LES K 1 R G H I Z E S
lit jusqu’au fond des consciences, peut apprécier les motifs secrets d’un acte semblable. Chaque blessure a son tarif; un doigt coupé, cent moutons; la blessure qui entraîne la perte de la vue ou d’un bras ou d’une jambe se paye autant qu’un meurtre. C’est. un code primitif, mais il a ses règles et prévoit d’avance certains cas particuliers qui peuvent se rencontrer dans les veuvages ou les successions. La tradition se transmet de famille en famille, de père en fils, et le droit du steppe est aussi respecté que le nôtre.
La commission de l’empire ottoman a fait bâtir dans le jardin de l’Exposition une petite mosquée qu’il est intéressant de visiter, car elle donne une idée suffisante des édifices religieux que les Turcs construisirent et construisent encore dans leurs possessions d’Asie et d’Europe. C’est une mosquée de Brousse, Yéchil-Djami (la mosquée verte), qui a servi de modèle à celle dont aujourd’hui nous voyons la réduction au Champ-de-Mars ; elle a été édifiée par Mahomet I er , quarante ans environ avant que les Osmanlis se fussent emparés de Constantinople. Qui a vu une mosquée les a vues toutes ; les dimensions seules varient, l’ordonnance est toujours la même : un lourd bâtiment carré surmonté d’une ou de plusieurs coupoles, et accosté de minarets plus ou moins nombreux. C’est d’un
excellent effet dans l’ensemble d’un paysage, mais le détail intérieur est peu élégant et fait regretter que les Turcs n’aient point su tirer de l’ornementation l’admirable parti auquel les Arabes ont excellé de tout temps.
Autrefois l’entrée des mosquées était rigoureusement interdite aux infidèles, fussent-ils juifs ou chrétiens. La civilisation européenne, en pénétrant en Orient avec les redingotes, l’ivrognerie et les fusils à percussion, a singulièrement détendu la vieille rigidité musulmane ; le dieu Bakchich (pour-boire) a adouci les plus intolérants, et l’on peut à cette heure fouler en paix « les parvis sacrés. » A Constantinople et au Caire, cela va de soi ; mais les villes les plus réfractaires à l’esprit moderne ont fini par ne plus résister. Aujourd’hui, à Jérusalem, il est permis de visiter el haram al chéri f, la mosquée d’Omar, dont l’accès était absolument défendu aux giaours, ainsi que j’en ai personnellement fait la désagréable expérience en i 850.
Selon ce que Khalîl-ibn-Ishack a écrit dans son traité de jurisprudence musulmane, la loi exige qu’une mosquée soit carrée, en souvenir de la Ivaaba, où la pierre noire est enchâssée à la Mecque ; aussi la disposition intérieure est toujours un quadrilatère relié il la circonférence de la coupole par des pendentifs tn stalactites qui sont d’un effet charmant et paraissent être une importation du goût arabe. Toutes les mosquées ont été élevées par des souverains ou à l’aide de
LA MOSQUÉE TURQUE. 23ü
legs pieux dus à de riches personnages ; il est rare qu’elles ne soient pas entourées d’établissements hospitaliers destinés à pourvoir gratuitement au besoin de la population malheureuse. Ce sont les imaret , cuisines pour les pauvres ; les medressé, collèges ; les daruch-chifa, hôpitaux ; les kitab-khane , bibliothèques. Les constructions qui contiennent ces différents établissements font partie de la mosquée môme, l’entourent et lui donnent souvent, comme à Sainte- Sophie, par exemple, une insupportable apparence de lourdeur. L’intérieur des mosquées n’est pas seulement un endroit réservé à la prière en commun, c’est une sorte de lieu sacré, lieu de refuge, de dépôt et d’asile. C’est là que les gens riches apportent leur fortune, dans de simples caisses de bois, fermées d’un méchant cadenas, entourées d’une corde équivoque ; une inscription tracée sur le couvercle indique le nom du propriétaire légitime du dépôt, qui serait fort hasardé chez nous et auquel personne là-bas ne se permet de toucher. C’est aussi dans la mosquée qu’on porte les malades dont la science humaine commence à désespérer, et la science humaine est peu de chose en Turquie, où le Koran suffit à tout, môme à la pathologie. Il n’est pas rare de voir un moribond couché sur les nattes, appuyé contre un pilier, tourné vers la direction idéale de la Mecque, essayer de mêler sa voix aux prières que l’on récite. Il est un remède fort recherché, mais qui coûte cher, car à Constantinople comme ailleurs le prêtre sait qu’il vit de l’autel. Il
s’agit de certains chapelets sacrés qui possèdent la vertu spéciale de guérir toutes les maladies. Leur origine est curieuse. En 1630, une inondation ravagea la Mecque et ébranla les fondations de la Kaaba. Mourad IV, le glorieux sultan qui faisait broyer les fumeurs dans un mortier, qui disait : « Les vengeances ne vieillissent pas, quoiqu’elles puissent blanchir, » fit, par piété, réparer la maison sainte où chaque musulman doit aller en pèlerinage au moins une fois dans sa vie. En échange de sa munificence, on lui envoya d’énormes chapelets composés, selon l’usage, de quatre-vingt-dix-neuf grains correspondant aux quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah , mais qui avaient été taillés dans les trois colonnes d’ébène, Hanan , Méian et Daian , sur lesquelles la Kaaba s’appuyait. On comprend qu’une telle origine a donné à ces chapelets une force merveilleuse ; il suffit donc d’en entourer un malade pendant une journée entière, du lever au coucher du soleil, pour qu’il soit délivré de toute souffrance. Il n’en faut pas trop rire ; ce genre de médication facile est usité ailleurs qu’en Orient ; l’eau et les médailles miraculeuses ont fait, dit-on, des cures extraordinaires dans des pays qui s’amusent beaucoup des superstitions musulmanes.
Toutes les mosquées sont flanquées de minarets, hautes et grêles tourelles à trois étages, qui équivalent aux clochers des églises catholiques, car c’est de là que les mouezzims appellent les fidèles à la prière. Selon leur importance, les mosquées ont plus ou moins de
minarets : presque toujours deux, parfois quatre ; une seule, dans tous les pays soumis à l’islamisme, en possède six, c’est celle que le sultan Achmet I er fît construire à Constantinople au commencement du dixseptième siècle. Il fallut de longues négociations pour arriver à cet important résultat. En effet, la grande mosquée de la Mecque, celle qui sert, pour ainsi dire, d’enveloppe à la Kaaba, n’avait que six minarets, et il était tout à fait inconvenant qu’une mosquée, fût-elle impériale, fût-elle élevée par le padischah, qui est l’ombre de Dieu sur la terre, pût avoir autant de minarets que le lieu saint par excellence. Le sultan Achmet se tira d’affaire en faisant bâtir un septième minaret à la mosquée de la Mecque. Aujourd’hui la mosquée d’ Achmet étalant sa large façade sur Y At- Meïdan , et dressant ses élégantes aiguilles dans l’air, s’appelle encore Alti-Minaréli-Djami, la mosquée aux six minarets.
Une fois qu’on a franchi la porte d’une mosquée, on se trouve dans une vaste cour carrée (sa/m, place), généralement abritée par des arbres, et qui contient les différentes fontaines nécessaires aux ablutions obligées : le réservoir ( meïdah ), armé d’un robinet ( hanaf yat ), laisse couler l’eau qui doit être employée avec certaines formules dont je parlerai tout à l’heure ; les chicman , endroits difficiles à définir, quoiqu’ils soient indispensables, et enün le maghtas (lieu du plongement), où tout bon fidèle doit s’arrêter en sortant des chicman. Trois ou sept marches séparent ordinaire-
ment la cour du sanctuaire proprement dit, qui se nomme maksoûrah (le lieu de retraite); c’est là que se récitent les prières. Indiquant la direction précise (kiblah) de la Mecque, une niche est creusée dans la muraille. C’est le mihrab (point qui aboutit) vers lequel tous les croyants doivent se tourner lorsqu’ils prient ; toute prière est nulle lorsqu’elle n’est pas faite dans cette orientation ; aussi n’est-il pas rare de voir les musulmans, en voyage, tirer une boussole de leur ceinture et examiner attentivement les oscillations de son aiguille avant de déployer le tapis sur lequel ils vont se prosterner. L’intérieur du mihrab est orné de marbres, de plaques de faïences, et devant lui un
tapis particulier est étendu. Lorsqu’on fait face au
mihrab, on voit à sa droite le nimbar , sorte de chaire où l’on a dépensé toutes les ressources de l’ornementation orientale ; on y monte par un escalier de sept marches, sa plate-forme est abritée par un toit conique, son entrée est protégée par une riche portière ( setârah , d’où nous avons fait store). C’est là que se place l’imam. Le vendredi, qui est le jour du Seigneur chez les musulmans, — tous les niais qui voyagent disent : le vendredi est le dimanche des Turcs, — on attache deux drapeaux ( bayânk ) de chaque côté du nimbar ; à Constantinople, dans la mosquée de Sainte-Sophie, ces drapeaux restent en permanence pendant toute l’année, en commémoration des étendards que, le 29 mai 14o3, Mahomet II planta sur l’autel môme de la basilique, pour en prendre posses-
sion au nom du Dieu unique que le Prophète a révélé.
Le mihrah et le nimbar sont indispensables à toute mosquée, si petite, si insignifiante qu’elle soit. Dans les plus importantes on trouve encore un ou plusieurs dikkeh , sorte de large tribune supportée par des colonnes très-basses, et où s’agenouillent les ulémas qui font la récitation des prières commandées ; de plus, çà et là, mais plus particulièrement auprès du mihrah , on voit des coursy , pupitres en forme d\r, composés d’incrustations de bois, de nacre, d’ivoire et d'écaille, sur lesquels on pose le Koran. Des nattes couvrent les dalles, et un grand tapis ( bouçat ) s’étend devant le mihrah et le nimbar . A la muraille sont appenduesdes tablettes oblongues ( laûh , pluriel : alouâh ), où sont inscrits des versets du Koran, le nom des kalifes, des traditions du Prophète. Du haut des voûtes pendent des quantités innombrables de houppes, d’œufs d’autruche ( heid-naâm ) et de lampes qui affectent quatre formes principales : des globes {kidreh), des lampions ( kandyl ), des lampes plates ( kanayeh ), des lustres (magafeh). "
Tels sont, sauf des modifications locales absolument indifférentes, la disposition générale et l’ameublement d’une mosquée. Les cérémonies ordinaires du culte musulman sont toujours les mêmes, car elles ont été sévèrement prescrites et détaillées par les docteurs de la Loi. Dieu a ordonné au Prophète d’imposer aux hommes cinq prières par jour ; on les nomme : Salatel-soubh , la prière du matin (elle se fait avant le lever
du soleil) ; Salat-el-dohr, la prière de midi ; Salat-dasr , prière de l’après-midi ; Yasr est l’heure intermédiaire entre le milieu et la fin du jour; Salat-em maghreb, prière du coucher du soleil; Salat-el-éche, prière du souper, qui se fait environ à la deuxième heure de la nuit.
Pendant le quart d’heure qui précède chacune de ces cinq prières obligatoires, le mouezzim monte sur le minaret, et, marchant dans la galerie circulaire extérieure, se tournant alternativement vers les quatre points cardinaux, il chante d’une voix sonore, sur un air très-mélancolique et très-lent, les paroles suivantes : « L’unité atteste son unité, déclarez son unité ; il n’y a d’autre dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu ; Dieu est le très-grand, Dieu est le très-grand ; j’atteste qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu, j’atteste que Mahomet est le prophète de Dieu ; vive la prière, vive la prière, vive l’action du salut ! Dieu est le plus grand, Dieu est le plus grand ; il n’y a de dieu que Dieu 1 » Que de fois dans mes voyages j ’ai été réveillé avant le jour par la voix du mouezzim qui semblait tomber du ciel à travers l’obscurité. L’appel à la prière est toujours semblable ; seulement, le soir, le mouezzim ajoute à la fin : « La bienveillance, la miséricorde soient sur toi, ô Prophète, sur toi, ô Prophète, sur tous les membres de ta famille et sur tous tes compagnons ! »
Lorsque, après avoir entendu l’appel du mouezzim, le musulman se rend à la mosquée, il s’arrête dans la
cour et fait des ablutions ; l’ordre dans lequel elles doivent s’exécuter est minutieusement réglé, et il n’est pas permis de s’en écarter. On prend de l’eau dans sa main droite, on boit trois fois et trois fois on dit : « Louange à Dieu purificateur du péché !» — et toujours trois fois, — pour les narines : « O Dieu ! je vous supplie de me faire sentir l’odeur du paradis ! » — Pour le visage : « J’ai résolu de n’adorer que le seul Dieu ! » — Pour le bras droit depuis le bout des doigts jusqu’au coude : « O Dieu ! donnez-moi le livre de mes actions dans cette main et faites en sorte que Mahomet intercède pour moi ! » — Pour le bras gauche : «ODieu! ne me donnez pas le livre de mes actions dans cette main. » — Pour la tête : « Je vous prie, ô Seigneur, de me laisser sous l’abri de votre empyrée! » — Pour les oreilles : «Faites, ô Seigneur, qu’au jugement dernier elles entendent les paroles du Prophète, votre ami. » — Pour le pied droit : « O Dieu, ce pied qui a été créé par vous, fixez-le sur le pont Al-Sirât » (c’est le passage qui sépare le paradis de l’enfer) ; — pour le pied gauche : « Je vous prie, Seigneur, de fixer ce pied fautif sur le pont redoutable. » Les ablutions sont terminées ; le musulman se lève, il se tourne vers le mihrab , les mains à la hauteur de la poitrine, la paume dirigée vers le ciel, et il dit : « O Dieu, par la sainteté du Seigneur Jésus, par la grande amitié que vous aviez pour lui, nous vous prions de pardonner nos péchés, d’exaucer nos vœux et d’accepter nos services envers votre grandeur ! » On se rend alors dans le sanctuaire,
et la prière commence. Ce n’est, à proprement parler, qu’une série de prosternations (réka) qui varient de nombre et d’ordre : la première prière en contient six, la troisième huit, la dernière sept; le front et la paume des mains doivent toucher la terre ; après chaque réka , on doit saluer les anges à droite et à. gauche. Toute prière débute par la récitation du fatha , qui est le premier chapitre du Koran, et les oraisons les plus compliquées, les plus longues, ne sont composées que de versets du livre saint. Généralement un uléma fait la prière à voix basse, les fidèles rangés derrière lui imitent tous ses gestes, se prosternent quand il se prosterne, se lèvent quand il se lève, s’inclinent, saluent, tournent la tête comme lui. Pendant ce temps l’iman est sur le nimbar , entre les deux drapeaux flottants ; il s’appuie sur le sabre ( syef) qui symbolise le sabre du Prophète, l’instrument de conversion cher à Mahomet.
En effet, c’est là l’esprit même de l’islamisme : la conquête et la force brutale. Mahomet, voyant une charrue, dit un jour : « Partout où entre cette machine l’opprobre entre avec elle ! » On comprend dès lors que tous les pays de foi musulmane s’étiolent, dépérissent et meurent. Les voyageurs qui ont visité l’Orient savent dans quelle stérilité morale et physique languissent tant d’admirables contrées où il ne faudrait déployer qu’un peu d’intelligence et de bonne volonté pour obtenir une fécondité sans pareille. Le proverbe grec a raison : Là où un Turc met le pied, l’herbe sèche. Certes l’Orient méditerranéen a perdu, exté-
rieurement du moins, sa vieille et farouche intolérance ; il y a trop de vaisseaux de guerre, armés de bons canons, qui se promènent de ce côté, pour que les musulmans n’aient pas quelques aimables procédés pour les infidèles ; mais dans les pays qui restent, par leur position géographique, isolés de toute civilisation européenne, l’absurdité et la férocité n’ont point de bornes. Nos consuls savent, par une cruelle expérience, ce que l’on fait d’eux à Djeddah, sur les bords de la mer Rouge, et les lecteurs qui connaissent les excellents récits de Palgrave, de Yambéry, de Guillaume Lejean, ont appris ce que valait l’islamisme pur professé à Riad ou à Bokhara. C’est la négation de tout instinct généreux, l’abandon de soi-même, l’abrutissement. Toute religion qui s’appuie sur le sabre est une religion coupable, démoralisante et bien souvent stupide. Si à cela on ajoute le dogme de la fatalité, elle réduit les hommes à l’état de troupeaux qu’on peut pressurer, écraser, décimer, sans encourir de responsabilité, puisque c'était écrit.
On peut voir, dans l’excellent livre du docteur Chenu sur la campagne de Crimée, combien le dogme fataliste de l’islamisme a empêché les améliorations les plus élémentaires de pénétrer dans l’armée turqqe,' qui cependant a certaines prétentions de nous imiter.
« Le médecin en chef de l’armée française, dit-il, est chargé d’étudier l’état sanitaire de nos alliés musulmans ; il constate qu’il y a absence plus complète de soins hygiéniques, et que le service médical faisait
complètement défaut. » De tout il en est ainsi, et cela se comprend. Le Ivoran, étant la dernière révélation que Dieu ait faite et fera aux hommes, est le livre par excellence; il contient la loi civile, la loi morale, la loi religieuse, la loi militaire, et c’est être impie que de demander la science à des livres profanes.
Quant à la façon dont les peuples soumis aux princes musulmans sont gouvernés, on peut s’en faire une idée en se rappelant ce que disait Mouctar-Pacha, fils du terrible Ali-Tépéléni de Janina : « Il n’y a que nous autres pachas qui devrions savoir lire et écrire ; si j’avais un Voltaire dans mes États, je le ferais pendre, et si je connaissais quelqu’un de plus instruit que moi, je le tuerais à l’instant. » On peut penser, d’après cela, que ^louctar-Pacha eût été un partisan assez froid de l’instruction obligatoire.
Me voici loin de la mosquée, il faut y revenir. Celle du Champ-de-Mars ne contient que le mihrab et le* nimbar; elle n’a pas de cour, et le simple vestibule qui précède le sanctuaire est destiné à recevoir les chaussures des fidèles qui ne se présentent jamais que déchaussés à la prière. Parfois, dans les rues du Caire, de Constantinople, de Damas, en passant devant une mosquée, on aperçoit par la porte entrouverte une pyramide de vieilles savates dressée dans un coin con- ' tre la muraille : c’est que l’heure de la prière a été criée et que les fidèles sont prosternés devant Dieu.
Malgré le soin très-intelligent qui a présidé à la construction de la petite mosquée que la commission
ottomane nous montre aujourd’hui, malgré ses agréables proportions et ses jolis carreaux de faïence, je regrette, en la voyant, qu’elle ne soit pas, comme le temple égyptien, l’antique vestige d’un culte disparu pour jamais.
« Comment fait-on un dieu, dit Minutius Félix? — On le fond, on le forge, on le sculpte, il n’est pas encore dieu ( nondum deus est) ; on le soude, on le dresse, il n’est pas encore dieu. Enfin on l’orne, on le consacre , on le prie; le voilà dieu, après que l’homme l’a voulu et qu’il l’a dédié. » Toutes les divinités sorties du limon du Gange, écloses dans l’imagination des peuples de l’Archipel indien, sculptées sur les bords du Zambèze dans un morceau d’ébène par un nègre lippu, assemblées plume à plume par l’habitant tatoué des îles Sandwich, et qui, dans leur pays natal, révérées avec forces génuflexions, disparaissent dans l’âcre fumée des viandes brûlées, et parfois mBmc sont bai-
gnées de sang humain, doivent se trouver singulièrement compromises et diminuées à l’Exposition universelle, car elles n’y figurent que comme spécimen curieux du bric-à-brac mythologique. La Société des missions protestantes a mis une légitime coquetterie à montrer au public une collection d’idoles rapportées de pays lointains, et auxquelles on a substitué les images d’un culte intelligent et élevé. Il faut croire cependant qu’on n’est pas difficile pour les conversions, et que les études du catéchisme ne sont pas poussées très-loin. « Un jour, sur les hauteurs des Cordillières. dit George Pouchet, Ilumboldt et Bonpland virent des sauvages, soi-disant chrétiens, exécuter leurs danses sanglantes et brandir la hache de guerre, pendant qu’un bon franciscain élevait l’hostie, tolérant parfaitement cette manière un peu américaine de danser la messe. »
La maison des Missions évangéliques est intéressante à visiter ; elle ressemble à un musée théogonique. On dirait que tous les discoureurs du café de Surate ont déposé là la preuve matérielle de leurs arguments. C’est le produit de bien des voyages, de bien des efforts, de bien des dangers; pour affronter tant de périls, il faut une foi vivante et un courage à toute épreuve. On ne peut qu’approuver et admirer les hommes intrépides qui bravent les fatigues, les privations, les tortures, le martyre, pour aller annoncer la bonne nouvelle aux peuplades obtuses et farouches auxquelles l'idée de Dieu n’apparaît encore que sous
LES DIEUX À L’EXPOSITION UNIVERSELLE. 253 un aspect absurde et repoussant. Ces missionnaires,
* que le protestantisme pousse avec ardeur vers tous les coins du monde, sont les plus merveilleux pionniers que la civilisation ait jamais envoyés sur les routes de l’obscurité et de la barbarie. Partout où ils arrivent, ils apportent la lumière, ils remplacent les cultes sanglants, les mœurs implacables, la cruauté, l’ignorance, le respect des coutumes criminelles, par les douces pratiques, la mansuétude, la tolérance, l’instruction, l’espérance d’un état meilleur. Comme l’Apollon de la fable antique, ils dissipent les nuages et tuent le serpent Python.
Par ce qu’ils ont détruit, on peut comprendre ce qu’ils ont fondé. Ils donnent leurs preuves aujourd’hui, et les idoles exposées par les Missions évangéliques sont autant de témoignages en faveur de cette œuvre excellente. En voyant ces figures baroques, grimaçantes, maladroites et informes, on se rappelle les récits que l’on a lus et les excursions que l’on a faites soi-même. Je n’ai pu m’empêcher de penser avec tristesse au noble et vaillant Livingstone, dont heureusement le sort n’est plus indécis, en apercevant deux affreux fétiches en bois noir qui viennent des bords du Zambèze, et que sans doute il en a rapportés. Si les dieux sont ainsi dans ces lourds pays de l’Afrique centrale, comment donc y sont les hommes? Ces deux divinités forment un ménage, le dieu et la déesse. Le premier est un morceau d’ébène, taillé en forme quasi-humaine ; il est tout nu, comme il con-
254 LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE, vient à un immortel vêtu de sa propre majesté; je soupçonne une main pudique de lui avoir fait subir quelques modifications avant de le présenter à la bonne compagnie du monde civilisé ; il a des yeux fort écarquillés, des membres grêles, un gros ventre, et figure assez bien un fœtus nègre qu’on aurait pétrifié ; sa compagne est d’une grâce plus chaste : elle affiche quelque décence et porte une jolie cotte en indienne, retenue sur les hanches par une ceinture en verroteries bleues. Il y a une extrême ressemblance et comme un air de famille entre tous les fétiches de l’Afrique ; le grand continent noir a bien moins d’imagination que la Polynésie, et je sais une idole du Sennaar qui est presque la copie exacte de l’idole du Zambèze. La seule différence essentielle est dans la jnatière : le bois de sycomore peint en rouge remplace l’ébène.
Le Dieu Tétongo, qui habite Karontoga, n’est point déplaisant; si son écorce est rude, puisqu’il est en bois de teck, il n’en a pas moins le cœur tendre et singulièrement porté aux doux épanchements de la famille; ce n’est point un dieu triste et morose, restant dans sa taciturnitô solitaire; non, c’est un brave homme; il doit aimer la conversation, le soir, les pieds sur les chenets de sa céleste cheminée. On peut croire qu’il se reproduit par bouture, comme le cactus, car ses trois enfants sont greffés sur sa poitrine; en baissant sa tête il peut les embrasser, et ses petits peuvent, en allongeant les bras, le chatouiller pour le faire rire. J’ai du goût pour ce Tétongo ; sa bedaine placide et gon-
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fiée prouve qu’il abuse des légumes et que sou alimentation est peu variée ; ses larges oreilles indiquent un honnête penchant à la somnolence. Il y a de la finesse dans ses yeux retroussés, et un bon fond de crétinisme dans son crâne étroit; de plus, il est très-bien sculpté, ce qui ne nuit jamais à un dieu élevé au rang d’objet d’art et de curiosité.
Kaïli ne devait pas être commode avant d’être chassé de l’empyrée océanien et d’être étiqueté dans une vitrine. Il était le principal dieu de la guerre dans les fies Sandwich, et appartenait en propre à S. M. Kaméhaméha I er . On ne décochait pas une flèche, on ne donnait pas un coup de casse-tête sans l’invoquer ! Sa puissance n’avait point de pareille, et, rien qu’à le voir, on le comprend facilement. Du reste, ses malheurs ne l’ont point déplumé, ce qui laisse soupçonner que, pendant ses voyages des Sandwich en Angleterre et d’Angleterre en France, il a toujoûrs été emballé avec soin. Ce dieu est une forte tête, car il n’a ni bras, ni jambes, ni torse. Il est en plumes, comme un bon oreiller.
Il est de couleur rouge, ce qui est naturel pour un dieu militaire, àvec des sourcils noirs ; sa bouche est . un énorme rictus orné de dents de squale qui ne sont point à pivot comme celles du docteur Roggers, car elles sont attachées avec des ficelles ; son œil — quel œil 1 et comment les ennemis de Kaméhaméha pouvaient-ils en supporter le regard? — estjane plaque de nacre où l’iris est figuré par une bille en ébène; le
W, LES DIEUX A L'EXPOSIÏION UNIVERSELLE, sourcil est terrible; le front bas et d’une stupidité pleine de promesses, est surmonté d’une crinière ou d’un cimier en plumes rouges et noires, qu’on prendrait volontiers pour le casque d’un pompier en grande tenue. Quand Kaïli daignait éternuer lui-même, il devait, ainsi que son collègue Jupiter, faire trembler l'Olympe tout entier. En effet, il a un nez large, profond et outrageusement retroussé ; mais il n’en a pas l’air plus malin pour cela. Tel qu’il est il ressemble assez bien à ces chaperons mobiles dont on surmonte les tuyaux de cheminée pour les empêcher de fumer.
Il est fort probable que Kaïli, Tétongo, Taroa et autres divinités baroques ou terribles ont quelque part, sous la grande voûte bleue, un paradis confortable qu’elles gardent pour leurs élus ; par où y va-t-on? par le renoncement de soi-même, comme les Ilindous? par l’immolation des ennemis, comme les Sioux et les Delavvares? je ne sais. Dans une de ces discussions du Conseil d’État où il aimait à prendre la parole, Napoléon disait, en octobre 1804 : « Le paradis est un lieu central où les âmes de tous les hommes se rendent par des routes différentes ; chaque secte a sa route particulière ! » Cette idée est libérale, consolante et bonne ; il faut espérer qu’elle est juste, et qu’à cet universel rendez-vous d’outrc-tombe on comprend enfin la vérité qu’on a demandée sur terre à tant d’idoles qui jamais n’ont su répondre.
S’il suffit de prier sans repos ni relâche pour gagner le paradis, il appartient exclusivement aux bouddhis-
LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE. 257 tes, car jamais secte n’a fait un tel abus de la prière. La vie d’un homme ne suffirait pas à réciter toutes les litanies qui doivent assurer son salut. L’homme heureusement est un animal ingénieux, et sous quelque latitude qu’il soit, sur les rives du Godavéry ou sur les bords du Tibre, il sait que :
H est avec le Ciel des accommodements.
Le catholicisme admet sans difficulté la substitution pour la prière ; on fait dire une messe à telle ou telle intention, et les moines prient pour le rachat de l’humanité. Là, du moins, c’est l’homme qui prie pour l’homme, et l’action ne manque pas d’une certaine grandeur. Mais le bouddhisme ne s’est point arrêté là, et il a inventé, — qui le croirait? — la machine à prières. Il y en a une dans les vitrines de l’Exposition. Elle ressemble à ces hochets composés d’un petit tambour tournant autour d’une baguette. Chaque fois qu’on agite la machine, qui est creuse et contient des oraisons écrites, elle fait un tour et une prière est faite. Comme on le voit, le moyen est expéditif et ne fatigue pas les genoux. Mais cela ne suffit pas encore à la paresse de l’homme qui, naturellement, veut être très-heureux et ne se donner aucune peine ; alors les spirituels sectateurs du grand Lama, dont tout devient relique, ont imaginé des moulins à prières : moulins à eau, s’il vous plaît, et à vent aussi. Les premiers sont formés d’une roue à palettes, traversée par un arbre
de couche; on appuie chaque extrémité de l’axe sur une pierre au-dessus d’un ruisseau ; l’eau, en s’écoulant, fait mouvoir la roue : chaque palette porte une prière écrite; chaque fois qu’une palette tourne, la prière est récitée. L’autre machine fonctionne à la façon d’un moulin à vent minuscule; lorsqu’il souffle tempête, les ailes et les prières vont comme le diable, et l’on se met en avance pour plusieurs mois. Il est bien entendu que les fidèles vont se promener pendant que la rivière ou le zéphyr prient pour eux.
Certes, avec de tels et si ingénieux moyens, on peut expédier une belle quantité de litanies en vingt-quatre heures. Cela ne suffit pas cependant, et le salut, c’est-à-dire l’absorption en Bouddha, ne paraît être assuré qu’à ceux qui tout le jour, à quelque occupation qu’ils se livrent, égrènent leur chapelet et répètent, sans s’arrêter, la formule sacrée : Om, mani padmé , houm ! ce qui signifie textuellement : Oh ! le joyau dans le lotus, amen ! Si l’on démontait la machine à prières qui est au Champ-de-Mars , il est probable qu’on la trouverait pleine de petits papiers sur lesquels le célèbre centon est tracé. Il a une vertu spéciale et qu’il faut expliquer. Tous les êtres vivants sont, comme on sait, divisés en six catégories : les anges, les démons, les hommes, les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles. L’histoire naturelle n’a jamais pu aller plus loin au Thibet. Chacune de ces classes correspond à l’une des six syllabes de la prière toute-puissante. Or les êtres vivants, selon leurs bonnes ou leurs mauvaises actions,
passent incessamment, de transmigration en transmigration, dans le corps des êtres qui composent ces six espèces de créatures, jusqu’au jour où, à force de mérites, ils sont rétmis à Bouddha, c’est-à-dire à l’âme universelle d’où viennent toutes les âmes et où elles doivent retourner; c’est là le but final, le but rêvé, et le seul moyen de l’obtenir est de réciter sans cesse : Om , mani padmé , houm ! Ainsi qu’on le voit, dans cet heureux pays, le salut n’exige pas un grand effort de mémoire.
Cependant cette récitation régulière ne paraît pas suffisante à quelques Lamas esprits forts, qui s’imaginent qu’il faut autre chose qu’une formule difficile à comprendre pour s’attirer les bonnes grâces de la divinité. Alors ils passent à des pratiques religieuses un peu plus accentuées, et ils s’ouvrent le ventre. Quand un Lama s’est résolu à donner ce grand exemple de foi, il l’annonce longtemps à l’avance, et au jour convenu, devant la foule rassemblée, il paraît au milieu du temple ; il s’accroupit sur l’autel, car il sera la victime, et il place un large coutelas nu sur ses genoux. Les chants commencent, s’augmentent, s’exaspèrent, deviennent furieux. Le Lama détache sa ceinture, saisit son couteau, se fend le ventre dans toute sa longueur, s’arrache les entrailles et les dépose, toutes fumantes, devant lui.
A ce moment même il devient lucide et prononce d’inéluctables prophéties. Puis, dans sa main il recueille le sang qui s’échappe de sa blessure, souffle
2(i0 LES DIEUX A L'EXPOSITION UNIVERSELLE, dessus, et trois fois, avec de grands cris, en asperge le peuple prosterné. Après cela il renoue ses vêtements, essuie son coutelas, le remet dans sa ceinture, se lave, va s’asseoir à l’ombre d’un arbre, parce qu’il est fatigué, et fume sa pipe en buvant une tasse de thé. Souvent le même Lama recommence cette opération sept ou huit fois dans la même année. Qu’on le sache bien, il n’y a là ni supercherie, ni adresse, ni tour de passepasse ; cette horrible cérémonie n’est que trop réelle dans tous ses incidents, quelque étranges qu’ils soient; mais elle est l’œuvre du démon. Ce sont du moins des missionnaires catholiques français qui l’affirment, et je suis trop poli pour me permettre de les démentir.
A ces sanglantes jongleries je préfère la fête des fleurs qui, chaque année, dans le mois de janvier, attire une innombrable quantité de pèlerins à la lamaserie de Ivoum-boum ; on devrait plutôt la nommer la fête des statues, car les images exposées à la vénération des fidèles représentent les hauts faits de la vie de Çakya-mouni, les types des différents peuples qui suivent sa loi, des animaux, des arbres; le tout orné . et enguirlandé de fleurs épanouies. Il y a là des chefsd’œuvre d’exactitude et de modelé. En quoi sont-ils? en marbre, en bois, en granit? Ils sont en beurre. Toutes les vaches du pays sont mises à contribution ; pendant les trois mois qui précèdent ce jour consacré, on baratte sans repos ni trêve, on presse, on égoutte. Si la matière manque pour donner au nez de Bouddha la dimension liturgique, on court à l’étable, on
rebaratte de plus belle jusqu’à ce qu’on ait obtenu de quoi faire un nez convenable et particulièrement divin. Sur un théâtre, des personnages en beurre, mus par un mécanisme caché, défilent, au son de la musique, au milieu de décorations en beurre éclairées par des lampions où le beurre alimente les mèches. Cette fête des fleurs dure toute la nuit; au point du jour les personnages, les décorations, les statues, les ornements sont renversés, détruits, réunis en boules immenses qu’on roule hors de la ville, et qui servent de nourriture aux corbeaux. Et voilà comme il convient d’honorer la Divinité. C’est là aussi que croît, pour la plus grande satisfaction des âmes ferventes du Thibet, l’arbre aux dix mille images ( Koum-boum ) qui est né de la chevelure de Tsong-kaba. Ce Tsong-kaba fut un réformateur du culte bouddhique, qu’il essaya de ramener à la pureté primitive. C’était un homme de bien, évidemment aimé des dieux, car il entendait, à plus de cent lieues de distance, les plaintes touchantes d’un pou qu’un sectateur infidèle écrasait, au mépris de la loi. La nature eût été ingrate de ne pas faire quelque chose pour un si saint personnage, et elle lui témoigna le respect qui était dû à ses mérites, en créant exprès pour lui l’exemplaire unique de l’arbre aux dix mille images. Son tronc, ses branches, ses pédoncules, ses feuilles et ses fleurs naissent et grandissent, couvertes de caractères thibétains qui signifient sans doute : Om, mani padmé, houm! L’arbre existe, ceci n’est point douteux; il est abrité sous un dais d’argent qui lui a
itii LES DIEUX A L'EXI'OSITION UNIVERSELLE, été gracieusement offert par l’empereur Khang-hi ; ce souverain dévot et d’une force peu commune sur le rituel, laissa à Koum-boum une somme considérable dont le revenu doit entretenir trois cent cinquante Lamas, dont l’unique mission est d’arroser l’arbre merveilleux toutes les fois qu’il a soif. Il y a là un mystère d’histoire naturelle qu’il serait curieux de pénétrer; mais comme l’arbre de Tsong-kaba est en si grande vénération qu’il faut payer pour le voir, payer pour le toucher, payer pour le baiser, payer pour en emporter une feuille, je le soupçonne d’appartenir à la grande famille botanique des Sacerdotalia Carotensis.
Voilà cependant à quels enfantillages imbéciles en est arrivée la morale de Gautama qui devint Bouddha, c’est-à-dire sage par excellence. Il était fils du roi de Bénarès, le Câsiradja Çouddhodana; la sagesse était en lui du jour de sa naissance; il ne niait pas, ne pleurait pas, et vivait comme si « tous ses sens étaient fermés. » Son père, le prenant pour un idiot, le mit simplement à la porte. Gautama, qui ne désirait rien tant, se retira dans la solitude, prit en main le bâton des mendiants, jeta sur ses épaules une peau de tigre, — qui seule avec celle de la gazelle est exempte de souillure, — noua ses cheveux sur le sommet de sa tête et commença la vie d’anachorète. Ses profondes méditations lui apprirent que, dans une de ses existences antérieures, il avait été roi de Vârânasi, que la royauté est un fardeau très-lourd, et que la vie contemplative est supérieure à toutes les puissances de ce monde. De
LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE. 263 plus, il savait, par sa propre généalogie, qu’il descendait directement des rois Soleils, qui, les premiers, régnèrent sur la terre. Il renonça à toutes les grandeurs qui lui étaient promises, mangea des racines, parcourut les solitudes, dormit sur la terre nue, et éleva son esprit vers la compréhension de l’âme universelle. Son père eut alors quelques remords d’avoir renvoyé un fils si habile aux méditations surhumaines, et il vint, avec toute sa cour, le trouver dans sa retraite afin d’abdiquer entre ses mains et de lui remettre le sort de ses peuples. C’est alors que commença l’œuvre militante, l’apostolat de Bouddha. Les villes se faisaient désertes, les campagnes étaient abandonnées, car tous les hommes, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, venaient écouter la parole de Gautama, qu’on nommait alors Çakyamouni, à cause de sa double origine royale et solaire. Par sa propre vertu, il s’élevait en l’air, à dix pieds au-dessus du solide façon à dominer facilement les foules rassemblées; il leur parlait d’une voix si douce qu’elle les persuadait, et si forte, qu’elle était entendue à toute distance. Quand son temps fut venu, il salua ses fidèles une dernière fois et monta vers le ciel. Quelques mauvaises langues racontent qu’il est mort tout tranquillement sous un arbre auprès de la rivière Atchiravati ; mais il ne faut pas les croire.
Il est représenté par plusieurs statuettes à l’Exposition des Missions protestantes ; l’une le montre sous la forme de Gautama : il est accroupi à la mode orien-
264 LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE, taie, coiffé de cette mitre hindoue qu’on nomme kiritha ; une de ses mains repose sur sa cuisse ; il médite et semble perdu dans des contemplations intérieures. Il est en bois doré, et tous ses ornements sont en fragments de miroir. Par son travail et l’acuité des lignes, cette idole semble indiquer quelle arrive de l’archipel indien. Une autre est en albâtre, avec des ornements dorés ; c’est Bouddha en possession de son immortalité bienheureuse ; quoiqu’elle ne soit pas en beurre, elle doit venir du Thibet.
L’influence de Bouddha a été considérable ; il a séparé l’Inde en deux, s’est étendu dans une grande partie de l’énorme continent et a pénétré victorieusement en Chine. Aussi les brahmanes lui ont conservé une rancune sérieuse; ils en parlent sans respect, mais ils ont tâché de l’accaparer et de le faire entrer, bon gré mal gré, dans leur innombrable panthéon. Pour cela, ils ont prétendu que Bouddha n’était autre qu’une incarnation de Wishnou. Les Déthyas, sorte de magiciens très-puissants, s’étaient rendus redoutables aux dieux par des œuvres de piété qui chaque jour les rapprochaient du trône d’Indra. Wislniou, au lieu de les attaquer à force ouverte, préféra employer la ruse. Dans le sein même de Maya-Dévy, femme de Çouddhodana, il s’incarna sous le nom de Gautama. Il naquit, grandit, fît l’idiot et fut chassé par son père. Alors, sous l’apparence d’un pieux anachorète, il se présenta aux Déthyas, leur révéla une morale nouvelle qui les entraînait vers le scepticisme, vers l’oubli
LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE. 265 des dieux, et leur fît abandonner les ablutions, les sacrifices et toutes les cérémonies du culte brahmanique. Dès lors, les Déthyas, négligeant l'étude des Yédas, méprisant les préceptes sacrés tracés par Manou, perdirent leurs mérites et, par conséquent, leur pouvoir. Les dieux furent sauvés, mais l’hérésie persista, car elle avait des racines profondes que rien encore n’a pu arracher.
Wishnou eût pu dire aussi : Encore une victoire pareille et nous sommes perdus 1 En effet, le stratagème était peut-être ingénieux, mais son résultat le plus positif fut d’entraîner une immense population vers le bouddhisme, qui compte aujourd’hui encore plus de 300 millions de sectateurs. Tous les dieux que l’époux de Lakémi voulait sauver ne sont pas morts, tant s’en faut; ils vivent encore vers le Gange et le Sind. Ils ont beaucoup fait parler d’eux dans ce terrible soulèvement que l’Angleterre a modestement appelé la révolte des cipayes. Les Missions évangéliques en ont enlevé quelques-uns aux temples sculptés qui les contenaient ; ils sont là pêle-mêle avec des colifichets de toute espèce, bien déchus de leur grandeur nationale, mais encore intéressants et dignes d'attention.
Si, comme on l’a dit, toute religion, abstraction faite de sa morale particulière, est par-dessus tout une affaire d’histoire naturelle, on comprend sans peine que l’Inde ait un panthéon multiple, souvent difforme et parfois monstrueux. Dans un pays où des montagnes sont blanchies par les neiges pendant toute l’année, où le soleil a une puissance torride, où les fleuves s’enchevêtrent aux rivières, où les végétations trouvent à peine assez de place pour développer leurs forces génératrices, où tous les règnes de la nature i semblent animés d’une violence de production sans égale, les dieux devaient être nombreux, doués de facultés extraordinaires, et apparaître sous des formes constamment renouvelées. Les divinités à six têtes comme Kartikeya, à face d’éléphant comme Ganésa, d’oiseau comme Garouda, de singe comme Hanuman, à vingt bras comme Ravâna, ont dû naître d’une terre toujours humide, toujours chauffée, toujours en mal d’enfantement. Dans ce pays où l’aspect change perpétuellement, selon les saisons successives, il est naturel que les dieux subissent des transformations (avataras), pour remplir plus facilement les diverses fonctions qui leur sont imposées. Les avataras de Wishnou sont célèbres ; il en a opéré déjà neuf ; la
LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE. 2K7 dixième doit s’accomplir à Cambalagrâma ; le dieu, sous le nom de Calki , apparaîtra pour régénérer l’Inde, chasser les infidèles, et rétablir le culte pur du premier âge.
Malgré ce polythéisme plantureux où chaque faculté de l’âme, chaque phénomène de la nature paraît avoir son représentant divin particulier, l’Inde reconnaît un être préexistant à tout, sans commencement ni fin, principe et essence de toutes choses, source divine et intarissable : c’est Brahma. Sous ses ordres directs s’agite la triade, composée de Brahmâ, la création; Wishnou, la conservation ; Siva, la destruction. Un simple accent circonflexe met une distance énorme entre les deux Brahmas. Vingt volumes ne suffiraient pas à raconter les aventures des trois dieux que je viens de nommer; je n’ai, du reste, à m’occuper ici que des idoles exposées par la Société des Missions protestantes.
Une des plus curieuses est celle d’Ouma-Câli, qui est la femme légitime de Siva, adoré sous le nom de Câla, le temps dévastateur. Malgré son nom de Câli, qui veqt dire noire, sa statuette est d’un bleu-violet assez foncé ; elle est représentée sous sa forme terrible; un collier de têtes de mort descend sur sa poitrine, ses hanches sont ceintes d’une pagne composée de bras coupés ; elle agite ses quatre bras avec violence et tire une langue teinte de sang. On a eu raison de la montrer ainsi, car c’est une fort désagréable personne, quinteuse, aimant les querelles, battant ses gens, se
268 LES DIEUX A L'EXPOSITION UNIVERSELLE, disputant avec son mari, recherchant les émotions vives, se plaisant au meurtre et ne reculant devant rien pour satisfaire ses méchants appétits ; tranchons le mot sans respect pour sa divinité : c’est une insupportable virago. Elle est représentée dansant, à moitié folle et aux trois quarts ivre, sur le corps d’un homme mort. Ce cadavre est celui du géant Tripurâsura, qu’elle vainquit et tua en combat singulier. Elle ressentit une telle joie de sa victoire, qu’elle se mit à danser comme un Peau-Rouge qui vient de scalper son ennemi. Sa danse fut si violente qu’elle ébranlait la terre ; les montagnes s’écroulaient, les arbres déracinés s’abattaient sur les troupeaux écrasés, les fleuves sortaient, en bouillonnant, de leur lit, les villes s’effondraient, et les hommes agenouillés criaient vers le ciel : « Est-ce donc la fin du monde ? » Les dieux envoyèrent messager sur messager à cette mégère en démence ; rien ne l’arrêtait, car elle n’entendait rien ; alors son mari, Siva, prit un parti héroïque; il se précipita au-devant d’elle, étendu sur le dos, et l’appela Parvâti, qui est le nom qu’elle préfère. Au moment où elle allait retomber sur lui de tout son poids et lui causer quelque grave désordre dans l’organisme, comme on dit à l’Académie de médecine, elle le vit, le reconnut et s’arrêta. Le monde fut sauvé, et les dieux respirèrent.
On comprend qu’avec une femme d’un tel caractère Siva ne soit pas fort heureux en ménage ; il est luimême assez' vif, la patience lui échappe et les soufflets
LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE. 269 pleuvent dru comme grêle ; alors on se boude, tout se rembrunit sur le Kélâsa, dans le Siva-Poura, qui est leur séjour habituel. Les dieux interviennent, on calme les deux époux, et la paix est faite jusqu’à la première querelle. De ce mariage sont nés deux enfants, Kartikeya et Ganésa, qui n’ont entre eux aucun point de ressemblance. Tous deux sont représentés au Champ-de-Mars par de très-jolies et très-fines statuettes en bois noir.
Il est facile de reconnaître Kartikeya ; il a six têtes, douze bras, et est à califourchon sur un paon, qui est sa monture favorite. C’est le dieu de la guerre et des voleurs; mais, depuis une cinquantaine d’années, ces derniers négligent un peu son culte et s’adressent de préférence à madame sa mère, qui ne peut se défendre d’une certaine tendresse instinctive pour tous les bandits. Kartikeya a été élevé par les six nymphes qui habitent la constellation des Pléiades : chacune d’elles avait soin d’une de ses têtes et d’une de ses paires de bras. 11 a été expressément créé et mis au monde pour détruire quelques géants qui opprimaient le monde et devenaient embarrassants pour les dieux eux-mêmes. Il s’acquitta vaillamment de sa tâche et coupa en deux Courapadma, qui était le plus vieux et le plus redoutable. Les deux parties du géant séparées devinrent un paon et une poule d’eau. Kartikeya les prit tous deux ; du premier il fit sa monture de bataille, et le second fut son étendard. Son arme ordinaire est l’arc, et sa couleur hiératique est le jaune.
Son frère Ganésa est charmant, et il est difficile de ne pas éprouver pour lui un sentiment de tendresse respectueuse. Il n’a pas été heureux le pauvre petit, et sa tète d’éléphant prouve que ses malheurs ont commencé à sa naissance. Il est dans la même vitrine que Kartikeya, et on peut le reconnaître à la trompe qui lui sert de nez, à son gros ventre, à son petit œil malin et à sa défense brisée. Il est le dieu de la sagesse, et de plus il remplit, avec une chaste modestie, les délicates fonctions que les Grecs avaient confiées à Lucine. Il a quatre bras, ainsi qu’il convient à un dieu fort occupé ; lorsqu’il est en toilette, il se peint en violet, ce qui lui donne un air mélancolique qui le rend plus intéressant encore. Au moment où il venait de naître, tous les dieux, assemblés chez son père, s’empressaient d’aller présenter leurs hommages au nouveau-né; il était beau comme le jour, et de lui on eût pu dire ce qu’on disait de Pûrna : « Il était agréable à voir, ravissant ; il avait le teint blanc et la peau couleur d’or ; sa tête avait la forme d’un parasol, ses bras étaient longs, son front large, ses sourcils réunis et son nez proéminent. » — Le père et la mère se réjouissaient, et par hasard ne se disputaient pas. Tout à coup le dieu Sani, noir, portant ses armes dans ses quatre mains, arriva monté sur son vautour repu de charognes ; il détournait intentionnellement la tête, car son regard est tellement brûlant qu’il réduit en cendres tout ce qu’il
atteint. Ouma-Câli, qui ne s’était point querellée depuis longtemps, chercha noise au dieu Sani en lui disant :
LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE. 271 « Est-ce par mépris pour moi que tu ne veux pas voir mon fils, ou par jalousie, parce que tu ne saurais en avoir un aussi beau ? » Sani leva les épaules et abaissa ses yeux vers Ganésa, dont la tête disparut subitement en fumée. « Cela jeta un froid », comme dit Giboyer. Ouma-Câli prit son mari aux cheveux; Siva donna des coups de pied dans le vautour de Sani, qui se sauva, et l’on resta avec un enfant décapité, ce qui ôtait de la grâce à son sourire. Pour calmer le désespoir des parents, Brahmâ envoya chercher la tête du premier être qu’on trouverait couché vers le nord ; toute créature qui dort tournée dans cette direction meurt infailliblement. On trouva un éléphant, on en prit la tête et on la mit sur les épaules du jeune Ganésa, qui frétilla immédiatement de la trompe avec une gentillesse parfaite. Pour compenser le désagrément d’un tel profil, Brahmâ lui accorda d’être invoqué avant toutes les autres divinités, et de recevoir la dédicace des livres religieux.
Ganésa grandissait ; sa trompe allongeait ; ses défenses étaient blanches, et entretenues avec un soin qui dénotait une certaine coquetterie. Un jour qu’il prenait le frais sous le péristyle du palais paternel, Siva, qui venait d’avoir une discussion orageuse avec sa femme, parut tout à coup de fort méchante humeur. Au moment d’entrer dans son appartement, il se retourna vers Ganésa et lui dit : « Je n’y suis pour personne ! » Puis il ferma la porte avec violence. Ganésa était un bon fils.; il se mit lui-même en sentinelle et
275 LES DIEUX À L'EXPOSITION UNIVERSELLE, se promena de long en large, en tenant sa trompe sous le bras, afin de ne pas marcher dessus. Pendant qu’il était là, méditant le texte de Manou : « Le faux témoin tue ceux qui sont nés et qui sont à naître par une déclaration fausse concernant de l’or ; il tue tous les êtres par un faux témoignage concernant de la terre, » Wishnou, qui parcourait le ciel et la terre dans sa sixième avatara, sous la forme de Parasourama, destructeur des castes militaires, entre tout à coup, et dit : « Le dieu Siva, s’il vous plaît 1 » Ganésa répondit : « Il est sorti 1 — Ça n’est pas vrai ! répliqua Wishnou. » Le mot était vif; de plus, Ganésa, toujours absorbé dans ses méditations, ne reconnaissait pas le dieu déguisé. Malgré sa douceur ordinaire, il se sentit blessé par un démenti si formel, et autant pour punir que pour chasser le personnage brutal qui lui parlait si grossièrement, il lui donna un coup de trompe par le visage. Mal lui en prit. Wishnou riposta par un coup de poing, et lui cassa une défense. Ganésa tomba tout à trac sur le sol, fort étourdi et tout à fait humilié. On accourut au bruit. Wishnou se nomma ; on se fit mutuellement des excuses, mais le mal était sans remède, et Ganésa est encore brèche-dent à l’heure qu’il est. Sa canine droite est rompue un peu au-dessous de l’alvéole ; il en souffre aux changements de saison, mais il ne se plaint pas ; car il est patient, parce qu’il est éternel.
A côté de Ganésa, on voit un oiseau à tête d’épervier ayant un dieu sur son dos ; c’est Garouda qui
LES DIEUX A L'EXPOSITION UNIVERSELLE. in porte Wislmou ; l’un et l’autre sont en bois noir et d’iin agréable travail. Son origine est assez curieuse et prouve que les causes naturelles produisent souvent les mythes les plus baroques. Calyapa, petit-fils de Brahmâ, est un Pradjapati, c’est-à-dire un seigneur des créatures. Il eut treize femmes, toutes les treize filles de Dakcha, qui naquit du pouce de Brahmâ, un jour que ce dernier, façonnant le monde, avait besoin d’être aidé et qu’il ne trouvait personne auprès de lui. Une de ces femmes, nommée Ivadrou, mit au monde les serpents ; une autre, Vinatâ, fut mère de Garouda. Les deux femmes, se disputant l’affection de leur mari, étaient jalouses l’une de l’autre ; on faisait plus que de s’injurier, on se gourmait de temps en temps. Les fils prirent naturellement parti pour leur mère respective, et c’est depuis cette époque que Garouda (l’oiseau de proie) fait une si rude guerre aux serpents. Comment se fait-il que Garouda, issu de si haute lignée, arrièrepetit-fils direct de Brahmâ, en soit réduit à être chevauché par Wishnou? L’histoire le raconte. Vinatâ, ayant perdu une gageure contre Ivadrou, devint l’esclave de cette dernière, car la liberté de l’une ou de l’autre était l’enjeu du pari. Garouda ne pouvait s’habituer à l’idée que sa mère était devenue la servante d’une rivale. Alors les serpents, voyant son désespoir, lui offrirent la délivrance de Vinatâ, s’il parvenait à voler la lune qui, comme chacun sait, est le réservoir du breuvage qui rend les dieux immortels. Garouda ne se le fit pas dire deux fois. Il monta vers l’empyrée,
i74 LES DIEUX A L'EXPOSITION UNIVERSELLE, prit la lune et la cacha sous son aile. Indra et tous les dieux se ruèrent sur le ravisseur, qui fit bonne contenance et s’escrima si bien du bec et des serres, qu’il mit tout l’Olympe en fuite; Wishnou, qu’on chargeait toujours des besognes désespérées, attaqua Garouda seul et le vainquit. Mais au milieu de la lutte il y eut de si bons procédés échangés de part et d’autre, que les deux combattants restèrent amis et signèrent un traité définitif par lequel Garouda s’engageait à être la monture de Wishnou, en échange de l’immortalité que le dieu lui donnait. Depuis ce temps ils vivent en bonne intelligence, et on les voit rarement l’un sans l’autre.
La même vitrine contient aussi une statuette de Krichna ; ce dieu est debout, un pied passé devant l’autre ; il a les traits hindous très-accentués, le nez proéminent, l’œil très-ouvert, le sourcil saillant; il est presque nu et joue de la flûte. C’est, avec Rama, un des héros de la poésie de l’Hindostan; il est fort aimable, du reste, et représente la dernière incarnation de Wishnou. C’est la divinité chérie du Bengale, où les fêtes de Phâlgouna (pleine lune de février-mars) sont célébrées avec une ardeur extrême. Sa mère, qui fut de toute beauté, était Dévaki, sœur du roi Kansa. Ce dernier, ayant appris par des astrologues que son neveu devait le détrôner un jour, ordonna de le mettre à mort. On le confia alors au berger Nanda, qui emporta l’enfant au delà de la rivière Yamouna, sur laquelle il put marcher à pied sec, pendant que le serpent
LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE. iU
Sécha étendait ses seize têtes au-dessus du berceau afin de le protéger. Krichna, devenu berger lui-même, apprit à jouer de la flûte, et par ses grâces charmantes ravagea le cœur des pastourelles, qui ne pouvaient le voir sans l’aimer. Je n’ai pas besoin de dire qu’après des actions héroïques par lesquelles il étonna le monde, il conquit des royaumes et devint le plus grand roi de la terre. Il devait mourir misérablement cependant, tué à coups de flèches par un chasseur peu scrupuleux qui le prit pour une bête fauve. A sa mort, ses seize mille huit cent huit femmes, conduites par Râdhâ, sa favorite, se brûlèrent sur le bûcher en bois de çantal qui consuma son corps. Ainsi qu’on le voit, c’était un vertgalant, et l’histoire de ses amours est restée populaire aux Indes. Ses femmes ne le quittaient jamais. Grâce à sa puissance surnaturelle, son éléphant, son cheval, son palanquin étaient composés de femmes enchevêtrées les unes dans les autres avec un art infini. Il allait ainsi, parcourant ses domaines, toujours porté par les êtres qu’il aimait, et dont il ne pouvait détourner sa pensée ou sa vue. Néanmoins il a vécu cent vingt-cinq années et 'est mort par accident.
Il est encore à l’Exposition universelle un objet curieux appartenant à la religion brahmanique ; mais il n’est pas dans la maison des Missions, et, pour le voir, il faut se transporter dans le palais même, 5 la région de la Hollande, entre les salles consacrées aux beauxarts et celles où sont réunis les admirables documents de l’histoire du travail. Ce sont quatre tableaux onca-
m LES DIEUX A L'EXPOSITION UNIVERSELLE, drés de bambous et peints sur un très-beau tissu de coton enduit d’un apprêt. Ils appartiennent à M. Francis Van den Broek, qui les a gracieusement livrés à la curiosité du public, et ont été trouvés dans l’île de Bâli, au palais du radjah de Béliling, lorsque cette ville fut enlevée d’assaut en 1845 par les troupes néerlandaises. L’islamisme a vainement frappé aux portes de Bâli ; l’île est restée fidèle au vieux culte ; les habitants, sectateurs de Siva, portent sur le front la ligne du lingam et ont conservé la division hiératique des quatre castes : les brahmanes, les kchatriyas (militaires), les vaisyâs (marchands), les coudras (gens du peuple), qui sont sortis, comme on sait, de la bouche, du bras, de la cuisse et du pied de Brahmâ. Ces tableaux représentent des faits tirés de la mythologie hindoue, et l’un d’eux me parait reproduire un épisode du Ilamayana. On y reconnaît en ellet Hanuman, le dieu singe, agile, espiègle, intelligent et fort, qui transportait les montagnes, sautait d’un bond à travers le détroit qui sépare l’Inde de Ceylan, et aida puissamment son ami Rama à la conquête des îles de l’archipel. Envoyé à Lanka comme espion, il fut découvert et arrêté ; pour le punir, on enduisit sa longue queue de résine et on y mit le feu. Hanuman ne se déconcerta pas; il sauta sur les maisons, de terrasses en terrasses, et alluma ainsi la ville entière ; puis il alla tremper sa queue dans une citerne, où elle s’éteignit, s’assit paisiblement sur une montagne et regarda brûler la cité ennemie, tout en mettant du
beurre consacré sur ses plaies afin de les calmer. Il devait être fort divertissant de vivre dans ce temps-là. On fera bien d’aller regarder les tableaux de M. Francis Yan den Broek, qui a exposé aussi, dans la pagode chinoise, une collection sans pareille d’anciens bronzes japonais.
J’espérais que le temple mexicain contiendrait quelques bonnes idoles telles que Huitzilopotchli, Tlaloc et Quetzalcoalt, mais il n’en est rien ; il renferme quelques estampages faits en Égypte, des photographies et autres curiosités passablement banales, mais de dieux, point. Cela se comprend ; il y a si longtemps que les missionnaires catholiques ont apporté les bienfaits de la paix à la patrie des Aztèques, qu’on n’y peut plus rencontrer les traces d’un culte païen. Néanmoins ce temple, malgré ses dimensions fort réduites, est curieux, tout au moins par sa forme extérieure, car il prouve que les batailles de Cortez dans Mexico ne furent pas une petite affaire, et que chaque édifice religieux était une véritable forteresse 'très-facile à défendre et très-difficile à emporter d’assaut. Ces temples étaient immenses ; le plus grand de la capitale contenait seul cinq mille prêtres qui y avaient leur habitation ; c’était une ville dans une ville. Ces téocallis avaient souvent plus de 1000 pieds carrés. Ils avaient la forme d'une pyramide composée de cinq ou six degrés d’une largeur énorme, et terminée par une plateforme où s’élevaient deux espèces de tourelles carrées entre lesquelles était dressée la pierre des sacrifices,
S78 LES DIEUX A L’EXPOSITION UNIVERSELLE, et où brûlait nuit et jour un feu qui ne devait jamais s’éteindre. C’était sur ces degrés, qui formaient des terrasses en retraite les unes sur les autres, que défilaient les lentes processions à la vue du peuple entier prosterné sur les places et dans les rues. On ne prenait pas les victimes au hasard, on ne les immolait pas inopinément ; on les choisissait, on les gardait dans l’enceinte du temple ; rien ne leur faisait défaut, ni les viandes succulentes, ni les boissons exquises, ni les parfums, ni les fleurs, ni la musique, ni même quatre jeunes filles aussi belles qu’on pouvait les trouver, et dont chacune était pour le malheureux condamné « l’ange des dernières amours. » Quand l’heure réservée allait sonner, précédant la longue théorie des prêtres, il gravissait lentement les degrés du téocalli ; arrivé sur le faîte, il était saisi par cinq prêtres qui lui tenaient la tête, les bras, les jambes, et on l’étendait immobilisé sur la pierre redoutée ; un sixième, armé d’un couteau aigu, en pierre volcanique, ouvrait d’un seul coup la poitrine et en arrachait le cœur, qu’il présentait encore tout palpitant en offrande au soleil.
« Lors de la dédicace du grand temple d’IIuitzilopotchli, en I486, dit William Prescott, les prisonniers réservés depuis quelques années pour cette solennité furent amenés de tous les points du royaume dans la capitale. Ils étaient rangés à la file, et leur procession occupait près de 2 milles d’étendue. La cérémonie dura plusieurs jours. 70,000 captifs périrent, dit-on, sur les autels de l’horrible divinité 1 »
C’est après avoir perdu le grand temple que Cortez se décida à la retraite et commença son mouvement dans cette terrible nuit du 1 er juillet 1520, qui a gardé dans l’histoire le nom de noche triste; pendant que, attaqué sur la digue, débordé de tous côtés, il cherchait à sauver ce débris d’armée qui plus tard devait tirer une cruelle vengeance de son échec, il entendait les cors, les tambours et les cris de joie qui résonnaient sur la plate-forme des téocallis, et le poursuivaient à travers son effroyable route. C’est le grand temple qu’il devait attaquer et prendre dès son retour dans la ville ; aussitôt que l’édifice fut tombé en son pouvoir, Mexico se crut perdue et fut domptée pour toujours.
N’existe-t-il pas dans la presse et ailleurs des esprits grognons et malveillants qui ont prétendu que notre récente expédition du Mexique avait été superflue ; qu’elle avait coûté fort cher et ne nous avait rien rapporté ? Pourquoi se montrer ingrat, et ne pas reconnaître avec bonne foi que nous lui devons le cartonnage mexicain qui est au Champ-de-Mars et les salamandres axolotes du Jardin d’acclimatation ?
LE SCAPHANDRE
Il n’existe pas, je crois, une dénomination plus vicieuse que celle-là, et l’on peut être surpris que les inventeurs l’aient choisie, car la définition est diamétralement opposée à son objet. Le mot scaphandre est composé de deux vocables grecs qui signifient bateauhomme. On pourrait donc présumer, d’après cela, que l’appareil ainsi désigné est destiné à soutenir l’homme sur l’eau, et à lui permettre de demeurer indéfiniment à la surface en faisant tous les mouvements qu’une barque peut exécuter. Il n’en est rien. L’homme revêtu du scaphandre ne peut se maintenir sur l’eau qu’avec des efforts considérables, car son poids est tel, qu’il est forcément entraîné vers le fond. Le vrai nom de ce vêtement sous-marin, admirablement combiné, serait ichtyandre , l’homme-poisson. En effet,
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son but est de permettre à l’homme de descendre, de séjourner, de travailler à de grandes profondeurs, en recevant néanmoins la quantité d’air respirable qui lui est nécessaire, et en conservant toute la liberté de ses gestes.
Il y a déjà longtemps que j’ai vu fonctionner ces appareils pour la première fois ; c’était au mois de décembre 1850, à Constantinople. Un Français, ancien garde du corps retiré en Orient depuis la révolution de Juillet, et négociant en tapis, laissa tomber dans la Corne-d’Or un sac contenant 25,000 fr. au moment où il mettait le pied sur l’échelle du bateau à vapeur qui allait le conduire à Smyrne. On mouilla une bouée et l’on prit immédiatement des points de repère pour reconnaître l’endroit exact où le sac avait disparu. A cette époque, un petit navire commandé par un Anglais venait d’entrer à Constantinople, arrivant du golfe de Tchesmé, où il avait essayé de repécher les épaves que la mer garde fidèlement depuis la nuit du 1 8 juin 1 822, pendant laquelle Canaris et Pipinos firent sauter le vaisseau du capitan-pacha. Notre compatriote s’adressa au capitaine anglais ; ce dernier promit de faire en sorte de retrouver le sac perdu, et l’on se mit à l’œuvre. J’assistai à la première tentative , et ne l’ai point oubliée.
Le plongeur était un Grec, rompu dès l’enfance aux dures pratiques de la pèche des éponges, qui est fréquente dans les mers de l’Archipel, sur les côtes de Rhodes, de Chypre et de Syrie. Malgré son habileté
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et sa grande habitude, il préférait se servir d’un scaphandre que l’Anglais avait à bord. Il endossa l’étrange costume, fut coiffé du casque énorme et chaussé de souliers pesants; on lui mit la corde d’appel à la main et on le descendit dans l’eau, pendant qu’une pompe mue à la vapeur lui envoyait l’air respirable. Il disparut sous les flots tranquilles de la Corne-d’Or ; mais nous le suivions de l’œil, car au-dessus de lui s’élevait un bouillonnement gazeux qui indiquait toujours sa place. Il n’était pas dans la mer depuis trois minutes qu’il tirait sa corde d’appel par saccades désespérées qui firent redouter un accident. On le remonta en toute hâte. On le coucha sur le dos, on le décoiffa, et il put alors raconter que le fond très en pente de la Corne-d’Or ne lui permettait pas de se tenir facilement debout; de plus, que la profondeur, plus considérable que l’on n’avait cru, le rendait trop léger, et enfin que la violence du courant le chavirait et le renversait en arrière. Alors à ses souliers on ajouta des lames de plomb ; sur son dos et sur sa poitrine on mit un double plastron de môme métal ; à sa ceinture on attacha des poids suspendus à des cordes.
La pesanteur du vêtement ainsi surchargé était telle, qu’on était obligé de soutenir le pauvre diable par derrière et par devant; il titubait comme un homme ivre et paraissait près de s’affaisser. C’est àgrand’pcine qu’il put gagner le bastingage pour être lentement glissé dans l’eau, où cette fois, du moins, il put se maintenir. L’argent ne fut jamais retrouvé; il avait
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sans doute été, au moment de sa chute, entraîné par le courant, qui est très-rapide en cet endroit; mais le plongeur découvrit, en se promenant sur les fonds du port, une vingtaine de canons en bronze dont il opéra très-lestement le sauvetage, et que le sultan Abdul- Medjid abandonna, à titre gracieux, au Français qui avait perdu les 25,000 fr. inutilement recherchés.
L’appareil complet se compose d’un \êtement et d’une pompe, car le but poursuivi et atteint a été de mettre l’homme à l’âbri de l’action meurtrière de l’eau, et de le laisser en communication permanente avec l’air respirable. Le vêtement est d’une seule pièce; il est en caoutchouc de première qualité recouvert d’une forte toile qui le garantit des déchirures que des frottements inévitables contre des câbles, des rochers ou des doublages soulevés pourraient lui faire. Les manches sont terminés par des ouvertures rendues intentionnellement si étroites et si pressantes, afin d’éviter toute infiltration d’eau, qu’on est forcé, pour les mettre au plongeur, d’employer un instrument nommé ouvremanchettes, et qui ressemble à une truelle renversée, creuse et demi-circulaire. Et cependant les précautions sont telles, que des bandelettes de caoutchouc assez larges sont roulées encore autour des poignets, mais de façon cependant à ce que la pression ne soit pas excessive et ne ralentisse pas la circulation du sang. Ces bandelettes, lorsqu’elles sont trop serrées, font gonfler les mains, ôtent toute force à l’articulation du coude et toute sensibilité aux doigts. La toilette d’un
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plongeur qu’on revêt du scaphandre est donc chose fort délicate et qui exige une certaine expérience. Les négligences peuvent avoir des conséquences terribles et l’on ne saurait mettre trop d’attention à les éviter.
Lorsque l’homme est couvert de son vêtement, il chausse ses souliers, sorte de brodequins qui se referment par-dessus le pantalon et sont armés de semelles qui pèsent ensemble 14 kilog. Ensuite sur les épaules on lui met une pèlerine qui n’a rien de commun avec le léger mantelet que les femmes nomment ainsi : elle est en caoutchouc garni d’une armature de cuivre qui lui donne un poids et une résistance considérables; elle s’attache aux vêtements qu’elle recouvre de manière à en faire partie intégrante. Alors on place le casque, qui pèse 32 livres. Il est en cuivre étamé, ouvert de quatre lunettes munies de verres très-épais défendus contre les chocs extérieurs par un fort grillage; les lunettes sont placées à droite, à gauche, audessous et en face des yeux. Cette dernière seule est mobile et n’est vissée qu’au dernier moment, lorsque le plongeur, qui plie sous le faix et est soutenu par deux hommes, va être lentement descendu dans l’eau. Ce casque, qui paraît si monstrueux au premier aspect, est un chef-d’œuvre, car il doit recevoir l’air respirable, laisser échapper l’air vicié et ne jamais permettre h l’eau de pénétrer dans sa cavité. Un très-ingénieux système de soupapes, dont l’expérience a prouvé la perfection, obtient ce résultat, qu’il n’était peut-être pas très-facile de combiner. Sur la poitrine et sur le
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dos du plongeur on attache un double plastron qui pèse 64 livres. Le costume complet, avec ses accessoires, est de 70 kilog.; mais l’homme déplaçant un poids d’eau approximatif de 67, il n’en porte plus guère que 3 lorsqu’il parvient au fond.
A l’arrière du casque, un peu au-dessus de l’oreille gauche, se visse hermétiquement un tuyau qui, aboutissant à une pompe, apporte de l’air au plongeur; cet air est déversé à l’intérieur par trois ouvertures plates, de manière à glisser sur la surface interne et à enlever la buée que sans cesse la respiration accumulerait sur la glace des lunettes. Sur le côté droit une soupape donne issue à l’air expiré par le plongeur. Ce dernier reste en relation constante avec les personnes qui sont sur le bord de l’eau. A l’aide d’une corde fixée à sa ceinture et dont l’extrémité est tenue par un homme , il échange des signaux faciles et dont le sens est invariable. — Un coup sec imprimé à la corde veut dire : tout va bien ; — deux coups : donnez-moi plus d’air ; — trois coups: donnez-moi moins d’air; — cinq coups : remontez-moi. — Grâce à la perfection des appareils employés et aux précautions prises, les accidents sont extraordinairement rares et doivent presque toujours être attribués à d’injustifiables imprudences.
Le costume que je viens de décrire rapidement peut servir pour des profondeurs ne dépassant pas 30 mètres, et l’homme qui l’a revêtu, s’il est déjà familiarisé avec ce genre de travail, peut rester quatre ou
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cinq heures sans remonter. Mais au delà de 60 mètres, la pression de l’air serait trop forte, et pour l’éviter, ou du moins pour la neutraliser en partie, le plongeur reçoit une nouvelle cuirasse de plomb qui pèse 15 kilogrammes. Néanmoins, et malgré cette surcharge, il est rare qu’il puisse rester à fond pendant plus de deux heures.
On pourrait croire que l’homme complètement submergé doit, au bout d’un certain temps, être glacé par le contact presque direct des masses d’eau qui l’entourent ; loin de là, il ressent une chaleur qui parfois devient insupportable. Sous cet imperméable costume, l’évaporation ne peut se faire, et l’homme serait bientôt noyé de sueur s’il ne portait un premier vêtement complet en laine tricotée qui absorbe la transpiration. De plus, la chaleur solaire l’atteint au fond de l’eau avec une grande violence. On peut s’en faire une idée en se rappelant ce fait qui est acquis à la science : un matelot anglais, travaillant sous une cloche à plongeur, à une profondeur de 17 mètres, vit tout à coup sa chambre sous-marine se remplir de fumée , et il s’aperçut quesonbonnet, placé au foyer d’une des lentilles qui faisaient office de lunettes, s’était allumé à la concentration des rayons solaires. Ce n’est cependant pas là l’inconvénient ordinaire que peuvent redouter les hommes qui travaillent à l’aide du scaphandre. Il en est un qu’ils n’évitent que bien rarement, mais dont le remède immédiat est toujours à leur portée: ils sont pris subitement, avec une acuité ex-
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traordinaire , par une douleur d’oreille intolérable. Pour la faire passer, il suffit de fermer la bouche, de la contracter deux ou trois fois comme si l’on voulait se mordre les joues et d’avaler vivement sa salive. Par ce moyen on a déterminé l’ouverture de la trompe d’Eustache, qui communique de la bouche à l’oreille ; l’air reprend son équilibre dans cette dernière, et la douleur cesse comme par enchantement. Ceci n’est qu’une souffrance passagère et qu’il est facile de vaincre ; mais il en est une autre qu’il est moins aisé de faire cesser. La pression de l’eau sur les extrémités inférieures du plongeur est telle, que très-souvent, sinon toujours, ses bas sont imprimés en creux sur ses jambes ; cette pression, on le comprend sans peine, cause un engourdissement, un fourmillement, qui deviennent singulièrement pénibles : le plongeur alors se couche sur le dos, lève ses jambes en l’air, le plus haut possible; il ferme la soupape d’échappement, l’air qui lui est envoyé s’accumule rapidement dans l’appareil, passe entre les vêtements et les membres, délivre ces derniers delà pression qui les immobilisait, et redonne au sang une circulation normale qui met fin à la douleur.
Ce sont là, entre autres, les deux genres de malaise que détermine le scaphandre et contre lesquels les plongeurs ont à lutter. On peut croire cependant que c’est un métier pénible que de rester à de grandes profondeurs dans ces vêtements de plomb et sous la pression de l'eau, car dans la circulaire en date du
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10 janvier 1860, par laquelle l’amiral Ilamelin, alors ministre de la marine, prescrit l’usage du scaphandre à bord des bâtiments à hélice, on peut lire: « Les hommes employés à des travaux sous-marins recevront, pour chaque opération, une allocation de 5 fr., plus 10 c. par minute de séjour sous l’eau. » Il faut qu’un tel travail détermine des fatigues bien considérables pour qu’il soit rémunéré au prix de 6 fr. l’heure. Et cependant qu’est-il, si on le compare au labeur effroyable auquel les anciens plongeurs étaient condamnés? Je me rappelle, faisant quarantaine au lazaret de l’île de Rhodes, avoir suivi de l’œil pendant toute une matinée les manœuvres des pêcheurs d’éponges. J’ai rarement vu un spectacle plus douloureux. Ilâve, maigre, développant des côtes saillantes où la peau était collée sur les os, montrant des genoux cagneux, des bras étiques, un thorax bombé, le plongeur, après avoir attaché une grosse pierre à sa cheville, et passé dans sa ceinture un couteau qui ne pouvait que faiblement le défendre contre les squales nombreux dans ces parages, faisait quatre ou cinq signes de croix à la mode grecque et se laissait couler ; on le tenait par une corde sur laquelle on pouvait voir ses soubresauts et suivre ses efforts. Le temps pendant lequel il était disparu semblait bien long; cependant, au bout d’une minute, une minute et demie, il remontait, tiré en toute hâte par ses compagnons. Dès que sa tête effarée apparaissait au-dessus de l’eau, on le saisissait, on le hissait jusque sur la petite barque, on l’asseyait en
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l’appuyant contre les plats-bords, et il restait là immobile, haletant, les bras inertes, les yeux démesurément ouverts, aspirant l’air à toute poitrine, visiblement en proie à d’intolérables battements de cœur, près de s’évanouir, à moitié mort. Parfois deux minces filets rouges zébraient sa peau brune et glissaient sur son cou : c’était le sang qui lui sortait des oreilles. Il se reposait ainsi pendant un quart d’heure à peu près, puis, sur un ordre du patron, il se redressait sur ses jambes tremblantes, il refaisait ses signes de croix et de nouveau descendait dans la mer.
Hans le golfe de Naples, vers les eaux de Capri, sur
Ni *v . * •
les côtes barbaresques, j’ai vu les pécheurs de corail laisser tomber leurs dragues informes qui brisent, détruisent ces belles végétations sous-marines, et ne rapportent à bord que des fragments insignifiants, à moins qu’une chance extraordinaire et toujours fortuite n’ait permis au brutal instrument de saisir un de ces précieux polypiers à la naissance môme de son tronc , et de le déraciner d’un coup. Avec le scaphandre , l’homme, devenu maître de l’élément môme, n’a plus à souffrir comme le pêcheur d’éponges, n’a plus à ruiner sans profit une forêt de matières précieuses commelepêcheurde corail. Tôt ou tard ces retardataires à tout progrès de la civilisation, les hommes de la côte de Syrie, les hommes des Syrtcs, les hommes de Baharem qui cherchent les perles, abandonneront leurs vieux engins, ne risqueront plus leur santé, sinon leur vie, dans un travail improductif, abrutissant et
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dangereux; ils adopteront le vêtement de caoutchouc, les souliers plombés, le casque de cuivre et la pompe qui chasse l’air oxygéné jusqu’à 70 mètres de profondeur. Il faudra bien du temps avant qu’on en arrive là, mais on y arrivera, et nos petits-enfants riront bien quand 01 / leur racontera que des hommes tout nus allaient en deux minutes chercher des perles au fond de l’eau, et que cela suffisait, et que cela était ainsi et qu’on n’avait rien inventé de mieux.
La marine française cherche, avec un grand esprit de sagesse, à populariser, sur nos flottes et dans nos ports, l’usage du scaphandre. Son utilité est incontestable, et on a pu l’apprécier en maintes circonstances graves. Quand il s’agit d’aveugler une voie d’eau, de remettre en place les feuilles soulevées du doublage, de débarrasser l’hélice des algues qu’elle a ramassées dans sa route et enchevêtrées autour de son arbre, de relever une ancre dont la chaîne est brisée, de construire les fondations d’une jetée ou les pieds-droits de l’écluse d’un bassin, le scaphandre est employé avec un succès que rien n’a encore démenti. Chaque navire a maintenant son appareil, et des matelots sont exercés à vaincre les difficultés du métier de plongeur; par leçons successives, sous l’œil de contre-maîtres habiles, on leur donne graduellement l’expérience indispensable à tout travail exceptionnel ; car pour savoir respirer, se mouvoir et utiliser ses propres forces sous cet incommode vêtement, dans un élément hostile, il faut une éducation, et elle ne s’acquiert, pas en un
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jour. Je ne sais si notre admirable régiment de pontonniers, celui qui a gardé la tradition du grand Eblé, a été pourvu de scaphandres ; tout serait possible avec de tels hommes et de semblables instruments, et l’on élèverait des ponts à la baguette.
Grâce aux scaphandres, nous saurons le fond de la mer comme nous connaissons l’écorce terrestre. Il y a de belles expéditions sous-marines à tenter ; sans aller bien loin, sans sortir de cette Méditerranée qui est si charmante, si perfide et si bleue, on pourrait faire en scaphandre une excursion qui ne manquerait pas d’intérêt, et qui pourrait peut-être procurer quelques objets de curiosité propres à mettre sur des étagères. Il s’agirait simplement de parcourir le fond du détroit de Messine, et d’y rechercher les trésors de Rome enlevés * par Alaric et qui tombèrent là dans le naufrage de la flotte barbare. Si l’on ne retrouvait pas les vases sacrés, les statues, les armes etles bijoux , on aurait du moins la chance d’apercevoir de près l’horrible gueule de Charybde et les six têtes aboyantes de Scylla.
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Quand les drapeaux sont repliés, que les canons sont muets, que la victoire a refermé ses ailes, que les vainqueurs ont ceint leurs fronts du laurier triomphal ; quand on a chanté des cantates héroïques et fait à travers les villes de glorieuses entrées; quand le bruit s’est éteint et que la fumée s’est envolée, lorsqu’on a enfin oublié les dangereux enivrements du combat, il est bon de descendre courageusement jusqu’au cœur môme de la réalité, de compter les plaies, de sonder les blessures, de ranimer les morts pour les
1 . Rapport au Conseil de santé des armées sur les résultats du service médico-chirurgical aux ambulances de Crimée et aux hôpitaux militaires français en Turquie, par J. C. Chenu, médecin principal, etc.
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interroger, et de voir, en un mot, ce que coûte la gloire. C’est la plus chère de toutes les denrées illusoires qu’on offre en pâture au vulgaire troupeau des humains. « La guerre coûte plus que ses frais, a dit J. B. Say ; elle coûte ce qu’elle empêche de gagner. » Or, la gloire est essentiellement nationale en France ; le soldat joue au milieu de nous un rôle considérable; son poids s’est fait souvent sentir dans nos propres balances, et déjà plus d’une fois il a changé la forme de l’État. Nous prenons feu facilement, nous en appelons volontiers au brutal argument du canon; l’uniforme nous séduit, la fanfare nous exalte ; nous aimons les monarchies à cheval et brandissant lepée; nous avons, à l’état normal, de grosses armées permanentes. Paris a presque autant de casernes que de théâtres. Cedant arma togœ est un mot qui n’est jamais compris parmi nous. Nous sommes de grands enfants qu’on amuse avec des tambours, et qu’on mène où l’on veut avec des trompettes. Les hommes sages et sérieux qui ont voulu réagir contre cet esprit belliqueux que la triple tradition gauloise, franque et romaine nous a légué comme une sorte d’instinct naturel, sont généralement traités de rêveurs et d’utopistes, ce qui permet de ne les point écouter et de lever les épaules à leurs discours. Ce n’est pas d’aujourd’hui cependant que Calvin, qui n’avait point une âme tendre, a dit : « Ceux qui ont le glaive sont ennemis de Dieu. »
Pour bien comprendre ce que c’est que la guerre,
PENDANT LA GUERRE DE CRIMÉE, pour la contempler dans toute son horreur, pour se rendre un juste compte de ses cruautés voulues et si souvent inutiles, ce ne sont point les écrivains militaires qu’il faut consulter. Pour ces hommes honorables et convaincus, la fin justifie toujours les moyens; outre une technologie souvent fastidieuse, ils ont, par métier, un mépris profond pour ce qu’il y a de plus respectable au monde, pour la vie de l’homme. Pour eux la bataille est une partie d’échecs, dont le soldat est le pion ; ni plus ni moins. Dans cette masse d’êtres vivants qui vont s’entre-choquer, ils 11 e voient qu’une chose: ce qu’ils appellent l’objectif 1 Un ruisseau à franchir, un village à occuper, une redoute à réduire ; tout est là ; le nombre d’hommes qu’il sera nécessaire de sacrifier pour arriver à ce résultat importe peu. Us racontent avec orgueil la boucherie héroïque qu’ils ont dirigée; quant à ceux qui sont morts, que Dieu ait leur âme 1
Les hommes qui, par fonction, ont côtoyé les armées en campagne et qui ont naïvement écrit le récit des faits dont ils avaient été les témoins, sont plus instructifs, et laissent souvent échapper des aveux qu’il est bon de retenir. Quelle narration de bataille, quel bulletin, quel poëme vaudra jamais cette phrase terrible que je trouve dans un opuscule qu’un ancien intendant militaire a publié sur la campagne de Russie : « Le bivouac d’Ochmania, où l’on arriva le 6 (décembre 1812) à cinq heures du soir, fut encore plus funeste que ceux des jours précédents. La division
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Gratien, forte de 12,000 hommes, avait quitté Wilna le 4, pour se porter à notre rencontre; arrivée à Ochmania elle était réduite à 6,000 hommes, et de ces 6,000 hommes pas un n’a survécu; tous ont péri dans la nuit du 6 au 7'. » Pas de commentaires; pas de réflexions; un fait très-facile à comprendre dans son épouvantable simplicité: en une seule nuit, 6,000 hommes sont restés couchés pour toujours sur la terre où ils avaient cherché le sommeil. C’est là de l’histoire concrétée et élevée à la dixième puissance.
Parmi les officiers de tout gracie et de toute sorte qui sont attachés au service d’une armée active, celui à qui la gloire mesure la part d’une main avare, celui qui brave le plus de périls, qui jour et nuit voit la mort face à face, celui qui connaît toutes les misères et n’ignore aucun danger, c’est le médecin. Sur le champ de bataille, il panse les blessés; dans les ambulances, à l’hôpital il lutte, en s’oubliant lui-méme, contre un ennemi invisible mais incessant, bien plus redoutable que les canons rayés et que les carabines de précision ; contre cet adversaire qui vous saisit à l’improviste et vous tue loin de l’enivrante folie du combat, honteusement, pour ainsi dire, en désagrégeant la vie molécule par molécule; contre ces lourds et implacables fléaux qui sont le typhus, le choléra, la pourriture d’hôpital. Quand un de ces héros modestes, que les nations in-
1 . Itinéraire de l’empereur Napoléon pendant la campagne de 1812, par le baron Denniée, p. 168.
grates ne savent même pas honorer convenablement, auxquels on devrait dresser des statues, et qui ont fait preuve d’un courage supérieur à tous les courages, écrit ce qu’il a vu, met en ordre les observations qu’il a recueillies et publie un livre de statistique qui se contente d’enregistrer les faits sans même les commenter, on peut être certain d’avance qu’on va tou- * cher à une œuvre grave, pleine d’enseignements, et qui restera comme un document historique de la plus haute valeur. Le Rapport médico-chirurgical que le docteur Chenu vient de publier sur l’expédition de Crimée est un de ces livres-là. Pour la première fois peut-être les voiles sont déchirés ; les plaies sont mises à nu; on sait ce qui remplit les hôpitaux d’une armée en campagne, ce qui comble les cimetières, ce qu’il faut d’hommes pour faire un homme, ce que le boulet abat, ce que la fièvre tue. Sous une aridité apparente, ce livre cache un intérêt puissant ; il est terrible dans toute l’acception du mot ; il n’a ni compromis ni fauxfuyant; c’est une condamnation; il dit la vérité sans phrase. Des chiffres, des chiffres : tel jour, tant d’entrées à l’hôpital ; tant de sorties ; tant de morts ; total.
Il a fallu une patience à l’épreuve et un très-remarquable esprit de classification pour arriver à mettre seulement en ordre les documents nombreux qui remplissent les sept cent trente-deux pages in-4° de ce volume ; il a fallu aussi une méthode très-sûre pour pouvoir classer plus de quatre cent mille entrées aux
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hôpitaux ou aux ambulances; car sur les 309,268 hommes envoyés de France et d’Algérie en Crimée, l’effectif moyen de l’armée française n’a jamais dépassé le chiffre de 130,000 hommes. On serait dans l’erreur si l’on croyait que ces quatre cent mille entrées dans les divers hôpitaux et ambulances que la France avait fait établir en Crimée, h Constantinople, aux îles des Princes, à Gallipoli, sont dues en grande partie à des blessures ; loin de là; le nombre des blessés est extrêmement minime si on le compare à celui des malades. « La guerre, dit le docteur Chenu, n’inspire généralement dans le monde que l’idée de combats, de luttes plus ou moins meurtrières. On oublie trop facilement que la proportion de ceux qui succombent à la suite de maladies, dues en grande partie à l'insuffisance de leur constitution, est infiniment supérieure à la proportion de ceux qu’atteint le feu de l’ennemi. » Le livre tout entier prouve cette vérité jusqu’à l’évidence. Le vrai combat, le combat meurtrier, le combat dont on ne revient guère, n’a pas lieu à la tranchée ou à l’assaut, il a lieu à l’hôpital. Bien souvent celui qui sauve les armées, ce n’est pas le général, c’est le médecin, l’humble major qui, s’il succombe sur le lugubre champ d’honneur où l’enchaînent le devoir et le dévouement professionnel, ne sera même pas considéré comme mort à la suite d’événements de guerre , et ne pourra par conséquent faire jouir sa veuve des bénéfices que la loi du 26 avril 1 836 accorde à ceux qui meurent de leurs blessures. Il y a là, à
notre avis, une flagrante iniquité qu’il doit suffire de signaler pour faire disparaître.
Jamais, avant ce rapport lumineux, on n’avait fait ressortir avec autant de force et de clarté les services éminents que le corps médico-chirurgical rend aux armées et par conséquent à la nation. Pas une minute, au milieu de l’invasion du typhus, du choléra, dans des hôpitaux infectés ou infects, à travers une insuffisance de moyens à laquelle il faut obvier sans cesse, pas une seconde le dévouement, l’abnégation ne se ralentissent. Dans ces circonstances , essentiellement pénibles, les chirurgiens militaires gardent et accroissent les admirables traditions du corps médical qui est une des gloires de la France. Dans bien des cas, les chirurgiens et les médecins ont donné des exemples de courage et de respect de soi-même qu’il est bon de rappeler. En 1832, après les émeutes de juin, une circulaire du ministre de l’intérieur ordonna à tous les chirurgiens, médécins, officiers de santé de Paris de donner immédiatement la liste des blessés qu’ils soignaient. Tous refusèrent avec indignation, tous à l’exception d’un seul qui, depuis ce fait, traîne dans l’opprobre et le mépris une vieillesse que son talent aurait pu rendre honorable. — La Crimée a prouvé une fois de plus que les vertus civiles pouvaient être égales et même supérieures au courage militaire.
M. Chenu a consacré toute une importante partie de son livre à la classification et à la description succincte
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des blessures qui ont été observées et des opérations qui ont été faites; je ne le suivrai point sur ce terrain qui serait peu agréable au lecteur et sur lequel je craindrais de manquer de compétence. Mais en accompagnant, avec le docteur Chenu, l’expédition pas à pas, en entrant avec lui dans les hôpitaux, dans les ambulances, nous pourrons savoir exactement ce que nous a coûté la gloire d’avoir pris la partie sud de Sébastopol. En passant, l’on pourrait aussi résoudre ce problème : Étant donnés 309,268 hommes, combien doivent périr pour que l’un d’eux soit maréchal de France?
Chacun se souvient enéore de la guerre de Crimée et des causes qui l’amenèrent, je n’ai donc point à en parler ici. La question des lieux saints, question complexe et dont il est toujours facile de faire sortir des événements divers selon les besoins ou les intérêts du moment, avait été soulevée entre les cabinets de Saint- Pétersbourg et la Sublime Porte. L’Angleterre et la France prirent part à la discussion en appuyant diplomatiquement la Turquie. Une lettre souveraine où les protocoles d’usage semblaient avoir été modifiés dans une intention outrageante vint compliquer le dé-
PENDANT LA GUERRE DE CRIMÉE. 301 s
bat par une animosité personnelle ; l’expédition fut résolue. La guerre avait été déclarée par le Czar au Sultan le 26 septembre 1863; les flottes anglo-françaises pénétrèrent dans la mer Noire le 3 janvier 1 854, et le 19 mars de la même année nos premières troupes partirent pour l’Orient, où les quatre principales sectes qui divisent l’Europe religieuse allaient se trouver face à face : d’un côté les catholiques, les protestants et les musulmans; de l’autre les Grecs orthodoxes. Exemple remarquable de la confusion philosophique qui préside aux déterminations les plus graves des gouvernements, et qui prouve que l’intérêt accidentel de leur prépotence dirige seul leurs actions. En somme, qu’allait-on faire? Maintenir en Europe un peuple obtus, arriéré, immobilisé forcément par sa loi fataliste, ennemi de nos institutions qu’il ne comprend pas, et hostile systématiquement, autant par nature que par religion, à toute espèce de progrès. Mais l’intérêt commercial de l’Angleterre exige le statu quo dans la Turquie occidentale, afin que la Russie ne puisse descendre jusque dans la Méditerranée; mais il convient au système d’équilibre adopté par la France de garantir, autant que possible, l’intégrité des territoires européens de la Porte, afin d’élever une barrière à l’ambition de l’Autriche qui rêve de s’emparer de la vaste presqu’île qui va du Danube aux rivages épirotes. Ainsi, dans cette guerre, rien que de la diplomatie; les paperasses des chancelleries ne suffisant plus, on allait ouvrir des protocoles a coups
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de canon; les obus allaient remplacer les dépêches.
A la fin d’avril, l’effectif des troupes françaises arrivées en Orient est de 23,000 hommes servis par quarante-deux médecins de tous grades. Les soins hygiéniques ne sont point négligés, et le commandant provisoire de l’armée, le général Canrobert-, pousse la sollicitude jusqu’à publier un ordre du jour (Gallipoli, 3 mai 1834) qui indique longuement aux soldats la recette pour faire le pilaiv, nourriture excellente, Ibrt usitée en Orient, et à laquelle le riz sert invariablement de base. Autant pour occuper les hommes que pour mettre Gallipoli en état de défense, on y fait construire des fortifications. La santé des troupes s’en ressent immédiatement ; sur un effectif de trente mille hommes, les entrées dans les hôpitaux sont, dans le mois de mai, de 2,278 qui se divisent ainsi: blessés ordinaires (c’est-à-dire en dehors des faits de guerre), 390; galeux, etc., 334; fiévreux; 1,544.
Vers le 15 juin, les armées alliées sont campées près de Varna, dans des positions saines, choisies avec discernement, sur des plateaux, loin des marais et dans le voisinage des bois. Dès le 22, on peut prévoir la terrible épidémie qui se prépare, car un zouave est foudroyé par le choléra. Le 3 juillet, un soldat du 42* de ligne meurt en deux heures. Le maréchal Saint- Arnaud se préoccupe des craintes que ces deux accidents isolés peuvent faire concevoir, et, par son ordre du jour n* 69, il ordonne qu’une ration de vin sera distribuée aux hommes les mardi, jeudi et dimanche
PENDANT LA GUERRE DE CRIMÉE, de chaque semaine. Pendant tout ce mois, le choléra augmente ; il est à Marseille, à Gallipoli, à Constantinople, à Varna, sur les navires qui font incessamment le service entre ces quatre points et qui, dit M. Chenu, « sont les chaînons intermédiaires de cette ligue pathologique qui a relié un instant les ports de la Bulgarie à ceux du midi de la France. » Du 15 au 17, le duc d’Elchingen et le général Carbuccia meurent à Gallipoli. Actuellement l’ennemi réel, ce n’est pas l’armée russe, c’est le choléra ; plus tard il n’épargnera point les chefs des forces franco-anglaises, et il emportera successivement le maréchal Saint-Arnaud et lord Raglan.
Ce fut le 16 juillet que l’expédition de la Dobrudsclia fut décidée, expédition malheureuse de tous points et qui nous coûta plus qu’une bataille rangée. Le 21, l’armée se mit en marche, précédée de la première division que commandait par intérim le général Espinasse. Il est bon de savoir de quoi se compose l’ambulance d’une division en campagne ; en voici le détail : 7 médecins , 1 pharmacien , 3 infirmiers-majors , 19 infirmiers, 65 paires de cacolets et 5 paires de litières. Jusqu’au 28 juillet, malgré l’intensité du choléra qui chaque jour augmente, l’armée peut continuer sa route en avant ; mais, dès le 29, le nombre des cholériques s’accroît dans de telles proportions qu’il faut faire halte et marcher en arrière. On n’a pas encore rencontré les Russes et déjà l’on est vaincu par l’épidémie. L’effectif des bachi-bozougs est réduit de moitié. Ce
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qui en reste se traîne jusqu'à Kustendjé, traverse la ville, le 30, et laisse les rues « jonchées de cadavres et d’agonisants. » Il faut lire ce que dit un témoin oculaire : « Le général Yusuf avait résolu de tomber à l’improviste, par une marche de nuit, sur le gros des troupes réunies aux alentours de Baba-Dag ; mais au moment où, à six heures du soir, l’ordre du départ fut donné, 500 hommes restèrent étendus sur le sol et ne purent se relever. A huit heures, il y avait 150 morts et 350 agonisants. C’était un affreux spectacle, bien propre à briser les cœurs les plus affermis. Il ne s’agissait plus de combattre, de chercher un ennemi sans cesse disparaissant, mais bien d’échapper au fléau. » L’effectif moyen des«troupes pendant ce mois de juillet est de 55,000 hommes ; les seules entrées aux hôpitaux militaires français indiquent : 8,239 cholériques. Le corps expéditionnaire de la Dobrudscha compte 4,841 décès, dès la fin de juillet.
Le mois d’août n’est pas moins terrible. Involontairement on pense au premier chant de l’Iliade : un dieu vengeur lance des flèches mortelles sur l’armée. On établit une ambulance provisoire à Kustendjé ; sur 600 cholériques qu’elle contient, 320 meurent du 2 au 4 ; 50 autres meurent à bord des navires qui doivent les porter aux hôpitaux de Constantinople sur lesquels on évacue tous les malades qui paraissent transportables. Le 1 er zouaves seul embarque 300 hommes atteints du choléra. Le mouvement de retraite continue; l’ambulance delà première division ne suffît
plus h recevoir le nombre des malades : le 2 août, elle reçoit 263 cholériques ; le 3, 300 ; le 4, 213 ; le 5, 297. « C’était une série continue de cholériques et de cadavres, » dit le docteur Cazalas. Les moyens de transport manquent et l’on est forcé de prendre les chevaux des généraux et des officiers supérieurs.
Le maréchal Saint-Arnaud, par son ordre général n° 89, porte la ration de viande par jour et par homme à 350 grammes. Déplus, il ordonne une distribution de sucre et de café trois fois par semaine. La flotte n’est pas à l’abri, et du 1" au 25 août on compte 1 ,485 cholériques et 757 décès parmi nos matelots, et encore n’a-t-on pu se procurer l’état des navires qui étaient mouillés à Yarna et à Constantinople. Quant à la première division, dont l’effectif était de 10,590 hommes, elle en perd 2,036 pendant les marches de la Dobrudscha. Du 18 juillet au 18 août, H médecins militaires sont emportés . Ici se place une observation qui est atroce dans sa naïveté : « Les régiments de ligne, dit le docteur Chenu, ont proportionnellement plus souffert que les autres corps. Le 27 e de ligne, par exemple, qui arrivait de France, était composé de soldats trop jeunes pour entrer en campagne. Le 20° de ligne a perdu cinq pour cent de moins que le 27°, parce qu’il venait d’Algérie et qu’il avait subi une première épuration , ce qui veut dire les pertes d’une première campagne. » La mort préside-t-elle donc un conseil supérieur de révision?
Il ne suffisait pas à notre pauvre armée d’étre épurée
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par le choléra ; l’empereur de Russie allait essayer sur elle de l’épuration par l’incendie. Là on put réellement admirer la puissance terrible du gouvernement russe, qui, si son projet avait réussi, anéantissait l’expédition alliée sans tirer un coup de canon. Le feu fut mis aux bazars de Varna (10 août), dans les boutiques spéciales qui contenaient les huiles, les esprits, le$ essences, à proximité de nos magasins à poudre et de nos parcs. Grâce à l’énergie admirable des soldats d’artillerie, la part de l’incendie fut faite et tout fut sauvé.
L’épidémie cependant n’a point cessé encore, et le maréchal Saint-Arnaud , par son ordre général n° 97, défend aux soldats de manger des fruits et particulièrement des fruits verts. Sur l’effectif moyen qui a été de
50.000 pendant le mois d’août, les hôpitaux comptent 5,418 entrées, ainsi réparties : blessés ordinaires (incendie de Varna), 126; fiévreux, 2,249 ; cholériques, 3,043. A la fin du mois, tout se prépare pour l’expédition de Crimée.
Le 14 et le 15 septembre, les armées alliées débarquent à Oldfort sans rencontrer d’obstacle, et le 18, l’ordre général, n° 105, du maréchal Saint-Arnaud constate que le choléra a complètement disparu. Le 20, de midi à quatre heures, les Russes sont forcés de se mettre en retraite sur Sébastopol après avoir perdu la bataille de l’Alma. Les Russes avaient opposé
60.000 homrties et 140 bouches à feu aux 58,808 hommes et aux 133 pièces d’artillerie des armées
alliées qui se divisaient ainsi : Français, 30,328 ; Anglais, 21,480 ; Turcs, 7,000.
Le service médical de nos ambulances, qui, pendant la journée du 20 septembre, avait à répondre aux besoins de trente mille combattants français, aurait dû être composé de 38 médecins et de 3 pharmaciens; mais, un ordre supérieur ayant retenu l’ambulance du quartier général à bord de la flotte, le service s’est trouvé réduit à 31 médecins et pharmaciens. Or, les ambulances ont reçu et ont eu à panser, le 20 septembre, 1,197 blessés français et 297 blessés russes; total, 1,494. Donc 30 médecins ont eu en moyenne 50 blessés à soigner : « Si l’on accorde dix minutes à chaque blessé, dit le docteur Chenu, et c’est évidemment bien peu, on trouve 500 minutes ou 9 heures de travail par médecin, sans parler des amputations, des ligatures, etc., etc.; et sur ces 30 médecins il y avait 14 aides-majors de 2 e classe, non encore faits au service, timides, indécis, qu’il fallait guider ; ce n’est pas un travail ordinaire. » Les médecins de nos ambulances eurent 79 amputations à faire dans la journée.
Les armées alliées se dirigent vers Sébastopol ; pendant la marche, le choléra reparaît; le 23, M. Michel, médecin-major, en meurt ; le 26, le maréchal Saint- Arnaud est forcé de remettre le commandement au général Canrobert; le 27, M. Bailly, médecin aidemajor, meurt du choléra; le 29, le maréchal Saint- Arnaud meurt du choléra, en mer, à bord du Berthollet. Ce n’est point assez de tant de misères ; le
nos DE LA MORTALITÉ
scorbut sc déclare dans la flotte, qui compte plus de
500 malades.
Nous sommes arrivés devant Sébastopol et le long siège va commencer ; la première partie de la campagne est terminée; une seule fois on a rencontré l’ennemi, et il a été vaincu; arrêtons-nous un instant en présence des six mois qui viennent de s’écouler, et résumons le mouvement des ambulances et des hôpitaux. Si les chiffres ont de l’éloquence, c’est en pareille matière.
Du 1 er avril à la fin de septembre, l’effectif moyen de l’armée française a été de 35,833 hommes; les entrées aux hôpitaux ont été de 20,137, qui se décom-
posent ainsi :
Blessés par l’ennemi 1,197
Blessés ordinaires 901
Fiévreux 5,964
Cholériques H ,666
Galeux, etc 409
Les décès par suite d’événements de guerre (soldats tués ou morts de leurs blessures) sont au nombre de 1 57 ; les décès par suite de maladies sont au nombre de 8,325. Ainsi qu’on le voit par ce tableau, qui est d’une exactitude inexorable, l’ennemi qui décime les armées et contre lequel il faut toujours être prêt à combattre, c’est.la fièvre, c’est le choléra; contre lui les combinaisons stratégiques sont inutiles, et les navires cuirassés sont surperflus.
Comment les armées alliées furent arrêtées devant Sébastopol par un siège qui n’avait été qu’imparfaitement prévu, nul ne l’ignore. Un homme de génie, je parle sans jeu de mots, le général Totleben, se trouva dans la ville assiégée, mais non pas investie ; il l’arma de défenses nouvelles, se multiplia, montra une énergie sans égale, une science profonde, prouva un admirable esprit de ressources, et pendant un an nous immobilisa au pied de ces murailles qu’il avait l’art de renforcer sans relâche. Ce fut un grand deuil pour notre armée, un vif sujet d’inquiétude pour le pays; mais l’honneur du drapeau était engagé et il convenait de ne reculer devant aucun sacrifice. On s’irritait des lenteurs forcées d’une telle guerre, de ces chemine-
ments de taupe, de ces combats d’embuscade, de ces travaux énervants de sape et de terrassement ; on eût voulu marcher en avant et aller chercher, fût-ce au cœur même de la Russie, cet ennemi qu’on n’apercevait que derrière des remparts. Le général Canrobert lui-même semble ne considérer le siège de Sébastopol que comme un cas de force majeure auquel, malgré son désir, il ne peut échapper ; le docteur Chenu, dans deux ou trois passages de son beau livre, exprime le même regret. Sans embarras aucun, j’avouerai que je
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suis d’un avis diamétralement opposé, et que j’ai toujours eu pour le général Totleben une reconnaissance profonde de ce qu’il nous avait si longtemps arrêtés devant l’objectif qu’il défendait avec un si rare talent I Je ne fais pas un paradoxe, et je m’explique. Si, poursuivant les Russes l’épée dans les reins après la bataille de l’Alma, nous fussions entrés avec eux à Sébastopol, nous étions perdus. Appuyés sur une base d’opération sans cesse ravitaillée par nos flottes qui trouvaient la mer libre devant elles, nous aurions pris notre route vers la Russie ; avec l’insouciance ou plutôt l’imprévoyance qui fait le fond même de notre caractère, avec l’imperturbable et trop souvent vaine confiance que nous avons en nous-mêmes, nous aurions marché en avant ; nous nous serions enfoncés dans les steppes, au hasard des chemins, suivant toujours un ennemi habile en retraites ; les maladies, les fatigues, les privations de toutes sortes auraient creusé dans nos rangs des vides que des renforts envoyés en hâte eussent comblés momentanément ; les pertes que nous avons faites autour de Sébastopol ont été épouvantables, mais elles ne sont rien en comparaison de celles que nous aurions inévitablement subies si, rapidement maîtres de la ville, nous avions gagné l’intérieur des terres. C’est sur les routes que la Russie a perdu le plus grand nombre de scs soldats. J’ai ouï conter à un général russe que 35,000 hommes de belles et bonnes troupes quittèrent Saint-Pétersbourg après avoir défilé devant l’empereur Nicolas; 14,000
PENDANT LA GUERRE DE CRIMEE, ail
seulement purent arriver à Sébastopol, l’avant- veille de la bataille d’Inkermann , qui décima ceux qui avaient su résister aux fatigues du voyage. Au moins, sur les plateaux de Sébastopol nous étions, par nos vaisseaux, sans cesse en communication avec la France, toujours à portée de recevoir ses secours de toutes sortes ; par nos vaisseaux encore, nos soldats blessés, malades, pouvaient être évacués sur Constantinople, sur Gallipoli, sur Marseille même ; mais une fois dans l’intérieur, poussés en avant par les dures exigences de l’honneur militaire, assaillis par les rigueurs d’un hiver exceptionnel, que serions-nous devenus et de quelles pertes aurions-nous payé la gloire de vaincre la Russie chez elle et de prendre notre revanche de 1812 ? Qui sait si un désastre semblable à la retraite de Moscou ne nous attendait pas encore? C’est le siège forcé de Sébastopol qui nous l’a épargné, et le général Totleben, en prolongeant son admirable défense, nous a rendu, à mon avis, un service important, d’autant plus important que la nécessité de pourvoi? au renouvellement perpétuel de la garnison assiégée a couvert la Russie des cadavres de ses soldats. Pour eux, les étapes h travers les immenses plaines de l’Empire ont été plus meurtrières que nos attaques et nos assauts.
On ne croyait pas que la ville fût si forte, que le siège serait si pénible ; on n’y était point préparé, et, dès l’échec des premiers jours, il y eut un grand découragement que chaque Français ressentit à la pensée des souffrances qui assaillaient notre armée. Ces souf-
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frances étaient nombreuses et de bien des sortes ; le livre du docteur Chenu le constate avec une lucidité désespérante. Dèsle 1 er octobre 1854, l’armée française est divisée en corps de siège et en corps d’observation. On essaye des reconnaissances, on débarque le matériel ; les trois armées alliées ne présentent guère qu’un effectif de 53,000 hommes valides, ce qui est peu pour faire face aux difficultés inexprimables qui se présentent et dont la moindre n’est pas la nature rocheuse du terrain, qui exige des efforts surhumains pour creuser les tranchées ; aussi les hommes succombent sous le poids des corvées dont on les accable. Aux maladies, au jeu de l’ennemi vient s’ajouter une cause nouvelle de destruction qu’on ne prévoyait pas encore; la température s’abaisse tout à coup et, le 9 octobre, descend à plusieurs degrés au-dessous de zéro. Le 17 octobre, on fait une tentative sérieuse contre Sébastopol; elle échoue; nous ramenons 61 morts, 401 blessés. Le choléra semble vouloir renaître et reprendre la proie qu’il a laissée échapper , aussi : « 28 octobre. — A partir de ce jour, à. cause du choléra et de l’affaiblissement de l’armée de siège, le nombre des travailleurs est réduit, mais celui des heures de travail est augmenté. » En somme, c’est à peine si le soldat a le temps de se reposer. Le service des tranchées est particulièrement pénible ; il exige une immobilité absolue. « Le service pendant les nuits froides, dit M. Chenu, alors que les tranchées sont remplies de neige et pluie, ou lorsque le thermomètre est à 7 ou 8
degrés au-dessous de zéro, a donné par la suite beaucoup de malades et de congelés. » On peut facilement comprendre par quelles fatigues nos soldats étaient épuisés, en lisant ce passage du journal du siège rédigé par le général Niel : « Dans ces derniers temps, le nombre d’hommes à fournir chaque jour pour le débarquement des vivres et du matériel, pour l’approvisionnement des batteries, pour les travaux du siège et pour les gardes de tranchées, a été si considérable que le soldat n’a même pas eu une nuit de repos sur deux. » Les travaux du siège sont commencés depuis un mois ; pas un jour, on pourrait dire pas une heure ne s’est passée sans combat, et cependant, sur 4,747 entrées à l’hôpital, les blessés ne comptent que pour 1,288 ; ce qui domine ce sont les fiévreux, car la fièvre est par excellence la maladie de la lassitude, de la misère, des privations.
Pendant les premiers jours de novembre, les Russes, qui ont 500 pièces en batterie, font un feu continuel sur nos ouvrages et préludent ainsi, par l’excès de fatigue qu’ils nous causent, à la journée du 5, où fut livrée la bataille d’Inkermann. Ce jour-là l’effectif de l’armée française était de 41,019 hommes sous les armes. Le combat fut dur, on en connaît les détails ; les pertes générales furent énormes, et se composent de 19,133 hommes tués, blessés, disparus, qui se divisent ainsi :
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Tués.
Blessés.
Disparus,
Armée française...
Armée anglaise. . .
Armée russe
Le scorbut augmente ses ravages dans la flotte ; les efforts redoublent pour en garantir nos soldats, et le 9 novembre arrivent enfin les premiers vêtements chauds expédiés de France. Le 14, un ouragan terrible se déchaîne sur la. Crimée, la mer Noire et Constantinople. La baraque d’ambulance du quartier général s’abat sur les blessés ; les «tentes sont enlevées, les tranchées inondées, les travaux de siège interrompus. Huit navires de transport, qui étaient chargés de vêtements et de provisions pour les armées alliées, se perdent à l’entrée du port de Balaclava. A Constantinople, 300 cholériques, placés provisoirement sous des tentes, sont à demi submergés; on les sauve en toute hâte; trois seulement sont oubliés et ne sont retrouvés que le lendemain; « et il faut le dire, ajoute le docteur Chenu avec unê philosophie recommandable chez un médecin, leur état n’est pas plus mauvais que celui de la plupart de leurs camarades transportés à l’intérieur de l’hôpital. »
Le 16 novembre, la température devient si froide que l’on constate plusieurs cas de congélation ; quant aux tranchées, les hommes y ont de l’eau jusqu’aux genoux. Chaque jour, les soldats reçoivent une ration de vin, de rhum ou d’eau-de-vie. Ce qui est frappant et digne d’éloges, c’est l’incessante préoccupation du
général Canrobert pour la santé et pour le bicn-ctre relatif de l’armée placée sous ses ordres. On peut affirmer que ses soins n’ont pas peu contribué à faire supporter les difficultés sans nombre que le siège et l’hiver accumulaient autour des troupes françaises. Pendant le mois de novembre, sur un effectif moyen de 56,600 hommes, 8,990 sont entrés à l’hôpital, dont 2,015 blessés, 2,981 fiévreux, 3,043 cholériques, 47 scorbutiques et 371 congelés. C’est vers le 18, c’est-à-dire quatre jours après l’ouragan qui culbuta les tentes et noya les abris, que les premiers cas de scorbut se montrent dans l’armée. Quant à la flotte, elle en est infestée, et dès le 14, sur six vaisseaux mouillés à Katcha, on compte 1,021 scorbutiques.
L’état sanitaire de l’armée ne s’améliore pas ; les fatigues augmentent avec le froid et les difficultés du siège; le 12 décembre on établit dans chaque régiment une infirmerie de cinquante hommes, ce qui allège les travaux surhumains auxquels les médecins sont condamnés dans les hôpitaux et dans les ambulances. Les mois se suivent, mois d’hiver, obscurs, lents à passer; les alertes sont incessantes, les combats toujours renouvelés. L’armée anglaise est comme anéantie; depuis le commencement de la campagne elle a reçu 54,000 hommes; au 1 er janvier, il lui en reste 27,000, dont la moitié à peine valide. Rien ne nous est épargné, ni la fièvre, ni le choléra, ni le scorbut, ni le typhus, ni les congélations. Les ambulances sont encombrées ; on évacue les malades sur Constantinople
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qui ne sait plus où les placer. La flotte redouble de zèle pour opérer les transports pénibles ; vers les derniers jours du mois de janvier, le vaisseau le Jean- Bar t avait reçu 700 militaires malades ou blessés, qu’il devait conduire à Constantinople. Le médecin en chef de l’escadre, le docteur Marroin, raconte ainsi ce lamentable voyage; la citation, toute pénible qu’elle soit, mérite d’étre lue et méditée attentivement :
« Grâce à la rapidité de sa marche, le Jean-Bart , malgré le mauvais temps, fit une courte traversée. La batterie basse avait été affectée aux maladies les plus graves; mais avec le mauvais état de la mer on dut en maintenir les sabords exactement fermés. Ceux qui ont partagé les fatigues de cette campagne peuvent seuls se faire une idée du degré d’infection qui en fut la conséquence. La matière des vomissements se mêlait aux déjections alvines sur les matelas, sur le pont. L’eau de mer, embarquant par les écubiers, charriait d’une extrémité de la batterie à l’autre cette masse d’ordures d’une repoussante fétidité. Quels étaient les moyens dont on disposait pour lutter contre un pareil foyer d’infection? La ventilation, soit par les sabords, soit par les manches à vent, était impossible ; le nettoyage de la batterie ne pouvait se faire. Comment, en effet, déplacer cette masse de malades serrés les uns contre les autres, et dont la prostration était augmentée par le mal de mér? Sans doute, les soins de propreté, les fumigations chlorurées luttèrent avec constance contre cette cause sans cesse renouvelée
d’empoisonnement miasmatique; mais ai-je besoin d’ajouter que ce fut sans résultat efficace? »
Les armées anglaises et françaises étaient pourvues aussi abondamment que possible; elles étaient soignées par un corps médical trop peu nombreux, il est vrai, mais instruit, dévoué jusqu’au martyre, et qui se multipliait avec une abnégation qu’on ne saurait trop admirer. Relativement du moins, ces armées étaient heureuses si on les compare à l’armée turque, où nul service de chirurgie et de pharmacie n’avait été installé. Relégués, oubliés, dédaignés, les malheureux soldats turcs mouraient sans se plaindre. R ne fut point possible de leur envoyer des médecins français, qui suffisaient à peine à leur dur labeur ; on s’étonne de cette incurie de l’armée turque ; c’est à cela que mènent forcément les dogmes fatalistes. Un musulman ne sera jamais ni chirurgien, ni médecin; l'exorcisme lui suffit, c’est une science facile à apprendre et à pratiquer. A tous les malheurs qui peuvent fondre sur lui, le musulman se contente de dire : Allah Akbar! Dieu est le plus grand 1 ou Allah Kérim ! Dieu est généreux I Ce système a sa grandeur, mais il ne peut rien contre les épidémies et les blessures. On se fera une idée de l’insouciance native et traditionnelle des musulmans, quand on saura qu’à Constantinople, la ville des incendies par excellence, on a été obligé de recruter le corps des pompiers parmi les Arméniens, parce qu’aucun Turc n’en voulait faire partie. A quoi bon, en effet? S’il est écrit que la maison doit brûler, elle brûlera, et
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la pompe n’y ferait rien.... On mourait donc dans l’armée turque sans demander aucun secours à la science humaine, puisqu’il avait été écrit que l’on devait mourir.
Le mois de février fut très-froid et donna bien des cas de congélation. Un désastre imprévu vint encore augmenter nos pertes. Le 15 du mois, dans les bouches de Bonifacio, par un temps violent et un embrun excessivement épais, la frégate la Sémillante périt corps et biens et ajouta 702 morts à ceux que nous comptions déjà. Le 23 février pendant la nuit, on attaque les ouvrages blancs sans pouvoir s’en rendre maître. C’est à propos de ce fait d’armes que le zouave Chantaume a écrit la phrase suivante, que je cite textuellement : « Mon ensienne compagnie du 2 e zouaves été d’ataque pour enlever les bateries blanche ; il était 105 hommes, il se sont rcntourner 20 aux camp sans être blécer 1 . » Dans ce mois, le scorbut sévit dans des proportions inquiétantes et menace d’envahir toute l’armée. En parlant du choléra, M. Chenu a fait observer qu’il atteignait surtout les recrues; le scorbut procède différemment et choisit de préférence les anciens soldats ; il constate en outre que le régiment de tirailleurs algériens (turcos) n’offre pas un seul scorbutique. Dans le résumé du mois, le docteur Chenu jette un vrai cri de détresse : « Les blessés ne présentent plus la même force de réaction ; le froid a une action
i. Lettres d’un zouave, publiées par le duc de Mortemart.
déplorable sur les plaies. Insuccès chirurgical désolant! »
Le mois de mars et le mois d’avril, en apportant une température plus douce, n’amènent cependant aucune modification sérieuse dans l’état sanitaire de l’armée. Le 4 mars, M. Ancinelle, médecin-major, meurt du typhus; le 10, son confrère M. Senaux succombe à la même affection. Le général Canrobert, par son ordre général n° 18G, remercie le corps médical du dévouement dont il ne cesse de donner des preuves. Des recommandations hygiéniques spéciales sont adressées à tous les chefs de corps, dans l’espoir d’assainir les campements et de diminuer l’intensité des maladies. Le 22 mars, les Russes font sur nos tranchées une attaque violente qui ne réussit pas. Pendant le mois d’avril, les combats reprennent une vigueur plus active; les corvées augmentent et le scorbut fait de nouveaux progrès. Avant d’entrer dans la période exclusive des combats qui va s’ouvrir avec le printemps, il n’est pas inutile de faire le tableau sanitaire de l’armée pendant les cinq derniers mois qui viennent de s’écouler, mois d’angoisses et de misères que nos soldats ont supportés avec une inébranlable fermeté.
L’effectif moyen a été de 83,600 hommes, qui ont fourni aux ambulances et aux hôpitaux 38,109 entrées,
ainsi réparties :
Blessés par l’ennemi 6,045
Blessés ordinaires 197
DE LA MORTALITÉ
Fiévreux 24,094
Cholériques 1,010
Scorbutiqu es 3,102
Typhiques 645
Congelés 2,843
Galeux, etc 172
Les décès sont au nombre de 3,369, dont 563 causés par suite de blessures.
Je crains de fatiguer la patience du lecteur par ces longues et monotones énumérations ; elles sont indispensables cependant, et portent avec elles un réel enseignement, car seules elles peuvent dire, mieux que tous les récits, de quelles souffrances est atteinte une armée en campagne. Nul soin, je le crois, n’a manqué à la nôtre ; la sollicitude de ses chefs n’a cessé de veiller sur elle ; le dévouement traditionnel du corps médical s’est surpassé ; chaeun a fait plus que son devoir ; le ravitaillement était fréquent, et cependant dans quelle proportion terrible les maladies s’abattaient sur nos soldats! Enfin le printemps est venu; les approches, qui n’ont point été suspendues pendant l’hiver, Vont être poussées avec une activité plus grande ; l’heure est enfin arrivée des opérations militaires; la
mort dans le combat est préférable à la mort sur la paillasse d’un hôpital. Des renforts nombreux ont été expédiés de France. Pendant le mois de mai, nous comptons un effectif moyen de 106,000 hommes devant les murs de Sébastopol. Le 8, les premiers détachements piémontais arrivent, et le 19, le général Pélissier prend le commandement en chef de l’armée. C’est dans ce mois que sont livrés les combats furieux devant le bastion central et du cimetière, qui occasionnent des pertes assez considérables pour qu’on soit obligé de suspendre momentanément les hostilités afin de pouvoir enterrer les morts ; c’est aussi dans ce mois que nous faisons une expédition sur Yénikalé ; nous pénétrons jusque dans la mer d’Azow, et sur notre parcours nous détruisons environ six cents bâtiments de commerce! Quatre médecins, MM. Fratini, Mamelet, Barre et Bausse, meurent du typhus; trois autres, MM. Caumont, Gaullet, Petit-Bon, sont blessés à l’affaire du cimetière.
De grands projets sont réservés pour le mois de juin, on peut le deviner au redoublement du feu des armées alliées. Le 7, on s’empare du Mamelon Vert, des Ouvrages blancs et des Carrières. Les ambulances ne sont point respectées par les projectiles ; dans celles de Karabelnaia, M. Lambert, médecin-major, est blessé à la cuisse par un boulet de canon, et des malades sont atteints par les éclats d’une bombe qui fait explosion auprès des lits. Tout était préparé pour donner l’assaut général le 18 juin. L’anniversaire delà grande
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défaite avait été intentionnellement choisi ; d’un seul coup on voulait venger la retraite de 1812 et la bataille de Waterloo. L’intention était louable assurément, mais le résultat n’y répondit guère. L’attaque manqua de simultanéité ; elle fut meurtrière, tout à fait inutile, et peut-être aurait-elle réussi si elle eût été conduite avec plus d’habileté. Après le combat, les hostilités furent suspendues, afin de pourvoir à l’ensevelissement des morts ; nos ambulances sont encombrées à ce point qu’on est forcé d’y adjoindre six chirurgiens de marine, qui viennent aider nos médecins militaires. Pendant ce mois, deux médecins et un chirurgien de marine, MM. Couzier, Robelain et Stephani, meurent du choléra. Le 28, lord Raglan succombe à son tour au mal qui a emporté le maréchal Saint-Arnaud. L’armée est de nouveau attaquée par le fléau, surtout entre le lu et le 30 juin; sur un effectif moyen de 120,000 hommes, nous comptons 4,762 cholériques entrés aux ambulances.
Pendant le mois de juillet, le médecin en chef de l’armée fait des visites à tous les campements et prescrit des mesures hygiéniques; les fièvres, les fièvres rémittentes, le scorbut augmentent sous l’influence des chaleurs .extrêmes, et le choléra ne diminue guère ; M. Mestre, médecin principal, M. Gontier, pharmacien, meurent du choléra. En dehors des ambulances situées à portée du camp, les armées alliées disposent de 23 hôpitaux pouvant contenir 19,182 lits, qui ne suffisent pas au nombre d’hommes atteints par l’en-
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nemi ou par les maladies ; dans ce seul mois de juillet, sur un effectif moyen de 118,000 hommes, les fièvres et les fièvres rémittentes envoient 10,388 soldats aux ambulances de Crimée!
Le 6 août, le général Pélissier, par son ordre général n° 19, 2 e série, porte iila connaissance des troupes le décret du 4 qui décide que les campagnes compteront double pour l’armée d’Orient. Une telle mesure n’était que strictement juste, car il est rare que des hommes aient eu à lutter contre une telle accumulation de maladies et de difficultés de guerre. Après la bataille de Tracktir (16 août), dix chirurgiens de marine viennent prêter leur assistance aux médecins militaires ; dans la journée même du combat, 300 amputations sont pratiquées dans les ambulances. MM. Michelet et Yidet, médecins, meurent du choléra. Le scorbut donne 2,581 entrées sur un effectif moyen de 119,000 hommes.
Au mois de septembre, nous touchons à la place. Nos approches sont à 27 mètres deda tour Malakoff, à 40 du petit redan, à 50 du bastion du Mât, à 70 du bastion central; le feu est incessant et meurtrier ; par 24 heures nous comptons environ 150 hommes tués ou blessés. Les Russes, obligés de se maintenir constamment en force pour repousser un assaut possible, sont écrasés par les feux convergents et perdent 1,500 ou 2,000 hommes par jour. Le 8 septembre, toutes les dispositions sont prises pour l’assaut définitif; nous mettons en ligne 126,705 hommes; les colonnes sont
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suivies par des ambulances volantes; trois grandes ambulances établies à la baie de Carénage, à Karabelnaia, au Clocheton, sont desservies par 42 médecins.
Il est inutile de raconter l’assaut, dont toutes les péripéties sont connues. La journée coûta aux assiégeants et aux assiégés, en tués, blessés, disparus, 21,802 hommes. La part de la France est de 1 ,634 tués, 4,789 blessés, 1,416 disparus. Les trois grandes ambulances reçurent, le jour môme du combat, 3,360 blessés; or, en faisant la division par 42, on trouve que chaque médecin eut 80 blessés à soigner. Franchement, si le corps médical employé en Crimée a commis quelques erreurs de diagnostic ou de pansement, comment ne pas l’excuser en se rendant compte des travaux surhumains qui lui incombaient? Je sais que, dans les hôpitaux de nos grandes villes de France, il arrive souvent qu’un médecin a plus de 80 malades à examiner, chaque matin, dans la visite qu’il fait à son hôpital. Mais ces malades sont, pour ainsi dire, venus un à un ; ils ont été examinés par l’interne de service; le médecin les connaît pour les avoir vus la veille ; en s’approchant de leur lit, il sait à qui il a à faire. Dans une ambulance, un jour de bataille, il n’en est point ainsi. Chaque blessé apporté est un sujet nouveau qui exige un examen approfondi et sérieux ; souvent il faut procéder immédiatement, et sous peine de la vie du malade, à une amputation, h une désarticulation, à l’extraction d’un projectile. Les minutes sont précieuses, on ne sau-
rait aller trop vite, chaque seconde est comptée, et cependant le temps que demandent l’application du chloroforme et une opération, quelque simple qu’elle soit, est toujours relativement considérable; qu’on juge de ce que peut faire un chirurgien qui se trouve en face de 80 blessés qui, au même moment, réclament ses secours. La mitraille n’a point épargné les médecins, et cinq d’entre eux, JVCVI. Huart, Darcy, Gainau, Daga, Didiot, sont blessés pendant l’action.
M. Chenu cite l’extrait suivant de la Relation du médecin en chef , et je le cite après lui, car il est fécond en enseignements et me paraît de nature à diminuer singulièrement la joie orgueilleuse des victoires : « A la suite de la prise de Sébastopol, il y avait en traitement dans nos ambulances 10,520 malades ou blessés, et pour faire le service il n’y avait pas quatre-vingts médecins, même en comptant cinq médecins détachés de la flotte (ce qui, entre parenthèses, donne 131 malades et demi par médecin). Il était impossible de distraire un seul médecin du service des régiments, car le personnel des corps était déjà lui-même insuffisant. Les nombreux mouvements de troupes exigeaient chaque jour quelques médecins pour suivre les colonnes en marche, en cas d’accident ou de rencontre de l’ennemi. Il faut ajouter à cette situation la rareté des évacuations de malades sur Constantinople. En effet, la plupart des bâtiments de l’État étaient activement employés, et les bâtiments du commerce furent momentanément seuls chargés du transport des malades.
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Aussi l’encombrement détermina le développement de la pourriture d’hôpital dans presque toutes les ambulances. »
Le 12 septembre, un ordre du jour annonce à l’armée que le général Pélissier est élevé à la dignité de maréchal de France.
Le but de la campagne paraît atteint; la partie sud de Sébastopol est en notre pouvoir ; les combats sans nombre qui ont eu lieu pendant les cinq derniers mois
ont amené ce résultat qui semble promettre une paix prochaine et la fin de tant d’héroïques fatigues. Nous allons résumer l’état sanitaire de l’armée depuis le 1 er mai jusqu’au 1" octobre, afin de voir la part qui revient aux événements de guerre et celle qui incombe aux maladies. L’effectif moyen des troupes a été de 117,600, qui ont donné aux ambulances 77,138 entrées ainsi réparties :
Blessés par l’ennemi
Blessés ordinaires
Fiévreux
Fièvres rémittentes
Cholériques
Scorbutiques
Typhiques
Galeux, etc
Donc, blessés et blessés ordinaires, 28,319, — Malades, 48,619.
Les décès sont au nombre de 10,967, dont 2,830 par suite de blessures, et 8,117 par suite de maladies.
Je n’ai pas besoin de faire remarquer, je pense, que dans ce résumé je ne compte pas parmi les décès les morts sur le champ de bataille; j’ai parlé et ne dois parler que des ambulances et des hôpitaux. Le nombre des tués viendra plus tard, quand, la paix signée, nous ferons le compte général de nos pertes et de celles de l’ennemi pendant cette campagne.
Maîtresse de Sébastopol, notre armée a dû y trouver des abris supérieurs aux baraques et aux tentes qu’elle occupait; la guerre s’est singulièrement ralentie; tout le monde est las, les vainqueurs aussi bien que les vaincus; on peut croire que les soldats vont jouir d’un bien-être relatif et que l’état sanitaire s’améliorera, sous l’influence de combats moins nombreux et dè fatigues moins excessives. Loin de là. Tout ce plateau de Chersonèse, toute la vallée de Sébastopol, lie sont qu’un vaste charnier où les émanations putrides ne vont pas tarder à engendrer des maladies terribles qui briseront l’énergie des médecins sans lasser leur courage. Dès le mois d’octobre, la pourriture d’hôpital envahit les ambulances. La mort n’épargne pas les médecins : trois d’entre eux meurent, MM. Bouquerot, Marquès, Tavernier; le premier du typhus, les deux autres du choléra.
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Novembre arrive, avec lui l'hiver et des souffrances nouvelles. M. Meunier, médecin aide-major, meurt d’une invagination (colique de miserere ); M. Tanguerey, chirurgien de marine, meurtdeladyssenterie. Une explosion fortuite d’un magasin de munitions renverse et détruit l’ambulance de la 4 e division du 2 e corps: MM. Goutt, Riehepin, Tedeschi, Peigné, Dartigaud, Rigal, médecins, sont blessés. Quelques rares combats ont eu lieu pendant ces deux mois; sur un effectif moyen de 140,000 hommes, ils ne fournissent que 926 entrées à l’hôpital.
Pendant les mois qui vont suivre, la diplomatie s’emploie activement à mettre fin à cette guerre dont le but essentiel est atteint. M. de Seebach va accepter sa mission conciliatrice. Les ambassadeurs de toutes les puissances se réuniront à Paris, et la paix enfin sera signée. Mais le dernier de nos soldats ne sortira de Crimée que le 6 juillet 1856, et jusque-là notre armée est exposée à des misères plus grandes que celles qu’elle a déjà supportées. Il faut, jusqu'au bout, continuer notre œuvre ingrate; toute la gloire est acquise, il n’y a plus que des souffrances à subir. En décembre, le thermomètre s’abaisse rapidement; le 18 et le 19 il marque vingt-deux degrés au-dessous de zéro ; un détachement considérable d’hommes expédiés à Kamiesch pour y chercher du bois est décimé par le froid. Beaucoup de soldats ont les pieds et les mains gelés; évacués sur Constantinople, ils y meurent en grande partie. Les morts subites par suite de congé-
lation ne sont pas rares. M. Braunwald, chirurgienmajor, meurt du typhus. Le scorbut envahit l’armée. Les ambulances ne suffisent plus ; on est foreé d’y joindre des tentes.
En janvier, au scorbut s’ajoute le typhus, qui enlève les médecins Brumens et Masson et le pharmacien Boussard. Les ambulances sont infectées et deviennent excessivement dangereuses pour les médecins et les infirmiers. Dans le rapport du médecin en chef au conseil de santé, je lis : « Le scorbut ne laissera plus, si cela continue, un seul des anciens soldats du deuxième corps; le nombre des scorbutiques est énorme. Tout le monde fait des efforts surhumains pour améliorer la situation, et le résultat est presque nul, quoi qu’on fasse; l’alimentation est plus que médiocre ; nos médecins des ambulances et des régiments n’ont pas un instant de repos; ils succombent à la peine et leurs forces épuisées trahissent leur courage. Chaque jotir j’en perds un ou deux pour le service. Il a fallu demander du secours au service médical français de Constantinople; six médecins aides-majors ont été envoyés, mais ce n’est pas assez pour combler les vides... Le personnel ne résistera pas si on ne l’augmente immédiatement. »
Le typhus s’abat sur l’armée, comme un vautour sur un cadavre. Visites de médecin en chef, prescriptions sanitaires, alimentation variée et augmentée autant que possible, rien n’y fait. Chaque régiment fournit au fléau un contingent considérable. L’énergie
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et l’intelligence des chefs peuvent seules sauvegarder la santé des soldats ; ainsi, dans un rapport du médecin en chef, je remarque le passage suivant: «Nous avons rencontré peu de malades au 17 e bataillon de chasseurs (10 sur un effectif de 250). (Le bataillon était alors à Eupatoria, dans un milieu infecté.) Ce bataillon est caserné dans des hangars très- convenables, d’une bonne élévation, et qui ont été améliorés par un pavage soigné; chaque soldat s’y est construit une couchette distante de 30 centimètres du sol ; une propreté exquise règne partout... C’est l’exemple le plus remarquable de c.e qu’une bonne direction peut obtenir. » Si ma mémoire me sert fidèlement, le chef de ce bataillon modèle était M. de Férussac, qui, à la tête de ces mômes soldats qu’il avait énergiquement sauvés de la contagion en Crimée, fut blessé en 1850 au combat de Palestre, et qui vient d’être récemment promu au grade de colonel.
Ici je n’ai plus à résumer, je n’ai plus à raconter, il faut citer. Il faut qu’on puisse voir, admirer et se rappeler toujours l’héroïsme incroyable dont le corps médical français a fait preuve pendant les mois désastreux qui vont suivre. L'armistice va ôtre signé, qu'on ne l’oublie pas ; on ne combat même plus ; les tables d’entrée aux hôpitaux donnent 0 pour les blessés à l’ennemi. J’ouvre cette liste nécrologique, litanies sacrées du dévouement et du devoir accompli. Je cite textuellement le livre du docteur Chenu, p. 122, 125, I2<). • ...
aat
« 3 février. M. Leclerc, médecin ai Ic-major, meurt du typhus.