’ailleurs se
retrouver dans la société identiques à ce qu’elles étaient dans l'organisme. Les êtres humains sont différenciés, tout comme les cellules du corps vivant; et, comme elles aussi, ils sont pourtant solidaires les uns des autres. Ce n’est pas ici le licu d’insister sur ce fait, bien connu, de la division du travail social. Remarquons seulement en passant qu'il se rattache essentiellement, comme dans l'organisme, à la nutrition entendue au sens large, au sens où elle est synonyme d’acquisition des choses nécessaires à l’entretien de la vie. — De plus, les êtres humains se rénouvellent incessamment, de même que les cellules du corps humain. Le changement des individus composants, de leurs besoins et de leurs caractères, amène l’évolution de la société. Et l’évolution à son tour s'accompagne d’une différenciation d'ordinaire croissante des parties du corps social. Sur tous ces faits, bien entendu, nous reviendrons avec détail dans le corps de notre étude. Il nous suffit pour le moment d’avoir signalé l’analogie générale qu’ils établissent entre la constitution sociale et la constitulion organique.
Enfin, un dernier rapprochement s’impose encore. Les sociétés, de même que les organismes, connaissent la mort. Nous discuterons plus tard la question de savoir si la mort est pour elles, comme pour les individus, une nécessité inéluctable. Ce qui est certain, c’est que la plupart des sociétés dont parle l'histoire se sont éteintes. — Mais d'autre part, à la ressemblance encore de l’organisme, la société peut échapper à la destruction totale en se reproduisant, en donnant le jour à d’autres sociétés qui continueront dans une certaine mesure sa tradition et son esprit, qui hériteront, non seulement de son sang, mais de sa civilisation, de ses idées et de ses croyances. Ainsi la société romaine a péri avec la destruction de l’Empire d'Occident et la prise de Rome par les Barbares; mais elle se continue encore en quelque sorte et se survit à elle-même dans les sociétés néolatines de l’Europe occidentale.
On le voit donc, tous les attributs essentiels qui appartiennent aux organismes et qui les différencient des êtres non organisés, se rencontrent égalément dans les sociétés. Nous constate-
RAPPROCHEMENT GÉNÉRAL Al
rons, il est vrai, qu'outre ces caractères organiques la sociélé en présente un certain nombre d’autres, d’une grande importance eux aussi; mais c'est déjà quelque chose d’avoir établi qu'elle possède les premiers, et nous nous estimerions heureux si on l’admettait sans conteste. Il n'en est malheureusement pas ainsi, et de toute part nous entendons que des objections s’élèvent contre l'assimilation même partielle de la société à l’organisme, que des protestations contre notre doctrine se font entendre. Ecoutons-les, cherchons de bonne foi ce qu’elles peuvent contenir de juste et de fondé.