‹ Orgueil et Préjugé, Volume 3Chapitre 8 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

jl Elisabeth ne se fut forme' le tableau du bonheur domestique et de la félicite conjugale que sur les observations que lui fournissoit sa propre famille, elle n'en aurait pas pris une idée bien agréable. Son père séduit par la jeunesse et la beauté', avoit épouse une femme dont l'intelligence bornée et l'esprit re'lréci avoient, immédiatement après son mariage, détruit toute la considération qu'il anroit dû avoir pour elle; l'estime, le respect et la confiance étoient bannis pour toujours de leur ménage, et toute espérance de bonheur domestique a\oit disparu. Mais Mr.

Bennet n'étoit pas homme à trouver

des consolations contre un malheur qu'il devoil à sa propre imprudence, dans ces plaisirs que recherchent trop souvent les maris déçus dans leurs espérances.

Il aimoit passionnément la campagne et la lecture, il tiroil de ces deux goûts ses principales jouissances, il en d*> voit très- peu à sa femme, excepté, lorsque sa sottise et son ignorance étoient poussées si loin, qu'il s'en amusoit. Ce n'est pas en général l'espèce de bonheur qu'un homme doit désirer obtenir de sa femme, mais lorsque tous les autres lui sont refusés , la véritable philosophie, doit savoir tirer parti de ce qui reste.

Elisabeth n'a voit , malheureusement pour elle, jamais été aveuglée sur les torts de son père comme époux; elle les avoit toujours vus avec chagrin; mais respectant toutes ses aune* qualités

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et reconnoissante de l'affection qu'il lui témoignoit, elle s'efforçoit d'oublier ce qu'elle ne pouvoit corriger. Jusqu'à ce moment, elle n'avoit jamais si vivement senti les désavantages qui re'snltoient pour les enfans, d'un mariage aussi mal assorti ; elle n'avoit jamais été' aussi pênetre'e de regret du mauvais emploi des talens et des connoîssances de son père, qui , s'il les eut crus inutiles au développement de l'esprit de sa femme, anroit pu au moins les employer utilement à l'éducation de ses filles.

Excepté le plaisir qu'Elisabeth ressen lit du départ de Wik:-»m, elle trouva peu d'autres sujets de satisfaction dansl'éîoiguernenl du régimr nt. Leurs divertissemens extérieurs étoient encore moins variés qu'à l'ordinaire ; et dans l'intérieur les plaintes continuelles de sa mère et de sa hœur sur l'ennui qui les possédait, jeloient une teinte de tiiste&se sur leur

cercle domestique. Si on pomoit espérer que Kitty regagnât le degré' de bonheur que lui avoit accorde' la nature, pendant l'absence de celle qui lui tioubloii le cerveau : l'on pouvait aussi redouter pour la vaine et imprudente Lydie le double danger de se trouver dans un lieu où l'on preuoit les eau*, et au milieu d'un camp. De quelque côté que la pauvre Elisabeth tournât ses pensées, elle ne ironvoii que mortification, chag«in et. inquiétude;, elle avoit besoin de quelque chose qui ranimât son esprit abattu 7 et elle plaça toutes ses espérances dans le voyage qu'elle devoit bientôt faire dans le nord avec son oncle et sa tante Gardiuc.r.

Si Jane avait pu être de la pallie,,, d lui sembloit que son plaisir eût elo complet.

Il est heureux , pcnso'u-elle , que j'aie toujours quelque chose à désirer ; sic"

plan me promciioit un bonheur parfait, je pourrois craindre peut-être quelque chagrin à sa suile ; mais la source constante de regrets qu'occasionnera en moi la privation de ma sœur, peut raisonnablement me faire croire que toutes m-es espérances de plaisir se réaliseront.

Un projet qui ne présente que des délices continuelles , ne peut jamais s'effectuer ; trop compter sur sa réussite est le moyen de se ménager quelque désappointement.

Lydie avoit promis d'écrire très-souvent et très au long à sa mère et à Kitty; mais ses lettres se faisoient attendre longtemps et étoienl toujours fort courtes.

Celles adressées à sa mère conteuoient peu de détails, sinon qu'elle revenoit de tel ou tel endroit , accompagnée par tel ou tel officier ; qu'elle avoit vu de si belles choses, qu'elle en étoit stupéfaite; qu'elle avoit une nouvelle robe ou un nouveau bonnet, dont elle faisoit la des- Tom. 111. 4

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Criplion; et toujours elle finissoit précipitamment, parce que Mistriss Forster Patiendoit pour aller au camp. Sa correspondance avec Kilty étoit nulle pour les autres; car ses lettres, quoique plus longues , éloient tellement remplies de phrases et de mots soulignés, qu'il etoit impossible de les lire en famille.

Quinze jours ou trois semaines après le départ de Lydie ; la bonne humeur , la santé et la gaieté revinrent à Longbourn ; tout reprit un aspect pins riant.

Les familles du voisinage, qui avoient été passer l'hiver à la ville, revinrent , et les plaisirs ei les toilettes d'été recommencèrent. Mistriss Bennet reprit sa dolente sérénité , et , au milieu de Juin , Km y fut assez bien remise pour pouvoir rentrer à Meryton sans pleurer; ce qui parut d'un si heureux présage , qu'Elisabeth espéra qu'à Noël prochain elle seroit assez raisonnable pour ne pas parler plus d'une

fois par jour d'un officier; à moins que, par un fâcheux hasard , un autre régiment ne vînt en garnison à Merylon.

L'époque fixée pour le voyage des Gardiuer approchoii , et il n'y avoil plus que quinze jours à attendre , lorsqu'il arriva une lettre de Mislriss Gardiner, qui, tout à la fois, en retardoit le moment et en abrégeoit la durée. Des affaires empêchoientMr Gardiuer de partir avant la dernière quinzaine de Juillet, et il devoii être de retour à Londres au bout d'un mois. Comme c'étoit un terme trop court pour aller aussi loin qu'ils se Fétoieut proposés ; du moins pour faire ce voyage d'une manière commode et agréable; ils abaudounoieni le piojet d'aller aux lacs, pour faire un tour plus court , et , d'après leurs idées du moment , ils ne dévoient aller que dans» le Derbyshiie. Il v avoit assez de choses à voir dans ce comté pour les occuper pea-

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dant trois semaines, et Misuiss Gardiner conservoil pour ce pays là une affection particulière. La ville où elle avoit autrefois passe plusieurs années, et où elle comptoit maintenant s'arrêter quelques jours , étoit sans doute pour elle un objet d'aussi grand intérêt, que les beaute's de Mathock , de Chairwonh , ou de Dordale.

Ce nouvel arrangement ne plut point à Elisabeth ; elle avoit fermement compté voir les lacs, et elle pensoit qu'on auroit eu assez de temps pour y aller 5 mais il fallpil bien se contenter de ce qu'on lui offroit; et comme elle se contentoit aisément , ses regrets furent vile oubliés. Le Derbyshire lui rappelait bien des choses! Il e'toit impossible d'entendre prononcer ce nom sans penser à Pemberley et à son maître ! Mais, disoitelle , je puis entrer dans ce comté sans qu'il le sache et sans que je le voie.

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11 falloit attendre encore long-iemps.; quatre semaines dévoient s'écouler avant l'arrivée de son oncle et de sa tanie j quelle éternité ! Elles s'écoulèrent cependant , et Mr. et Mistriss Gardiner parurent enfin avec leurs quatre enfans à Longbourn. Deux filles de six à huit ans, et deux petits garçons encore plus jeunes, furent confies aux soins de leur cousine Jane qui éloil leur favorite, et dont le bon sens et la douceur la rendoient plus capable que toute autre de les surveiller, de les instruire 9 de les amuser j et, je crois aussi, de les gâter.

Les Gardiner ne passèrent qu'une nuit à Longbourn et partirent le lendemain avec Elisabeth j ils étoienl sûrs de se convenir comme compagnons de voyagej ils avoienl en partage la santé et le genre de caractère qui permettent de suppor*ter de petits inconvéniens de roule. La gaieté qui embellit tout, l'amitié et Fes-

prit qui font oublier les mécomptes ou les privations, leur garantissoienl les jouissances qu'ils s'étoient promises.

L'objet de cet ouvrage n'est pas de donner la description du pays qu'ils parcoururent, ni des villes qu'ils visitèrent.

O\ford , Bleuhiem , Wirswik , Birmingham, etc. sont assez connues ; nous ne nous occuperons que d'une très petite partie du Derbyshire. Après avoir vu les principales curiosités du pays , ils dirigèrent leur course vers la petite ville de Lambton, où MUtrifg Gardiner avoit habité autrefois, et où elle avoit conservé quelques- unes de ses connoissances.

Elisabeth apprit de sa tante que Pemberley e'toit à cinq milles de Lambton; il n'étoit éloigné de la grande route que d'un mille ou deux. Mistriss Gardiner témoigna le désir de revoir cet endroit ; Mr. Gardiner y étoit fort disposé. On voulut consulter le goût d'Elisabeth.

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l* N'aimeriez- vous pas voir un lieu dont vous avez tant enlendu parler, mon amour ? lui dit Mr. Gardiner ; un lieu qui doit vous intéresser : Wikam y a passé tonte sa jeunesse, vous le savez.

Elisabeth fut déconcertée 5 elle seoioit qu'elle feroit mieux de ne pas aller à Pemberley. Elle étoit fatiguée, disoitelle, des belles maisons; elle en avoit déjà tant visité, qu'elle n'éprouvoit réellement plus de plaisir à voir de beaux tapis et de riches draperies.

— Si c'étoit senlement une belle maison richement meublée, dit Mislriss Gardiner, je ne m'en soucierois pas plus que vous 5 mais le parc est délicieux , c'est un des plus beaux endioils du pays.

Elisabeth n'ajouta tieu; mais la possibilité de rencontrer Mr. Darcy pendant qu'elle parcourrait sa propriété , se présenta à elle ; elle rougit à cette seule idée, et jugea qu'il valoit peut-être mieux

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confier vont à salante, que de eourir ua pareil risque ; il y avoit aussi des ineon- ■véniens à lui faire celte confidence.

Enfin , elle pensa que ce seroit sa derrière ressource, si les informations qu'elle prendroit sur l'absence de la famille n'étoient [.as favorables.

En conséquence , lorsqu'ils arrivèrent le soir à la ville prochaine, elle demanda à la fille d'auberge, si Pemberley u'étoit pas un bel endroit? quel étoil le nom du propriétaire? et si sa famille l'occupoit cet été? La réponse ayant été négative, ses craintes furent dissipées, et elle éprouva la plus grande curiosité de tout visiter, même jusqu'à la maison, Lorsque le sujet fut remis sur le tapis le lendemain matin, et qu'on l'interpela de nouveau ; elle répondit , avec l'air d'une indifférence parfaite^ qu'elle u'avoit aucune répugnance à y aller. — Ils partirent donc pour Pemberley.

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