CHAPITRE VIL
A EU de jours après, Mr. Bingley tint faire \isite. Il étoit seul; son ami l'avoit quitté le malin même pour aller à Londres; il devoit revenir dans dix jours. 11 resta environ une heure et fut extrêmement gai ; Mistriss Bennel voulut le retenir à dîner, mais il avoua, d'un air fort affligé, qu'il étoit engagé ailleurs.
— J'espère que nous serons plus heureux y lorsque vous 1 eviendrez.
Mr. Bingley se confondit en remercîmens, et promit de saisir la première occasion de revenir.
— Pouvez-vous demain?
Il n'avoit aucun engagement pour le lendemain , et l'invitation fut acceptée avec joie.
II arriva le lendemain , mais» de si bonne heure , qu'aucune des dames n'étoit habillée. Mi&nïss Beuuei , à moitié velue, courut à la chambre de ses filles.
— Ma chère Jane , lui dn-elle, dépêchez-vous, il est arrivé, il est là bas!
Dépêchez-vous, mon ange; ici, Sara, venez aider Miss Bennet à mettre sa robe, et laissez les cheveux de Lizzv.
— ■ Nous descendrons dès que nous pourrons , dit Jane ; mais je crois que Kilty doit être plus avancée que nous dans sa toilette , cap il y a plus d'une demi-heure qu'elle est montée ; elle pourroit aller recevoir Mr. Bingley.
— Oh ! laissez Kilty, qu'a t elle à faire là ? Où est votre ceinture , ma chère ?
Allons , dépêchez-vous.
Mais lorsque sa mère fut loin , Jane ne voulut jamais descendre sans une de ses sœurs.
Le même empressement à les laisser
seuls reparut dans la soirée. Après le thé, Mr. Beonet se relira , comme à l'ordinaire, dans sa bibliothèque, et Mary remonta chez elle pour faire d<* la musique.
Sur cinq deux étant déjà éloignés, Mistriss Bennet faisoit des signes à Kiity et à Elisabeth pour les engager à soi tir de la chambre, mais cette dernière ne voulait pas les voir, et quant à Kiity , elle lui dit très-innocemment : — Qu'est-ce que c'est, maman? Pourquoi me faitesvous ces signes? Que voulez- vous que je fasse ?
— Rien , mon enfant , je ne vous ai point fait de signes. Elle se contint encore cinq minutes, puis, ne pouvant se résoudre à laisser échapper une si bonne occasion, elle se leva tout-à-coup et dit àKitty:
— Venez, mon ange, j'ai à vous parler : — et elle l'emmena dans une autre chambre, Jane jeta à Elisabeth un regard
9« OItCUETL ET PRÉJUGÉ.
suppliant , qui lui exprimoït l'embarras que lui causoient les intentions de sa mère, et Pengageolt à ne pas s'y prêter. Un instant après, Mistiîss Bennet entrouvrit la porte ei dit :
— Lizzy, ma chère, j'ai un mol à vous dire.
Elisabeth fut fœcée de se rendre à celle sommation.
— Il faut que nous les laissions nn peu seuls, dit Mistriss Bennet. Kitty et moi nous allons monter dans ma chambre.
Elisabeth n'essaya point de discuter avec sa mère, mais elle attendit dans le vestibule jusqu'à ce qu'elle fût partie avec Kitty, et alors elle rentra dans le salon.
Ainsi , les plans de Misiriss Bennet échouèrent pour ce jour là, Bingley etoit empressé , attentif, gai et aimable, mais il ne pensoit point à faire une déclaration.
Il eut à peine besoin d'une invitation pour rester à souper; et, avant de s'en aller,
il prit auprès de Mistriss Bennet l'engagement de venir chasser le lendemain avec son mari.
Depuis ce jour-là Jane ne parla plus de son indifférence ni de son calme , et pas un mot de Bingley ne fut prononce' entre les deux sœurs. Elisabeth alla se coucher dans la douce persuasion que tout seroit bientôt fini , à moins pourtant que Darcy ne revînt plutôt qu'il ne l'avoit dit, quoiqu'elle crût bien cependant qu'il ne s'opposoit plus au bonheur de son ami. Bingley fut exact au rendezvous. II passa la journée avec Mr. Bennet, comme il en avoit été contenu. II étoit pins aimable que ce dernier ne s'y seroit attendu. 11 éloil naturel que Mr. Bennet amenât dîner chez lui son compagnon de chasse, et , dans la soirée, l'esprit de Mis* tris* Bennet travailloit de nouveau pour inventer un moyen de laisser Bingley seul avec sa fille. Elisabeth, qui avoit une
lettre à écrire, se rerira après le thé ; on altoît se meure au jeu , elle n'étoit plus nécessaire à sa sœur pour contrecarrer les projets de sa mère. Mais en rentrant au salon, elle s'aperçut, à son extrême surprise, qu'il y avoit quelques raisons de craindre que sa mère n'eût e'ië trop ingénieuse, car en ouvrant la porte elle vit sa sœur et Bingley seuls, debout près de la cheminée, engagés dans la plus sérieuse conversation ; et, lors même qu'elle n'auroit eu aucun soupçon, la précipitation avec laquelle ils détournèrent ieurs têtes eu s'eloiguant Tun de l'autre , lui auroil tout révélé. Si leur position étoit embarrassante , la sienne ne l'étoit pas moins. Ils s'étoient assis tous les trois, et comme ils ne pronouçoient pas une parole, Elisabeth étoit sur le point de se lever et de se retirer, lorsque Bingley, quittant sa chaise , dit quelques mots à voix basse à Jane, et s'élança hors de la chambre.
ORGUEIL ET PRÉJUGÉ. g5
Jane ne pou voit rien avoir de caché pour Elisabeth , surtout quand sa confiance ne devoil causer que de la joie ; elle l'embrassa tendrement et lui avoua avec la plus vive émoiion, qu'elle ëtoit la plus heureuse créature du monde.
— C'est trop, c'est trop! disoil-elle, je ne le mérite pas. Oh ! pourquoi tout le monde n'est-il pas aussi heureux que moi?
Elisabeth la félicita avec une vivacité, une chaleur que les mots ne sauroient exprimer, et chacune de ses expressions de tendresse eloît une nouvelle source de bonheur pour Jane.
— Il faut, s'écria toul-à-coup Jane, que j'aille vers ma mère; je ne dois pas tromper sa tendre sollicitude, ni permettre qu'elle apprenne mon bonheur d'un autre que de moi. Il est déjà vers mon père pour lui demander son consentement. Oh Llzzy ! quelle douceur pour