M. Lamarque, médecin aide-major, meurt du typhus
— M. Sautier, médecin sous-aide, meurt du typhus. »
Le mois de mai est plus clément. Deux médecins seulement, MM. Godquin et Desblancs, meurent du typhus. Au mois de juillet, M. Barby, médecin principal, rentre en France, malade, épuisé de fatigue, et meurt en septembre.
Du 1 er octobre 1855 au 1 er juillet 1856 (l’évacuation définitive eut lieu le 6), l’effectif moyen de l’armée fut de 133,333 hommes, qui fournirent aux ambulances 72,272 entrées ainsi divisées:
Blessés par l'ennemi 931
Fiévreux 41,720
Fièvres rémittentes 4,708
Cholériques 723
Scorbutiques 13,023
Typhiques 9,41 1
Congelés 770
Les décès furent au nombre de 12,963; 242 par suite de blessures, 12,721 par suite de maladies.
Les hostilités réelles ont commencé le 20 septembre 1854, par la bataille de l’Alma, et se sont terminées le l* r mars 1856, par la cessatiou du feu des
batteries russes de la partie nord de Sébastopol. La guerre effective, entre nous et les Russes, a donc duré dix-sept mois et dix jours. Il y a eu trois batailles : Alma, Inkermann, Tracktir; des combats très-nombreux ; deux assauts généraux dont le premier, celui du 18 juin, a échoué. Depuis l’entrée en campagne, c’est-à-dire depuis le mois d’avril 1833 jusqu’au mois de juillet 1836, l’effectif moyen de nos troupes a été, par mois, de 86,763 hommes ; l’effectif total envoyé a été de 309,268 hommes, qui ont fourni aux ambulances et aux hôpitaux 436,144 entrées.
Cinq armées étaient en présence; voici le tableau récapitulatif que le docteur Chenu donne de leurs pertes :
Tués.
Morts ii la suite de blessures oa de maladies.
Total.
Armée française, 1854-56. . .
Armée anglaise —
Armée piémontaisc, 1855-56.
Armée turque, 1853-5(1
Armée russe, —
Ainsi, au dire d’un homme plus compétent que personne, qui s’est appuyé sur des documents officiels, contrôlés, que sa situation spéciale mettait à sa disposition, cette campagne acoûtésey?/ cent quatre-vingtcinq mille hommes : sans être d’un caractère bien morose, on peut estimer que c’est à dégoûter de la guerre, extrémité épouvantable à laquelle on ne doit recourir que dans les cas de nécessité absolue.
PE LA MORTALITÉ
Pendant la durée de cette campagne, nos pertes ont été exceptionnellement graves; sur 309,368 hommes envoyés de France, 93,613 sont morts; ce qui est une proportion énorme et insolite. 20,000 hommes environ ont été tués ou sont décédés à la suite de leurs blessures ; la maladie seule en a enlevé 73,000, c’est-à-dire le quart à peu près de l’effectif. Le nombre des journées d’hôpital pour blessures a été de 1,934,313; — pour maladies, 3,337,888. Le prix moyen de la journée d’hôpital étant de 2 fr. 30, les blessés ont coûté 4,833,782 fr. 50; les malades ont coûté 13,344,720 francs. La part la plus forte dans nos pertes et dans nos dépenses doit doue être portée au compte de la maladie, et non pas à celui des événements de guerre.
En présence d'une mortalité pareille, on peut se demander à quelles causes principales il faut l’attribuer. M. Chenu parait ne pas hésiter : les maladies sont dues en partie aux vices du système de recrutement et à l’insuffisance du service médical ; la gravité qu’ont présentée certaines blessures résulte de l’emploi d’armes et de projectiles perfectionnés. Nous étudierons ici ces trois points avec l’éminent auteur du rapport que nous venons d’analyser.
Il ressort des renseignements fournis personnellement par le docteur Chenu et empruntés au docteur Artigues, médecin principal, qu’un assez grand nombre de conscrits admis par les conseils de révision ne sont pas en état de supporter le service militaire. Deux intérêts sont en présence : celui de l’armée, celui de l’agriculture; M. Chenu penche pour le premier, ce qui est naturel. Les non-valeurs ne servent qu’à encombrer inutilement les régiments d’abord, les hôpitaux ensuite, ce qui est onéreux pour le trésor et pour le pays. M. Chenu, sur cette matière, n’y va pas de main morte; il voudrait que les conseils de révision fussent matériellement responsables des soldats trop faibles qui sont envoyés sous les drapeaux, ou du moins « qu’ils (les conseils) fissent l’essai d’une étape, tambour battant, le sac au dos, avec armes, bagages, munitions et des vivres pour cinq ou six jours. Après cette épreuve, ils comprendraient la mesure des forces que doit avoir un soldat. » J’avoue que je trouve cette idée assez séduisante, et .qu’il ne me déplairait pas de voir tous les membres du conseil, le préfet et le général en tête, se livrer à cette expérience personnelle, mais à une condition : c’est que le même préfet, le même général, le même conseil, feraient une journée de moisson, de labour ou de fenaison, sous le soleil et réduits à la portion congrue qui sert de nourriture ordinaire à nos paysans. Après cette épreuve, ils. comprendraient la mesure de forces que doit avoir un agriculteur, et prononceraient en connaissance de cause.
DE LA MORTALITE
Les conseils de révision font de leur mieux, je n’en doute pas. L’armce se plaint de la mauvaise qualité des recrues qu'on lui adresse; l’agriculture est-elle bien satisfaite des ouvriers qu’on lui laisse? M. Chenu sait aussi bien que moi que, dans certains départements de la France la récolte pourrirait sur pied si les Belges ne se louaient pas pour faire la moisson. Dans combien de cantons, les colonels n’ont-ils pas mis des soldats à la disposition des fermiers qui manquaient de bras pour couper, botteler', rentrer et battre les céréales? En temps de guerre et même en temps de paix, la France donne tout ce qu’elle peut, et il serait injuste de lui demander davantage. La cause est plus élevée ; elle n’est pas du ressort des conseils de révision; M.. Chenu ne l’effleure même pas, et je me garderai bien d'en trop parler. C’est à la permanence des armées qu’il faut demander compte de tant de mal. Lorsque l’Europe renoncera à ce funeste système qu’a inauguré le premier empire, lorsqu’elle en fera le bilan impartial, elle sera épouvantée des résultats qu’elle découvrira. Par fonctions, M. Chenu a dû être appelé souvent à faire partie des conseils de révision ; il connaît toutes les lois, tous les décrets, toutes les ordonnances qui les régissent ; mieux que d’autres il pourrait nous dire pourquoi l’on y rencontre certaines modifications; il pourrait nous dire pourquoi la taille moyenne des Français n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était autrefois et pourquoi l’on est obligé d’admettre dans les carabiniers des hommes qui jadis n’auraient,
tout au plus, été que des dragons. A force de pressurer une matière, on l’épuise, et malgré toute leur bonne volonté, les conseils de révision, forcés de recruter le contingent décrété, ne peuvent pas ne pas envoyer de ' non-valeurs aux armées.
Sont-ce les hommes faibles qui les premiers ressentent les atteintes d’une épidémie? Oui, si cette épidémie est le choléra (p. 36). Non, si c’est le scorbut (p. 121). On peut demander à des soldats de supporter toutes sortes de fatigues militaires, mais exiger qu’ils résistent à l’irrésistible invasion d’une maladie, c’est plus qu’on n'est en droit d’imposer à la nature humaine. Aussi je ne trouve pas que le docteur Chenu soit tout à fait juste lorsque, pour soutenir sa thèse, il écrit : « L’effectif présent à l’Alma n’était que de 30,000 hommes, et cette petite mais vaillante armée s’était débarrassée de ses non-valeurs, puisqu’elle comptait déjà 18,000 entrées dans les hôpitaux, avant d’avoir vu l’ennemi, avant d’avoir fait une marche forcée. » 11 est vrai qu’elle n’avait pas vu l’ennemi, c’est-à-dire les Russes; mais sur la route elle avait rencontré un ennemi bien plus redoutable, le choléra, qui l’avait décimée dans les plaines de la Dobrudscha. C’est là un fait avec lequel il faut compter cependant, fait anormal qui a tué plus d’hommes qu’une bataille et dix marches forcées. « Jamais, écrit M. Scrive, je n’ai assisté à un spectacle plus désolant, plus épouvantable que celui qui s’offrait à nos yeux, lorsqu’on mettait à terre ces pauvres soldats rendus rnéconnais-
PE LÀ MORTALITÉ
sables par le fléau qui les avait frappés. » C’est un médecin militaire qui parle ainsi, et certes les conscrits choisis par le conseil de révision eussent été des colosses, qu’ils n’auraient point résisté à l’intensité du mal qui les atteignait.
« La cause principale de la mortalité, écrit M. Chenu (p. 639), se trouve dans l’encombrement des hôpitaux ; » et il attribue cet encombrement à la faiblesse des hommes choisis pour le service. La thèse me semble n’ôtre que d’une vérité relative. Les conditions auxquelles les nécessités de la guerre soumettent les soldats, ont sur leur santé une influence prépondérante, et que les rapports des inspections médicales n’hésitent point à reconnaître. En dehors des épidémies telles que le choléra, et auxquelles les plus vieux généraux mêmes ne peuvent se soustraire, il y a, aux décès prématurés, d’autres causes que la faiblesse constitutionnelle des soldats. Pour bien faire comprendre ma pensée, je citerai quelques exemples empruntés au livre même de. M. Chenu :
« 9 octobre 1854. — Abaissement de la température de plusieurs degrés au-dessous de zéro.
« 9 novembre (un mois après, mois de corvées, de tranchées, de travaux supplémentaires, mois pendant lequel le général Niel a écrit : « Le soldat n’a pas une « nuit de repos sur deux. »). Arrivée des premiers envois de vêtements chauds. » — C’est seulement à la date du 28 que je trouve la mention suivante : « On distribue des capotes à capuchon et des guêtres chaudes. »
Dans le mois de janvier 1855, M. Marroin, médecin en chef de l’escadre, écrit : « Je ne puis passer sous silence les difficultés déplorables que rencontraient les chirurgiens de marine, en accompagnant les blessés et les fiévreux de l’armée évacués sur Constantinople. La distribution des boissons et des vivres s’opérait sans aucune régularité. On manqua souvent d’eau pour les tisanes comme pour les pansements... Des hommes épuisés par la maladie, à peine protégés par quelques lambeaux de couverture , arrivaient à la plage pour être embarqués sur des navires de commerce frétés à cet effet, car la marine impériale était débordée par les nécessités du service. » (P. 75-76.)
Lorsqu’il parle du transport des malades sur les navires, le docteur Chenu n’écrit-il pas (p. 709) : « La situation des blessés est bien plus cruelle encore : ils n’ont pas été pansés depuis leur départ de Crimée; l’appareil s’est dérangé et gène plus qu’il ne sert ; le gonflement des parties a rencontré trop de résistance dans le linge qui s’est durci ; la gangrène, la vermine même ont envahi les plaies ; » et (p. 710) : « Les bâtiments de commerce chargés du transport des malades et des blessés n’étaient point organisés pour ce service... Si le bâtiment avait un médecin , il n’avait ni bandes , ni charpie , ni linge , ses provisions n’étaient point en rapport avec ses besoins. » On a beau ne pas être une non-valeur , il est difficile de résister à de si déplorables circonstances.
« 27 février. — Les causes de l’invasion scorbu-
DE I A MORTALITÉ
tique sont, comme toujours, l’absence absolue de végétaux frais, l’usage prolongé de vivres de campagne et surtout l’usage de la viande salée ; la fatigue, pas assez de repos, pas assez de sommeil, le froid et l’humidité. » (Circulaire du médecin en chef de l’armée.)
17 mars, ordre général n° 189, prescrivant des mesures hygiéniques dans les campements. Or, c’est le sixième mois du siège.
« 17 juin. — La situation sanitaire donne des inquiétudes ; elle est attribuée aux causes suivantes : « 1° fatigue, les hommes n’ayant qu’un repos relatif de trente-six heures entre les gardes de tranchées ; 2° alimentation trop uniforme; absence absolue de végétaux frais ; 3° influence d’un sol sur lequel une armée a longtemps bivouaqué ; 4° défaut d’acclimatation surtout pour les jeunes soldats. »
« 18-19 décembre. — 22 degrés de froid. On envoie des hommes en corvée ; presque tous sont atteints de congélation grave aux pieds et aux mains. »
Février 1836. — En présence de l’invasion du typhus, que dit M. Scrive, le médecin en chef? « Les causes auxquelles on doit attribuer les maladies graves qui sévissent sur l’armée sont, dans l’ordre de leur plus grande influence : 1° les rigueurs extraordinaires de l’hiver, sans abris suffisants; 2° le travail exagéré des troupes et V insuffisance de sommeil ; 3° C humidité et P infection des abris; 4° l’alimentation grossière , non variée, sans végétaux frais, souvent médiocre comme qualité et parfois insuffisante ; 5° le délabre-
ment des plus fortes constitutions chez les plus vieux soldats, par suite d’une guerre sans relâche ; 6° la faiblesse des nouveaux contingents et les mille influences morales et physiques qui agissent sur les jeunes soldats. » Ainsi, dans cette pénible énumération des causes qui ont déterminé un état sanitaire déplorable, la faiblesse des recrues n’arrive qu’au sixième et dernier rang. A la même page (123), je trouve cette observation, notée par M. Chenu lui-même, et qui peut expliquer une recrudescence de mortalité : « Le couchage des ambulances en Crimée comprend S, 000 fournitures complètes : les deux tiers en service, l’autre tiers en réparation. Le reste des malades est couché sur des nattes, des couvertures et du foin. » Or, cette observation est inscrite ay mois de février 1856, après 22 mois de campagne, et les entrées aux ambulances de Crimée pour ce même mois de février sont de 13,459. Donc 10,127 malades étaient couchés sur « des nattes, des couvertures et du foin. »
Le médecin en chef de l’armée dit encore : « C’est à peine si le quart des soldats des divisions d’Eupatoria a des abris convenables ; les autres logent dans des bouges humides, où pénètre à peine la lumière, souvent sans ventilation possible, où chaque homme n’a pas la quantité nécessaire d’air respirable. » Là encore il y a des causes de mortalité essentielles et particulières qui doivent atteindre les hommes forts aussi bien que les hommes faibles. Je sais que la volonté de bien faire ne s’est point trouvée en défaut ; je sais que
DE LA MORTALITE
l’agglomération d’une armée de 130,000 hommes, sur un terrain relativement resserré, comporte des difficultés infinies ; mais la santé des hommes a dû certainement être modifiée selon les soins qu’on a pris de leur campement et selon les mesures hygiéniques gue des chefs intelligents leur ont appliquées ; je n’en voudrais pour preuve que l’état excellent du 17 e bataillon de chasseurs à pied, constaté par le médecin en chef lui-méme et dû aux dispositions habiles de son commandant, M. de Férussac. L’inspecteur médical ne peut s’en taire, et il écrit cette phrase que j’ai déjà citée : « C’est l’exemple le plus remarquable des résultats qu’une bonne direction peut obtenir. » Le confortable de la nourriture, du coucher, de l’abri, des vêtements doit être pour beaucoup dans la disposition plus ou moins grande à être atteint par la maladie : « Les officiers, dit M. Scrive, qui jusqu'à cette époque avaient assez bien résisté à, l’infection , fournissent beaucoup de malades. » Cette seule observation est une preuve de ce que j’ai avancé.
En voilà assez, je pense, pour démontrer que la faiblesse des recrues que M. Chenu reproche amère- * ment aux choix trop faciles des conseils de révision, n’est qu’une cause secondaire dans la mortalité qui décime une armée en campagne ; les causes principales sont énumérées longuement dans les pages qui précèdent ; elle ne me semblent pas douteuses, et c’est sur elles qu’il conviendrait d’attirer l’attention de l’administration militaire.
Quant au personnel médical, on a pu voir dans le cours de ce travail que si son héroïsme a toujours été à la hauteur de sa tâche, son insuffisance numérique a souvent paralysé ses elîorts. Cette insuffisance frappe M. Chenu. 11 ne veut pas entendre parler de l’admission de l’élément civil dans le service médical militaire ; l’exemple de l’Amérique ne le convainc pas ; l’arrivée de 40 médecins envoyés par la commission sanitaire de Sharpsburg sur le lieu du combat avant les ambulances du gouvernement, lui {tarait presque une trahison ; j’avoue que j’y vois tout autre chose et que j’admire ce peuple qui, depuis le commencement de la guerre jusqu’au 1 er mars 1864, a recueilli en dons de charité la somme de 1 milliard 144 millions de francs , destinés aux divers services des ambulances et des hôpitaux. Que l’on se décide enfin à neutraliser les ambulances et les blessés sur le champ de bataille, comme le savant docteur Palasciano l’a demandé, en fondant et en donnant de ses deniers un prix sur cette question, bien avant M. Dunant et les membres de la Société d’utilité publique de Genève ; qu’on adopte pour les médecins et les infirmiers de toutes les armées un costume uniforme qui les rende sacrés, les préserve autant que possible pendant le combat, c’est faire simplement œuvre d’humanité ; aussi nous approuvons sans réserve la convention relative aux militaires blessés que le Moniteur a publiée récemment. Mais n’y a-t-il que cela à faire?
Pour donner une idée de l’insuffisance du person-
DE LA MORTALITÉ
nel médical, je ne citerai que deux exemples qui me paraissent concluants : « M. Petiet, lieutenant au 80' de ligne, reçoit, dans la nuit du 23 au 24 mai 1833, un biscaïen à l’avant-bras droit; la section du membre est complète, le poignet ne tient plus que par quelques lambeaux de chair meurtrie. L’amputation ne peut être mise un seul instant en doute, et cependant, en prenant son tour au milieu d’un grand nombre de blessés, cet officier ne put être amputé que le surlendemain , à cause de l’insuffisance du personnel médical. » (P. 703.) — « Pelle (Alphonse), de Sellessur-Cher, soldat au 95° de ligne, reçoit, le 16 août 1833, au pont de Tracktir, un coup de feu qui lui brise la jambe gauche. Apporté à l’ambulance, il ne peut être opéré que le troisième jour , à cause du grand nombre de blessés à opérer. » (P. 706.)
M. Chenu n’hésite pas, et il nous semble avoir parfaitement raison quand il dit (p. 701) : « Le personnel de nos ambulances pourrait être doublé, triplé même, au grand avantage de l’armée, surtout depuis l’emploi d’armes plus précises et de projectiles plus puissants. » Et(p. 683) quand il s’élève contre (d’inexplicable tendance qui, pendant la paix, fait négliger les moyens de secours aux blessés , pour diriger surtout le progrès vers la perfection des moyens de destruction. » Et lorsqu’il cite (p. 691) le docteur Basting, chirurgien-major à l’armée hollandaise, qui dit : « Quant on voit se multiplier, comme c’est le cas de notre époque, les moyens de tuer les hommes, il
faut bien que l’on s’occupe aussi de perfectionner les moyens de leur conserver la vie. »
Tout cela est fort bien dit ; mais l’expérience des désastres de la guerre de Crimée portera-t-elle ses fruits? Je l’espère plus que je ne le crois. Ne pourraiton cependant, éclairé par ce passé douloureux, agir, dès à présent, en prévision de l’avenir? Pourquoi le service médical de nos armées, dès qu’une campagne se préparerait, ne serait-il pas mis immédiatement sur un pied qui permettrait de faire face aux éventualités les plus excessives? Est-ce une question d’argent? Elle est minime et disparaîtrait à l’instant devant l’intérêt de nos soldats. A l’homme qui va se faire tuer pour le pays, le pays doit tout, même des secours opportuns quand il est malade ou blessé.
La perfection toute moderne, la précision des armes, la puissance nouvelle des projectiles a été encore une cause de mortalité. Dans cette voie de recherches l’homme ne paraît pas près de s’arrêter. Théophile Gautier a eu raison d’écrire : « On dirait que les hommes ont peur de ne pas mourir, à voir tout ce qu’ils inventent pour se tuer. » La portée du fusil de guerre était autrefois de 150 à 200 mètres ; aujourd’hui le but en blanc olfert au tir des armes rayées, chargées de balles cylindroconiques, est placé à 1,000 ou 1,200 mètres. On peut se rendre compte facilement de la différence des ravages exercés par les armes usitées jadis et parcelles qu’on emploie aujourd’hui, en remarquant que l’armée du duc de Wellington, si rudement
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éprouvée pendant les journées des J G, 17 et 18 juin 1815, n’a eu que 8,000 blessés, tandis qu’à Solferino, pour un seul jour de combat, l’armée franco-sarde a accusé 16,000 blessés et l’armée autrichienne 21,000. Et cependant le calcul approximatif dit qu'il faut 1,000 projectiles (balles, obus, mitraille, etc.) pour tuer un homme. Pendant la campagne de Crimée les armées en présence ont consommé 89,595,363 projectiles et ont compté 175,057 hommes tués ou blessés.
Mais on ne s’arrêtera pas en si beau chemin, et les inventeurs de ces odieuses machines ne sont point à bout d’imagination. Le 15 juin 1865, à la séance du Corps législatif, on a parlé d’une expérience redoutable qu’on venait de faire à Toulon. Grâce à un nouvel engin électrique, on peut maintenant, à distance et fort commodément, anéantir une flotte, pulvériser un fort, et, dit-on même, détruire une armée. C’est au mieux, et le député concluait en disant : « En présence d’éventualités aussi menaçantes, aussi destructives de la pauvre humanité, le bien naîtra de l’excès du mal, et au lieu de s’entretuer et se pulvériser, les peuples, ramenés forcément à des idées de bien-être, réaliseront peut-être le rêve du vertueux abbé de Saint- Pierre, celui de la paix universelle 1 ? » Ainsi soit-il ! mais je n’y crois guère. L’homme, qui est un animal domestique mais féroce, n’a pas encore inventé à son usage de plaisir plus vif que la guerre, sorte de chasse