CHAPITRE V
HiLiSABETH avoit attendu d'être de retour à Longbourn, pour communiquer à Jane tout ce qui s'étoit passe à Hunsford ; son impatience ne pou voit être, réprimée plus long- temps; elle se décida à supprimer toutes les particularités dans lesquelles sa sœur étoit intéressée, et après l'avoir préparée à entendre quelque chose qui devoil la surprendre, elle lui raconta ce qui s'étoit passé entre elle et Mr. Darcy*.
L'étonuemenl de Miss Bennet fut fort diminue par la haute idée qu'elle avoit du mérite de sa sœur; sa tendresse lui faisoit pai oîlre fort naturelle l'admiration qu'on pouvoit avoir pour elle; mais la surprise fil eusuite place à d'autres sen-
limens. Elle éloit fâchée que Mr. Darcy eût déclaré son amour d'une manière si peu propre à le faire écouter favorablement ; et elle étoit encore plus fâchée du chagrin que devoii lui avoir fait éprouver le refus de sa soeur.
— Il a eu tort , disoit-elle , de se croire si sûr de réussir et il n'auroit pas dû le montrer; mais pensez à quel point cela a dû augmenter son désappointement!
— En vérité, répliquoit Elisabeth, j'en suis très-fâchée pour lui; mais l'amour propre blessé le guérira probablement du sentiment qu'il avoit pour moi. Vous ne me blâmez pas cependant de l'avoir refusé ?
— Vous blâmer? oh ! non.
— Mais vous me blâmez d'avoir parlé de Wikam avec tant de chaleur?
— Non, je ne trouve pas que vous ayez eu tort de dire ce que vous ayez dit.
— Mais vous le trouverez, je crois, lorsque je vous raconterai ce qui s'est passé le jour suivant.
Elle parla alors de la lettre, répétant tout ce qu'elle contenoit sur le compte de Wikarn. Quel coup pour la pauvre Jane, qui auroil voulu pouvoir traverser la vie sans imaginer que lani de perversité pût exister dans le monde entier.
Quel chagrin d'être désabusée! La justification de Darcy ne pouvoii la consoler d'une telle découverte; elle fit tout ce qu'elle put pour supposer encore quelque erreur , et chercha à justifier l'un sans accuser l'autre.
— C'est inutile, disoit Elisabeth , vous ne pourrez jamais arranger les choses de manière qu'ils soient tous deux innocens. Choisissez , et contentez-vous d'en
justifier un.
— Mais il ont tous deux tant de qualités!
— Justement assez entre eux deux pour former un homme accompli, si on pouvoit les rassembler sur un seulpour ma part je serois à présent assez disposée à les donner toutes à Mr.
IWj quam â V0US) YOUs ferezcomnje vous voudrez.
Elle fut assez long-tems cependant sans parvenir à faire rire Jane.
— Je ne sais pas ce qui me fait le plus de peine, disoit-eile, Wikam si corrompu ! ou ce pauvre M. Darcy !
Chère Lizzy ! Pensez à ce qu'il doit avoir souffert? Quel mécompte! Apprendre la mauvaise opuiori que vous aviez de lui ! Une semblable révélation à vous faire sur sa sœur ! C'est trop cruel! Je suis sûre que vous le semez aussi.
— Oh non! ma compassion s'évanouit à mesure que la vôtre augmente; voire excessive bonté nie sauve, et pour
peu que vous le plaigniez encore quelques instans, mon cœur deviendra léger comme une plume.
— Pauvre Wikam! sa contenance porte si bien l'empreinte delà franchise!
Il y a tant de douceur et de bonté dans ses manières!
— Il y a certainement eu quelque grand vice dans l'éducation de ces deux jeunes gens; l'un a pris toute la bonté et l'autre en a toute l'apparence.
— Mais je n'ai jamais trouvé que Mr. Darcy fût aussi dépourvu de cette apparence, que vous le dites Lizzy.
— Et moi qui prenois l'aversion décidée qu'il m'inspiroit , pour la preuve d'une pénétration peu commune!
— Cu'il est malheureux, que vous vous soyez servie d'expressions si fortes en parlant à Mr. Darcy !
— Certainement ; mais l'amertume
avec laquelle je me suis exprimée e'toit la conséquence des préjugés que j'avois nourris. Il y a un } oint sur lequel il faut que vous me donniez voire avis.
Dois-je dévoiler le caractère de Wiltam à nos connoissances?
Miss Ben net réfléchit quelques instans :
— Je ne vois pas de ne'cessilé à lui faire un si grand tort; et vous, Lizzy, quelle est votre opinion ?
— Que je ne dois pas le faire; Mr.
Darcy ne ra»a pas autorisée à rendre publiques les pieuvea qu'il m'a données de la fausseté du caractère de Wikam.
Au contraire , toutes les circonstances qui ont rapport à sa sœur doivent rester dans le plus profond secret, et si j'essayois de détromper les gens quar\t au reste de sa conduite, qui me croiroit?
Les préjugés contre Mr. Darcy &ont si violens qu'il seroit plus facile ê®.
ORGUEIL ET PRÉJUGÉ. 4g
vouloir la mort de la moitié des bonnes gens de Mérylon plutôt que d'essayer de le placer sous un jour plus favorable; je ne m'en sens pas le courage, Wikam sera bientôt parti, alors n'importe ce qu'il soit ! Dans quelque temps tout se découvrira peut-être, et nous rirons de la simplicité de ceux qui ne lWout pas deviné plutôt; maintenant je ne dirai rien,
— Vous avez, raison, si ses erreurs étoieut connues, peut-être seroit-il déhonoré pour toujours. Peut-être à présent est-il fâché de ce qu'il a fait , et désire-i-il de rétablir sa réputation; nous ne devons pas lui en ôter les
moyens.
— Cette conversation calma un peu
l'esprit d'Elisabeth; elle s'éioh délivrée
de deux secrets qui lui pesoient sur ïe
"cœur depuis quelques jours, et elle
éloit bien sûre de trouver dans Jane
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un être qui l'e'couteroit toujours volontiers. Cependant Ja prudence ne lui avoit pas permis de faire la confidence entière; elle n'osoit pas parler de l'autre moitié de la lettre, ni dire à sa sœur, à quel point elle avoit été aimée de Bingïey. II y avoit donc encore un secret qu'elle n'osoit confiera personne, et elle éloit sans espérance de pouvoir jamais le dire à Jane. Car si même elle retrouvoit une fois Bingley et qu'il lui fut reste' fidèle, elle sauroit tout avant qu'elle eût pu l'en instruire.
Jane n'étoit pas heureuse, elle conservoit une tendre affection pour Bingley ; son sentiment avoit toute la vivacité d'un premier attachement, et son âge el son caractère lui dotmoient plus de force et de consistance , qu'ils n'en a ordinairement. Son souvenir lui étoit si cher , qu'il falloit toute sa raison et tout le désir qu'elle avoit