‹ Orient & Italie souvenirs de voyage et de lecturesChapitre 9 sur 13 · LA ROUTE · texte numérisé non relu

LA ROUTE

Par une belle journée du mois de juin, chaude et claire, je partis de Martigny à six heures du matin, fort commodément assis dans une américaine attelée d’un cheval rouan et plein d'ardeur, conduite par un guide silencieux et obtus. Je suivis la jolie route ombragée de grands noyers qui va de Martigny-la-Yille à Martigny-le-Bourg ; la lumière aiguë du soleil éclairait les chalets suspendus à mi-côte aux flancs de la montagne; les hannetons volaient en bourdonnant; quelques goitreux ratatinés riaient aux éclats en me voyant passer, et les vaches mélancoliques, paissant dans les prés humides, levaient lentement la tôle au bruit de la

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voiture. La route, qui file droit vers le sud, laisse dans l’ouest le chemin qui mène à Chamounix. Elle côtoie la Drance, rivière-torrent qui saute, bondit, bouillonne et retentit sur un lit de rochers que de puissants remous arrondissent sans pouvoir les ébranler; la pente est insensible ; le cheval trotte, le guide ne dit rien ; des coups de vent tout imprégnés d’une fraîcheur de neige passent en rafale et soulèvent la poussière. Il fait froid , malgré le soleil qui monte sur l’horizon, assez froid pour que je puisse écraser d’un coup de canne et lancer dans la Drance une vipère engourdie au bord d’une haie. Quelques ruisseaux descendant lentement du haut de la montagne se glissent sous l’herbe des prairies, contournent le tronc noir des épicéas, poussent leurs nappes glacées et vont, en murmurant une plainte très-douce, se mêler à la rapidité du torrent qui rugit en bas. Deux ou trois pêcheurs, la ligne en main , le panier au dos, marchent le long des rives et font danser sur les eaux emportées les mouches artificielles qui trompent et attirent les truites. A un village nommé le Brocard, la route tourne brusquement vers l’est ; on s’en aperçoit vite à l’aigre bise qui vous frappe au visage. Les champs sont beaux ; les arbres, châtaigniers, cerisiers, noyers, ormeaux des montagnes, sont amples et majestueux ; la nature est pleine de force ; la végétation est très-puissante, elle vit et se développe à l’aise, rien ne lui manque : ni l’eau, ni la terre, ni l’air, ni le soleil. Mais dans les villages la saleté des ruelles est repous-

santé; sur le seuil des maisons, à côté de la fosse à fumier, de vieilles goitreuses couvertes de vêtements sordides font sauter dans leurs bras de petits crétins hideux qui ressemblent h des ouistitis pelés. Parfois, au bruissement de la voiture qui danse désagréablement sur le pavé pointu de l’unique rue de ces villages, je vois apparaître aux lucarnes une tête de vieille femme coiffée d’un lourd chapeau de feutre rcftid; ses yeux éraillés n’ont plus de regard ; le nez épaté rejoint les joues plissées comme une vessie dégonflée ; la bouche, ouverte par un sourire animal, est un gouffre violâtre d’où s’élancent deux ou trois dents jaunes et branlantes ; le menton velu, et qu’on dirait couvert de moisissure, se confond avec le cou où ballotte un goitre qui ressemble à une noix de coco peinte en gris sale. C’est affreux. Ces grimaces me disent bonjour quand je passe, et je les salue avec ce sentiment de tendre respect qu’il est convenable d’éprouver pour le sexe charmant qui unit la grâce à la faiblesse.

Après le petit village de Boremier, on traverse un tunnel étroit et bas qui a été creusé dans le roc vif : c’est la galerie de la monnaie , qui a environ soixante ou quatre-vingts mètres de long. Ici comme à. la route du Simplon, Charles Nodier pourrait dire : « On m’a gâté les Alpes. » Près de là s’étendent des bâtiments ruinés et qu’on paraît être en train de restaurer : c’est un ancien couvent de chartreux ; il a été brisé, enlevé, entraîné le 18 juin 1818 par une inondation de la Drance, inondation formidable, dont le souvenir est

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resté très-vivant dans le pays et qui emporta tout ce qu’elle rencontra devant elle. Ce n’est point le monastère qu’on va rétablir. Là même où les chartreux ont cultivé leurs petits jardins, où ils ont psalmodié les longues prières, le bruit des moulins à foulon, des machines à vapeur, des marteaux va bientôt retentir. Le couvent se transforme et devient usine; la prière platonique sera remplacée par la prière active, qui est le travail. Cette usine est destinée à manipuler les produits d’une mine de plomb argentifère récemment découverte dans les montagnes voisines, où plusieurs mines de fer sont déjà depuis longtemps en exploitation. La route que je parcours est nouvelle; elle a été exécutée par ordre et aux frais du gouvernement du Valais; elle suit assez régulièrement l’ancien chemin, celui que gravit l’armée française conduite par le premier consul.

Une petite ville apparaît à un coude : c’est Sembranchcr, et non point Saint-Branchier, comme l’ont écrit certains voyageurs. En effet, le nom s’explique de luimême, car là la route se divise ainsi que la Dranee, dont l’un des courants descend de l’est, tandis que l’autre vient du sud; le village est posé précisément au point de jonction, à /’ embranchement. Notre route maintenant va vers le midi et ne doit plus quitter cette direction, si ce n’est dans les zigzags qu’elle est obligée de décrire pour contourner les pentes trop rapides de la montagne, où frissonnent les sapins, les mélèzes et les épicéas. Parfois, au fond de gorges noires et rocaii-

.euses, la Drance apparaît blanche, remuée, pleine d’écume, semblable à une débâcle de peaux de moutons. Souvent, de derrière les touffes d’aubépine en fleur, une chèvre sort, se tient debout sur une pierre, et vient curieusement regarder les voyageurs qui passent.

A Orsières, qui est un gros bourg, nous nous sommes arrêtés pour donner un picotin d’avoine à notre petit cheval, qui l’avait bien gagné. Pendant que, tout attelé, il mange dans la mangeoire portative, je vais visiter l’église. Ah! qu’elle est triste, décrépite et désolée! Tout autour s’étend le cimetière, étroit, resserré, où les morts sont pressés, tassés les uns contre les autres dans un espace insuffisant. Chaque tombe est indiquée par une petite croix de bois, sans inscription. Je ne découvre qu’un seul nom, inscrit sur une plaque de tôle «à demi rongée par la rouille (Clémence Joris, 1 84G). Aux angles des murailles, des ossements humains sont éparpillés parmi les herbes; les côtes, les fémurs, les péronés, les maxillaires, les clavicules, presque réduits en poussière, gisent au milieu des véroniques, des orties, des oseilles sauvages; quelques planches pourries qui ont appartenu à des cercueils sont dispersées çà et là par les enfants, qui jouent avec et s’y taillent des pièges pour prendre les oiseaux. Toutes les tombes avaient l’air fraîchement remuées ; on eût dit que depuis peu de jours seulement elles étaient recouvertes. C’est que dans ces hautes régions où le froid domine, où l’hiver est toujours âpre et dur,

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où la neige couvre la terre pendant des mois entiers, on conserve dans un grenier spécial les corps de ceux qui sont morts pendant la rude saison; puis, quand le mois de mai est venu, quand la neige s’est lentement écoulée sous les rayons du soleil, quand enfin on peut ouvrir la terre et y creuser une fosse, on fait un enterrement général, et l’on couche dans leur dernière demeure ces cadavres qui, dans la haute chambre des chalets, attendaient l’arrivée du printemps. Cela est fort triste; mais ici on y est accoutumé, et nul ne s’en préoccupe. On paraît fort dévot à Orsières; presque toutes les maisons portent une devise religieuse : Jésus, Marie, Joseph. — Sit nomen Domini bénédiction.

Pendant que le cheval achevait de manger son avoine, j’avais pris les devants à pied. A un angle de la route je m’arrêtai. Sous un grand cerisier, une vingtaine d’enfants des deux sexes étaient assis, tous un peu bancals, un peu boiteux, un peu goitreux, un peu crétins; debout devant eux, un prêtre les interrogeait sur le catéchisme. Ils ouvraient des yeux démesurés en écoutant, sans les comprendre, les explications qu’on leur donnait, et répondaient sans trop savoir ce qu’ils disaient aux questions qui leur étaient adressées.

Après Orsières, la route appuie très-légèrement vers l’est, car là aussi elle se bifurque et suit encore deux branches de la Drance : l’une qui incline vers l’ouest et conduit du côté du col Ferret, l’autre qui remonte vers

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le Saint-Bernard. Selon les inclinaisons du chemin, on aperçoit à l’horizon les cimes éblouissantes du col Ferret, de la Dent du Midi, du mont Vélan ; toutes les blancheurs sont réunies là sous les cieux. Je ne suis pas surpris que les eaux du lac Léman soient si bleues; la neige qui s’y précipite au printemps,' fondue et entraînée dans les ravins, a si longtemps vécu près du ciel qu’elle a dû lui dérober son azur. La montagne n’est plus boisée; sur les pentes, des champs et des prés s’étendent, soutenus par de petits murs en pierres qui empêchent l’éboulement des terrains; de loin, la montagne ressemble à d’immenses escaliers à marches irrégulières, larges et brisées. La récolte s’annonce bien; le blé est dru, bien portant, d’un vert solide; les prairies font involontairement penser à la vieille image qui les appelle « un tapis de fleurs. » Nous allons au pas^ car la route commence à devenir roide; j’échange quelques paroles avec les paysans que je rencontre : « Bonjour, mon brave homme. — Bonjour à vous pareillement, Monsieur. — Les foins sont beaux. — Pas tant méchants. — Les blés? — Tout de même encore avec ! »

Au-dessus de Lidder, petite ville fort pittoresquement juchée sur la montagne qui domine le cours de la Drance, près de laquelle on aperçoit les toits d’un village groupé dans une sorte de crique arrondie, la route devient tout à fait montueuse. Il faut de rudes coups de collier pour la gravir, et souvent le cheval s’arrête afin de souffler. On va ainsi, cahin-caha, dans

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la poussière et sous le soleil, qui devient dur, mordant ; les lézards en profitent et se chauffent sur les murs en clignant des yeux comme un chanoine qui médite en faisant sa digestion. A Bourg-Saint-Pierre, où Bonaparte prit son guide, nous nous sommes arrêtés pour déjeuner. J’avais grand’faim, je l’avoue, et l’on me servit, entre autres, une soupe aux choux mêlée de lard, épaisse, onctueuse et fortifiante, une de ces soupes enfin qui comptent dans l’existence d’un voyageur. Dans le mur du cimetière qui entoure l’église, on a enclavé une borne miliaire qui, selon les érudits de l’endroit, date du temps de Constantin. Elle est tellement fruste, écaillée, usée, que je ne puis rien lire de son inscription, si ce n’est le chiffre XX11II, gravé en longues lettres romaines. Bourg-Saint-Pierre a dû être en effet une station sur cette route abrupte et dangereuse qui, traversant le mont Jovis , allait d’^~ gus ta Prœtoria (Aûste) à Octodure (Martigny), et dont César et Auguste s’emparèrent sur les Yésagres et les Sarapes. Ce fut à Saint-Pierre que commencèrent les vraies difficultés pour l’armée française lorsqu’elle traversa le Saint-Bernard. C’était entre le 15 et le 21 mai que le passage s’effectuait, et à cette époque de l’année' la route est encore sous la neige. Piétinée par les hommes et par les chevaux, la neige fondait et devenait une sorte de boue liquide, difficile et même dangereuse. L’artillerie arrivait, et il fallait à tout prix qu’elle pût franchir la redoutable montagne. Un homme du pays eut alors cette idée ingénieuse de faire

répandre, le soir, de la cendre et du gravier sur la voie déjà battue. Il gela vivement pendant la nuit; le terrain se consolida ; mêlée aux cailloux, la neige forma une sorte de route glissante, mais solide, où les -canons, placés sur des troncs d’arhres évidés, purent être traînés à bras d’hommes jusqu’au sommet du grand Saint-Bernard. Grâce à ce moyen primitif et très-simple, le prodige put être accompli, et la rapidité de la marche fut telle que les Autrichiens nous croyaient encore en France lorsque déjà nous étions sur leur dos en Italie.

Je laissai la voiture à Bourg-Saint-Pierre, car la route n’était pas encore carrossable. Le guide arrangea mon petit bagage sur une planchette qu’il attacha à son dos comme une hotte, et je grimpai sur un mulet, sorte de monture qui ne m’est point agréable, car il n’a jamais existé entre elle et moi qu’une force d’adhérence très-imparfaite. Je le savais par expérience, et mes voyages dans l’île de Rhodes m’ont laissé à cet égard des souvenirs peu 'satisfaisants. Il était gris ce mulet, avec de grandes oreilles qu’il remuait sans cesse ; il était curieux et aimait à regarder la Drance courant au fond d’un précipice de deux cents pieds ; de plus, quand il voyait un ruisseau traverser la route, il déclarait tout net, à sa' manière, qu’il n’aimait point à se mouiller les pieds et qu’il ne passerait pas; il fallait alors le convaincre par quelques arguments à sa portée. Un homme le prenait par la bride, le guide le rouait de coups de trique sur la croupe ; il

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levait le derrière, secouait les oreilles, hésitait, et nous finissions par passer. Je n’en regardais pas moins le paysage, tout en serrant les genoux et en me préparant mentalement à des catastrophes dont je connaissais l’amertume. Il n’y a plus d’arbres; h peine çà et là quelques sapins rabougris et rasant la terre, quelques mélèzes nains dévorés par des lichens parasites ; en revanche, les plantes sont abondantes et fortes. Voici de belles gentianes qui, de loin, ressemblent à des lis sans fleurs; des anémones charmantes, des renoncules d’or qui cherchent l’humidité et croissent en famille; voici la pâle et secourable absinthe, dont on a trouvé moyen, par je ne sais quel horrible mélange, de faire un poison terrible, pour le plus sûr et le plus rapide abrutissement de l’espèce humaine. Pendant que je méditais sur l’alcool et le tabac, qui sont deux auxiliaires puissants pour gouverner les hommes, une mouche entra dans les naseaux de mon mulet. Il ficha ses deux pieds de devant en terre et se mit à ruer. Je lui fis quelques timides observations corroborées de coups de canne; il n’en tint pas compte, et je compris le sort qui m’attendait. J’obéis d’abord à la force centrifuge, ensuite à la force centripète, et je me trouvai, tout à traque, sur le dos, au beau milieu de la route. Le mulet avait été se rouler dans un pré voisin ; on courut après lui, on le saisit, on me l’amena, je me relevai, et nous remontâmes l’un sur l’autre.

Je marche entre deux montagnes dont le sommet disparaît sous la neige. Autour de moi tout prend un

aspect désolé ; la route n’est plus qu’un large sentier parsemé de pierres ; à chaque pas il faut franchir les petits ruisseaux qui se hâtent de courir vers la Drance mugissante, comme s’ils avaient peur d’être repris en route et immobilisés par le froid des altitudes qu’ils viennent de quitter. Il n’y a plus de lézards, plus d’hirondelles; à peine quelques pinsons qui nichent dans les trous des rochers, et quelques papillons égarés que le soleil a trompés et qui se dépêchent de voler vers les lieux plus bas, où la chaleur est régulière et la nuit supportable.

Quelques vaches, conduites par un enfant en guenilles, faisant résonner à chaque mouvement la lourde cloche qu’elles portent au cou, s’en vont le front penché vers la terre, broutant une herbe rare, presque brûlée et cependant humide encore de la neige qui la couvrait il y a peu de jours. Le ciel est bleu cru, presque sombre ; parfois, du haut d’un pic blanc, on voit se dégager lentement, puis se condenser une vapeur transparente, pâle, semblable à une évaporation d’eau bouillante; le petit nuage se forme, se rassemble, oscille à la pointe de la montagne, comme un léger panache sur le front d’un géant; il se couche, s’étend sur le rocher neigeux ; on dirait qu’il y est retenu par des liens invisibles; puis un coup de*ent passe, fait tourbillonner la nuée indécise, et l’emporte avec lui vers les pays lointains qu’il a mission de parcourir.

A gauche, une petite maison, précédée d’un perron de huit marches, se dresse au bord de la route : Bon

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logis à pied et à cheval. C’est la cantine de Proz. Au delà, vers la montagne, quelques masures servent d’étables. Été comme hiver, par les temps de neige, d’avalanche ou de soleil, elle est ouverte; elle recueille les voyageurs qui ne peuvent monter jusqu’au grand Saint-Bernard ou qui en descendent, et, pendant les mois de novembre et de décembre, elle abrite les chasseurs. En effet, nous sommes dans le cantonnement du lagopède ptarmigan, que l’on appelle vulgairement la perdrix blanche; il abonde par ici et se laisse assez facilement approcher. On le chasse sans chien et pour ainsi dire à vue. On suit sur la neige la trace de ses fortes pattes emplumées qui ressemblent à des pieds de lièvre et qui lui ont valu son nom; on le tue rasé ou quand il s’enlève. En été, son plumage est fauve, maillé et vermiculé de noir; mais dès que les froids arrivent, le lagopède prend sa livrée d’hiver, qui est toute blanche, avec un simple trait noir au-dessus des yeux. Contrairement aux autres gallinacées, qui sont les plus domcsticables des oiseaux, il ne peut supporter la captivité, et meurt promptement lorsqu’on la lui impose. On dit que cette chasse est des plus intéressantes ; mais quels jarrets et quelle largeur de poitrine il faut pour la mener à bonne fin !

Cinq cents pas au-dessus de Proz s’élève une autre maison qu’on appelle par excellence la Cantine. On l’a ouverte depuis deux jours; pendant l’hiver, elle demeure fermée et attend la fonte des neiges pour offrir sa maigre hospitalité aux voyageurs. Ou y nettoie les

tables, les bancs, et l’on prépare l’installation d’été. A cent mètres plus loin, la région de la neige commence. Je desoendis de mulet, et ce fut sans regret que nous nous quittâmes. Trois grandes heures de marche me séparaient encore de l’hospice du grand Saint-Bernard. Avant de mettre le pied sur l’immense linceul blanc qui s’étendait à perte de vue, je regardai autour de moi : l’herbe est courte, grosse, et semble oser à peine sortir de terre ; les lichens rongent les rochers grisâtres émergés de l’océan d’argent qui couvre leurs pieds ; je n’aperçois qu’une seule fleur : c’est une petite pensée toute violette avec une gouttelette d’or au cœur.

Des. poteaux plantés de distance en distance indiquent la route dont, sous peine de danger, il ne faut point s’écarter. Sous la neige, qui paraît toujours fondre par sa surface interne, des ruisseaux glissent sans bruit, se creusant un chemin dont on connaît la direction, mais dont on ignore les détours ; la neige les surmonte comme une voûte épaisse ou superficielle, selon les replis du terrain. Armé d’un long bâton terminé par une pointe de fer fort utile pour sonder la route mouvante oîi je m’engage, je suis pas à pas le guide qui me précède. La marche prolongée sur une pente couverte de neige est excessivement pénible ; parfois on enfonce tout à coup jusqu’au ventre, et parfois on glisse et on arrive entraîné par sa propre pesanteur. On va, penché en avant, prenant son point d’appui où l’on peut, sous la double fatigue de l’ascension et du

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manque de solidité du terrain que l’on parcourt; l’air est plus rare, on est en sueur, et dès que l’on s’arrête on se sent glacé par le vent des hauteurs, toujours froides. Nous fîmes halte pendant un instant près d’une masure ouverte d’une baie sans porte, composée d’une seule chambre assez grande et qu’on appelle F hôpital. C’est là que les pères du Saint-Bernard viennent chaque jour, en hiver, apporter des provisions pour les voyageurs qui peuvent se trouver perdus dans le désert de neige. A côté s’élève une petite hutte de pierre : c’est la morgue , où l’on dépose les cadavres trouvés sur la route. Nous repartons, et bientôt nous entrons dans la Grand’ Combe , sorte de vaste fosse creusée entre le mont Mort et le mont Joux, large ravin que visitent volontiers les avalanches, et que, pendant les mauvais temps, on traverse en toute hâte, le cœur serré, l’œil aux aguets, l’oreille tendue et sans parler. Le passage est plein de périls en effet, et sur les longues pentes unies qui y aboutissent on voit l’amas des lourdes avalanches éboulées, égrenées, semblables à des terres d’albâtre qu’une forte charrue aurait labourées et retournées. Involontairement nous accélérons le pas. Je dis à mon guide : « A quelle distance sommes-nous du sol? » Il me répond : « A quarante mètres environ. » Il est juste de remarquer que nous sommes dans un bas-fond ; avant un mois toute cette neige sera fondue ; on aperçoit les pics tout blancs du Trône et du Mont-Mort; le défilé semble s’ouvrir par un subit écartement du mont Joux, et l’hospice

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apparaît ; triste bâtiment uniforme, grisâtre, régulier; il semble presque noir sur l’inconcevable splendeur de la neige éclairée par le soleil. La dernière pente qu’il faut gravir maintenant, et qu’on tourne pendant l’été, est extraordinairement dure. Nous sommes obligés de nous y reprendre à trois fois pour arriver jusqu’à son sommet; nous y parvenons enfin, mais épuisés, et nous soufflons avant de franchir les deux cents mètres qui nous séparent de la maison hospitalière. L’entrée principale est précédée par un haut perron de douze marches; nous y pénétrâmes cependant de plain-pied, caria neige monte jusqu’au dernier degré. Je traversai un couloir formant vestibule ; mon guide me fit entrer dans une salle d’attente et tira la corde d’une cloche retentissante; un jeune homme vêtu d’une soutane noire arriva aussitôt et me souhaita la bienvenue; c’était le père hospitalier, qui se mit immédiatement à ma disposition avec une bonne grâce toute charmante.

l’hospice.

L’hospice du grand Saint-Bernard est bâti précisément à la frontière de la Suisse et de l’Italie. Où finit le canton du Valais commence la division d’Aoste. De la porte même de l’hospice on aperçoit l’extrémité d’une colonne qui sort de la neige et qui indique la limite des

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deux États. L’hospice, en droit, appartient au Valais, mais en fait il appartient à tous les hommes et à toutes les religions. A ceux qui, lassés du pénible voyage, viennent tirer la cloche d’appel, il ne demande pas s’ils sont chrétiens, musulmans, juifs ou grecs orthodoxes; il ouvre ses portes toutes grandes, il offre l’abri, la nourriture, le feu. C’est une des plus admirables institutions qu’on puisse voir et réellement inspirée par la grande vertu, par la charité. Elle est comme un bon Samaritain qui se renouvellerait sans cesse.

A cette hauteur, à 2,620 mètres au-dessus du niveau de la mer, la vie est difficile, embryonnaire pour ainsi dire, étouffée par les mornes silences de l’hiver, emprisonnée par des remparts de neige, alourdie par l'invincible somnolence qu’apporteut les grands froids. L’air est singulièrement raréfié ; môme au moment des plus vives chaleurs, les nuits sont humides et glaciales ; les poumons jouent mal dans la poitrine oppressée, les étourdissements sont fréquents; les ophthalmies causées par l’insupportable réverbération de la neige sont presque inévitables. Pour se condamner à cette existence d’isolement il faut une conviction très-sérieuse et sentir autour de son cœur l’ces triplex dont parle Horace. Le jour où je suis arrivé à l’hospice, sept religieux l’occupaient ; le plus jeune a dix-neuf ans, le plus âgé trente-cinq à peine. H faut être jeune, vigoureux, sain et résolu pour mener cette vie dangereuse; il est rare qu’on puisse la supporter plus de quinze ans; on s’étiole vite au milieu de privations de toutes sortes et

de fatigues périlleuses sans cesse renouvelées ; les maladies d’estomac et de poitrine sont le prix ordinaire de ce labeur dévoué qui ne recule devant rien ; alors les pauvres pères atteints sont forcés de quitter l’hospice, ils descendent à la maison mère de Martigny, et souvent l’air plus doux, l’air balsamique de la vallée est impuissant à leur rendre une santé détruite pour toujours. C’est le dévouement élevé à sa dernière puissance, et il est difficile de ne pas l’admirer sans réserve.

Le bâtiment de l’hospice forme un carré long, qui contient deux étages de chambres où l’on peut arriver, en cas de besoin extrême, à loger soixante ou quatre-vingts voyageurs ; une autre construction s’élève en face et sert de magasin, d’écurie, et, dans un cas pressant, de refuge pour les passagers qui n’auraient pu trouver place -dans l’hospice. De grands couloirs divisent la maison, couloirs tristes, froids, sombres, humides, blanchis à la chaux, défendus contre l’air extérieur par de doubles fenêtres; chaque porte est surmontée d’un numéro d’ordre ou- d’un mot désignatif : église, réfectoire, galetas, bibliothèque... Les chambres réservées aux voyageurs sont bonnes et relativement confortables; la mienne est longue, lambrissée sur toute sa surface, frottée avec soin, d’une irréprochable propreté, meublée d’un excellent et large lit à rideaux, d’un canapé, d’une toilette, de trois chaises et d’un fauteuil ; une petite glace pend à la muraille de bois, et un poêle de granit arrondit son

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énorme fourneau au milieu de la pièce. La fenêtre

double est très-étroite ; on ne saurait trop se défendre contre les morsures de l’air glacé qui souffle au dehors. J’ai dormi là deux nuits, d’un lourd sommeil que n’interrompit môme pas le bruit violent des cloches qui sonnaient matines. Au rez-de-chaussée s’ouvre un large salon servant aussi de salle à manger, et réservé aux visiteurs ; une grande cheminée le chauffe ; j’y vois un orgue expressif et un piano ; aux murs, je reconnais la Séparation des apôtres , de Glevre; un Jésus prêchant, par M. Dubuffe, et quelques gravures anglaises coloriées. La bibliothèque, située au premier étage, est assez intéressante par les échantillons de minéralogie locale et par les médailles trouvées sur l’emplacement d’un temple de Jupiter, qui s’élevait sur le mont Joux [mon s Jovis ), en face même de l’hospice.

Quelques voyageurs reconnaissants ont fait des cadeaux à cette petite bibliothèque, qui offre aux passagers retardés par le mauvais temps des ressources considérables. Un Anglais avait envoyé une très-belle machine électrique ; elle était la joie et la distraction des pères, qui, pendant les journées d'orage, venaient curieusement l’interroger pour apprécier de quelle quantité d’électricité ils étaient entourés. Mais un jour on laissa pendant deux minutes un visiteur seul dans la bibliothèque; c’était un Français, né malin; naturellement il tourna la machine à l’envers, et brisa la roue. Les pauvres pères ramassèrent les débris sans mot dire, et le voyageur se contenta d écrire sur le re-

gistrc de l’hospice ces deux vers, qu’il eut quelque peine à composer :

Ces frimas, ces autans, ces chiens, ces religieux,

Font du grand Saint-Bernard un endroit curieux.

La maladresse de notre compatriote fut un vrai malheur pour la petite communauté; je crois qu’il vient enfin d’étre réparé, et que les pères ont pu recommencer leurs expériences. Ce ne sont pas les seules qu’ils font, et chaque jour on établit trois fois des observations régulières à l’aide du baromètre, du thermomètre, du pluviomètre et de la direction des vents. Tous les mois ces observations sont adressées à une revue genevoise, la Bibliothèque universelle , qui les publie pour la plus grande utilité du monde savant.

Non loin de la bibliothèque s’ouvre la tribune de l’église; c’est de là que les voyageurs entendent la messe lorsque cela leur convient. D’excellentes orgues remplissent de leur grave harmonie la nef de cette chapelle, qui est grande, bien éclairée et décorée dans le goût italien. Dans un coin, à gauche en entrant, se dresse contre la muraille le monument en marbre blanc consacré au général Desaix. C’est un bas-relief assez médiocre, signé Moitte, membre de l’Institut et de la Légion d’honneur. Desaix est représenté à demi copché dans les bras d’un hussard, pendant qu’un soldat tient son cheval qui, par son ampleur et l’importance que l’artiste lui a maladroitement données, devient le personnage principal de la composition. Le sculpteur a obéi à la légende et non pas à l’histoire ;

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Desaix semble dire la fameuse phrase : « Allez dire au premier Consul que je meurs avec le regret de n’avoir pas assez fait pour la postérité! » Il ne l’a jamais prononcée; il tomba foudroyé au milieu d’un tel mouvement de troupes qu’on ne s’aperçut môme pas de sa mort. Bourrienne laisse même soupçonner qu’il aurait pu avoir été tué par la maladresse d’un de ses soldats. QuantàSayary, qui fut son aide de camp, il est bon de le citer ; il dit : « Il (Desaix) était à cheval derrière le neuvième régiment, une balle lui traversa le cœur. » Puis il ajoute plus lôin ces paroles qui prouvent ce que c’est * que la guerre : « Je le trouvai par terre, au milieu des morts déjà dépouillés, et dépouillé entièrement luimême. Malgré l’obscurité, je le reconnus à sa volumineuse chevelure, de laquelle on n’avait pas encore ôté le ruban qui la liait *. »

Le passage de Bonaparte a laissé une vive impression au grand Saint Bernard ; on en parle volontiers à Bourg-Saint-Pierre et à l’hospice; dans la salle d’entrée, là même où tout voyageur doit pénétrer pour sonner la cloche d’appel, on lit sur une vaste plaque de marbre noir l’inscription suivante en lettres dorées :

Napoleoni primo Francorurn imperatàri semper augusto,

Reïpubltcœ valesianœ restauratori semper optimo,

Ægyptiaco, bis Uulico semper imicto,

In monte Jovis et Sempronii semper memorando ,

Republica Valesim, gra'a, Il decembris ami MDCCCIV.

J. Mémoires de Savon/, duc de Rovigo, t. I, p. 216 et scq.

Bourrienne raconte « que le premier Consul avait fait passer des fonds à l’hospice du grand Saint- Bernard; » la congrégation n’a gardé aucun souvenir de ce fait. Toutes les provisions amassées en hâte, à la première sommation, par les religieux, furent dévorées par l’armée. L’hospice en fut littéralement ruiné, et le grand prévôt du Saint-Bernard, qui était alors Louis- Antoine Luder, de Sembrancher, en fut réduit, pour faire vivre sa communauté, pour subvenir aux besoins journaliers des voyageurs, à emprunter 10,000 francs à un riche fermier de la vallée d’Aoste. Plus tard, après que l’Italie eut été reconquise, Bonaparte fit écrire aux religieux de l’hospice qu’il leur envoyait 30,000 francs pour les couvrir des frais que notre passage leur avait coûtés. Le calcul était de un franc par homme, ce qui n’est point exorbitant. Peu de temps après cet avis, le grand prévôt reçut 18,000 francs, et ce fut tout. Où allèrent, où restèrent les 12,000 francs qui complétaient la somme promise? Nul n’a su me le dire.

La vie intérieure des Pères est minutieusement réglée ; elle se partage entre les exercices religieux, leurs courses dans la montagne et les soins qu’ils donnent aux voyageurs. Appartenant à l’ordre des Augustins et chanoines de Saint-Jean-de-Latran , ils relèvent directement de Rome et ne sont point soumis à l’évêque de Sion, qui serait légalement leur supérieur direct. Comme chanoines, ils doivent porter le rochet blanc ; mais leur marche dans la neige rendait ce vête-

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ment extrêmement incommode, et, par dérogation spéciale, ils ont été autorisés à le remplacer par un double ruban qui passe de leur épaule droite à leur côté gauche et qui figure assez bien le cordon brahmanique des Hindous. Leur costume est fort simple : c’est une soutane noire et un bonnet carré. En hiver, lorsqu’ils vont dans la montagne accomplir leur pénible mission, ils sont vêtus d’une courte et chaude veste et de longues guêtres en drap qui montent jusqu’aux genoux ; leur tête est couverte d’un fort bonnet de laine; un cache-nez et de grosses mitaines complètent leur armure de combat. Us ont le plus grand soin, pendant ces rudes journées d’hiver où le baromètre descend parfois à 25 et 30 degrés au-dessous de zéro, de ne sortir qu’avec des chaussures extrêmement larges, afin d’éviter la congélation des pieds : accident fréquent et presque inévitable si l’on porte des souliers étroits. Je viens de dire quel est leur costume ; il est rationnel et il serait difficile d’en inventer un meilleur. J’ai vu cependant, je n’avouerai jamais que c’est au Musée du Luxembourg, un tableau qui représente une jeune femme, jambes nues, bras nus, décolletée, blonde, frisée, tombée évanouie sur le mol édredon d’une neige. immaculée; quelques capucins en lourde robe brune à capuchon, la taille serrée de la corde à nœuds, un flacon de sels à la ipain, portent secours à cette « innocente victime d’un climat meurtrier » et de la brutalité des brigands qu’on voit, dans le lointain, lutter contre des chiens de Terre-Neuve, Le livret affirme

que la scène se passe au grand Saint-Bernard ; je ne l’aurais jamais cru.

Tous les jours, en hiver, quel que soit le temps qu’il fasse, un père sort dans la montagne du côté de Martigny, un autre la descend vers Aoste ; parfois ils sont accompagnés d’un domestique spécial qu’on appelle le marronier; mais toujours ils sont précédés par un de leurs chiens, qui sont de forts animaux, prenant en hiver un poil très-long et très-dur qu’ils perdent au printemps. Ce sont d’énormes mâtins, d’une grande douceur et d’une soumission parfaite; le seul signe distinctif de leur race m’a paru être, aux pattes de derrière, un double ergot très-séparé et presque flottant. Il y en a huit actuellement à l’hospice, qui vont et viennent frétillant de la queue autour des voyageurs, suivant les pères, rôdant autour des cuisines, se faisant des trous dans la neige, s’allongeant au soleil, bâillant avec un grognement sourd, et partant quelquefois pour aller faire une petite promenade sur les crêtes voisines. Ils sont nés à l’hospice, y vivent, entendent chaque jour retentir les cloches et n’ont point cependant pu s’accoutumer à ce bruit aigu. Dès qu’on sonne la messe ou les vêpres, les chiens se réunissent, tournant le dos au vent, dressant le nez vers la montagne, et commencent un charivari à grande voix qui rebondit d’écho en écho. Jamais chiens de Saintonge groupés autour d’un sanglier au ferme n’ont fait un pareil vacarme. Quoi qu’il en soit, ils rendent des services incalculables; car sans leur merveilleux instinct il serait bien souvent impos-

DE MARTIGNY

sible de se retrouver dans la montagne. 11 suffit parfois d’un coup de vent pour creuser une vallée là môme où la veille on avait vu une colline, car la neige est mouvante comme le sable dans le désert. Quels que soient es bouleversements que la tempête ait amenés, le chien ne se perd jamais ; sous cet amas de neige il sait toujours reconnaître la route ; malgré les avalanches tombées, malgré les flocons amoncelés, il marche précisément au-dessus du sentier que les mulets graviront plus tard, lorsque la montagne sera sortie de dessous son linceul blanc. Il précède le père qu’il guide, à trois pas en avant, s’arrêtant en même temps que lui, prêtant l’oreille aux bruits, et répondant par un aboiement aux appels lointains qu’il peut entendre. Dans ces courses où la vie de l’homme est toujours en danger, les religieux portent avec eux du pain, du fromage et du vin ; jamais d’eau-de-vie qui donne une force momentanée et factice à laquelle succèdent bientôt un énervement dangereux et une lassitude sans bornes. Du reste, d’après les récits que m’ont faits les pères du Saint- Bernard, la mort dans la neige est très-douce; de l’engourdissement on passe à la somnolence, pour entrer dans le sommeil éternel. Souvent il leur est arrivé d’avoir à lutter contre des voyageurs qui, déjà saisis par le froid, veulent dormir à tout prix et se refusent absolument à marcher jusqu’à l’hospice. On emporte alors ces mourants récalcitrants, on les frotte de neige pour rétablir la circulation du sang arrêtée, on les force à boire du vin de Martigny, vin spécialement fort

AU GRAND SAINT-BERNARD. t < .1

et généreux; on les couche, on les frictionne, on les couvre et on leur rend la vie malgré eux. Parfois, — mais, grâce à l’activité des religieux, cela devient de plus en plus rare, — on retrouve le cadavre des pauvres passagers qui ont été surpris par la nuit ou roulés dans le tourbillonnement des avalanches. On les dépose alors dans un petit bâtiment voisin de l’hospice et qu’on appelle la grand’ morgue; peut-être y seront-ils reconnus. Cette morgue contient une douzaine de corps recueillis pendant le siècle dernier, et que le froid de ces hautes régions a conservés presque intacts. Je n’ai pu les voir, car toute cette maison mortuaire était encore ensevelie sous la neige. C’est aux mois de mars et d’avril surtout que les avalanches sont dangereuses. En hiver elles sont sèches, pour ainsi dire; la neige, dure, mince, grenue, gelée par parcelles, manque de cohésion ; elle s’éparpille en tombant; c’est une poussière blanche et aiguë qui se désagrégé et se porphyrise en s’écroulant. Dès que le soleil a pris de la force, vers le printemps, il n’en est plus ainsi. L’avalanche, pénétrée par la neige déjà fondue, est humide, lourde, réunie par masse énorme dont le poids seul peut causer la mort; elle tombe d’un bloc, roule sur elle-même, entraînant tout ce qu’elle rencontre, mugissant avec un fracas terrible, et ne se brise qu’en fragments considérables lorsqu’elle arrive à la fin de son parcours. Mais si elle est dangereuse et presque à coup sûr mortelle pour ceux qu’elle atteint, on peut jusqu'à un certain point prévoir sa chute, qui généra-

DE MART1GNV

lement est lente, annoncée par un bruit retentissant, précédée par un mouvement facile à remarquer, et indiquée par une sorte de boursouflement spécial qu’on appelle une gonfle. En hiver, elle est instantanée. Plusieurs Pères ont laissé la vie dans leur incessant combat contre les éléments; ils sont morts dans l’accomplissement de leur pacifique mission. Si l’on doit honorer le soldat qui tombe sur le champ de bataille pour une cause dont souvent il ne sait pas le premier mot, que dire de ces humbles héros qui chaque jour s’exposent à périr pour aller porter secours à des inconnus?

Pour bien comprendre les immenses services que ces prêtres dévoués rendent à l’humanité, il faut savoir que l’an dernier plus de vingt-trois mille voyageurs ont traversé le grand Saint-Bernard, parmi lesquels on compte à peine trois mille cinq cents touristes. Avec quels fonds arrive-t-on à subvenir à tant de besoins? Avec des collectes, avec des quêtes, avec le produit de deux fermes situées en Italie et qui appartiennent à l’hospice. Un tronc placé dans l’église est destiné à recevoir les offrandes des voyageurs. J’ai quelque honte à raconter ce qui va suivre. Il me semblait que chacun de ces amateurs qui franchissent le Saint- Bernard par simple curiosité, qui reçoivent des pères une hospitalité à laquelle rien ne manque, devait laisser au moins vingt francs dans le tronc de la communauté, et j’estimais qu’au bout de chaque année on pouvait ainsi recueillir une soixantaine de mille francs. J’étais

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loin de compte ; la recette la plus élevée a été de 8,500 francs, ce qui ne fait même pas trois francs par tête. J’en ai été stupéfait; mais c’est ainsi, et je pe puis le révoquer en doute. Il est juste de dire que les pères ne demandent jamais rien et que leur hospitalité est gratuite; mais quand on réfléchit à l’usage qu’ils * font de l’argent qu’on remet entre leurs mains, quand on se rappelle qu’il est destiné à héberger, à secourir, à nourrir de pauvres gens qui sans eux périraient de misère et de froid, on peut estimer que l’offrande générale des touristes est singulièrement faible et médiocre.

Je ne saurais assez dire quelle complaisance et quelles attentions le frère hospitalier déploya pour me recevoir et m’adoucir le dur séjour de sa maison. C’est un jeune homme d’une trentaine d’années, dont le front large et les yeux saillants indiquent l’intelligence. Nous avons beaucoup causé de Genève, de Paris, de Jérusalem, de Rome où il voudrait bien aller, de beaucoup de questions modernes qu’il connaît parfaitement. Il est de plus excellent musicien, et emploie ses rares loisirs à composer des messes en musique. J’ai été présenté par lui au supérieur, qui m’a fait l’honneur de m’inviter à partager les repas de la communauté. L’ordinaire est bon, substantiel, et cela doit être, car à cette altitude l’homme dépérit promptement s’il n’est pas soutenu par une nourriture abondante et forte. Les légumes sont une rareté et un régal pour ces pauvres gens. Leur pain est excellent; il vient

niï M.umr.NY

d’Aoste, d’où la provision est apportée deux fois par semaine. Comme je m’étonnais qu’ils n’eussent pas dans l’hospice même un four pour cuire leur pain, le supérieur me répondit avec un doux sourire cette chose navrante : « Il fait trop froid ici ; la pâte ne lèverait pas! » On peut imaginer, d’après cela, ce qu’on u^e de bois dans cette vaste maison ; il vient d’Orsières, et est. conduit jusqu’à l’hospice à dos de mulet et à dos d’hommes. Tout le dessous de la chapelle est un immense chantier où les bûches sont symétriquement rangées.

Les distractions sont rares pour les pères augustins du grand Saint-Bernard; quelquefois, dans les longues soirées d’hiver, une partie de dames ou d’échecs ; en été, lorsque le soleil a fondu toute la neige, la culture de leurs petits jardins, abrités du nord par la montagne contre laquelle on les a appuyés, et soutenus par des murs de pierres, réparés avec soin à chaque saison. Là ils cultivent quelques laitues, moins dans l’espoir qu’elles parviendront à maturité que pour avoir un peu de verdure sous les yeux. Il n’était pas encore question de prendre le louchet et le hoyau ; c’est de ma fenêtre que je regardais l’emplacement de ces jardins, et je ne voyais qu’un monceau de neige (10 juin). Ils ont aussi, pendant les beaux jours, une courte promenade à faire autour du petit lac qui s’évase au-dessous de l’hospice, dans la direction d’Aoste. Je le devine plutôt que je ne le vois; on passe dessus, car il est gelé; deux mètres de neige sont accumulés sur sa sur-

MJ GRAND SAINT-BERNAR D. 171

face; à peine sur les bords voit-on l’eau transsuder et dessiner imparfaitement ses contours. On y a mis des poissons il y a quelques années, ils y sont morts de froid. Autour de la maison, vers les pentes du mont Mort, je vois voltiger quelques pinsons. Dès que les premiers froids arrivent, ils vont demander l’hospitalité aux pères du Saint-Bernard ; on leur ouvre les portes; ils nichent dans les couloirs, vont se chauffer près des fourneaux lorsque la bise est trop rude, assistent au repas dans le réfectoire où on leur jette de la mie de pain, et vivent en bonne intelligence, pêle-mêle avec les gros chiens, qui les laissent se promener sur leur large dos roux.

J’ai passé là trente-six heures, grelottant sous le soleil, grelottant sous mes couvertures, grelottant dans ma chambre, grelottant dans le réfectoire, grelottant partout, et luttant avec beaucoup de peine contre une insupportable envie de dormir. L’homme des plaine et des grandes villes ne peut se faire à cette basse température et à cet air trop raréfié. C’est donc sans regret que je me suis éloigné de ces lieux déshérités, mais non point sans reconnaissance pour l’hospitalité bienfaisante qui m’avait accueilli. Malgré ses vastes dimensions, malgré l’annexe de ses magasins et de scs écuries, l’hospice est devenu trop étroit : il ne suffit plus aux voyageurs qui l’encombrent, et qui parfois, en une seule journée, y arrivent au nombre de cinq ou six cents. Les pères vont être très-incessamment forcés de construire un nouveau bâtiment hospitalier. Ils

172 DE MARTIGNY AU GRAND SAINT-BERNARD, iront par le monde alors, tendant la main et quêtant au nom des pauvres voyageurs qu’ils ont à secourir. Je fais des vœux sincères pour qu’ils réussissent dans cette nouvelle entreprise. Chaque pays tiendra à honneur, j’en suis persuadé, de venir en aide à cette œuvre admirable que l’étroit esprit de secte n’a jamais pu détourner de sa voie. Les successeurs de saint Bernard de Menthon verront apprécier leurs incessants sacrifices; j’ai la ferme conviction qu’ils recueilleront des offrandes importantes, qui, en leur permettant d’accroître encore le bien qu’ils font, seront la juste récompense de leur dévouement, de leur courage et de leur charité.

THÉODOHOS ET L’ABYSSINIE'

Nul mieux que M. G. Lejean n’a été à même d’étudier la question qui fait l’objet de ce volume. Nommé vice-consul de France à Massaoua, il ne tarda pas à se rendre en Abyssinie, fut présenté au terrible Théodore, et subit par son ordre une captivité arbitraire qui se prolongea plusieurs mois, mais ne motiva aucune intervention armée. Il a pu ainsi apprécier le pays sur les lieux et raconter de visu. On peut ^ajouter une foi absolue à tout ce que contient son livre ; il suffit de le parcourir, en effet, pour reconnaître qu’on a affaire à un auteur profondément honnête et singulièrement consciencieux. Les mauvais traitements qu’il eut à

1. Théodore II, le nouvel empire d'Abyssinie et les intérêts français dans le sud de la mer Rouge, par Guillaume Lejean.

174 TflÊODOROS ET L’ABYSSINIE.

supporter n’ont laissé aucun levain d’amertume dans son âme bienveillante. Il est souvent sévère, et comment ne pas l’étre en présence d’un fou couronné? mais il tempère la sévérité de ses jugements par une indulgence remarquable : lorsqu’il se voit forcé de condamner, il ne prononce jamais son verdict sans y ajouter le bénéfice, des circonstances atténuantes. Malgré les inqualifiables procédés que Théodore eut envers un envoyé français, malgré les cruautés dont chaque jour il se rend coupable et dont l’écho fort affaibli nous arrive par les feuilles publiques, on devine que M. Lejean a une secrète sympathie pour le négus; qu’il a cru un instant que ce roi des rois emploierait à faire le bien cette force et ce pouvoir qui s’égarent en fantaisies sanglantes, parce que nul contre-poids ne lui fait équilibre; il a vu en lui une sorte de régénérateur possible de l’empire abyssin, et si, en présence des spectacles qui affligeaient ses yeux, il a été obligé de répudier une partie de ses espérances, on sent qu’il en a conservé quelques-unes. « C’est toujours bien fait d’espérer, » dit Martin dans Candide; mais j’ai bien peur que l’avenir ne donne un prochain et définitif démenti «aux rêves heureux de M. Lejean. Dès aujourd’hui la moitié de l’Abyssinie est soulevée contre son oppresseur. Un de ces jours nous apprendrons que le négus a disparu tout à coup dans une bataille, et nul, parmi ceux qui connaissent sa conduite, n’en sera surpris.

Les dangers que M. Lejean a courus, la captivité

THÈODOROS ET L'ABYSSINIE. 175

qu’il a subie, n’ont point découragé en lui le goût des voyages. Il vient de repartir pour une course bien au trement dangereuse que celle de l’Abyssinie. Ce n’est point vers le haut Nil, vers le plateau de Gondar, vers le pays de Choa, vers les rives désolées de la mer Rouge qu’il se dirige aujourd’hui. Il va s’enfoncer dans l’Asie centrale au hasard de sa bonne étoile, des misères qui' l’attendent, des périls qui le guettent, de la soif, de la faim, de l’assassinat, de l’esclavage. Il va, traversant la Perse, tâcher de pénétrer à Boukhara et à Khiva. Les personnes qui ont lu le Voyage d’un faux derviche , d’Arminius Yambéry, s’imagineront quelle résolution il faut avoir au fond du cœur pour chercher à mettre à exécution un tel et si ingrat projet. Du reste, M. Lejean fait ces sortes de choses le plus simplement du monde. R vous dit, Je pars pour Samarkand, comme d’autres vous disent, Je vais à Saint-Cloud. C’est le héros de la géographie. Il se désespère en pensant aux x de notre planète; il voudrait les dégager, il voudrait tout découvrir, tout voir, tout apprendre. Ces belles curiosités sont rares et méritent d’être encouragées, en France surtout où la géographie est une science à peu près inconnue. Nous ne pouvons que souhaiter bonne fortune au hardi voyageur, qui doit être déjà rendu maintenant sur les bords de la mer Caspienne, et exprimer l’espoir qu’il nous reviendra avec une ample provision de documents nouveaux. Aujourd’hui nous allons tâcher de raconter au lecteur ce qu’il en est de l’Abyssinie et de son roi; nous prendrons M. G. Lejean pour

THÉODOROS ET L’ABYSSINIE, guide, en déclarant d’avance qu’on n’en peut rencontrer un meilleur.

Les rois d’Abyssinie, comme la plupart des rois barbares, ont une origine légendaire. Ils prétendent descendre de Ménilek, qui naquit du mariage de Solvman-ben-Daoud et de Balkis, fille de Hadliad, fils de Scharhabil ; en langage vulgaire, ils sont issus du fils de Salomon et de la reine de Saba. Dans l’Afrique peuplée par les enfants de Cham, ils sont donc, eux et leurs peuples, les représentants de la race sémitique. Convertis en même temps que leur nation au christianisme par les patriarches d’Alexandrie, vers le iv e siècle de notre ère, ils sont désignés chez les géographes du moyen âge sous le nom de Prêtre Jean. Cette dénomination est aujourd’hui tout à fait oubliée, et l’empereur d’Abyssinie porte officiellement le titre de Négus Na~ gast za Aitiopga (roi des rois d’Ethiopie). L’organisation du royaume est purement féodale, et rappelle celle qui jadis en Europe réglait les rapports des sujets et de leur souverain. C’est la terre qui doit le service militaire; le propriétaire du fîefe st tenu d’obéir à son suzerain, qui obéit à son supérieur, qui obéit au négus. Ce dernier a droit de confiscation et de dégradation en cas de forfaiture. Les paysans non nobles ont aussi une

THÈODOROS ET L’ABYSSINIE. 177

constitution particulière. Groupés autour de leur paroisse, aghar (un mot d’origine romaine, ager ), ils sont administrés par un conseil municipal composé des anciens, présidés par un maire, echeka (un mot d’origine arabe, cheick), nommé à l’élection. C’est ce magistrat qui est responsable, dans sa personne et dans ses biens, de la conduite politique de ses administrés : grave inconvénient, responsabilité qui trop souvent n’est pas illusoire, mais qui est rachetée par un droit tant soit peu exorbitant; le maire hérite de toutes les terres appartenant à ses paroissiens mourant sans héritiers directs. Le pouvoir judiciaire est confié à un chef cantonal, désigné par le négus et généralement choisi parmi les seigneurs du district; ses jugements peuvent être portés d’abord devant la cour des chefs ayant droit à faire battre devant eux le nagaril (tambour de guerre), et ensuite devant le tribunal suprême siégeant à Gondar et composé de douze juges inamovibles, que le négus doit présider luimême. Les châtiments sont assez doux : la peine de mort n’existe pas en matière politique ; les bandits sont condamnés à l’amputation de la main droite (qui tient le sabre) et du pied gauche (qui sert à monter à cheval). La .confiscation des biens et l’emprisonnement dans une forteresse sont la punition des rebelles de haut rang; en cas d’assassinat, la famille de la victime, s’appuyant sur la loi juive, peut réclamer le talion; mais le plus souvent elle se contente d’une somme d’argent débattue et acceptée par les parties

TilÈODOROS ET L’ABYSSINIE, adverses, et que les Arabes nomment dieh. La vente d’un chrétien comme esclave est le seul crime qui entraîne la mort, sans rachat possible.

L’instruction — une instruction relative, bien entendu, — est fort répandue en Abyssinie. L’Abyssin est intelligent, curieux de connaître, avide d’apprendre. «J’étonnerai sans doute mes lecteurs, ditM. G. Lejean, en affirmant que sur deux groupes de cent jeunes gens de toutes classes, pris l’un en France et l’autre en Abyssinie, le nombre de ceux qui savent lire et écrire sera plus élevé dans le second groupe que dans le premier. C’est assez humiliant à avouer pour un Français, mais c’est strictement vrai. » Ayez donc la prétention d’étre le premier peuple du monde, pour vous entendre adresser et pour mériter une telle comparaison. La religion joue un grand rôle chez les Abyssins, comme chez tous les peuples qui ont gardé quelque chose de primitif. C’est notre catholicisme mitigé par des concessions qui tolèrent le mariage des prêtres, l’usage de la langue ghez (vieil idiome liturgique) et la date de la célébration de la Pâque. Relevant hiérarchiquement de l’église d’Alexandrie, c’est aux Coptes qu’il appartient de fournir l’évêque ( abourra ) d’Abyssinie. Or, les voyageurs qui ont parcouru l’Egypte savent ce que vaut le clergé copte, et peuvent d’après cela se figurer J 'avidité et la démoralisation du prêtre abyssin. Le catholicisme et le protestantisme d’Europe ont fait d’assez sérieux efforts pour établir des missions importantes du côté de Gondar; mais l’un et l’autre ont

échoué : les catholiques, parce que, selon leur déplorable manie, ils ont voulu quand même se mêler de politique et fomenter des révolutions civiles qui eussent mis entre leurs mains l’investiture des évêques ; les protestants, devant la dédaigneuse indifférence du négus, qui, au lieu de discussions sur les Évangiles et sur les Épîtres de saint Paul, leur demandait de lui fabriquer des obusiers de campagne et des chars de triomphe. Le patriarche d’Alexandrie est venu lui- . même en Abyssinie ; naturellement il s’est trouvé en compétition avec l’abourra, qui n’a rien voulu céder de ses droits. On s’est fort disputé, comme bien l’on pense; les excommunications pleuvaient dru comme grêle; c’était à qui ne céderait pas. « Tu es mon supérieur à Alexandrie, disait l’abourra; mais en Abyssinie, tu n’es rien et je suis tout. — Prêtre rebelle, répliquait le patriarche, je t’excommunie avec ton maître. — Et moi je t’excommunie aussi, reprenait l’abourra, et mon excommunication est seule valable ici. » Pendant deux jours ils restèrent face à face, se lançant leurs armes spirituelles, qui heureusement ne sont point mortelles. Quand le négus en eut assez de cette comédie, qui se passait sous ses yeux, il renvoya le patriarche. Ce dernier retourna au Caire, et de là se rendit à Jérusalem, où il fît confisquer et vendre à son profit le couvent des Abyssins. Les trois cent mille francs qu’il en retira entrèrent pour toujours dans sa caisse. Il faut dire que les deux adversaires ne valaient pas mieux l’un que l’autre; le patriarche d’Alexandrie

n’avait rien à envier au patriarche d’Éthiopie ; c’étaient deux Coptes également misérables et vicieux. Le premier faisait ouvertement la traite des esclaves gallas ; quant au second, à la traite des enclaves il ajoute le vol des vases sacrés, qu’il expédie par ballots en Égypte, mais seulement lorsqu’ils sont d’or ou d’argent. Un de ces envois fut même séquestré à Djedda, il y a neuf ans, par le consul de France. De plus, il est fort galant, et son confesseur l’accuse publiquement d’avoir neuf maîtresses, dont deux religieuses cloîtrées. Si je ne craignais d’être forcé d’emprunter le latin de Pétrone, j’ajouterais quelques autres détails sur ses mœurs locales; mais je me contenterai de dire que son ignorance égale son dévergondage, et qu’il a la bonne habitude d’excommunier ceux qui lui posent des questions auxquelles il ne peut pas répondre. S’il est vrai que l’excellence d’une religion soit prouvée par l’indignité même de ses ministres, il faut avouer que la religion des Coptes est supérieure à toutes celles que nous connaissons.

Il est temps de s’occuper du souverain de ce pays. Il n’est pas ignoré en Europe ; il a fait souvent parler de lui, et déjà il est célèbre par ses excentricités à la lois enfantines et cruelles. En 18o4, les grands vassaux se

disputaient l’Abyssinie les. armes à la main, pendant qu’un fantôme de négus vivait à l’engrais dans son palais de Gondar, comme un roi fainéant. Un soir, un officier, nommé Kassa, s’approcha du lac Tana et prononça quelques paroles magiques. Un trône sortit du lac, et sur ce trône un homme noir et couronné s’assit :

« Tu m’as appelé, dit-il à l’officier; sais-tu qui je suis? — Je sais que tu es le chef des mauvais esprits. Ilégnerai-je? — Tu auras une vie agitée... — Réponds donc, régnerai-je? — Oui! » Et tout disparut. Cela rappelle singulièrement le hail de Shakspeare : « Salut à toi qui seras roi! » Cet officier curieux, ce Kassa Ivuaranya, fils de Haëlo, homme de haute origine, et d’une femme que la misère réduisit à vendre du kousso dans les rues de Gondar, est aujourd’hui le ncgus Thécdoros II, roi des rois d’Éthiopie. Ce n’est point facilement qu’il a escaladé le trône; il eut à lutter contre presque tous les chefs de canton ; il eut ses jours de faite et de misère; il déploya une énergie à outrance, une ruse qui ne se laissait jamais surprendre; il dut autant à la trahison qu’à ses armes, et à force de pratiques ténébreuses, de cruautés, de victoires, de violence et de duplicité, il arriva enfin à être souverain absolu d’un peuple qui ne demande qu’à le jeter par terre. La bataille de Dércskié, qui le fit empereur, est du 5 février 1855. Le surlendemain, Kassa prit officiellement le nom de Théodoros ; cet acte fut très-réfléchi de sa part, car il n’ignorait pas qu’une vieille tradition affirme qu’un négus appelé Théodoros rétablira

le royaume d’Éthiopie, anéantira l’islamisme et reprendra Jérusalem sur les infidèles. C’est aussi en vertu d’un usage des anciens souverains de Gondar qu’il garde auprès de lui, pendant ses réceptions officielles, quatre lions apprivoisés qui parfois sont d’un voisinage peu agréable pour les assistants. Du jour que Kassa fut couronné, s’ouvrit pour l’Abyssinie une ère de tyrannie à peine concevable. Parfois cependant il eut recours à une justice expéditive qui eut de bons résultats. Une de ses premières proclamations ayant ordonné que chacun retournât à la profession de ses pères, il se vit bientôt en présence d’une troupe de bandits qui, s’attachant à la lettre de l’édit, demandaient la confirmation du droit d’exercer la profession de leurs pères, qui étaient voleurs de grands chemins. Pris entre l’obstination des brigands et ses propres paroles, le négus se vit forcé d’accorder l’autorisation qui lui était demandée. Mais les malandrins n’avaient pas le dos tourné qu’un parti de cavaliers royaux tombait sur eux et les sabrait jusqu’au dernier.

Quand la justice est exercée par un seul homme dont nul contrôle ne limite l’autorité, elle arrive vite à la cruauté. Théodoros avait fait saisir un agitateur religieux qui avait le tort impardonnable de porter son ancien nom de Kassa. Il l’interrogea lui-même, le fit attacher à un arbre, et disant : « Au nom de la trèssainte Trinité, » il le tua roide d’un coup de fusil. Parfois une nuance d’ironie se mêle à la justice féroce qu’il exerce. Un soldat avait tué deux marchands : « Pour-

THÊODOROS ET L'ABYSSINIE. 183

quoi les as-tu assassinés? dit le négus. — J’avais faim. — Ne pouvais-tu simplement les voler? — Si je ne les avais tués, ils se seraient défendus. » L’empereur, exaspéré de ce cynisme ingénu, lui fait couper les deux mains, les lui fait servir dans un plat et lui dit : « Ah ! tu avais faim? Eh bien, mange 1 » Cela me rappelle ce Méhémet-Bey Defterdar, beau-frère de Méhémet-Ali d’Égypte, qui faisait ferrer ses esclaves comme des chevaux quand ils se plaignaient de n’avoir plus de souliers, et qui donnait ordre d’ouvrir devant lui le ventre d’un soldat accusé, malgré ses dénégations, d’avoir volé et bu une tasse de lait. Le négus n’est pas toujours aussi cruel, il a ses moments de facétie; il fait amener à sa table des chefs prisonniers et les force à boire du kousso, qui .est bien le plus abominable purgatif qui se puisse imaginer. Sa mère en a vendu ; les chansons populaires l’ont assez reproché à Théodoros; entre ses mains impériales le kousso est devenu une peine afflictive, mais non infamante ; il condamne à tant de bouteilles ; vengeance de parvenu qui ne peut faire oublier son origine et qui l’affirme chaque jour, afin de paraître n’en pas rougir. Le malheureux consul d’Angleterre qui, couvert de chaînes, marchait sans cesse à la suite de ce tyranneau ridicule, buvait chaque matin son flacon de kousso et n’évita pas toujours la bastonnade. Il est inutile de faire remarquer que nulle observation, si sage qu’elle soit, n’a prise sur cet esprit infatué de lui-même. Le négus croit sérieusement à sa mission. Dans un discours public il a

m TIIÈODOROS ET L’ARYSSINIE.

osé dire : « J’ai fait un pacte avec Dieu. Il m’a promis de ne point descendre sur terre pour me frapper, et j’ai promis de ne pas monter au ciel pour le combattre. » Comme il est arrivé au but qiÿil poursuivait, il dit volontiers : « Dieu frappe tous ceux qui se trouvent sur mon chemin 1 » Aussi, aux conseillers qui voudraient le faire renoncer à scs cruautés, il répond qu’un souverain n’a de comptes à rendre qu’à Dieu seul! Système commode pour régner à sa guise, mais qui déjà a perdu plus d’un gouvernement, et ailleurs même qu’en Abyssinie.

J’ai dit qu’il croyait à sa mission ; quelle est-elle? Il l’a expliquée lui-même : « Ce peuple a la tête dure et a besoin d’être châtié avant d’être appelé à jouir des bienfaits de la Providence. Je serai le fléau, le jugement de Dieu sur l’Abyssinie. » Et comme nouveau programme de règne, il fit graver sur l’affût de ses obusiers : « Le fléau des pervers, Théodoros. » (P. 154.) D’après cela on peut présumer qu’il ne badine pas sur les questions religieuses, et qu’il les dénoue à sa façon et sans y mettre grande cérémonie. Il y a en Abyssinie une secte qui prétend que Jésus n’est né que deux fois : de toute éternité d’abord, de Marie ensuite; elle est contraire à l’opinion qui, faisant du baptême une sorte de signe de ralliement national pour le peuple abyssin cerné de tous côtés par des musulmans et des idolâtres, veut que le Christ soit né une troisième fois, à l’instant où Jean le baptisa. Grave question, comme l’on voit, et bien faite pour exercer l’esprit ergoteur et scolas-

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tique des Abyssins. Je ne sais vers qui penchait Théodore; mais il fit réunir les dissidents et leur déclara, sans long préambule, qu’il fallait abjurer ou mourir. Pris à l’improviste, les pauvres diables demandèrent trois jours de réflexion, que le négus leur accorda gracieusement, en les prévenant que, pour faciliter leurs méditations, ils seraient mis en prison pendant ces trois jours et qu’ils n’auraient ni à boire ni à manger. Est-il besoin d’ajouter que le soir même ces malheureux s’étaient tous ralliés à l’opinion orthodoxe, c’est-àdire à celle de leur maître?

Sous une telle verge de fer, les peuples ne se trouvent point à l’aise ; aussi ils remuent souvent et les révoltes sont fréquentes. Chaque chef de canton voudrait se rendre indépendant, et suivre peut-être le mauvais exemple d’usurpation que Théodoros a donné ; aussi ce dernier est-il toujours en guerre. Son esprit à la fois turbulent et profond, inquiet et rusé, combine des plans stratégiques qui ne réussissent pas toujours. Il marche avec une rapidité extrême, afin de surprendre ses ennemis, et ne dévoile ses projets qu’à la dcruière heure. Dans la défaite comme dans la victoire, sa cruauté est la même; après une bataille (chez les ' Oullos, 1862), il fit couper le pied et la main à huit mille prisonniers. « Ce ne fut pas long, disait un prêtre indigène à M. Lejean ; chaque soldat saisit son homme et le taillada comme un mouton ! » Après la bataille de Tchobar, 1 ,700 captifs furent massacrés et laissés sans sépulture. Quand il tombe sur une province et qu’on

lui demande ses ordres, il répond : « Mangez tout! » A la suite de ces expéditions, où nulle demeure n’a été épargnée, où les prisonniers ont été mutilés et rendus impotents pour toujours, où le feu a brûlé les villages, les moissons, les forêts, où les cadavres ont comblé les puits, où le sang a empesté les fontaines, les hérauts de Théodoros parcourent les districts en criant : « Écoutez ce que dit l’empereur : J’ai châtié les pervers; j’ai tué vingt-deux mille hommes. Paix aux honnêtes gens et que nul ne s’inquiète 1 » Or, les pervers sont toujours des Abyssins ; est-il donc surprenant que l’on chante en secret : « Heureuse nouvelle 1 il n’y a plus de poussière sur les routes, — vu que les arbres sont couverts de pendus. — Cinq doses de lèpre, six doses de famine, — voilà ce que vous avez gagné au règne du négus. »

Parfois des terreurs secrètes s’emparent de lui ; les menaces d’une vie future l’atteignent en plein cœur ; il se trouble alors, et souvent, aux approches de la communion pascale, il veut donner un exemple de vertu et d’hùmilité à ses peuples. 11 fait sa confession publique, il se frappe la poitrine devant ses courtisans, et déclare qu’il est le pécheur le plus scandaleux de l’empire. Puis il congédie sa favorite, et la reprend dès qu’il a communié. Louis XY, malade à Metz, ne voulant plus être « un objet de scandale » pour son peuple, ne renvoyait-il pas madame de Châteauroux, qu’il retrouva fort gaillardement à Paris lorsqu’il fut guéri? nélasl la latitude n’y fait rien, et partout, dans

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l’humanité, les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Le négus a une famille, et comme Dieu a promis l’avenir à la maison de David, dont il descend par Salomon, il est sans inquiétude sur le sort de ses enfants. Il a deux fils adultes ; on dit quelque bien du second, qui a su conquérir une popularité dont son père est déjà inquiet et jaloux. Quant à l’aîné, c’est une bête brute qui a trouvé moyen de surpasser les cruautés paternelles. Il envoie à son père des corbeilles remplies d’yeux arrachés, et il pousse la facétie jusqu’à introduire dans l’oreille des prisonniers des cartouches auxquelles il s’amuse à mettre le feu. Une fois, poussé à bout par de telles et si furieuses extravagances, le négus le mit aux arrêts dans une écurie d’ânes, lui disant que là du moins il serait en famille. Depuis que M. Lejean a quitté l’Abyssinie, on dit que cet animal féroce a été mis à mort.

Théodoros, par un étrange revirement sur lui-même, est saisi tout à coup par des accès de douleur et de désespoir. Un jour qu’on lui montrait un dessin représentant un champ de bataille jonché de morts, il se détourna : « Moi aussi, dit-il, j’ai perdu mes meilleurs amis, je suis seul à présent. Ah ! laissez-moi pleurer. » Et il se mit à fondre en larmes. (P. 109.) Ne croiraiton pas entendre le cri de Dankwart dans les Niebelungen : « O malheur 1 ô chers amis perdus pour toujours, me voilà seul 1 » Cette idée de sa solitude lui revient souvent : « II n’y a pas un de vous qui m’aime, dit-il

parfois aux coutisans qui l’entourent. Les gens qui remplissent mes prisons sont plus heureux que moi, car il y a des gens qui les aiment et qui pensent à eux. Quand je serai mort, il n’y aura pas un de vous qui jettera une poignée de terre sur mon tombeau 1 »

O négus 1 ô roi des rois d’Éthiopie, on peut vous répondre : Votre sort est commun à tous ceux qui n’ont eu d’autre passion que l’ambition, à tous ceux qui ont aimé, cherché, saisi le pouvoir pour le pouvoir lui-méme, et non pour le bien qu’il pouvait servir à faire. Lorsqu’on n’a aimé ni la justice ni les hommes, on reste seul, misérable, soupçonneux, abandonné, malgré tous les serviteurs qui vous entourent et quelle . que soit la puissance sur laquelle on s’appuie.

L’Abyssinie se meurt sous un tel régime. Je ne me sens pas assez de vertu pour la plaindre. Lorsqu’une nation, par lâcheté ou par faiblesse, remet aveuglément toutes ses destinées entre les mains d’un homme, s’incline sous un pouvoir sans contre-poids, le livre sans rien stipuler en faveur de ses franchises, elle est mal venue à se plaindre lorsque le monarque tourne contre elle tous les droits dont elle a fait litière. Elle a beau pleurer, gémir, lever au ciel scs bras meurtris de chaînes, elle ne mérite pas de pitié, car elle-même elle a choisi son sort. Quand l’Abyssinie sera débarrassée de son négus elle essayera sans doute d’établir un gouvernement régulier; y réussira-t-elle? Je le souhaite plus que je ne l’espère. Ce serait cependant une bonne fortune pour la France si ce grand et beau pays entrait

enfin dans le calme ; nous pourrions alors ouvrir avec lui un commerce régulier, y prendre un point d’appui contre l’islamisme, y créer même des établissements qui pourraient prospérer, et, suivant les conseils de M. Guillaume Lejean, faire prédominer l’influence française sur le haut Nil et dans le sud de la mer Rouge. Mais tant que vivra le négus Théodoros II, inattaquable pour nous dans ses enclaves, nous ne pourrons que rester spectateurs de la guerre civile qui déchire l’Abyssinie et attendre des circonstances meilleures *. ,

1. Depuis que ces lignes ont été écrite», l’Angleterre, avec sa sagesse, sa résolution, sa persistance habituelles, s’est chargée de mettre à la raison Théodoros, qui est mort les armes à la main à Magdala, comme autrefois Typo Saeb à Seringapatam. 11 faut être juste même avec les fous méchants, et reconnaître qu’en cette circonstance le négus s’est conduit avec un courage digne des chevaliers primitifs dont nos légendes nous ont transmis l’histoire et avec lesquels il a plus d’un point de ressemblance.

L’ARABIE CENTRALE

Affilié à l’ordre des jésuites, pourvu d’argent par l’empereur des Français, accompagné d’un Syrien, M. Palgrave partit de Maan le 16 juin 1862 . Ses guides sont des Bédouins un peu brigands, tout à fait voleurs, dépenaillés, disputeurs et rapaces; mais le voyageur n’eut pas trop à s’en plaindre, et, malgré leur mauvaise réputation, malgré leur tournure plus mauvaise encore, ils lui furent fidèles, et le, conduisirent au but qu’ils avaient promis d’atteindre avec lui. Ce n’est point tout plaisir que de voyager dans le désert, sur-

1. William Palgrave : Une année de voyage dan s r Arabie centrale (1862-1863), ouvrage traduit de l'anglais avec l'autorisation de l’auteur, par M. Émile Jonveaux, et accompagné d’une carte et de quatre plans.

L’ARABIE CENTRALE

tout à l’époque du solstice d’été. Rien dans nos pays ne peut servir de comparaison pour exprimer la chaleur écrasante et torride qui, depuis dix heures du matin jusqu’à quatre heures^ de l’après-midi, embrase l’atmosphère et vous donne d’insurmontables lassitudes. Les yeux sont brûlés par la réverbération des sables blonds, la poitrine aspire un air de feu qui dessèche les poumons, enflamme la gorge et cause une insupportable soif que ne peut calmer l’eau puante, échauffée, vaseuse qui s’agite dans les outres mal tannées portées par les chameaux. Toute nourriture se compose d’une galette sans levain, lourde et molle, plutôt brûlée que cuite sous la cendre. Le soleil a des ardeurs qu’on ne peut se figurer. Je me rappelle qu’au mois de mai 1 8o0, pendant que je traversais le désert de Qoseir, j’ai voulu, pour tirer un vautour, décrocher mon fusil qui pendait à l’arçon de la selle de mon dromadaire; je le pris sottement par le canon, et j’y laissai tout l’épiderme de la paume de ma main; j’avais littéralement saisi une barre de fer rouge. La marche est toujours excessive et accélérée ; car jamais assez tôt on n’arrive au puits qui renouvellera la provision d’eau épuisée. Poussé par le triple aiguillon de la soif, de la fatigue et de la chaleur, on va droit devant soi, sans s’arrêter, même pour parler aux caravanes que l’on rencontre. Dans le désert, l’homme redevient promptement un animal féroce; le soin de son propre salut le préoccupe à ce point qu’il ne se retournerait seulement pas pour secourir son semblable en danger.

L’ARABIE CENTRALE

M. Palgrave raconte d’une façon énergique les effets d’un coup de vent de simoun qui mit en danger sa vie et celle de ses compagnons. Tout ce que l’on a dit sur « le vent de fièvre et de feu » peut paraître une fable à ceux qui n’ont point été enveloppés par son haleine mortelle. C’est cependant, après la chance de mourir de soif, le plus grand péril qui menace les voyageurs au désert. Le mot simoun (les poisons) n’est pas usité par les Arabes pour désigner le vent du sud, qu’ils nomment le khamsin. Khamsin signifie proprement cinquante, car ce vent règne assez régulièrement en Égypte et en Arabie pendant les cinquante jours qui suivent la Pâque des Coptes. J’ai toujours cru que le khamsin et la Pentecôte avaient une grande similitude entre eux, que le mot grec avait la même valeur que le mot arabe, et que tous deux exprimaient le même phénomène. Quand on a assisté à un de ces étranges bouleversements de la nature orientale, il est difficile de ne pas reconnaître que les Actes des Apôtres en ont fait une très-exacte description : « 2. On entendit tout d’un coup un grand bruit, comme d’un vent impétueux qui venait du ciel et qui remplit toute la maison où ils étaient assis. — 3. En même temps ils virent paraître comme des langues de feu qui se partagèrent et s’arrêtèrent sur chacun d’eux. » Si cette explication est rationnelle, le miracle ne serait donc qu’un fait naturel ; reste le don des langues, que je ne me charge pas d’expliquer; mais il aurait dû rendre inutiles les fonctions de saint Marc, qui était interprète de saint Pierre.

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Le désert est-il condamné à n’être jamais qu’un terrain inculte, inhospitalier et sauvage? Certes, il serait hardi d’affirmer que ces immenses plaines de sables arides pourront un jour, grâce aux puits artésiens, être couvertes de prairies et de moissons; la mystérieuse nature semble avoir fait pour certaines contrées des efforts de stérilité analogues aux efforts de fécondité qu’elle a faits pour d’autres. Mais le Bédouin tient à son désert, non pas parce qu’il le trouve poétique dans sa sécheresse et sa nudité, mais par paresse, par fainéantise, parce qu’il a horreur du travail ; « ce qu’il demande, ce sont des pâturages pour ses chameaux ; moins l’agriculture enlève d’espace au désert, plus il se croit riche, et plus il est satisfait. » Dans presque tous les cas, l’homme peut rectifier, améliorer, féconder la nature, môme la plus ingrate ; mais lorsqu’il se rend son complice, lorsqu’il accepte ses duretés sans protestation efficace, il devient une sorte d’animal doué de parole, chez qui l’instinct remplace l’intelligence, et il descend au dernier degré des êtres humains. C’est ce qui arrive au Bédouin, qu’on a eu le plus grand tort de poétiser, et auquel, jusqu’au voyage de M. Palgrave, on avait attribué une importance qu’il est loin de mériter. C’est uue race pillarde, lâche, efféminée, fort habile pour les coups de main et le vol, absolument insuffisante pour le combat, ne pratiquant aucun art, ignorant les éléments mômes de l’agriculture la plus simple, inutile, singulièrement arriérée et ne méritant ni respect ni confiance. On les croit des musulmans

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sincères, on se trompe ; ils n’ont, à proprement parler, aucune idée religieuse. Si l’on descendait au fond de leur conscience obtuse, on trouverait peut-être quelque vague croyance au fétichisme ou à des forces naturelles. Dans les notes manuscrites de Bekir-Bey (le colonel Mari), qui fît l’expédition d’Arabie en qualité d’officier dans l’armée égyptienne, je lis que les Bédouins professent une indifférence absolue en matière religieuse; M. Palgrave raconte, de son côté, qu’ayant demandé un jour à un jeune Bédouin élégant ce qu’il ferait, au jugement dernier, quand il se trouverait en présence de Dieu : « Je le saluerai, répondit le jeune Bédouin ; ' s’il est hospitalier, s’il me donne des vivres et du tabac, je resterai auprès de lui ; sinon, je monterai sur mon cheval et je partirai. » Ainsi qu’on le voit par cet exemple, les doctrines de Mahomet touchant les peines et les récompenses de la vie future n’ont point laissé plus de trace sur l’esprit de ces hommes grossiers que le vent n’en laisse sur les sables qu’ils parcourent. La véritable force de l’Arabie n’est donc point le Bédouin, sur lequel s’appuie cependant la politique misérable et toujours leurrée de la Porte ottomane ; cette force, et elle est réelle, réside tout entière dans les habitants des villes. Là du moins on trouve des qualités viriles et une sociabilité que nous ne nous figurons peut-être pas très-bien. Dans les villes, sous l’œil des chefs, qui, sous beaucoup de côtés, rappellent les barons du moyen âge, et qui, comme ces derniers, ont pour la plupart droit de haute et basse justice, les arts industriels, le eom-

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merce, la poésie, la littérature policent les mœurs et amènent dans la vie ordinaire des échanges courtois qui ne sont pas sans charme. Là, parmi ces Arabes instruits, généralement grands ergoteurs en matière de religion, la conversation est un art ; cet art exquis que nos préoccupations matérielles nous ont fait désapprendre, brille d’un éclat sans pareil dans le Nedjed. En prenant le café aromatisé de girofle, on cause, on sait causer, et le temps se passe à écouter des discussions subtiles et des narrations féeriques où les démons, les péris, les maradah jouent le principal rôle. Dans ce pays étrange, et qui pour bien des choses semble fait au rebours du nôtre, le poète est honoré de son vivant; il est juste de dire qu’on ne lui élève pas de statue après sa mort; mais il a eu ce bonheur rare de ne pas trop mourir de faim pendant sa vie. Pourtant, ces beaux usages qui rendent la vie facile et la font agréable, n’excluent pas la défiance, qui semble être le fond même de l’âme arabe. Lorsqu’on boit le café, l’esclave chargé de l’offrir doit boire le premier, pour prouver « que la mort n’est pas cachée dans le vase. » C’est sans doute dans une de ces causeries auxquelles M. Palgrave s’est livré souvent, pour notre plus grand plaisir, qu’il a entendu raconter que les Persans, répudiant la honte d’avoir été jadis vaincus par les Grecs, affirmaient qu 'Alexandre était le fils de Darius, et que, volé dans son enfance par une mendiante et porté en Macédoine, il était revenu plus tard reconquérir son légitime héritage. La légende persane est bien

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plus jolie et a surtout bien plus de caractère oriental. Darab (Darius), voulant vivre en paix avec les Grecs, avait épousé la fille de Philippe, roi de Macédoine. Dès la première nuit, le souverain persan s’aperçut que sa nouvelle femme avait une fort mauvaise haleine. Le jour venu, il la répudia et la renvoya à son père, quoiqu’elle eût déjà conçu. Le roi Philippe dissimula son ressentiment, et fit élever comme lui appartenant l’enfant que sa fille mit au monde. Cet enfant fut Iskender-Doulkarneim (Alexandre aux deux cornes), et lorsqu’il eut appris le mystère de sa naissance, il vint en Perse pour remonter sur le trône de ses pères et perpétuer la dynastie des Caïanides.

Que les traditions de la Grèce et de la Perse aient pénétré l’Arabie et y soient demeurées vivantes dans les récits fabuleux qui constituent les archives historiques de ces peuples naïfs et toujours portés au merveilleux, rien n’est plus simple; mais qui se serait attendu à trouver entre Hayes et Bereydah, presque au centre de la Péninsule, des vestiges d’architecture qu’on croirait empruntés aux régions Scandinaves? Là, M. Palgrave a rencontré les restes d’un monument druidique formé de men’kirs et de lichavens disposés en crombeh, c’est-à-dire en cercle. Il est bien entendu que les gens du pays en font remonter l’origine à un magicien qui a élevé ces pierres pour les employer à des œuvres de sorcellerie. Ce ne sont pas les seules qui existent en Arabie ; les compagnons de M. Palgrave lui ont affirmé qu’ils en avaient vu deux

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autres, vers la frontière du Hedjaz, et distribuées de la même manière. Ces monuments embryonnaires sont répandus sur la surface du monde entier. Spartmann eu a vu chez les Cafres, Barrow chez les Hottentots, Pallas sur les bords de l’Oural, Jefferson en Virginie, notre Europe en est pleine, et voilà qu’un voyageur qui mérite une confiance absolue les découvre en Arabie. Le catholicisme se prononça autrefois énergiquement contre le culte des pierres : le premier concile qui le défendit fut celui d’Arles, en 4S2 ; le dernier fut celui de Tours, en 567. Presque à la même époque (l’hégire est de 620), Mahomet allait les renverser en Arabie, et n’excepter de sa malédiction que la pierre blanche et la pierre noire qui sont à la caaba ; ce qui prouve que sous des latitudes bien différentes les besoins de l’âme humaine sont les mômes, et que tout abus amène une réaction en sens contraire.

Le but réel du voyage de M. Palgrave était la ville de Riad, qui est la capitale des wahabites et du wahabisme. Les wahabites prétendent être retournés à la foi primitive, telle que Mahomet l’enseignait ; ils regardent les autres musulmans, sunnites et schiites, comme des hérétiques destinés aux feux de la gehenne ; sont, autant que possible, en lutte ouverte avec eux, et rêvent d’asservir l’Arabie entière à leur méthodisme

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étroit et à leurs usages tyranniques. Dans le Coran ils ont dédaigné l’esprit et n’ont vu que la lettre ; ils ont réduit leurs dogmes à une exiguïté si tranchante, ils ont prêté à la Divinité des idées tellement mesquines et tellement resserrées, ils en sont arrivés à enfermer l’homme dans des pratiques si sottement compliquées qu’elles l’étoufferont ou qu’il les brisera. Le diable n’y perd rien, j’en suis convaincu ; lorsque la compression est trop forte du côté de la religion, une expansion outrée se fait du côté de la morale ; l’attitude extérieure devient seule importante; et quand on veut par force imposer la vertu, on n’obtient que l’hypocrisie.

Mohamed-abn-Abdel-Wahab , fondateur de cette secte qui menace de devenir la religion dominante de toute la péninsule arabique, naquit vers le milieu du siècle dernier. C’était un riche marchand que les nécessités de son négoce entraînaient souvent vers la Perse et la Syrie. Comme saint Paul, il eut sa fulguration à Damas. Là, dans des conversations avec les eheicks de l’islamisme, il comprit que la foi prêchée jadis par le Prophète avait été singulièrement oblitérée et modifiée par toutes sortes de pratiques coupables dont la succession des temps l’avait enveloppée. Il revint donc et d’un seul bond à la doctrine primitive, et proposa, comme modèle à imiter, l’homme qui l’avait le mieux conçue et le mieux pratiquée, c’est-à-dire Mahomet lui-même. A Dieu seul le culte était dû ; invoquer une intercession quelconque auprès

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de lui, fût-ee celle du Prophète, c’était adorer une créature humaine, et par conséquent faire acte de polythéisme. Tout ce que le Coran n’avait pas spécialement permis était défendu ; c’était reculer de onze siècles, revenir à une existence anormale, briser avec la vie moderne, et s’immobiliser dans des usages devenus historiques et qui n’avaient plus de raison d’être. Cette doctrine, qui annihilait l’homme et le réduisait h l’état d’instrument, Mohamed-Wahab la prêcha et l’imposa aux populations du Nedjed, dont toute la religicin consistait en une sorte de sabéisme mêlé de superstitions locales auxquelles l’islamisme n’avait plus aucune part. La réforme fut complète, mais elle attache l’homme par des liens si resserrés qu’il s’en échappe toujours et a besoin d’être maintenu par la force. La polygamie et le reste ne furent même pas défendus ; mais sous la menace des peines éternelles, il fut interdit de fumer et d’invoquer une autre personne que Dieu. Porter de la soie ou des ornements sur des vêtements est une faute grave, sinon un crime. Le maintien sévère est de rigueur, et je me figure volontiers que la nation wahabite est un peuple de Basiles qui marchent en baissant les yeux et en marmottant machinalement des paroles de piété dont leur cœur ne perçoit pas l’écho. Dans le récit d’une trèscurieuse conversation que M. Palgrave eut avec un * des principaux docteurs wahabites, je lis ceci : « Le premier des grands péchés, dit-il, consiste à rendre les honneurs divins à une créature. — Assurément,

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répliquai-jq, 1’énormité d’un tel crime ne fait aucun doute; mais quel est le second des grands péchés? — Boire la honte (c’est-à-dire fumer). — Et le meurtre, et l’adultère, et le faux témoignage ? — Dieu est miséricordieux, repartit l’interprète de la doctrine, donnant ainsi à entendre que c’étaient des bagatelles. » On peut sans peine se figurer ce que peut être une civilisation basée sur de tels principes ; c’est la destruction inévitable de toute morale et la contrainte aux seules pratiques extérieures. Aussi le séjour à Riad est odieux et non pas sans périls. Un vieux coquin, nommé Feysul, gouverne despotiquement ce peuple abruti. Le fils de ce tyranneau soupçonneux ne vaut pas mieux que son père. Il se nomme Abdallah, jalouse tout ce qui l’entoure, paraît assez fort en toxicologie, et n’hésita pas à demander à M. Palgrave de la strychnine qu’il destinait à son propre frère. Il est superflu de dire que le noble voyageur refusa énergiquement d’obtempérer aux prières et aux ordres de ce dévot peu scrupuleux. Il faillit laisser sa vie dans ce conflit, se sauva en toute hâte de Riad, et échappa ainsi aux rancunes que sa juste fermeté avait excitées contre lui, ce dont je le félicite sincèrement.

La foi wahabite est toujours tenue en haleine et raffermie par une société de sectaires fervents qu’on nomme les zélateurs. Cette société se fonda dans des circonstances qu’il est bon de rapporter. Vers 1855, le choléra s’abattit sur le Nedjed. Ce phénomène fort simple excita vivement l’imagination des docteurs

L’ARARIF, CENTRALE.

Avahabites, qui découvrirent, avec une perspicacité remarquable que le choléra était spécialement envoyé en Arabie pour punir le peuple de Dieu, qui, s’étant éloigné de la vraie ligne droite, s’oubliait parfois jusqu a luiner l'herbe maudite. Pour chasser l’épidémie, il fallait ramener la nation à la pureté de mœurs qui seule pouvait désarmer le courroux céleste ; un unique moyen fut proposé et adopté : les coups de bâton. Une société de vingt-quatre membres, armés par le roi lui-méme des pouvoirs les plus illimités , fut chargée d’appliquer la bastonnade et le respect des vrais principes. A toute heure de jour et de nuit, les zélateurs peuvent se faire ouvrir les portes des maisons, prendre au collet tout personnage, si haut qu’il soit placé, et lui donner dévotement, mais énergiquement, une volée de bois vert s’il est soupçonné d’avoir fumé la plante détestable que le diable arrosa d’une façon assez comique lors de la création du monde.

L’esprit d’intolérance est partout le même. Le péché des wahabites a attiré sur eux la colère de Dieu, qui leur a envoyé le choléra pour les punir et les ramener à la détestation de la pipe. Il n’y a pas bien longtemps, il me semble, qu’un évêque français qui se pique de quelque littérature nous a longuement expliqué, au mépris de l’astronomie, de la physique, de la chimie, de l’histoire naturelle, de toutes les sciences exactes, que le choléra, les sauterelles et les inondations nous avaient cruellement visités, récemment,

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en châtiment de nos prévarications, et surtout de la franc-maçonnerie. Ces docteurs peu subtils, qu’ils appartiennent à la secte wahabite ou à toute autre, ne s’aperçoivent pas qu’ils calomnient Dieu, qui est toute intelligence et toute bonté ; ils ne voient pas que si Dieu nous punit dans cette vie terrestre, il se désarme pour la vie éternelle, et que l’enfer est implicitement supprimé si nos péchés sont frappés de tels fléaux. Non bis in idem est un axiome qui a cours partout, même auprès de la souveraine justice. Les wahabites semblent ne pas se douter de cela, et c’est en cassant l’échine des gens à coups de gourdin qu’ils redressent les idées qui ne sont pas en concordance parfaite avec la doctrine.

Par de tels systèmes on abêtit les peuples; on leur retire l’initiative, le courage, la volonté, l’ardeur; lorsque l’homme ne peut penser que des choses prévues d’avance et minutieusement réglées, il dédaigne son cerveau devenu inutile, il néglige son âme qui ne lui sert à rien, et il s’enfonce dans de lourdes jouissances matérielles où il trouve l’abrutissement, à défaut du calme mental que ses facultés paralysées ne peuvent plus rencontrer. Bacon a dit : Tant l’homme sait, tant il peut; quantum scit, tantum potest. L’intérêt wahabite est que l’homme ne sache rien, qu’il obéisse aveuglément à des prescriptions qu’on ne lui explique même pas. La fonction humaine est réduite à la prière, à l’amour grossier, à la guerre. Tout le reste est vanité, crime et révolte. Il est possible, et

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M. Palgrave semble le craindre, que les wahabites finissent par soumettre toute la péninsule arabique à leur joug imbécile ; mais on peut le prédire sans être un grand prophète, leur règne ne sera pas long. Les lois physiques et les lois morales sont souvent les mêmes. La compression amènera tôt ou tard une explosion formidable. Ibrahim-Pacha a déjà donné à ces hypocrites une leçon domestique et terrible, comme eût dit Montesquieu; ils n’ont pas oublié que cinq cents de leurs docteurs furent massacrés dans leur mosquée principale ; des temps pareils et plus durs encore pourront revenir pour eux et leur faire regretter cette domination égyptienne que ses propres fautes ont fini par faire cesser brusquement.

On peut juger du degré d’instruction des wahabites par la réponse que plusieurs d’entre eux firent à M. Palgrave, qui leur demandait s’ils savaient pourquoi la mer Persique était phosphorescente pendant la nuit : « Ce phénomène est produit par les flammes de l’enfer, situé juste au-dessous du golfe. » De telles notions sur l’histoire naturelle prouvent ce que peut être la science dans ce pays si théocratiquement gouverné; cela rappelle ces bonnes gens qui, avec une foi inébranlable, croient encore ingénument que les coups de tonnerre sont un témoignage positif du mécontentement personnel de Dieu. 11 est insensé et dangereux de vouloir façonner violemment les âmes à une croyance limitée ; la foi n’appartient qu’à la conscience elle-même, et elle ne peut, sous aucun pré-

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texte, relever de ceux qui gouvernent; aussi est-ce • avec une grande et sérieuse raison que M. Palgrave a dit : « Les devoirs paternels, les droits divins, l’omnipotence des rois sont choses fort belles en théorie ; mais il serait plus simple et plus vrai de dire que les princes sont des magistrats chargés du soin d’assurer à leurs administrés la tranquille Jouissance, et ce que les Arabes nomment «les trois biens par excellence», c’est-à-dire la vie, l’honneur du foyer domestique et la propriété. L’État doit sauvegarder ces droits sacrés de tout citoyen ; mais, du moment qu’ils ne sont pas mis en péril, laissez les individus, les corporations, les bourgades, les villes et les comtés régler comme ils l’entendent leurs propres affaires. « Le fou connaît « mieux sa maison que le sage ne connaît celle de son « voisin », dit un proverbe espagnol ; et les hommes, quand on les laisse développer librement leurs facultés, n’en deviennent d’ordinaire que meilleurs. Si les rois, les empereurs, les membres des parlements ou des congrès savaient comprendre qu’ils sont les premiers fonctionnaires du pays et rien autre de plus; s’ils avaient la prudence d’aider au lieu d’intervenir, de coordonner au lieu de créer, gouvernants et gouvernés y gagneraient les uns et les autres, et y gagneraient grandement. »

Quoique ce soit l’Arabie qui inspire à M. Palgrave de si sages observations, nous prenons plaisir à les consigner ici, car elles semblent avoir été inspirées par le spectacle de plus d’un gouvernement européen.

A la collection d’excellents livres qu’elle publie avec un soin infatigable, la librairie Didier vient d’ajouter un ouvrage des plus importants, devenu presque introuvable, et dont la première édition, épuisée depuis de longues années, remontait à 1833. Par les qualités qu’ils renferment, par les découvertes qu’ils consacrent, par les documents qu’ils contiennent, par les lumières qu’ils jettent sur des questions obscures, certains livres naissent classiques et semblent être le point de départ d’une série d’études qui, sans eux, ne

1. Lettres écrites d Égypte et de Nubie en 1828 et 1829, par CUarapollion le jeune. Nouvelle édition.

iOS L’ANCIENNE ÉGYPTE.

seraient jamais venues à maturité. Il en est ainsi des lettres écrites par Champollion le jeune, pendant son voyage en 1828 et 1829. Pour la première fois toute la vérité a été dite sur l’Égypte et sur la Nubie, et c’est toujours à ce substantiel volume qu’il faut revenir lorsqu’on veut se faire une idée nette et précise des anciennes civilisations qui jadis ont fleuri dans la vallée du Nil. Ce livre où rien n’a vieilli, ni la forme, qui est irréprochable dans sa sincérité familière, ni la science, que chaque découverte nouvelle a confirmée, ni les descriptions, qui sont encore aussi exactes qu’au temps où l’auteur les faisait, ce livre a le triple mérite d’être toujours très -neuf, très -instructif et très-amusant. Aussi nous ne saurions trop louer madame Chéronnet-Champollion, fille unique de l’illustre savant si prématurément arraché à ses travaux, d’avoir fait faire une nouvelle édition de ces lettres précieuses où l’on sent à chaque ligne le souffle d’un esprit rare animé par Tardent génie des découvertes.

En effet, Champollion le jeune fut un inventeur au sens précis du mot : il trouva. A étudier sa vie, on croirait qu’il a été prédestiné, et que sa seule mission sur terre était de déchirer le voile qui depuis vingt siècles enveloppait la vieille Isis, la cachant si bien aux yeux qu’elle n’apparaissait plus qu’à travers un tissu de fables, de légendes et de mensonges. Tout petit enfant, il s’occupait à embaumer des grillons par le procédé égyptien enseigné dans Hérodote, et à seize ans il envoyait à l’Académie de Grenoble un Mémoire comparatif sur

la géographie ancienne et moderne de l’Égypte ; à dixneuf ans il était professeur d’histoire à la Faculté de Grenoble, et un décret spécial, faveur peu commune en ce temps-là, l’exemptait du service militaire. C’est àFontanes et à Fourrier qu’il dut cette exception, qui, du moins, assura à la France la gloire d’une découverte merveilleuse.

Champollion le jeune avait appris, parmi les langues orientales, celles qui pouvaient lui être de quelque utilité dans ses études, et, avec une sagacité remarquable, il s’était surtout attaché à pénétrer le mécanisme de la langue copte, car il devinait qu’elle devait avoir une analogie considérable avec la langue vulgaire parlée par les anciens Égyptiens. Dès 1814, indiquant le but élevé que cherchaient ses travaux, il disait qu’il avait conçu « l’espérance qu’on retrouvera enfin, sur ces tableaux où l’Égypte n’a peint que des objets matériels, les sons de la langue et les expressions de la pensée. » Il fallait, à cette époque, une certaine hardiesse pour poser un tel problème, et prendre en quelque sorte l’engagement de le résoudre. C’était une promesse que le jeune érudit venait de se faire ; il était de force à la tenir ; la suite le prouva bien. Pour tous les savants qui avaient fait partie de la fameuse expédition d’Égypte, pour tous ceux qui, depuis, avaient étudié le résultat de leurs fouilles et de leurs travaux, les hiéroglyphes étaient re. tés lettre morte. La vieille et mystérieuse Égypte avait bien

gardé son secret. Toutes les tentatives plus ou moins

ingénieuses faites pour déchiffrer cette écriture énigmatique, pour donner un sens raisonnable à ces représentations à la fois grandioses et minutieuses, avaient échoué dès qu’on avait voulu les soumettre à une critique impartiale et sévère. Toute une partie de l’histoire du monde, la plus intéressante peut-être, celle qui recélait encore les premiers efforts de la civilisation et des dogmes religieux, gisait enfouie derrière des formules impénétrables. C’était vraiment revenir au temps des initiations : derrière la porte fermée on sentait la vérité prête à expliquer tout le mystère. Mais cette porte, qui la pousserait d’une main irrésistible? Qui oserait dire : Sésame , ouvre-toi! Une telle gloire était réservée à Champollion le jeune.

En 1799, un officier d’artillerie français avait, en faisant des fouilles, trouvé à Rosette une pierre brisée portant une inscription écrite en trois langues différentes. Notre défaite, notre expulsion d’Égypte avaient fait tomber ce fragment entre les mains des Anglais, qui s’étaient empressés de l’apporter au British Muséum. On avait promptement compris que ces trois inscriptions n’étaient qu’un seul etmême texte répété en trois idiomes divers ; on avait essayé de les expliquer l’un par l’autre, et on n’y était pas parvenu. Guidé par son goût dominant et par un instinct très-sûr, Champollion le jeune se mit à l’œuvre à son tour; procédant à la fois avec beaucoup de circonspection et de sagacité, il remarqua que certains groupes de signes encore illisibles étaient entourés et isolés par un trait

particulier, et que ces signes paraissaient correspondre aux vocables de l’inscription grecque qui exprimaient les noms de Cléopâtre et de Ptolémée Épiphane. Cette présomption, s’étayant chaque jour de preuves nouvelles, devint bientôt une certitude pour le jeune savant qui, poussant ses études avec une ardeur extrême, put, le 17 septembre 1822, lire à l’Académie des inscriptions et belles-lettres le Mémoire qu’il avait modestement intitulé Lettre à M. Dacier. Il dévoilait d’un seul coup les mystères jusqu’alors impénétrables de l’écriture hiératique et de l’écriture démotique. Toute une série de monuments sculptés, de papyrus, d’inscriptions allaient pouvoir être déchiffrés ; l’Égypte se révélait enfin à la science, qui depuis tant d’années l’interrogeait en vain.

En 1824, Champollion le jeune put faire en Italie un fructueux voyage pour étudier à Turin, à Florence, à Rome et à Naples les antiquités égyptiennes. En 1826, une ordonnance royale créa, sous le nom de Musée Charles X, un musée égyptien dont la conservation fut confiée à Champollion le jeune. On peut dire que ce fut lui qui le créa. Il déploya, dans l’organisation et le classement de nos richesses archéologiques, une science et un goût parfaits ; il sentait que tout un monde nouveau se donnait à lui, et il se hâtait de travailler, d’annoter, de chercher, de découvrir encore, car il se demandait si une vie humaine ordinaire pourrait jamais suffire à un tel et si grand labeur. Mais ce n’était pas assez pour Champollion le jeune

d’avoir trouvé le système de lecture des hiéroglyphes, d’avoir fait faire un pas de géant à l’archéologie et à l’histoire ; il rêvait, et cela depuis le jour de son enfance, de s’en aller sur la vieille terre égyptienne étudier les débris de cette civilisation qu’il venait de rendre à la vie, et confirmer par des exemples nombreux, variés, indiscutables, la valeur et l’importance de sa découverte. En 1828, il partit enfin pour cette terre promise où tout devait donner raison à son génie. Sa joie fut immense, car il n’est offert qu’à bien peu d’hommes ici-bas de marcher dans la réalité de leur rêve. Il écrivait souvent, le plus fréquemment qu’il pouvait, à son frère; ce sont ces lettres qui, formant le récit complet et détaillé de son voyage, composent le volume que la librairie Didier vient de mettre en vente.

La première rencontre que Champollion le jeune fait à Alexandrie lui rappelle la France et les conquêtes si rapidement abandonnées de notre jeune république : « Au milieu de collines de sables qui couvrent les débris de l’antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe aveugle et âgé, conduit par un enfant ; j’approchai, et l’aveugle, informé que j’étais Français, me dit aussitôt ces propres mots en me saluant de la main :

« Bonjour, citoyen ; donne-moi quelque chose; je n’ai « pas encore déjeuné. » Ne pouvant ni ne voulant refuser à une telle éloquence, je mis dans la main de l’Arabe tous les sous de France qui me restaient; en les tâtant, il s’écria : « Cela ne passe plus- ici, mon « ami. » Je substituai à cette monnaie française une piastre d’Égypte : « Ah! voilà qui est bon, mon ami, « ajouta-t-il; je te remercie, citoyen. »

On peut croire que, malgré l’accueil aimable de Méhémet-Ali-Pacha, Champollion le jeune ne fit pas un long séjour à Alexandrie et au Caire; la haute Égypte l’appelait et lui faisait mille promesses que la réalité devait singulièrement surpasser. Lajoie le déborde, on le sent à chaque ligne de cette correspondance si vivante, si rapide, écrite sans souci de la publicité, franche, nette, amusante, participant du double caractère de l’auteur, qui était à la fois très-gai et trèsréfléchi. Ce n’était plus dans les froides salles d’un musée, parmi les livres d’une bibliothèque qu’il continuait ses études ; c’était au milieu de paysages splendides, sur les rives d’un fleuve merveilleux, dans une contrée qui partout semble faite pour servir de cadre aux récits des Mille et une Nuits. A lire ces lettres charmantes, on ne se douterait guère qu’elles sont écrites par un savant : nul pédantisme, mu lie tendance à l’effet ne s’y rencontrent; elles sont le journal animé de tout ce que l’auteur aperçoit dans ce pays où tout l’étonne. Il ne recherche pas seulement les vieux pans de murailles, comme on pourrait le croire ; il s’arrête

à regarder et h décrire les paysages ; il raconte les usages, les traits de mœurs ; s’il parle d’hiéroglyphes, c’est incidemment, car c’est pour d’autres publications qu’il garde avec soin tous les matériaux qu’il amasse, tous les documents qu’il recueille et qu’une mort prématurée devait stériliser entre ses mains.

Son ardeur est sans pareille, et rien ne la ralentit. Une nuit, on arrive aux environs du temple de Dendérah, qui est situé à environ deux lieues dans l’intérieur des terres ; malgré l’obscurité, on saute hors de la barque et, un peu au hasard, on se met en quête du temple, qu’on a grand’peine à découvrir, malgré toutes les lanternes qu’on a emportées. L’expédition d’Égypte, ayant trouvé un zodiaque dans le temple de l’ancienne Tentyris, en avait conclu que ce monument était un des plus anciens de l’Égypte; cette opinion s’était accréditée, et, parmi les savants les mieux férus, Deudérah passait pour le spécimen de la plus ancienne architecture de l’Égypte. Du premier coup d’œil Champollion le jeune détruit tout cet échafaudage ; l’édifice lui paraît admirable et la sculpture fort mauvaise : « La sculpture, dit-il, s’était déjà corrompue, tandis que l’architecture, moins sujette à varier, puisqu’elle était un art chiffré, s’était soutenue digne des dieux de l’Égypte et de l’admiration de tous les siècles. » Son goût d’artiste ne l’avait pas trompé, car, dès qu’il lit les inscriptions, il déchiffre les noms de Cléopâtre, de PtoléméeCésarion, d’Auguste, de Tibère, de Caligula, de Claude, de Néron, de Domitien, de

Trajan, d’Adrien, d’Antonin le Pieux. La science qu’il possède est si positive et procède avec une telle sûreté qu’il peut, pour ainsi dire, décomposer un monument tout entier et raconter à quelle époque particulière chacune de ses parties a été construite. Là il n’y a ni induction ni probabilité, il y a certitude absolue, et rien, depuis trente-six ans que Champollion le jeune est mort, n’est venu affaiblir l’importance de l’admirable découverte que nous lui devons. Bien plus, tout ce qu’il avait pressenti ou présumé en vertu des lois d’analogie, s’est trouvé confirmé parles études de ses successeurs. Jamais peut-être un seul homme n’eut une telle vision, aussi profonde, aussi étendue, aussi complète.

Une fois sur la terre d’Égypte, dévoré par la fièvre de savoir, il fait chaque jour des trouvailles inespérées. A Karnac, dans ces ruines immenses qqi sont celles de la Thèbes aux cent portes, et qui n’ont rien de comparable au monde, il aperçoit sur une muraille, parmi les captifs liés ensemble que Sésostris offre à Ammon, à Maüth et à Khons (trinité du nôme thébaïque), la personnification du royaume de Juda, et il acquiert ainsi la confirmation de la prise de Jérusalem par l’Égyptien Schéschôck, que raconte le quatorzième chapitre du troisième livre des Rois. L’exactitude historique de la Bible, contrôlée par les monuments égyptiens, c’était plus qu’on n’avait jamais espéré, et les corps savants furent vivement frappés de cette sorte de confrontation inattendue qui apportait à Champol-

L’ANCIENNE ÉGYPTE, lion le jeune le poids d’un témoignage irrécusable. Dans cette vie active et fiévreuse, où les heures suffisaient à peine aux labeurs toujours renaissants, il n’éprouvait aucune fatigue : « Ma santé est excellente, écrivait-il; le climat me convient, et je me porte bien mieux qu’à Paris. Les gens du pays nous acca- 'blent de politesses ; j’ai en ce moment dans ma petite chambre : 1° un aga turc, commandant en chef de Gourna, dans le palais de Mandouëi; 2° le cheick-elbeled (maire) de Médinet-Ilabou, donnant ses ordres au Ramesséum et au palais de Ramsès-Méiamoun ; enfin un cheick de Karnac, devant lequel tout se prosterne dans les colonnades du vieux palais du roi d’Égypte. Je leur fais porter de temps en temps des pipes et du. café, et mon drogman est chargé de les amuser pendant que j’écris ; je n’ai que la peine de répondre par intervalles réglés à la question : Cela va-t-il bien? que m’adressent régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens, que j’invite à dîner à tour de rôle. On nous comble de présents; nous avons un troupeau de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, paissent et fouillent autour du portique du palais de Karnac. Nous donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. »

Lorsque, après avoir franchi la première cataracte du Nil et dépassé le tropique du Cancer, il arrive au grand temple troglodytique d’Ibsamboul, il se trouve en présence d’un des monuments les plus étranges et les plus grandioses qu i soient sortis des mains de l’homme :

« C’est une merveille qui serait une fort belle chose môme à Thèbes, dit-il ; le travail que cette excavation a coûté effraye l’imagination. La façade est décorée de quatre colosses assis, n’ayant pas moins de soixante et un pieds de hauteur : tous quatre, d’un superbe travail, représentent Ramsès le 'Grand (Sésostris). C’est un ouvrage digne de toute admiration.» A Ibsamboul il était parvenu au point le plus éloigné de sou voyage; il n’avait plus maintenant qu’à se laisser glisser au cours du Nil qu’il venait de remonter. Mais cette seconde partie de son voyage fut naturellement la plus lente, car à chaque pas il s’arrêtait pour étudier les temples qui bordent les deux rives du fleuve, pour en relever le plan et en copier les inscriptions. Son plus long séjour fut à Thèbes, dans la vallée de Bihanel-Molouk, au milieu de ces tombeaux des rois qui lui révélaient les mystères de l’histoire, de la religion, de la cosmogonie égyptiennes. Ce récit, qu’il faut lire, et que toute analyse affaiblirait, est intéressant au plus haut degré.

Champollion le jeune revint en France peu de temps avant la révolution de Juillet; mais le gouvernement nouveau comprit promptement et sans peine combien il lui importait de s’attacher un homme d’une valeur si particulièrement exceptionnelle, et le 18 mars 1831 Champollion le jeune fut nommé titulaire d’une chaire d’archéologie qu’on venait de créer pour lui au Collège de France. Il ne devait point l’occuper longtemps, et l’altération rapide de sa santé lui permit à

peine de faire entendre sa parole aux nombreux auditeurs accourus pour l’entendre.

Chaque jour suffit à sa tâche. Champollion le jeune touchait au terme de la sienne. Semblable à Moïse, il mourait sur le mont Nébo sans pouvoir faire la conquête de celte terre promise vers laquelle il marchait depuis déjà tant d’années. Trop de travail avait épuisé ses forces ; il s’en allait, s’éteignant par soubresauts, revenant à la vie, se désespérant de partir sans avoir achevé son œuvre, et demandant au destin implacable de lui accorder une seule année encore pour fonder à jamais le monument dont il n’avait fait que poser les assises. Après lui, et comme héritier de son nom, il n’avait personne qu’une petite fille trop jeune encore pour comprendre le malheur qui la frappait. C’est là peut-être la plus dure angoisse pour un homme de génie ; elle ne fut point épargnée à Champollion le jeune, qui mourut le 4 mars 1832, à l’âge de quarante et un ans, laissant un nom impérissable, des travaux inachevés, mais une méthode sûre qui devait permettre de marcher sur ses traces, de reprendre sa route et de porter une lumière définitive sur les points qu’il n’avait même pas eu le temps d’entrevoir.

La science qu’il a fondée est restée essentiellement française. M. Emmanuel de Itougé a recueilli l’héritage de Champollion le jeune, et, grâce à la méthode du maître, il a pu continuer les découvertes que la mort avait interrompues ; M. Mariette vient après lui ; l’ingénieux savant, qui a deviné et déblayé le Séra-

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péum de Memphis, vit en Égypte dans la familiarité des ruines, qui chaque jour lui offrent quelques richesses nouvelles. Entre les tnains de ces deux hommes, l’égyptologie a fait d’immenses progrès, dont chacun a consacré la gloire de Champollion le jeune.

Les papiers de ce dernier ont été acquis par l’État en 1832. Le ministre actuel de l’instruction publique est un homme de bon vouloir ; ne pense-t-il pas que le temps-est enfin venu de les publier, et de mettre le haut enseignement à même de profiter des excellents matériaux qu’ils renferment?

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Moins heureux que le comte Beniowski, qui, parvenu à s’échapper du Kamsehatka, finit par aborder à l’île de Madagascar, où il fut proclamé roi après avoir forcé ses nouveaux sujets à prêter serment à la Confédération de Bar, l’auteur du livre intéressant dont je vais parler a vécu neuf années en exil. M. Zaleski ne nous dit pas, dans sa courte préface, pour quelles causes il a été violemment déporté parmi les Kirghizes, mais on peut le soupçonner; deux cent mille Polonais poussés aujourd’hui vers la Sibérie nous apprennent quelle sorte de crimes la Russie punit par de telles cruautés. Nulle récrimination ne se rencontre sous la plume de M. Zaleski, à peine une allusion ; il a

i. La vie dans les steppes Kirghizes, par Broinslas Zaleski.

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voulu dégager son livre de toute politique et s’est contenté de nous initier à la vie des peuplades errantes auxquelles il s’est mêlé si longtemps. Étranger sur le steppe, frappé souvent de sa beauté sauvage et absolument spéciale, témoin de mœurs étranges qui n’offrent aucune analogie avec celles des peuples occidentaux, il a essayé de rendre ses impressions, et, pour les compléter, il a joint à son récit des gravures à l’eau-forte qui aident singulièrement le lecteur à se figurer ces . contrées désespérées. C’est donc d’un voyage purement pittoresque qu’il s’agit; point de géographie, point de géologie, çà et là quelques mots de botanique, quelques rapides indications d’agriculture, et l’auteur rentre vite dans les descriptions, auxquelles il excelle. Ce livre est une bonne fortune pour ceux qui aiment à étudier les coutumes des peuples lointains, car c’est la vie même prise sur le fait et doublement traduite par la plume et par le crayon.

Les Kirghizes occupent un immense plateau élevé de l’Asie centrale. Leurs peuplades, limitées par l’Oural, côtoient les bords septentrionaux de la mer Caspienne, enveloppent la mer d’Aral et s’avancent vers l’orient, du côté de Ombsk et de Sémipalatinsk. La partie qui obéit au gouvernement d’Orenbourg, située

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sur l’Oural, comprend un territoire trois fois plus grand que la France. Le professeur Hanstein en a relevé la position, et, prenant pour base le méridien de Hle de Fer, il la place entre le 60* degré, 40 minutes latitude et le 70 e degré, 10 minutes longitude. C’est de là que partit jadis la célèbre horde d’Or qui s’empara de la Russie et pilla Moscou. Ce vaste pays, c’est le steppe. Ni villes, ni villages, ni maisons, ni chaumières ; çà et là la tente isolée d’un pasteur errant ; parfois quelques tentes réunies, qui alors forment un aoul (village) ; les chameaux, les chevaux, les moutons vont au hasard à travers l’étendue, cherchant pâture, flairant l’eau de loin et se réunissant au coup de sifflet de leur conducteur. Quand la terre est épuisée, que les troupeaux ne trouvent plus à se nourrir, on lève les demeures mobiles, on les charge sur les dromadaires, et toute la tribu, guidée par un ancien, s’en va à la recherche d’un pâturage nouveau et d’une source suffisante. Là où la peuplade a vécu l’herbe croîtra, et toute trace disparaîtra qui pourrait indiquer le séjour des hommes. « Les Mongols, dit l’auteur, ne savent que détruire et ne peuvent rien fonder. » Le steppe est semblable à la mer, il ne garde aucun souvenir visible de ceux qui l’ont traversé. Lorsque le vent visite ces plaines où rien ne l’arrête, il les bat d’une aile terrible et s’y déchaîne dans toute sa puissance. Quand le bourane (l’ouragan) souffle, c’est la mort qui arrive. La tempête déracine et disperse les tentes, enlève les troupeaux et les ensevelit, souvent pour toujours, sous les monceaux de sable.

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En hiver, c’est plus dur encore : la neige, emportée comme un nuage, vole à travers le'steppe, se réunit autour des a ouïs, qu’elle couvre et enferme pendant toute la durée de la bourrasque. Nulle énergie, si bien forgée qu’elle soit, nul courage ne peut lutter contre de pareils sinistres. Le voyageur que surprend l’ouragan d’hiver n’a qu’à se blottir sous la neige et à attendre avec résignation la fin de la tourmente : il a quelques chances alors, si le bourane ne dure pas trop longtemps, de sortir encore vivant de sa cachette; mais très-souvent, au printemps, quand la neige fond aux premiers rayons du soleil, on retrouve sur le steppe des ossements blanchis : ce sont ceux d’un voyageur et de son cheval, surpris par la tempête. On aime ce pays cependant. Ceux qui y sont nés le regrettent lorsqu’ils sont loin, et y reviennent toujours avec joie, car c’est le pays de la liberté. Il faut avoir voyagé dans le désert pour bien comprendre ce sentiment. Dans l’immensité monotone où l’homme est pour ainsi dire perdu, il sait, à n’en pouvoir douter, que toute force, tout secours, toute détermination doit venir de lui seul ; ses facultés sont centuplées par la solitude et par l’hostilité d’une nature implacable; il se sent élevé à une puissance qu’il ne soupçonnait pas; du relatif où jusqu’alors il avait vécu, il monte dans l’absolu; il est dans un domaine nouveau, celui de la volonté responsable, et pour la première fois de sa vie peut-être il se sent essentiellement libre. C’est ce qui fait que le désert a tant de charmes pour ceux qui le parcourent, et

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c’est pourquoi il laisse tant de regrets à ceux qui l’ont parcouru. M. Zaleski, malgré les tristes pensées qui devaient l’accompagner pendant son exil, n’a pu échapper lui-même à cette forte impression : « Ce vaste horizon, dit-il, cette étendue incommensurable inspirent à l’homme un singulier sentiment de liberté. »

Dans ces prairies infinies, où l’on s’aperçoit de si loin, où l’on est toujours en défiance, l’hoiiime a inventé une sorte de langage visible, à l’aide duquel il peut, à une très-grande distance, donner et demander des renseignements. Les évolutions diverses d’un cavalier, les gestes des bras sont les signes de convention que connaissent tous les habitants du steppe. L’habitude de vivre dans une atmosphère extrêmement pure et de parcourir sans cesse une surface plane leur a donné des sens exquis. Ils savent entendre et voir à des portées que nous ne soupçonnons pas. Les Arabes qui vivent dans le désert ont les mêmes facultés. A Alger, je me souviens qu’un Touareg, qui faisait l’éloge de la vue perçante des hommes de son douar, disait à l’officier qui l’interrogeait : « Je puis facilement distinguer une chèvre d’un mouton à six heures de marche; mais, ajoutait-il avec modestie, je n’ai pas de bons yeux. »

Les peuplades errantes qui forment les Kirghizes se nomment elles mêmes Kaïsaks , c’est-à-dire les hommes libres. « Issues de la fusion des différentes tribus de l’Asie centrale, parlant la langue tartare, ces peuplades ne sont point de purs Mongols, mais possèdent cepen-

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dant les traits caractéristiques de cette race, et appartiennent indubitablement à cette lamille.. » Le double trait spécial auquel on le reconnaît est l’exagération de la saillie des pommettes et le bridement excessif des yeux. La vie se passe à cheval, et tel cavalier qui fera sur son cheval une course de plusieurs semaines refusera obstinément de marcher à pied pendant deux cents pas. La crainte de la fatigue ne doit pas être le seul motif d’une telle paresse chez ces hommes naïfs et orgueilleux ; l’homme complet, l’homiûe libre, comme ils disent, est le cavalier; aller à pied est une honte momentanée, une dégradation. Pillards, voleurs, vantards, ils sont fort dégénérés de leur ancienne bravoure, et Gengiskhan ne les reconnaîtrait guère ; leurs arcs, leurs flèches, leurs lances, leurs longs fusils à mèche sont plutôt des objets d’ornements pour eux que des instruments de défense. M. Zaleski raconte qu’une bande considérable de Kirghizes, réunis pour tenir tête à une petite expédition russe, s’enfuit ventre à terre en voyant briller au soleil les plaques d’acier des fourgons de transport, qu’ils avaient prises pour des canons.

Leur religion paraît être un islamisme fort mitigé par des coutumes locales et traditionnelles. Cependant Hanstein, pendant son voyage chez Dsandger-Ivhan, remarqua que les Kirghizes faisaient régulièrement les ablutions et les prières ordonnées. Dans les aouls considérables, surtout dans ceux qui servent de résidence à des chefs de tribus, les femmes sont voilées et évitent

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autant que possible toute conversation avec les hommes; dans les petites tentes , c’est-à-dire parmi lesKirghizes de bas étage qui vivent réunis en groupes pcü nombreux, la femme, réduite absolument à l’état de servante, n’est guère mieux traitée qu’une bête de somme, et montre à découvert ses traits, qui n’ont en général rien de fort agréable. Une coutume singulière veut que, pendant l'accouchement d’une femme, on fasse à côté d’elle le plus de bruit possible, afin de faciliter son douloureux travail. Haiistein raconte que pendant son séjour chez Dsandger, on lit un tel vacarme pour aider la favorite Fatime, qui se trouvait au terme d’une situation intéressante, qu’il fut obligé de quitter la place et d’aller chercher du repos loin d’un tel bacchanal.

Leur principale nourriture est le lait; ils en boivent , à ce point que leur tente, leurs vêtements, leur personne exhalent sans cesse une odeur de petit-lait, comme les enfants nouveau nés. Leur liqueur favorite, celle qu’on offre aux hôtes qui entrent sous la tente, et qui circule à pleines tasses les jours de fête, est le koumys , fait de lait de jument fermenté. Cette boisson, qui enivre facilement, est contenue dans une outre en peau de cheval, au milieu de laquelle plonge un bâton destiné à agiter le liquide, afin d’augmenter la fermentation. Il est d’usage, pour tout Kirghize qui se pique de belles manières, lorsqu’il vient en visite, de remuer ce bâton avant même de saluer le maître de la tente. M. Zaleski ne paraît pas trouver cette étrange boisson trop mauvaise ; en revanche, M. Hanstein la

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déclare détestable, et je le crois volontiers sur parole. Quant au pain, les Kirghizes en ignorent l’usage ; le maïs et le millet, qu’ils récoltent en fort petite quantité dans certains districts arrosés par des cours d’eau, leur servent à préparer des galettes sans levain qu’ils mangent avec du lait. Les viandes de mouton et de cheval sont les seules dont ils se nourrissent, et la dernière est la plus estimée. Ils excellent surtout à en composer une sorte de saucissons qui, si l’on en croit ceux qui en ont mangé, ont un aspect fort appétissant et un goût exquis. Les hommes font leurs repas seuls, entre eux ; lorsque l’un d’eux a rongé la moitié d’un morceau de viande attachée à un os, il le passe pardessus sa tête à une des femmes assises derrière lui, qui ne se fait pas faute de l’accepter avec un grand merci, et de l’achever avec voracité. Ilanstein raconte une scène singulière que les lecteurs me sauront gré de transcrire ici : « Quand un Kirghize d’un rang élevé est présent au repas, il honore l’assemblée en observant le cérémonial suivant : Tous les restes de viandes sont placés devant lui ; il se lave les mains, tire de sa poche un couteau avec lequel il coupe la viande en petits morceaux carrés, puis il les place dans un bol de bois qui en est entièrement rempli. Ces préliminaires achevés, il choisit un morceau de gras et un morceau de maigre jusqu’à ce qu’il en ait toute une pyramide dans la main droite, c’est-à-dire tout ce qu’il peut y poser sans faire rouler cette pyramide, et crie au Kirghize le plus proche : « Atschadi » c’est-à-dire :

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« Viens ici ! » L’homme appelé arrive en rampant sur ses mains et sur ses pieds, ouvre la bouche en plein au-dessus de cette pyramide, èt la main du sultan voyage de la viande à cette bouche ouverte jusqu’à ce que tout ait disparu. Le Kirghize se retire pour faire place à un autre, et ainsi de suite jusqu’au dernier. Ce manège exige autant d’adresse de la part de celui qui donne que de celui qui reçoit. Il est de rigueur qu’aucun morceau ne doit tomber à terre. On comprend difficilement comment une bouche peut contenir de semblables portions. Le procédé par lequel elles sont avalées est un mystère encore plus profond, car il est impossible de mâcher la viande avec une bouche si remplie; aussi je remarquai que plusieurs de ces hommes se retournaient à la dérobée pour mettre dans leurs mains une partie, qu’ils reprenaient ensuite *. »

Dans cette plaine sans fin que l’œil parcourt sans . obstacle jusqu’à l’horizon, blanche en hiver, verte ou grise en été, un arbre est un objet rare qui fait plaisir au voyageur, ranime sa force et lui donne l’espérance d’une source où il pourra boire. Nous qui vivons au milieu de jardins et qui avons souvent traversé des

i. Souvenirs d’un voyage en Sibérie, par Christophe Hanstein, p. 352-353.

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forêts, nous ne pouvons imaginer l’influence magique que la vue d’un arbre exerce sur l’habitant du steppe ou du désert. Je me souviens qu’apr^s avoir voyagé dans le désert de Qôséir, où pendant plusieurs jours j’avais suivi la route battue par les caravanes qui vont vers la mer Rouge, où je n’avais eu sous les yeux que des paysages sablonneux auxquels la seule pureté des lignes donne une magnificence sans égale, je m’arrêtai littéralement ébloui en apercevant les trois ou quatre pauvres acacias qui entourent Bir-Amber; une semaine auparavant, j’avais passé auprès d’eux sans môme les remarquer, car j’avais les yeux encore pleins de la verdure des palmiers du Nil ; mais après un voyage à travers les sables ils me faisaient l’effet d’une forêt vierge chargée d’ombre et toute ruisselante de feuillage. Il n’est donc pas surprenant que les Kirghizes, habitués à la désolation uniforme de leur pays, rendent une sorte de culte superstitieux aux rares arbres qu’ils rencontrent sur le steppe. M. Zaleski a dessiné une sorte de peuplier qui est le seul arbre qui existe entre l’embouchure de l’Or dans l’Oural et la mer d’Aral, c’est-à-dire sur un espace de plus de mille kilomètres. Les Kirghizes ont pour lui une vénération profonde; souvent ils se détournent de leur route directe pour aller le visiter, et ils le nomment sinderichagatch , l’arbre aux haillons. En effet, la coutume veut que chaque voyageur passant ou se reposant sous son ombre détache un fragment de ses vêtements, si petit qu’il soit, et le suspende aux branches de l’arbre. A

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défaut d’un morceau d’étoffe, on y accroche un morceau de peau de mouton ou des crins de cheval. Une pareille offrande porte bonheur, écarte la maladie, fait prospérer les troupeaux et prolonge l’existence. Chez les peuples de l’Orient, de pareils usages superstitieux ne sont pas très-rares. Dans le Liban, les fameux cèdres sont encore, à l’heure qu’il est, l’objet d’un culte difficile à définir, plus difficile encore à raconter, qui leur est rendu par la population chrétienne, malgré tous les efforts que les missionnaires lazaristes ont faits pour déraciner cette coutume païenne. Entre Naplouze et Djénin, sur la plus haute crête de la chaînette de montagnes qui s’incline vers la plaine d’Esdrelon, je me rappelle avoir vu une espèce de houx touffu, peu élevé, très-arrondi, qui littéralement disparaissait sous l’amas des guenilles aux mille nuances dont on l’avait chargé. J’eus beau interroger le drogman, le guide, les muletiers, nul ne put me donner une réponse satisfaisante.

A toutes mes questions on disait : « C’est l’usage ! » à tous mes pourquoi on répliquait : « Parce que! » À certaines époques de l’année les Coptes du Caire, vont en grande cérémonie adorer le sycomore d’Aïn-Schems (Héliopolis), sous lequel la tradition veut que Marie, Jésus et Joseph se soient reposés lors de la fuite en » Égypte. Les nègres ont aussi leurs arbres-fétiches : il y a là une ressouvenance du paganisme que les mœurs des autres religions ne sont pas encore parvenues à faire oublier. Ces arbres sont sacrés, pour ainsi dire ; les abattre serait considéré comme un sacrilège, et nul

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Kirghize n’oserait même détacher une branche morte du sinderich-agatch, que ses pères lui ont appris à vénérer.

La tente, kibitka, du Kirghize, est sa seule habitation. Elle est mobile comme la vie de son maître et le suit dans toutes ses excursions. Des tapis de feutre en garnissent l’intérieur, des peaux de moutons en ferment les parois. La charpente se compose de minces douves fendues, assez semblables aux cercles d’un tonneau. « Ces douves, dit Ilanstein, sont placées en croix à chaque point où elles se touchent; elles sont percées et liées les unes aux autres par des attaches en peau dure, avec un nœud du côté opposé. De cette façon, on a dix ou douze parois d’environ cinq pieds de haut sur six pieds de long. On les rapproche de manière à former un cercle en le consolidant avec de la ficelle, et on en fait une grille ronde comme une sorte de filet grossier, avec des mailles carrées. C’est là la partie inférieure de la kibitka sur un diamètre de vingt pieds. Le plafond finit par une espèce de roue d’un diamètre de six à huit pieds. C’est un anneau de bois qui, à l’aide de rayons • * minces, se réunit à une ros'ace de bois ayant une petite ouverture au milieu. Cet anneau est percé d’une foule de petits trous destinés à recevoir des baguettes de coudrier, pointues vers le haut, et dont l’autre extrémité est attachée avec des cordes à la partie supérieure de la grille ou des parois de la kibitka. Le poids de l’anneau fait que ces baguettes se courbent et forment une corbeille ou demi-sphère au-dessus de la partie infé-

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rieure et cylindrique de la kibitka, avec une circonférence moindre cependant en haut qu’en bas. Cette corbeille est extérieurement recouverte de tapis de feutre grossier, qui en font une habitation impénétrable aux vents. Les douves dont se composent les parois de la partie inférieure sont mobiles et peuvent être fermées comme on le ferait pour des ciseaux ouverts. Aussi les suspend-on plus aisément en paquets sur les flancs du cfiameau. On place la roue sur son dos, avec un faisceau de douves qui la portent. Deux chameaux sont nécessaires au transport d’une kibitka : l’un porte la charpente, l’autre les tapis de feutre et les coussins. » C’est là, on peut le croire, la demeure d’un grand personnage, d’un sultan, d’un biy , sorte de noblesse que les Kirghizes reconnaissent à certaines familles qu’ils nommeût l’os blanc. Quant aux petites gens, force leur est de se contenter d’une habitation moins luxueuse : trois perches nouées au sommet par un anneau et recouvertes d’une seule pièce d'étoffe suffisent à les mettre à l’abri de la neige ou des rayons trop ardents du soleil. Il y a des Kirghizes plus pauvres encore, car ceux-là n’ont pas même la petite tente dqpt je viens de parler; en été, ils dorment dans le steppe, piano sub Jove; en hiver, quand le froid les force à chercher un refuge, ils demandent dans les kibitkas riches une hospitalité qui ne leur est jamais refusée. Ces malheureux portent un nom particulier ; on les appelle baygouches , et on les traite avec un dédain civilisé qui fait douter de la pureté des mœurs primitives. C’est parmi

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les Kirghizes, peuple exclusivement pasteur, qu’un pourrait retrouver les traces certaines de la vie patriarcale. « La vie nomade, dit Hanstein, ne paraît pas avoir subi la moindre modification dans les milliers d’années qui nous séparent de l’antiquité. Le nomade n’obéit pas même aux ordres de son khan, si cela ne lui convient pas. En sa qualité de juge, le prince a cependant avec ses conseillers un peu d’autorité, chacun l’aidant à faire respecter les traditions. Je demandai un soir au khan s’il prononçait le jugement d’après les lois, suivant d’anciennes règles ou d’après son appréciation personnelle ; il me répondit : Uniquement d’après ma volonté. » Je crois que Dsandger s’est vanté, car il y a dans le steppe un droit coutumier qui, pour n’être pas écrit, n’en a pas moins force de loi. D’où vient-il? qui l’a formulé? On ne sait. Quand on presse les Kirghizes à ce sujet, ils parlent d’un saint qu’ils nomment Khango-Baba, mais ils ne peuvent dire ni de quel pays il était, ni dans quel temps il vivait. La base fondamentale de ce droit est le koun, rachat, qui rappelle singulièrement la diia, prix du sang, de l’islamismie. C’est en moutons que se solde le koun des Kirghizes, car c’est là leur véritable richesse. Pour le meurtre d’un sultan, deux, mille moutons ; pour un biy , mille, et l’on diminuq, selon l’importance du personnage, jusqu’au mendiant, qui se paye deux ou trois moutons. La femme qui tue son mari, l’homme qui tue son père, doit subir la peine de mort sans rachat possible; l’infanticide n’est point puni; seul, Dieu qui

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