‹ Orgueil et Préjugé, Volume 3Chapitre 7 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

'N était au commencement de la seconde semaine après le retour des Miss Bennetj c'étoit la dernière du séjour du régiment à Meryton, et lotit le monde e'ioit dans la consternation; jes deux sœurs aînées seules, pouvoient encore, boire, manger, dormir et suivre le cours de leurs occupations ordinaires.

Kitty et Lydie dont l'affliction étoit extrême, leur reprochoieut souvent cette insensibilité, et ne pouvoient la comprendre.

— Bon Dieu! Que deviendrons nous?

Que ferons nous ? s'écrioient-elles dans l'excès de leur chagrin.

— Comment pouvez-vous, sourire ainsi, Lizzy ?

Leur tendre mère partageoit leur douleur; elle se souvenoit de ce qu'elle avoit souffert elle-même dans un cas pareil, il y avoit vingt -cinq ans.

— Je suis sûre, disoit-elie , que je pleurai au moins deux joins entiers; quand le régiment du Colonel Bâillas partit , je croyois que mon cœur se fou droit.

— Je suis bien sûre que le mien se brisera, dit Lydie.

— Si on pouvoit aller à Brighton? ajoutoit Mistriss Bennet.

— Oli oui! si on pouvoit aller à Brighton! Mais papa est si intraitable!

— Quelques bains de mer calmeroient mes nerfs et me re'labliroient tout à fait.

— Et ma tante Phillips est sûre qu'ils me feroient aussi beaucoup de bien, ajoutoit Kitty.

Telles e'îoiem les plaintes, qui re-

tentissoier.it perpétuellement dans la maison de Longbourn. Elisabeth auroit voulu s'en divertir, mais la honte qu'elle en ressentoit prenoil le dessus ; elle se ni oit de plus en plus la justice des reproches de Mr. Darcy, et elle n'avoit jamais e'ié plus disposée à lui pardonner ce qu'il avoit fait pour empêcher le mariage de son ami.

— Les larmes de Lydie furent bientôt essuyées; elle reçut une invitation de Mistriss Forster femme du colonel du régiment, pour l'accompagner à Brighton. Cette amie inappréciable, éioit une très-jeune femme, nouvellement mariée; quelques ressemblances dans son caractère avec celui de Lydie et surtout leur extrême gaielé les avoient rapprochées ; au bout de trois mois, elles s'étoient liées de la manière la plus intime. Les transports de Lydie dans celle occasion, sa reconnoissance

pour Mislriss Forster, la joie de Mislriss Bennet etcla niorliiicaiion de Kiliy , rie .auroient se dépeindre. Lydie, sans faire aucune attention au chagrin de sa sœur, parcourent la maison dans un ravissement continuel , demandant des félicitations à tout le monde, parlant et riant avec plus de pétulance que jamais; tandis que l'infortunée Kitty gemissoit u son sort, dans de s termes aussi peu raisonnables que son accent étoit

plaintif.

— Je ne puis comprendre pourquoi Mislriss Forster ne m'invite pas aussi, disoil-elle; quoique je ne sois pas sa meilleure amie 3 j'ai tout autant de de droits à être invitée que Lydie et encore davantage , puisque j'ai deux ans de plus qu'elle.

Envâin Elisabeth s'eflotçoii-elle de lui faire entendre raison , et Jane de ui inspirer de la résignation; eile étoiî inconsolable. 5

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Elisabeth voyoit cette invitation avec autant de chagrin que sa mère en avoit de joie;elle ne put sVmpêcher de demander en secret à son père de s'y opposer.

Elle lui représenta l'èiourderie de Lydie et l'inconvenance qu'il y au roi l:

à la livrer ainsi à elle-même; le peu d'avantages qu'elle relireroit de l'amitié d'une femme telle que Mistriss Forsier ; enlîn Ja probabilité de la voir devenir plus imprudente que jamais, en allant avec une telle compagne à Bngbton , où les tentations dévoient être encore bien plus grandes qu'à Longbourn ou qu'à Meryton. 11 l'ecouta attentivement et lui dit ensuite :

— Lydie ne sera pas contente qu'elle n'ait e'té dans quelque lieu public, et nous ne pouvons pas espérer qu'elle retrouve jamais l'occasion de le faire avec moins de dépenses et de dérangement pour sa famille que dans ce moment,

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— Si vous songiez Monsieur, au tort que peuvent nous faire et rjue nous ont peut-êire déjà fait les manières et 3a conduite inconsidérées de Lydie, vous penseriez peut-être bien différemment.

— Le tort qu'elle vous a déjà fait?

répéta Mr. Bennet ! Quoi! a -t- elle éloigne' quelques - uns de vos prétendans? Pauvre petite Lizzy ! Mais ne vous laissez pas abattre. Des hommes assez faibles pour redouter d'être allies à des gens ridicules , ne sont pas digtrea de regretj voyons, montrez moi la liste de tout; ces pauvres garçons que la folie de Lydie a fait fuir?

— En vérité Monsieur, vous vous trompez; ce n'est pas pour moi seule que je crains, c'est pour l'avantage de tous que je parle. La considération et le respect dont nous jouissons, peuvent être atteints par la légèreté, l'assurance et le mépris de toutes les consenances

fr> ORGUEIL ET PRÉJUGÉ,

qui distinguent le caractère et la conduite de Lydie; pardonnez ma franchise, mais mon cher père, si vous ne cherchez pas à réprimer ses défauts, bientôt, elle ne pourra plus se corriger, et à seize ans Lydie sera décidément une coquette qui couvrira sa famille de ridicule; ce sera une coquette sans aucun attrait que ceux de la jeunesse et d'une figure passable, incapable par le vide de son esprit de se préserver du blâme général; elle entraînera Kitty, qui se laisse toujours conduire par elle.

Vaines et ignorantes, pouvez vous croire qu'elles ne seront pas critiquées partout où elles se montreront, et que leurs sœurs ne seront pas enveloppées dans Ja même disgrâce ?

— Mr. Bennet la voyant vivement émue lui prit la main avec tendresse.

— Ne vous tourmentez pas, mon nîionr , dit-il, partout où vous vous

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montrerez Jane ei vous, vous serez honorées et respectées, comme vous lemêïilez; et pour avoir deux et même je puis dire trois sœurs très- ridicules , vous ne paroîlrez pas avec moins d'avantages.

Mais nous n'aurons pas l;i paix à Longbourn, si Lydie ne va pas à Brighton.

Laissez la donc partir; le colonel Forsier est un homme raisonnable, il l'empêchera de faire de trop grandes extravagances; elle est malheureusement trop pauvre pour tenter la cupidité de personne.

Elle sera même moins en vue à Bnghton, cpi'elle ne l'éloit ici; les officiers trouveront des femmes plus dignes qu'elle de leurs soins ; espérons qu'elle y apprendra à connoître sa propre nullité; elle ne peut pas devenir pire qu'elle ne l'est, sans nous autoriser à l'enfermer pour le reste de ses jours.

Elisabeth fut obligée de se contenter de cette réponse, mais soe opinion

étant resiée la même, elle le quitta, lies- affligée et très- inquiète. Cependant il u'étoit pas dans son caractère, d'augmenter Ses peines en les exagérant; elle a\oit rempli son devoir en parlant à son père comme elle l'avoit fait ; elle attendit l'èvèneiuent avec calme.

Si Lydie et sa mère avoient eu connoissance de la conversation d'Elisabeth avec son père, leur indignation n'auroit point connu de bornes ; elles n'auroient pu trouver de termes assez forts pour l'exprimer, maigre' tome leur volubilité. Un voyage à Brigliton, presenio.it à Lydie le tableau de tomes les félicités terrestres. Son imagination la transporloit déjà dans les rues de celte ville remplies d'officiers, elle se voyoit l'objet de tous leurs soins, elle se croyoil déjà au camp dans tout son éclat, elle parcouruit les tentes déployées , brillantes de jeunesse et de gaieté et

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éblouissantes d'éearlate, enfin, pour achever le tableau, elle s'y pluçoit elle-même, coquet tant avec cinq ou six officiers.

Elisabeth devait voir Wikam pour la dernière fois au départ du régiment; l'ayant souvent rencontré en société' depuis son retour à Lougbourn, elle B é prou voit pins d'émotion en sa présence et ne conservoit aucune prévention en sa faveur; elle avoit même remarque dans cette douceur qui l'avoit d'abord enchantée, une affectation et une pesanteur , qui la fatignoient et l'ennuyoient ; et elle avoit été très-blessée de l'intention qu'il avoit manifestée de recommencer auprès d'elle des assiduités, qui d'abord lui avoient été si agréables.

Le jour du départ du régiment, ils dina avec plusieurs officiers à Longboum. Elisabeth étoit si peu disposée £ se séparer amicalement de lui, que

lorsqu'il s'informa si elle s'étoit bien trouvée à Hunsford, elle lui re'pondit que le colonel Fitz- Williams avoit passe' trois semaines à Rosing et lui demanda s'il le connoissoit.

Il eut l'air surpris, fâche' et inquiet; mais après quelques instans de reflexions ils se remit, et lui re'pondit avec un sourire, qu'il l'avoit souvent vu autrefois, et que c'étoit un homme doux et agréable; il lui demanda ce qu'elle en pensoit.

Elisabeth en fit un grand éloge , et Wikam ajouta d'un air indiffèrent; combien de temps avez vous passé à Rosing?

— Environ trois semaines !

— Et le \ites vous souvent?

— Presque tous les jours.

— Ses manières sont très-diffe'renlek de celles de son cousin.

— Oui, mais je trouve que Mr.

Darcy gagne à è\re connu.

— En véri'é! s'écria Wikam, d'un air qui n'échappa point à Elisabeth, et puis- je vous demander?... puis s'interrompant : En quoi a-t il gagné ?aj@ulat-il d'un ton plus gai, a-t-il daigne mettre un peu plus de politesse, dans ses manières? Car je n'ose pas espéier continua Wikam d'un ton plus sérieux, et un peu plus bas, qu'il ait changé quant au fond de son caractère. Quant au fond, reprit Elisabeth, je crois qu'il est toujours le même.

Wikam la regardoit attentivement, ne sachant pas ce qu'il devoit penser de ses paroles; il avoil remarque' quelque chose dans son ton qui lui donnoit de l'inquiétude.

— Quand je dis qu'il gagne à être connu, je ne veux pas dire que son esprit on ses manières puissent changer, mais qu'en le connoissant davantage on apprécie mieux son naériie.

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Wîkam rougit tout- à-coup et parut agile; il se tût un instant; enfin il lui dit, d'un son de voix très doux :

— Vous qui conuoissez Lien mes sentimens à l'égard de Mr. Darcy, vous devez facilement comprendre combien je clois nie réjouir de ce changement en lui, lors- même qu'il ne sérail qu'apparent. Son orgueil, s'il prend celle direction- là, peut eue mile même aux autres, surtout s'il le corrige des défauts et de la mauvaise foi dont j'ai souflert.

Mais je crains que celle amélioration qui vous a frappée ne soit que pour le temps de ses visites à sa tante, dont il respecte le jugement et l'opinion; la crainte qi.VIIe lui inspire, opère toujours une différence chez lui lorsqu ils son! ensemble, et on pe I l'attribuer au vif dëair ou il a d'épouser Miss de Bo'igh.

Elisabeth à ces pat oies ne put retenir

un sourire, et elle ne répondit que par un léger signe de tête; elle \oyoh qu'il vouloit remet lie la conversation sur les griefs qu'il avoit contre Mr. Darcy , et elle n'étoit pas d'humeur à le lui permettre. Le reste de la soirée Wikam aflécla beaucoup de gaieté, mais il n'eut pas Pair de s'occuper plus d'Elisabeth que des autres femmes; ils se séparèrent avec politesse, mais peut-être aussi avec le désir mutuel de ne plus se revoir.

Lorsque l'assemblée se sépara, Lydie retourna avec Mislriss Fora ter à MetVton, d'où elle devo'u partir le lendemain de fort bonne heure. Ses adieux à sa famille furent plus bruyans que touchans; &.UI3 fui la seule qui répandit quelques lai eues, mais c'étoient des humes de chagrin et d'envie. Mistriss Bennet ne ponvo't assez faire de souhaits pour le bonheur de sa iiile, elle lui

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recommanda de s'amuser autant qu'elle Je pourroit ; avis qui je crois devoit cire fori bien suivi. Au milieu des bruyans transports de Lydie et de ses adieux à sa Famille, l'adieu plus tranquille de ses soeurs fut à peine entendu.

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