‹ Orient royal; cinq ans à la cour de RoumanieChapitre 3 sur 6 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

point d^arrwer, mal renseigné^ là-bas^ où de Vhostilité le guette. Il est résolument infidèle aux visions incertaines qui V enchantèrent, et sans souci se dirige çers la nouvelle illusion. Il loue la Fortune qui Va détourné de sa route.

Voici le Palais, et des tètes couronnées ; Vavenir est pompeux. Il sourit : il sera grand d'avoir fréquenté les grands.

Au tournant du chemin des vanités, sa destinée Vattend, le doigt sur les lèvres, et elle aussi sourit ; itiçiis il ne la voit pas encore. ..

Arrivée à Bucarest et installation au palais. — Présentation au roi et à la reine. — Croquis de la Cour. — Paysages et impressions. — Le printemps afu château de Gotroceni. — Départ pour Castel-Pélesch.

Vers la Noël de l'an 1886 débarquait un matin à la gare de Bucarest un très jeune homme à peu près imberbe, de stature frêle, mais dont une pelisse ample et riche élargissait la carrure ; une toque d'astrakan, importée de Moscou, rehaussait son chef de quelque prestige cosaque et militaire, dont il concevait d'autant plus de fierté qu'il ignorait le métier des armes. Un valet de pied en livrée, chapeau galonné d'or où s'entrelaçaient des couronnes en soie de couleur, s'approcha de lui, et en français demanda :

— C'est bien vous, monsieur Schefîer?

Ce jeune homme, c'était effectivement M. Schefîer, autrement dit moi-même. Le valet, Lorrain d'origine, était des gens de S. M. le roi de Roumanie, au palais duquel il avait charge de me conduire. Je

montai dans un coupé armorié, et tandis que les chevaux m'emmenaient au petit trot vers la résidence royale, j'eus le loisir de jeter un coup d'œil sur la ville et de méditer une dernière fois sur ce qu'il allait m'arriver d'étrange dans le milieu nouveau où j'entrais.

De la ville, à vrai dire , je ne distinguais pas grand'chose ; une buée de dégel s'élevait du sol, emplissait de sa blancheur les rues étroites, débordait les toits des maisons basses, et à son contact léger, la vision devenait fugitive et comme irréelle. Cependant, sur le pavé inégal circulaient nombreux, bruyants et rapides, des fiacres — j'appris plus tard qu'on les appelait hirjas — dont l'étroitesse s'accommodait à celle des rues. Les cochers, enveloppés dans des lévites de velours, trônaient sur leur siège avec majesté. Je savais qu'ils étaient Russes pour la plupart, de la secte des scoptzei, c'est-à-dire qu'ils avaient fait le sacrifice à Dieu de leur virilité; et leurs visages placides et bouffis témoignaient de la sérénité que leur procurait leur état. Les échoppes étaient bariolées de couleurs diverses. Une foule pittoresque, vêtue de feutre blanc, de chemises bises et brodées, se mouvait sans hâte. Des porteurs d'eau, des marchands des quatre-saisons passaient, la plupart coiffés du fez dont le cylindre écarlate rappelait la Turquie voisine.

Je regardais, mais fort distraitement, ce spectacle en somme assez banal et dépourvu de charme, car mes pensées étaient toutes à ce palais où il me tar-

dait d'arriver et dont j'avais un peu peur. Je n'y connaissais absolument personne, j'ignorais quelle en était l'étiquette, des Majestés je n'avais vu que des photographies insignifiantes, et de la reine, je savais surtout qu'elle était Carmen Sylva dont on vantait le talent, le charme et la bonté. Pourtant des indications assez précises m'avaient été fournies par la princesse Hélène B... sur la Cour et les Majestés (1). Je les remémorais confusément, et m'inquiétais d'une baronne de Witzleben à qui je devais succéder, qui s'obstinait à ne pas mou-

(1) Pour l'intelligence du récit, je les transcris ici en partie : « ... La demoiselle d'honneur, qui est mon amie et en qui vous pouvez avoir recours pour les questions de forme, d'étiquette ou autres, se nomme M^'^ Romalo. Elle est extrômcment réservée et je regrette de ne pouvoir vous recommander à elle, car personne en Roumanie, pas même elle, ne doit savoir que je suis pour quelque chose dans votre nomination. La grande maîtresse est charmante, mais brisée par des deuils cruels et successifs. Elle a peu à faire et ne s'occupe que des relations mondaines de la Cour...

« Avec le roi, parler peinture, beaux-arts, histoire, géographie, chiffres, statistique, ji'amaw politique. Vous n'êtes ni Français, ni Alsacien, ni russophile, ni Bulgare, ni Turc, ni quoi que ce soit, seulement spectateur et auditeur impassible de tout ce qui se fera et se dira! Je vous avais dit qu'on baisait la main à la reine. Vous ne le ferez pas dès le début, mais seulement lorsque, familiarisé avec elle, vous aurez pris l'usage du pays et de la Cour. Ne pas négliger un charmant homme, si vous avez l'occasion de le voir, le général Greceano, maître de la maison militaire du roi. Le roi est catholique, la reine protestante, le pays orthodoxe : ne pas parler reUgion... Ne jamais parler à la reine de son enfant morte. N'hésitez pas à l'interroger chaque fois que vous en aurez besoin. Elle est la bonté et la simplicité mêmes. Je ne sais si vous aurez beaucoup affaire à M. Basset, le secrétaire du roi ou plutôt administrateur de ses biens et bon comptable. Je pense que ces détails vous seront utiles. »

rir, et qu'on m'avait dépeinte comme aussi acariâtre que dévouée à sa maîtresse, et jalouse de moi par avance.

La voiture roulaitpar la Callea Victoriei, l'artère principale de la ville, encombrée et fort resserrée, qui tout à coup s'élargit à une sorte de place bordée d'un côté par un bâtiment d'assez vastes dimensions, d'une architecture banale, et pareil à quelque préfecture importante : le palais. L'équipage décrivit une de ces courbes dont M. Paul Bourget apprécie l'élégance et la correction, et s'arrêta devant un perron, où un monsieur tout de noir vêtu, fort décoré, corpulent, court sur jambes, le crâne peu fourni, le nez considérable dominant de flottantes moustaches, me souriait aimablement. Il me jdéclina ses nom et qualités : « A. Stériadi, directeur des résidences royales », et par un vestibule nu, un corridor de lycée de second ordre, me guida vers mon appartement : deux pièces au rezde-chaussée, spacieuses, hautes et sommairement meublées. Il m'examinait en dissimulant mal sa surprise. Mon extrême jeunesse déroutait ses prévisions, et aussi une certaine recherche dans mon habillement, la somptuosité de mes bagues et de mon épingle (j'avais alors ce mauvais goût de me parer de bijoux riches) ; il s'attendait — il me l'avoua plus tard — à trouver en moi un de ces galefretiers étrangers que Leurs Majestés aimaient assez à employer.

Après quelques compliments et souhaits de bienvenue, je fus laissé seul. Cependant que je procé-

dais à ma toilette, j'inspectais les lieux. Dans l'immensité de ces chambres vides, je me sentais dépaysé. Les fenêtres ouvraientsur la place — en réalité la cour d'honneur, — rectangle désert, de loin en loin traversé par des uniformes, et qui contrastait avec l'animation de la rue. Celle-ci était laide, les maisons d'en face, mesquines. Le quartier n'avait rien de princier; ni dégagements, ni perspective, ni le moindre scrupule d'élégance. De l'ennui gagnait mes yeux, un peu de malaise m'envahissait.

Mes réflexions légèrement maussades furent interrompues par l'arrivée du laquais en culotte de panne rouge qui me dit : poftitzi la massa (littéralement : Vous êtes prié à table). Moment pénible que celui où il faut prendre contact pour la première fois avec un groupe de gens liés entre eux et dont on ignore les habitudes aussi bien que les sentiments à votre égard. J'éprouvais un appétit médiocre...

Le mess était au complet quand j'entrai.. Je fus toisé et le rendis. Un instinct sûr vous avertit de la sympathie ou de l'hostilité ambiantes. On se méfiait de l'intrus qui accaparait une place postulée par d'autres et dont l'attitude n'annonçait point qu'il plierait et ramperait. L'accueil fut poli, mais froid. Je fus présenté au général Greceano, préfet de la Cour, au colonel Candiano, aide de camp de service, à M. Basset, secrétaire du roi, un Suisse, originaire de Neuchâtel, à quelques autres convives de moindre envergure, puis la conversa-

tion reprit, sans qu'on se souciât de moi. A vrai dire, mon voisin, ce même M. Stériadi qui m'avait reçu, bonhomme et cordial, liait de temps à autre conversation avec moi, fort aimablement. Mais je préférais observer les visages, écouter les propos : les uns étaient plats, les autres fades. La conversation avait lieu en français; le sel ne pouvait m'en échapper. De menus incidents de Cour, puis la politique générale en firent les frais. Je fus tôt àm'apercevoir que M. Basset pontifiait sans qu'on y mit obstacle ; j'en sus plus tard la cause : l'homme qui est à la caisse est le plus considéré, et il avait l'intelligence des affaires. Son parler était d'ailleurs prudhommesque, et il aimait l'art vulgaire et les lieux communs.

Je venais de passer deux mois à Moscou, dans une société aristocratique et raffinée. Ma première impression, qui ne se démentit pas, fut qu'ici le ton manquait d'urbanité. En outre, la livrée avait mauvaise façon. J'avais vu mieux ailleurs.

Le défilé à la queue-leu-leu, au sortir de table, observa exactement l'ordre des préséances . Tout ces messieurs se dirigèrent vers leurs salons et bureaux respectifs, ainsi que des chefs de rayon astiqués et gourmés qui rejoignent leur poste, après le repas.

L'après-midi, je fus prévenu que M°^^ la baronne de Witzleben aurait pour agréable de me recevoir.

Cette respectable dame, descendante bâtarde des princes de Hesse, avait une situation mal définie à la Cour, car elle était exclue des réceptions offî-

cielles. Ayant éprouvé de grands revers, elle avait été ajoutée par la princesse de Wied au trousseau de la reine sa fille, en qualité de duègne et de femme de chambre. Depuis lors, le titre de « lectrice de S. M. » lui avait été accordé, quoique, pourvue d'un effroyable accent tudesque, elle ne fît jamais la lecture, et elle cumulait les fonctions de trésorière, de secrétaire et de dame d'atours. Quelques mois plus tôt, elle avait failli mourir, et c'est même, en dehors d'autres raisons, ce qui m'avait valu l'honneur d'être appelé à prendre sa succession, non d'ailleurs qu'il dût rentrer dans mes attributions d'habiller Sa Majesté... Avec le temps, elle avait usurpé l'autorité, et rechignait quand la reine lui désobéissait. Actuellement, devenue un peu gâteuse, elle restait tyrannique, et il m'était recommandé de la ménager, quoique d'aucune façon je ne dépendisse d'elle, mais uniquement et directement de la reine.

Elle m'apparut volumineuse, empaquetée de soieries claires surchargées de peluche et de rubans coquets, fort grisonnante et avec des prétentions à plaire, tassée dans un grand fauteuil au milieu d'un petit salon orné d'innombrables photographies de Carmen Sylva à son pupitre, et de la reine de Roumanie, diadémée. D'une voix flûtée, elle m'assura de son plaisir de m'avoir pour collaborateur, en minaudant, me fit part du bon espoir qu'elle avait que notre entente serait parfaite, et m'esquissa un tableau de la Cour telle qu'elle lui apparaissait, des Majestés dans leur intimité, me

mit en garde contre M. Basset, son ennemi, par des approches savantes, mais vaines, tenta d'apprendre le secret de ma nomination, puis, après avoir été fort sucrée jusque-là, rabroua son valet de chambre, graisseux et de piteuse mine, de si verte façon, qu'elle eût rendu des points à M"^^ Sarah Bernhardt.

Mon initiation à ma nouvelle existence commençait; le soir, tandis que je m'assoupissais au pas rythmique du fonctionnaire sous ma fenêtre, je songeais, non sans appréhension, que le lendemain je ferais mes débuts décisifs devant la reine et le roi.

De fait, vers onze heures du matin, je foulais le tapis rouge d'une assez large galerie, fort éclairée par de grandes croisées où s'encadraient du ciel, une aile en retour du palais, la file dans la rue des maisons inégales et peu élevées. Un valet, sorte de majordome, en habit bleu et gilet blanc, ouvrit le battant de chêne, une portière s'écarta, et je me trouvai dans un salon vaste, sévère d'aspect, dont les lambris s'ornaient d'une quantité de toiles anciennes. Deux pianos à queue se juxtaposaient. Des baies ouvraient sur d'autres pièces qui, dans l'entre-colonnement, faisaient perspective. La verdure d'une serre apparaissait, et dans le fond, entre des palmiers, un escalier de bois montait vers une salle moresque. Le jour tombant d'un plafond vitré, l'impression de séparation du monde était immédiate. La lumière était douce; les nuances

veloutées des tapis d'Orient chatoyaient. Dans l'éloignement, il y avait un gazouillis de voix féminines. Je distinguais des têtes de jeunes filles rieuses et curieuses qui se tournaient vers moi.

D'une chambre carrée, à ma droite, une dame surgit, de maintien fort noble, habillée d'une robe « princesse » en velours bleu ; la tête un peu rejetée en arrière était d'un ovale plein; le nez petit, mince, aux narines bien découpées quoique larges, accusait une velléité de se recourber. Des cheveux châtains parfilés de blanc se massaient sur le front haut et bombé. De beaux yeux bleus de myope regardaient avec une douceur triste. Le teint était coloré. A la commissure des lèvres fines, dont le sourire bienveillant découvrait des dents intactes et éblouissantes, il y avait un pli de souffrance. Les mains, fort belles, ornées de bagues de jeune fille et d'un gros saphir intensément bleu, se joignaient sous le corsage.

Dans ce clin d'œil d'une première entrevue, j'avais perçu un ensemble et des détails, et le tout m'était plaisant. Mais la reine — car c'était elle (1) — parla, et le timbre de sa voix me charma. Elle s'exprimait en un français pur et mélodieux, l'accent à peine marqué, russe plutôt qu'allemand, ce qui s'expliquait par de longs séjours qu'elle avait faits à Saint-Pétersbourg auprès de sa marraine et parente la grande-duchesse Hélène, protectrice de l'art et des artistes.

(4) Elle avait alors quarante-trois ans.

Derrière elle, une personne de traits réguliers, assez jeune, impassible, que je sus depuis être Mii<^ Romalo, sa première demoiselle d'honneur, se tenait, puis se retira discrètement, tandis que la reine avançait avec moi vers le petit salon d'où elle était sortie. C'était là son cabinet de travail préféré. Un double rideau de peluche olive à ramages dorés l'isolait au besoin des pièces adjacentes. Elle avait là un bureau mignon, un pupitre placés sous un balcon de bois qui longeait la bibliothèque. Peu de bibelots, et de choix, garnissaient les meubles un peu lourds, de fabrication munichoise, mais disposés avec art. Des tapis moelleux aux belles couleurs en étaient le luxe etle confort. Un divanbas s'adossait contre une estrade, dontlebalustre était recouvert de biais par un ancien et merveilleux tapis de Smyrne; une toile considérable attribuée à Rembrandt dominait l'estrade derrière laquelle se dissimulait une porte donnant accès à des appartements privés. De cet endroit on voyait en longueur la salle de musique, par où je venais d'entrer, et dont le parquet miroitait, une portion de la serre, l'ouverture rosée d'un salon contigu, et entre des arcades, haut située, la chambre moresque qui n'était autre que la salle à manger particulière de Leurs Majestés, lieu qui, ainsi que je m'en rendis compte plus tard, communiquait par une porte dissimulée et bien connue avec les appartements du roi.

Tandis que la reine Elisabeth parlait, involontairement je regardais autour de moi : comme les

chats, j'éprouve le besoin de me familiariser avec les lieux avant de me rapprocher des personnes. Or, ici, l'atmosphère était sympathique, l'aspect des choses harmonieux, caressant; il y avait une âme ici, et cette âme était celle de la reine dont la voix enchantait mes oreilles.

A l'aise, maintenant, j'oubliais la Majesté qui m'avait donné des instructions et des conseils, et m'entretenais avec la grande dame gracieuse qui s'intéressait à maints détails de ma vie, s'informait maternellement de ma fiancée, que j'avais choisie à Moscou et que j'épouserais au printemps... « Ah! oui, une Russe, disait-elle, on ne les aime pas beaucoup ici, et il faudra vous garder de fréquenter la légation de Russie, et en général vous abstenir de toute vie mondaine, car le palais est un tombeau, dont les secrets les plus inoffensifs ne doivent pas être divulgués... Pour ma part, j'ai bon souvenir de la Russie, mais je ne le dis pas... » Et je lui racontais mes entrevues avec Léon Tolstoï. « Ah ! si je pouvais l'inviter ici ; je voudrais tant le connaître ! . . . disait-elle ; mais on ne me le permettra pas. . . )) En assez peu de moments, l'audience tournait à la conférence courtoise, et la gêne réciproque se dissipait, je dis réciproque, car certains souverains ont la délicatesse d'être timides. . .

Une main me fut tendue que je baisai, et je redescendis à mon rez-de-chaussée, plus froid de ce que je m'y trouvais plus seul, moins froid de ce que j'y portais l'atmosphère tiède de l'étage supérieur...

L'après-midi eut lieu ma présentation au roi. De la galerie delà reine un degré menait à un vestibule où aboutissait l'escalier principal, dit « escalier du roi », la reine jouissant d'un escalier particulier. L'antichambre, si on peut l'appeler ainsi, était une rotonde au plafond creusé en forme de dôme ; peu de meubles, des lambris en bois sculpté, et, pour flatter le regard, un épais tapis d'un vieux bleu foncé et uni. Moins les images de sainteté, on pouvait se croire dans une chapelle.

Ici, les façons étaient plus cérémonieuses. Ce fut un aide de camp qui m'introduisit chez Sa Majesté.

A l'extrémité d'un cabinet de travail de vastes dimensions, médiéval d'aspect par les vitraux et les boiseries ouvragées, tapissé de livres dans toute sa longueur, se tenait, debout devant un pupitre, un général, de taille petite et que rapetissait encore la hauteur des murs. La figure était chétive, le profil aquilin et creusé ; une barbe brune l'allongeait. D'un pas vif, il vint à ma rencontre. Je m'inclinai devant Sa Majesté. Le regard perçant me scruta; les yeux d'un bleu clair étaient d'ailleurs rarement immobiles, les prunelles inquiètes viraient d'un objet à l'autre. Un sourire malicieux, mais qui n'excluait pas labonté, errait sur leslèvres, révélant l'ivoire jauni des dents inégales. Son visage me rappela assez irrévérencieusement celui de mon ancien professeur de latin ; mon respect en fut un peu diminué...

Affable, le roi le fut toutà fait, et, en raison de ma grande jeunesse, je puis dire paternel. Comme chez

la reine, de sages conseils et des instructions me furent donnés, et, la conversation s'élargissant, il fut question encore de cette Russie où je venais de séjourner, Je m'étais rencontré à Moscou à plus d'une reprise avec Katkof, le célèbre panslaviste et directeur de la Noçoië Vremia^ dont la parole faisait autorité. Je m'acquittai de la mission qu'il m'avait confiée, le cas échéant, de rapporter au roi Charles quelles étaient les vues actuelles et sincères du tzar à l'égard du royaume de Roumanie et des principautés danubiennes. A vrai dire, ce faisant, je dérogeais au conseil strict que j'avais reçu de ne pas m'occuper de politique. Mais pour une fois... Au demeurant, le roi ne prit pas en mauvaise part ma communication. Le spectre russe ne l'épouvantait plus, depuis la guerre de 77, et, me disant que la dernière guerre avait coûté cinq milliards à l'empire russe, il paraissait persuadé que celui-ci hésiterait fort à se jeter dans une nouvelle aventure. Plus volontiers remémora-t-il des sites des bords du Rhin, qu'il avait souvent visités, Vieux-Brisach entre autres, et qui étaient voisins de ma ville natale. Ménageant mes susceptibilités d'Alsacien, il glissa rapidement sur la question des pays annexés, et, tout Hohenzollern qu'il était (de la branche catholique), affirmait quelque fierté de descendre, par la lignée maternelle, des Murât et des Beauharnais.

Pour conclure, et afin que je pusse déposer des cartes officielles où il fallait, il m'octroya mon titre :

Secrétaire des commandements et bibliothécaire de S. M. la Reine.

Je fus chatouillé agréablement dans ma vanité de pouvoir inscrire sous mon nom d'aussi belles qualités... Comme il me congédiait, il me tendit la main, faveur rare, je le sus parla suite, car ce geste était fort mesuré chez lui, et le plus souvent, selon l'humeur, c'était un, deux ou trois doigts qu'il allongeait vers l'interlocuteur, ou rien du tout...

J'eus encore à parcourir maints locaux du palais, où paonnait la maison militaire du roi, à prendre langue, dans sa chancellerie, avec M. Basset, dont les yeux verts regardaient sans franchise entre des cils roux et qui se montra dédaigneusement bénévole, tout en observant de la réserve, car on ne savait pas où je pouvais monter.

Le colonel Candiano vint me rendre visite. Gros petit homme sur jambes torses, il m'apprit qu'il était le « héros de Grivitza )) (victoire remportée par les Roumains sur les Turcs pendant la guerre de 77-78), qu'il adorait la France, aimait la Russie, éprouvait pour ma personne une inclination irraisonnée et chercha à me faire « causer ». Je commençais mon apprentissage de courtisan, et le payai de sa monnaie, en lui parlant littérature. De fait, il était un des espions galonnés du palais, à double face, pour le roi et pour le préfet de police; son héroïsme s'était déplacé... (1).

(1) De cet héroïsme il avait fait jadis un usage bizarre, en proclamant la république de Roumanie, alors que le trône du

En peu de jours, je fus au fait des noms, des visages et des usages de la Cour ; et des semaines monotones allaient s'écouler.

Les débuts de M. le secrétaire des commande^ ments ne furent pas dépourvus d'une certaine gaité.

Installé sur une chaise cannée en face de la reine et séparé d'elle par une petite table, je lui lisais un grave chapitre de Taine, lorsque la chaise se rompit soudain, et je disparus, tombant littéralement à ses pieds, à la grande joie des demoiselles présentes. Le présage était mauvais, et je me relevai assez marri de l'inconvenance ; nous nous en amusâmes, tous, et dès lors, contact ayant été pris, la gêne des premiers rapports disparut...

Ma besogne, provisoirement, était facile. J'avais le titre, et la baronne gardait les fonctions. Elle possédait des droits antérieurs et des privilèges consentis, d'autant plus précieux que le titre ne les justifiait pas. Sa Majesté pardonnait bien des méchantes humeurs à Isi grosse dame, à cause d'une maladie de cœur que celle-ci avait contractée et qui l'emporterait.

G'estdonc, ces premiers temps, bien plus à Carmen Sylva qu'à la souveraine que j'eus affaire, et le résultat fut qu'une certaine intimité s'établit assez rapidement. L'art et la littérature nous occupaient,

souverain vacillait. Pour ce haut fait, dont il s'était repenti, le roi l'avait attaché à sa personne, ce qui était une manière de le museler.

OKIENT ROYAL

et à part quelques lettres à rédiger, il me restait bien des loisirs lorsque j'avais quitté la reine.

Généralement elle m'appelait vers onze heures du matin, soit pour me lire ses œuvres, soit pour faire de la musique. Je jouais du violon, — Joachim à Berlin, Léonard à Paris avaient bien voulu parfaire mon éducation, — Sa Majesté était pianiste, et avec fougue. Beethoven, Schumann, Bach, Mozart formaient le répertoire habituel. A ces séances assistaient souventson médecin, legénéralThéodory, fort mélomane et dont la fille était une exécutante accomplie, et plus rarement un monsieur roide, correct, que je pris d'abord pour un diplomate, mais qui était le dentiste de Leurs Majestés, un Américain, le docteur Young.

Souvent aussi, l'après-midi vers quatre heures, je montais chez elle. Elle peignait; son cercle de demoiselles l'entouraient, — ses filles, ainsi qu'elle les appelait, — et des dames qui avaient été autrefois auprès de Sa Majesté. Je faisais alors la lecture, et des auteurs français les plus modernes. Puis on prenait le thé dans la chambre moresque ; la petite porte du fond s'ouvrait brusquement, le roi paraissait : plongeons, révérences, rougeur des visages émus. On causait, et de tout. La reine tenait beaucoup à ce que l'on trouvât des sujets de conversation propres à distraire et à retenir le monarque. Cette facilité que j'avais, et moi seul, à le voir dans le particulier, ne me conciliait pas les messieurs du mess...

Par les arrière-cabinets pénétrait parfois une

dame, mielleuse de ton, insinuante, la fausseté et l'intrigue peintes sur la physionomie : c'était une Berlinoise, la femme d'un chirurgien établi à Bucarest, M"*^ Kremnitz, collaboratrice de Carmen Sylva, amie d'un ministre roumain et habituée de la légation d'Allemagne.

L'appartement de la baronne était un peu la garde-robe de Sa Majesté, et M"^^ Kremnitz, au mieux avec sa compatriote, y stationnait volontiers, attendant l'heure de se glisser inaperçue chez la reine.

Soit dit en passant, une femme de chambre qu'on appelait la Burin (prononcer : Bourine) faisait bonne garde à ce réduit. Je ne la mentionnerais pas, si, plus tard, son rôle n'avait été important. D'ailleurs, les domestiques sont les clefs de voûte d'une Cour... Tchèque d'origine, elle était courtaude et paraissait contrefaite, si elle ne l'était, tellement l'âme difforme se révèle dans le corps qui peut-être ne l'est pas. Elle faisait profession d'abhorrer le sexe masculin et d'adorer, terriblement, la reine. Elle aussi était un présent que la princesse douairière de Wied avait fait à sa fille, et d'emblée elle m'avait eu en détestation, parce que ma redingote n'était pas une jupe et que je n'étais pas l'expression de la pensée de S. A. S. M"*® la princesse-mère.

J'ai négligé de dire que, depuis mon arrivée, Bucarest était sorti de son brouillard, et que de la neige tassée dans les rues traçait un chemin étincelant aux traîneaux, qui filaient, tintinnabulant

de clochettes, les housses des chevaux au vent, gonflées comme des voiles, pourpre, écarlate, orange, azur. L'hiver roumain est des plus rudes, et long. Mais entre deux tempêtes accourues des steppes russes, le ciel brille comme un diamant bleu, enchâssé d'or, et si bleu que la neige ellemême se teinte de bleu pour les yeux qu'elle éblouit. De longues promenades me faisaient connaître la ville, dont les ruelles s'enchevêtraient à l'infmi, encadrées de maisons basses, fleuries de chapelles dont les croix grecques se découpaient, dorées, sur l'azur profond du ciel. Ce n'était certes pas une belle ville (1), mais curieuse par son caractère oriental, mi-slave, mi-turc. Canalisée et profondément encaissée entre des berges, de gazon l'été, mais alors pareilles à des névés, la Dîmbovitza, rivière insignifiante, déroulait un ruban de glace. Du monticule où elle est juchée, la cathédrale métropolitaine offrait à Dieu ses coupoles coiffées de neige. Plus loin c'était la tristesse resplendissante de la plaine infinie, sur laquelle, pareils à des potences, se profilaient les bras noirs des puits nombreux. Des buffles traînaient des chariots sous la conduite d'un paysan indolent, dont la poitrine robuste, nue malgré le froid excessif, était découverte par la chemise entre-bâillée. Des vols de corbeaux rayaient de noir la blancheur immaculée de la campagne ; leur croassement interrompait seul le silence, le battement de leurs ailes détachait

(4) Depuis lors, Bucarest s'est entièrement transformé ; et j'aimais mieux l'ancienne ville.

des arbres une poudre de cristal. Le soleil se couchait. Une flamme rouge se déployait à l'horizon, d'où une longue gerbe de rayons jaillissait, puis de la brume se condensait, brillait d'un éclat métallique, bientôt s'éteignait et, comme une phosphorescence du sol, la neige éclairait doucement la nuit envahissante.

Rentré au palais, je me trouvais transporté comme dans un pays chimérique et double : en haut, froufroutement et babil de femmes, charme enveloppant de la reine, tiédeur d'appartements où l'œil se plaisait ; en bas, la solitude, la nudité solennelle des pièces trop hautes, l'hostilité sourde de la maison du roi...

Peu à peu mes observations se précisaient. Je m'habituais à être « l'étranger » dans ce nouveau milieu, et certains détails me surprenaient.

Ainsi, au mess, on s'exprimait avec désinvolture sur le compte de la reine, à l'occasion on la critiquait ouvertement, sans souci de conséquences possibles. La raison de cette liberté de langage m'apparut, quand je réfléchis que la reine était issue d'une de ces familles, nombreuses en Allemagne, de princes médiatisés, et des moins apanagées. Ce nom. de « Wied » qui était le sien manquait de prestige et ne flattait pas l'orgueil national. Le Suisse Basset, qui maniait l'argent du roi, ne dissimulait pas son dédain pour cette pauvreté de l'auguste épouse, et, blâmant la générosité à laquelle elle était encline, avait avec la trésorière de fré-

quents démêlés, assez vifs pour dégénérer en brouille. Il se faisait un mérite auprès du roi, naturellement parcimonieux, de l'engager à ne pas augmenter le revenu d'une souveraine prodigue (1). Au demeurant, on supposait nulle l'influence de celleci sur le roi, parce que, privée d'enfants, l'héritier présomptif et prochainement attendu à Bucarest était un neveu du monarque. Cette influence existait pourtant, et considérable, mais S. M. n'en usait point pour affirmer sa domination ; de fait, n'étant pas la mère du futur. roi, elle se détachait de ses prérogatives et leur préférait sa renommée de poète...

Les allures de ses « filles » elles-mêmes déconcertaient; tout en protestant de leur culte pour leur souveraine, elles s'échappaient — certaines d'entre elles du moins — à des licences qui frisaient l'impertinence. Indulgente, celle-ci semblait ne pas avoir pris garde, ou si une rougeur de colère montait à son visage, elle pardonnait bien vite. Elle n'oubliait pas que la différence des races était cause d'une incompatibilité de sentiments qui se traduisait dans les manières et que favorisait l'éducation, et elle s'imposait des ménagements. En toute équité, son habitude de lire presque journellement à son jeune auditoire ses propres œuvres fatiguait,

(1) Le prince de Wied faisait à sa sœur une rente de 10 000 francs contre cession d'un petit patrimoine de 75 000 francs. Les « épingles^) consenties par le roi sur sa liste civile étaientde72000 francs, la « bienfaisance » de 36 000 francs annuels. Soit un revenu total de 128 000 francs, et, ayant pourvu à ses frais de toilette, la reine, qui ne s'achetait rien pour elle-même, trouvait le moyen d'être infiniment charitable.

pouvait même irriter à la longue, et maintes fois la page à faire valoir primait l'audience ou la communication urgente... Mais de Carmen Sylva, je parlerai plus loin, en bloc, pour ne pas éparpiller trop d'impressions successives.

Vint le printemps, tardif comme il est là-bas, et tout de suite très chaud, et Leurs Majestés s'établirent pour un mois au château de Gotroceni.

Gotroceni est un ancien monastère, transformé en résidence royale, et qui occupe le rebord d'un plateau peu élevé à l'est de la ville. Une odeur d'essence de rose que fabriquaient les caloyers est emprisonnée entre les murailles et se confond avec des relents de vétusté et d'humidité. Un parc médiocre l'entoure, qui joint par une pente douce une plaine marécageuse. L'endroit est mélancolique et plus encore de ce qu'une chapelle funéraire s'y accote au mur d'enceinte : celle-là même où fut inhumée la princesse Marie, l'unique enfant des souverains, morte en bas âge. Derrière le palais s'étend à l'infmi une steppe morne. De la terrasse, on aperçoit Bucarest, immense et blanc dans un fouillis de verdure, et dressant vers le ciel les bulbes de ses clochers innombrables, de couleurs vives, aigrettés d'or. C'était la saison où les acacias fleurissent, et ils abondent là-bas. Encore maintenant ce nom de Gotroceni évoque pour moi un parfum de roses fanées et de suaves acacias, avec la vignette étincelante de la ville lointaine et du grand soleil qui l'enveloppe dans une trame de rayo.ns.

La place y est restreinte ; en dehors du service indispensable, le personnel couchait à Bucarest. Mais on y prenait les repas, et des voitures y menaient le matin qui vous remmenaient le soir. La journée était longue en cette demeure isolée. Une petite chambre m'y était réservée, au rez-dechaussée, qu'obscurcissait le feuillage d'une allée. Ma distraction était de voir passer le roi devant ma fenêtre, précédé de son danois gris. J'attendais, — souvent longtemps, — que la reine me réclamât. Et c'est l'ennui de la vie de cour, ces longues et vaines attentes. M^^^ Romalo, si parfaitement réservée, trépignait un jour devant moi, me disant : « Oh! attendre, toujours attendre! C'est à tomber malade d'impatience. » Un aide de camp de l'archiduc Albert se rencontrant avec moi dans l'antichambre de la reine, au château de Sinaïa, me demandait : «Vous allez chez Sa Majesté. — J'attends... — Moi aussi, j'attends ; on ne fait que cela à la Cour. » Cela devait changer toutefois, et plus tard j'aurais mes entrées libres; mais dans l'intervalle...

Le moment agréable, c'était l'heure du thé qu'on prenait sur la terrasse. Cette terrasse était historique. Après la guerre russo-turque, l'empereur Alexandre II s'y était arrêté avant de faire son entrée à Bucarest, avec le roi, alors prince de Roumanie. Le tzaréwitch — depuis Alexandre III — le grand-duc Nicolas et Skobelef l'accompagnaient.

La reine se plaisait à retracer cet épisode. Elle racontait la crainte qu'avait l'empereur de menées nihilistes, son désir de se faire protéger par sa

f propre police, désir auquel le roi s'était opposé en assumant la responsabilité de le sauvegarder dans sa capitale. « Néanmoins, ajoutait-elle, à chaque bouquet qui tombait dans la voiture, tandis que nous traversions lentement les rues, il tressaillait, comme s'il eût craint que la bombe n'éclatât. » De cette visite impériale, le roi ne conservait pas trop bon souvenir. Les Russes, mécontents des avantages obtenus, n'eussent, parait-il, pas mieux demandé que de s'annexer une fois de plus les provinces moldo-valaques. Le roi Charles, craignant d'être escamoté dans sa bonne ville de Bucarest, avait brusquement quitté le palais pour rejoindre son armée où il était en sûreté. Cette intrigue, incertaine pourtant, l'avait irrité contre la Russie, avant même que cette puissance ne se le fût aliéné tout à fait par l'annexion de la Bessarabie.

En dépit des ombres augustes qui hantaient Cotroceni, le séjour y était morose; des miasmes de fièvre émanaient des marécages voisins. Les heures s'y écoulaient solennelles et sans diversité.

Mais juin amena l'été. La Cour s'installa à Castel- Pélesch, dans les Carpathes; et moi-même, m'étant marié sous les auspices de la reine, je louai un domicile privé. Mes anciennes chambres du palais furent dénommées pompeusement ma chancellerie.

La vie allait se modifier. Déjà je goûtais le néant de certains spectacles majestueux, tels que les bals de ou à la cour. Je le goûterais davantage, de plus près, et en enfant gâté...

Sinaïa et Castel-Pélesch. — La vie que l'on y menait. — Portrait de Carmen Sylva. — M^i» Hélène Vacaresco et son importance.

Etroite est la vallée de la Prahova, et pareille à un défilé entre les hauts sommets qui la surplombent, où Sinaïa, moderne cité estivale, éparpille ses villas, ses hôtels, le long de la route, ou par des prairies inclinées, ou à la lisière des forêts penchées sur les toitures. De partout la vue est restreinte, s'arrête aux renflements massifs, épaissèment boisés des montagnes. La rivière, de niveau capricieux, coule sur un lit de galets. Plus haut, l'horizon s'élargit; dans l'évasement du col, surgissent, lointaines et bleuâtres, les cimes de Transylvanie. D'un côté la chaîne centrale hérisse de pics inégaux le cirque grandiose de ses abruptes et noires falaises; des crêtes arrondies lui font face dont les pâturages se détachent en vert doré sur le bleu vif d'un ciel pur. Peu de sentiers, et mauvais, s'ofïrent au promeneur. La contrée a gardé son caractère âpre et sauvage; le Roumain, par bonheur nonchalant et peu épris d'excursions pédestres, s'est abstenu d'y passer le peigne suisse.

Sur un escarpement en forme d'éperon s'érige, blanc, trapu et carré, dominé par les coupoles bleues de sa chapelle, le monastère où longtemps, pendant la saison chaude, et malgré l'incommodité des lieux, séjournèrent les souverains, avant que la construction du château ne fût terminée.

Une belle route y gravit et traverse le mur d'enceinte. Dans l'arcade du porche de sortie, masqué jusqu'alors par des collines, se dévoile un paysage nouveau qui surprend et enchante. L'hémicycle des cimes culminantes se déploie, atteignant des sommets pelés et rosés, surélevés par intervalles d'arêtes noires striées de neige. Des forêts de sapins et de hêtres escaladent les pentes raides; aux flancs de précipices elles suspendent un manteau de velours et de soie dont le vert alterne et se marie. Un scintillement d'eau révèle par places le Pélesch, torrent qui bondit de roche en roche dans la fissure d'une gorge sinueuse, et se calme dans le vallon qui l'attend. Derrière un mince rideau d'arbres transparaissent des pelouses, et le terre-plein d'où elles descendent supporte le château ; les terrasses et les balcons, de couleur feuille-morte, se superposent, la tour carrée, les clochetons pointent vers le ciel, dépassent le faîte du coteau où s'adosse Castel-Pélesch.

Cette fantaisie architecturale, ce parc anglais surgis dans ce site dont la beauté est rude, plaisent par contraste. D'ailleurs, en dépit d'assez vastes proportions, le château, que rapetisse la masse deâ monts étagés, y semble un joujou à l'usage d'enfants

de géants. Ce n'est pas le burg qui hardiment commande une crête ; c'est l'habitation pittoresque d'une royauté frileuse et bourgeoise, désireuse de profiter d'un pli de terrain pour s'abriter de la bourrasque.

La route y conduit par une longue courbe. L'axe en est occupé par un pavillon où est installé le corps de garde. Deux entrées sont principales : l'une, réservée aux visiteurs illustres, dans la cour d'honneur, et qui n'a rien de magnifique; l'autre, modeste, discrète, à un des angles du bâtiment, et qui sert de passage habituel aux souverains et à leurs hôtes. Des factionnaires rappellent la présence des Majestés, les sonneries des clairons annoncent le bataillon campé sur le plateau voisin, qui les protège.

Sitôt le seuil franchi, la clarté de dehors s'éteint, fait place à la pénombre du vestibule qui débouche sur une sorte de cloître orné de vitraux ; il entoure unecourette intérieure, pavée en mosaïque, et dessert divers appartements, dont celui du roi. L'épaisseur des tapis engendre le silence. Un escalier en bois, dont les murailles sont décorées de panoplies, mène à l'étage supérieur. La prédilection du roi pour les boiseries sculptées, plus encore qu'au palais de Bucarest, se manifeste à Castel-Pélesch, qui est sa création personnelle. Il en résulte que le caractère des appartements est d'un charme sévère, égayé pourtant par la richesse des étoffes et des lainages d'Orient. Beaucoup de tableaux de maîtres anciens, italiens, flamandset allemands, ornentlespanneaux,

collection que Sa Majesté acquit à bon compte, et dont, à part quelques spécimens, l'authenticité est tout à fait discutable, mais qu'il serait malséant de discuter...

Ce premier étage contient des appartements de gala, des chambres élégantes réservées à des invités de moindre rang, le boudoir et la bibliothèque de la reine, contigus à la chambre à coucher des Majestés. Une série de petites pièces sont aménagées au deuxième sous les combles ; elles épousent avec art les formes de la toiture, s'ornent de balcons rustiques, et n'ont qu'un inconvénient, c'est qu'elles sont inhabitables l'hiver et accueillantes à la pluie. C'est qu'en dépit du luxe apparent, certaines parties de la demeure royale sont « en toc » ; il y a des « raccords » dont l'œil non prévenu peut se satisfaire, mais qui nuisent plus au confort qu'à l'esthétique. Il en résulte mainte incommodité. De salles de bains, de simples cabinets de toilette, il n'en existe que pour Leurs Majestés. Les lavabos — ils sont deux à chaque étage — donnent directement sur la galerie qui règne autour de la cour intérieure et où circulait parfois de bon matin la reine. Voilà qui occasionnait des rencontres redoutées, quoique divertissantes, et pour choisir son moment il convenait d'user d'astuce et de patience...

Un corps de logis spécial est affecté aux aides de camp ; une galerie basse et couverte le réunit au château et n'y donne accès que le jour, car, la nuit, la porte de communication est close, par égard

pour la vertu des demoiselles d'honneur... (1).

Pour ma part, la faveur de la reine me fit obtenir une chambre dans la tour ou donjon d'où l'on jouit d'une vue admirable ; un paysage tout en hauteur s'offre à la vue, d'un vert nuancé, moelleux, et le ciel éclatant repose sur les croupes des monts...

A Gastel-Pélesch, la vie était, si l'on peut dire, familiale. La Cour prenait ses repas à la table de Leurs Majestés. Journellement y étaient reçus des convives plus ou moins qualifiés.

On se réunissait dans un salon, dit d'audience, spacieux, clair, ouvrant par trois portes vitrées sur un balcon de bois dont les pilastres s'enroulent de vigne vierge. Assez nu, comme il convient pour une salle d'apparat, ses rideaux de satin bleu pâle, ses meubles dorés, son parquet miroitant, ses glaces vénitiennes, ses' lustres à girandoles discordaient avec la tonalité générale. A chaque extrémité, des portes à deux battants, béantes après diner, laissent voir en enfilade, d'un côté un boudoir étroit suivi de la salle de musique, de l'autre, la salle de billard. A celle-ci se joint en retour la salle à manger, tendue de cuirs de Gordoue, richement et lourdement meublée, dans le style de la renaissance allemande, passablement obscure, et de dimension insuffisante (40 couverts, maximum) (2).

(1) De petits scandales avaient eu lieu avant mon arrivée qui nécessitèrent des mesures de précaution.

(2) Des agrandissements ont eu lieu depuis l'époque, qui ont modifié cet ensemble.

Selon les circonstances, les Majestés tenaient cercle, une minute ou deux, ou passaient direclement à table, où un aide de camp (car ce sont là de glorieuses fonctions militaires) avait assigné, après avis du roi, sa place à chacun. La reine, exubérante, causait beaucoup, racontait sa journée, s'intéressait à celle d'autrui, discutait littérature, art et nature. Le roi, plus sec, inspectait, de son regard toujours mobile, le service, parfois poussait du doigt le coude de son épouse, quand elle s'avançait trop, et rarement émettait une réflexion, parfois politique, et, d'un rapide coup d'œil circulaire, jugeait de l'effet produit. C'est ainsi qu'un jour il s'échappa à dire du prince de Cobourg, récemment intronisé en Bulgarie, et dont on prédisait la chute prochaine : « Das ist ein eitler geck » (C'est un simple sot).

Après dîner, le roi se délassait volontiers à une partie de billard, à Tétonnement de la reine qui estimait qu'il y avait là bien du mouvement de perdu et des combinaisons indignes du résultat. Elle-même passait avec sa suite dans la salle de musique. Celle-ci, sombre dans la journée, le soir s'égayait à la lumière électrique. Elle a l'aspect d'un temple luthérien avec ses vitraux de couleur, ses stalles sculptées rangées le long du mur, son orgue situé sur une estrade. Volontiers, S. M. improvisaitelle à l'orgue, et ce n'est point ce qu'elle faisait de mieux, plus audacieuse qu'expérimentée... Souvent aussi lisait-elle, et de ses œuvres. Les demoiselles d'honneur en avaient la parfaite connaissance ;

elles s'extasiaient, mais bâillaient respectueusement dans leurs mouchoirs, dont elles avaient les yeux humides, par émotion communicative...

Le studio de la reine est une pièce carrée, où se révèle le goût de S. M. De belles draperies sont jetées sur des chevalets qui supportent les feuilles de missel qu'elle enlumine ; dans une niche, undivan bas invite à la ca^userie intime, ou au repos ; un piano en bois des îles, le clavier découvert, évoque les harmonies qui y dorment ; des nuances rares se marient, en des brocarts, peluches, tissus anciens, tapis de Perse et de Turquie. Une glace sans tain, que souvent des pierrots heurtent de leur bec, encadre un lé de ciel, un talus de gazon, et un sapin centenaire, au tronc blanchi parle lichen, et qui est l'ami muet de Carmen Sylva. Un rideau de peluche fauve se relève à demi sur un réduit, pareil à un oratoire, englobé dans le demi-cercle d'une tourelle. Là, assise à sa table, dès avant l'aurore, d'une plume inlassable elle écrivait. Parfois, la sentinelle ou le promeneur matinal pouvait l'apercevoir arpentant le balcon, vêtue à son accoutumée de blanc, les cheveux épars sur le dos, excitée par la fièvre du travail, et jouissant en toute liberté de son royaume : l'espace, la montagne et la forêt où irradiait le soleil naissant.

C'est aussi dans ce boudoir que je la retrouvais d'assez bonne heure ; souvent encore dans son négligé pittoresque du lever, ou déjà habillée du costume roumain, derigueurpourlesdames,àCastel- Pélesch, et qui lui seyait fort bien. Ses « filles »

demandaient à être introduites, et parfois la pesante baronne de Witzleben entrait d'autorité, éblouissante de la défroque de bal de Sa Majesté, et abondante en remarques acerbes.

Elle conviait à des promenades l'après-midi. Elle adoptait alors une tenue de montagne spéciale : coiffée d'un béret, jupe courte, le pied cambré dans la haute chaussure lacée, elle allait d'un pas vif, volontiers chantant, le visage rosé de plaisir : « car, disait-elle, Sinaïa ouvre tous les pores à la jouissance ».

Il arrivait aussi que sa porte restât close : c'est que la Berlinoise, M"^^ Kremnitz, collaborait alors au chef-d'œuvre, et distillait sur tout et sur tous le poison de ses insinuations...

Cependant, dès lors cette collaboration était moins active, et Carmen Sylva, accessible à de nouvelles influences, tournait ses regards ailleurs. Le public allemand faisait à sa littérature assez bon accueil, sans pourtant que la critique, qu'elle n'aimait guère, lui fût toujours ménagée. Dans les cours, à part quelques princesses isolées, on jugeait déplorable l'exemple qu'elle donnait. Passe encore pour écrire, mais publier! Sa propre famille, fort piétiste, blâmait ses écarts d'imagination, n'approuvait d'elle que des vers anodins et lui rappelait ses devoirs de souveraine.

Tandis qu'en P'rance... ah! de quel prestige son nom s'y entourait ! Les Pensées d'une reine, publiées en 1882, sous le patronage effacé de Louis

Ulbach, avaient attiré Tattention et la presse avait célébré le génie de cette souveraine étrangère qui, pour s'exprimer, daignait faire usage du langage français... Et puis, un auteur qui dispose de décorations, cela n'est pas banal... Fréquentes, des lettres arrivaient au palais de Bucarest, sollicitant pour le signataire un bout de ruban, et M. le secrétaire dut se faire plus d'un ennemi en transmettant des réponses négatives...

Divers facteurs accentuèrent ce mouvement de curiosité et de sympathie pour cette femme qui portait la double couronne de reine et de poète (ce fut le cliché consacré).

Le ministre de Roumanie en France, V. Alecsandri, poète lui-même, et à qui son recueil de poésies populaires roumaines valut une juste réputation, entretenait des relations amicales avec la plupart des sommités artistiques. Il prônait le talent, qu'il admirait, de sa souveraine, et sa parole était persuasive.

D'autre part, M'"^ la comtesse de Beausacq, comtesse Diane pour les fervents de ses Maximes, avait été fort flattée, dans sa vanité naïve, d'une réception qui lui fut faite à Castel-Pélesch, où LL. MM. l'avaient invitée, selon la coutume établie, à dîner. Un peu caricaturale, la vieille dame s'était cru l'objet de distinctions particulières et ignorait les fous rires qu'elle avait provoqués. Elle tenait, rue d'Amsterdam, bureau d'esprit. Retour de Roumanie, elle se consacra au culte de Carmen Sylva et organisa devant des auditeurs de choix des

lectures des œuvres de la royale poétesse. M. Sully Prudhomme était rornement de ces mystères ; Jean Aicard aussi, et il y avait M. Jean Lahor, si universellement répandu. Gomme la lune est le reflet du soleil, M}^^ Hélène Vacaresco y brillait d'un doux éclat et, d'une voix qui n'a rien de suave, y disait les vers qu'elle avait traduits des poèmes de sa reine chérie. M^^^ H. Vacaresco, enfant prodige, dont j'aurai à reparler, jouissait dès cette époque d'une faveur entière auprès de S. M. Je n'aurai que trop occasion de parler d'elle.

Des adresses, signées de noms connus qui lui parvenaient, Carmen Sylva concluait que les peuples latins, mieux que les populations germaines retardataires, appréciaient son talent, et elle avait hâte de voir à sa cour de ces écrivains qui ne lui refusaient pas leurs hommages. Des invitations furent lancées, à Maupassant, A. Daudet, Leconte de Lisle, Octave Feuillet, Loti... Ce dernier seul accepta.

Le roi, qui ne lisait guère les œuvres de sa femme, ne voyait pas d'un mauvais œil ces nouvelles relations se nouer. Sa politique était allemande, mais il concevait que des suffrages accordés en France à Carmen Sylva il résulterait quelque avantage pour lui-même.

Il me vint à l'esprit de faire observer à S. M. que l'Académie française, qui aime à reconnaître le mérite des plus humbles, et avec un zèle qu'égale seule son impartialité, encourage les besogneux

en quête de succès, se trouverait honorée sans nul doute d'estampiller de son sceau une nouvelle édition des Pensées d'une reine. L'illustre compagnie jouit d'une grande considération à l'étranger. Le laurier en perspective impressionna Carmen Sylva; la consécration de quarante immortels imposerait silence aux détracteurs...

Une fièvre de travail s'empara d'elle. Mettant les fers au feu, elle « fit » une douzaine de pensées tous les matins. On biffait la moitié ; l'autre, légèrement retouchée pour la syntaxe et la propriété des termes, se classait à mesure sous des rubriques diverses. Plus tard, Pierre Loti se chargea de remanier délicatement tel passage encore raboteux. L'éclosion du livre fut prompte ; M. de La Rochefoucauld y eût employé plus de temps.

Voilà qui était un tour de force; mais cela ne suffisait pas à l'activité cérébrale de S. M. Indépendamment des sonnets qu'elle ciselait, des drames qu'elle ébauchait, des nouvelles qu'elle improvisait, elle mit quinze jours à traduire Pécheur d'Islande en allemand. Je possède encore l'exemplaire dont elle se servit et qui porte sur la feuille de garde, tracé de sa main :

Traduit, 14/28. Août 87. Terminé 29/10. Sep. 87.

Carmen Sylva.

Ainsi qu'elle l'écrivait, « elle poussait des cris de joie et tremblait d'excitation quand il s'agissait de rendre ses passages favoris » . Cette Gaud si long-

temps dédaignée par Yann l'émouvait aux larmes. Je sus que, comme la plupart des femmes, elle cherchait des analogies de situation, et revivait le blanc rêve de sa jeunesse...

Puisque j'ai parlé de Carmen Sylva, de ses ambitions, de ses habitudes, de ses dispositions, j'anticipe le résultat de cinq années de fréquentation quotidienne, pour esquisser sa physionomie. Aussi bien, et quoique par souci de ne pas encombrer ces pages de trop menus détails, j'aie couru sur ces mois où une intimité se resserrait, auguste d'une part, respectueuse de la mienne, déjà démêlais-je le mécanisme de cette intelligence curieuse, dont la supériorité composée d'éléments complexes ne seyait guère au trône qui est fait pour les médiocres, et néanmoins aimait à se parer de la fausse splendeur qui en émane.

Au premier aspect, elle donne l'impression de la femme de génie, avec des heurts et des inégalités. Douée pour la musique, la peinture, et plus particulièrement la poésie, Carmen Sylva n'a pas reçu en partage le goût, et à la discipline artistique qui jusqu'à un certain point y supplée, elle échappa, à cause de son rang trop élevé. Quelque liberté d'appréciation qu'autorise une souveraine-auteur, il est des ménagements auxquels on ne peut se soustraire à son égard. A l'impératrice d'Autriche, la reine demandait un jour si les princesses qui ont du

talent devaient le manifester au public. « Qu'elles s'en gardent, répondit l'impératrice, car si leur talent est réel, on ne leur enviera pas moins leur couronne et on ne leur pardonnera pas leur talent )>. Cela n'est pas tout à fait vrai; il l'est davantage qu'une critique sincère et motivée risque d'être mal reçue de la princesse et que le censeur en pâtit. Carmen Sylva avait l'esprit assez haut pour souffrir, voire pour provoquer la discussion, et ne gardait pas rancune au contradicteur. Mais, absolue dans ses opinions (qui cependant variaient selon les années), les meilleurs arguments ne portaient pas. A dire le vrai, son entourage, en général de culture médiocre, n'offrait pas et ne se souciait pas d'offrir la résistance intelligente qui par sélection favorise l'éclosion des belles œuvres. Il était beaucoup plus aisé et moins compromettant d'admirer.

Fougueuse au piano, elle explorait hardiment l'orgue qu'ellene savaitpas. Ellechantait d'une voix plus forte que belle, et qui détonnait. Mais la passion y était, et cela lui suffisait, la passion, plus exactement, la violence. Néanmoins elle avait le sens de la musique, et le rythme lui était inné.

Sans science, mais avec une audace parfois heureuse, elle enluminait des feuilles de vélin qu'elle destinait à un missel (l).Le dessin en était absent, mais les couleurs riches s'harmonisaient, et l'imagination déployée faisait regretter les évidentes négligences et gaucheries d'exécution.

(1) Ce missel, destiné à l'église de Gurtea d'Ardjesch, doit s'y trouver actuellement... s'il n'est en Allemagne.

L'« amateurisme » prédominait. Elle ne le croyait pas. Poète, elle l'était fortréellement, et il est des vers d'elle dont la beauté est indéniable. Elle a le souffle, l'inspiration des grands lyriques ; elle tire de ses cordes des sonorités inattendues et qui émeuvent : c'est qu'elle se chante elle-même, et que de la cime où elle se place elle entrevoit d'immenses horizons, et delà les plaines que blondit le soleil, la bourrasque qui assombrit le ciel.

Le malheur est qu'elle avait un tempérament d'improvisatrice, et qu'elle improvisa à la grosse des contes, des drames et des romans.

Tout ce qu'elle écrivait, elle le lisait, et plus d'une fois, à un auditoire qui ne se renouvelait pas assez.

Elle lisait d'ailleurs à merveille ; et d'un visage pathétique mimait. On peut lui appliquer ce que ]y[me Necker constatait au sujet du comte de Guibert : « Tant qu'on l'écoutait, tant qu'elle déclamait ses ouvrages, on l'admirait de bonne foi et avec transport ; mais dès qu'elle avait cessé de lire, et que la sensibilité des auditeurs n'était plus émue, et presque malgré soi, on l'accablait de critiques )).

S'il lui eût fallu subsister de sa plume, elle eût rédigé le roman-feuilleton avec la plus grande aisance. Je le lui dis une fois, et cela la fit rire ; d'ailleurs elle en convint. C'est ainsi qu'elle écrivit en six semaines un gros roman de 600 pages, Déficit. Gela était incohérent, dépourvu de base, et sans observation directe, mais cela eût captivé les lecteurs du Petit Journal, ou plutôt leur équi-

valent en Allemagne; d'ailleurs, de beaux éclairs en sillonnaient les parties obscures.

Pour cette raison, la notion du style, où la patience et le labeur s'allient au don, lui échappait. Souvent elle demandait : « Qu'est-ce donc que le style », et M. de Bufîon en ayant donné une définition, elle essaya de se l'assimiler en fréquentant chez les littérateurs français.

Elle était également dépourvue de sens critique, et, très femme en cela, et irréductiblement Allemande, en dépit de sa récente orientation vers les nations latines, son émotion sentimentale était le critérium de ses jugements littéraires.

Témérairement, elle proclamait : « Faisons de Fart, ne faisons pas de philosophie ; la philosophie est sèche ». Et, de l'une et de l'autre, elle ignorait les éléments.

Ou encore (textuellement) : « Je dis toujours, moi, que le doute peut être sublime, si c'est Beethoven qui l'exprime dans la symphonie en do mineur » , ce qui ne signifie pas grand'chose, ou est une grandiloquente banalité.

Ainsi formulait-elle des opinions qui surprenaient (1) :

« Les Allemands sont lyriques, les Français dramatiques, les Anglais seuls savent faire des romans. Madame Bovaryl Ça ne m'intéresse pas. On y décrit des mœurs et des gens que je ne connais point ».

« Vous m'avez fait lire Candide. Le style de Vol-

(1) Je cite d'après un journal que j'ai tenu, et sans franciser l'expression, les propos que je notai au jour le jour.

taire est déplaisant. Il n'a pas d'esprit, il parle de choses qu'il ignore. Ses phrases me font l'effet d'osselets qu'on entre-choque ».

« La Fontaine ? Il est sec, désagréable. Je préfère Esope qu'il a copié. Le seul Français qui soit naïf, c'est Béranger... Molière ? il est enfantin. »

Je relate, sans commentaires, ces quelques aphorismes entre plusieurs. Ils sont symptomatiques d'une mentalité allemande, contre laquelle, il est vrai, Carmen Sylva s'efforça de réagir. Gœthe la glaçait, l'ennuyait. Mais les chagrins de Gaud dans Pécheur d'Islande la faisaient pleurer...

Mise en garde contre ce qu'on appelait alors la « littérature décadente », elle ne s'accoutuma que difficilement à Baudelaire, de qui toutefois elle traduisit des poèmes. Villiers de l'Isle-Adam l'exaspérait. Quant à un Tolstoï, méconnaissant sa puissance, elle était près de le ranger, lui aussi, parmi les auteurs « décadents » .

Plus tard, il est vrai, elle s'engoua de poètes tels que Leconte de Lisle, Hérédia, etc. Je doute qu'elle s'en soit jamais assimilé les beautés réelles.

Sa manière de comprendre la passion l'éloignait du Parnasse. Ses héroïnes et ses héros se roulent à terre et mordent le sable quand ils sont affectés de sentiments vifs. Elle-même déclarait que « dans les transports de l'inspiration elle se roulait sur le plancher ». D'une lettre à Leconte de Lisle, j'extrais cette phrase : « J'ai envie de jeter ma plume (de désespoir)^ et de me rouler dans l'herbe et de la mordre ». Ce sont là fâcheuses façons de dire,

mais qui concordaient avec l'exubérance de sa nature sanguine. Le roi s'amusait parfois de son exaltation, lui qui était si parfaitement mesuré. La reine, entrant un jour la première dans le salon d'audience, très surexcitée, se plaignait de sa fatigue, après des débauches cérébrales. Le roi, qui la suivait, s'adressa à nous, en baissant un peu la voix, et le regard narquois : « /a, sie ist auch immer in Wuth » (à peu près : Oui, c'est qu'aussi elle est toujours en ébullition...») (30 octobre 1888.)

Pour tout dire, ily avait chez elle un peu de cabotinage; si le terme est trop fort, je m'en excuse, mais je n'en trouve pas de plus juste pour caractériser ce qui en elle choquait ceux à qui elle était le plus sympathique. J'en fournirai des preuves en d'autres occasions. Cabotinage inconscient, mais très certain. Elle semblait parader plus qu'elle ne se livrait. Un jour de vendredi saint, elle me fit appeler. Je la trouvai habillée d'une robe de satin noir, à traîne. Elle avait l'air sérieux, doux, le maintien composé, et me faisant part de son état d'âme, s'occupait plus du rôle qu'elle venait de jouer que de l'importance personnelle qu'elle attachait à l'acte en lui-même. Elle me raconta son entrée à l'église, la façon dont elle avait communié, l'émotion suscitée par son attitude chez les fidèles. Visiblement, elle était satisfaite de l'impression qu'elle avait produite; à la scène, elle eût eu du succès. Au vrai, il convient que le geste religieux soit ample chez les souverains; cela impose au peuple, et il est naturel qu'ils s'exercent. J'au-

rais préféré pourtant que Carmen Sylva, observant plus de simplicité, abandonnât ce genre de figuration à des potentats mieux qualifiés.

Dans l'exercice delaroyauté, ellenevoyait guère non plus qu'un rôle à jouer, dont elle s'acquittait avec une noblesse que les reines de tréteaux eussent jalousée. Elle savait que la couronne pare la tête sur laquelle elle pèse, et si elle se plaignait des souffrances qu'elle lui faisait subir, elle en appréciait aussi le rayonnement. Epines de ronces ou d'or, elles ensanglantent également le front qu'elles étreignent, mais le marquent d'une splendeur indélébile.

Je relis une note un peu sévère, et d'ailleurs naïve, prise après une conversation :

« On a inculqué à la reine la théorie de toutes les vertus, et elle croit en avoir la pratique. Mais on a négligé de lui apprendre à réfléchir et à raisonner. Et la modestie n'étant chez elle qu'en surface, elle se croit en mesure de tout aborder, de tout décider. Une seule chose ne l'intéresse pas : c'est son métier de reine. Mais elle se persuade qu'elle s'en acquitte d'instinct en perfection, comme d'une fonction transmise par descendance princière ; et malheur à celui qui tenterait de lui démontrer que l'auteur et la reine sont en elle deux êtres séparément incomplets et qui réciproquement ne se complètent pas». (12 novembre 1888.)

Si de légers défauts tachaient son hermine — et je me rends compte que dans ce résumé ils ressortent plus qu'il n'est juste, — son éducation y était pour beaucoup.

Sa mère, dont je reparlerai, prématurément veuve, avait le cœur et l'esprit étroits. Têtue, despotique et piétiste (affiliée à la secte des moraves), la vivacité et le naturel indépendant de l'enfant la scandalisaient à l'extrême, et pour la dompter elle avait recours à d'étranges procédés. Par exemple, à l'âge de cinq ans, pour la châtier, elle l'emmaillottait et l'attachait au mur du vestibule d'honneur, où l'on pouvait lavoir... Voilà qui rabaisse l'orgueil naissant. A cette époque, d'ailleurs, la cravache sévissait dans les cours allemandes, et monseigneur le prince Otto de Wied, frère cadet de la reine, la reçut, peut-être pas assez souvent, des mains du baron de Roggenbach, morganatique époux de la douairière. Celle-ci obligeait sa fille, toute jeune, à se lever, hiver et été, dès cinq heures et demie du matin. Si elle ne se ré veillait d'elle-même, elle lui jetait au visage une éponge d'eau glacée ; excellent moyen d'apaiser des nerfs irritables.

De ces tracas de jeunesse, et d'autres, la reine parlait sans amertume. Selon elle, cela faisait partie du « dressage d'une princesse ».

L'ambition maternelle lui avait cherché un époux parmi les plus considérables des porte-couronnes de l'Europe. Finalement, le prince Charles de Roumanie, que la princesse Elisabeth, alors âgée de vingtsix ans, connaissait à peine, prétendant sérieux, fut agréé. La princesse douairière avait eu un mot charmant, lors des fiançailles : « Je vous la donne, quoique vous soyez prince de Roumanie ». Ce trône

lui paraissait moins stable en ce temps que son fauteuil à Neuwied, maispourtantc'était un trône...

De ce mariage, une fille naquit ; elle mourut à l'âge de trois ans et demi. Je n'insisterai pas sur la douleur de la reine, douleur qu'elle chanta.

Par cette mort, elle perdait infiniment. Une reine ne vaut que par les héritiers qu'elle donne à la couronne. Or, indépendamment de la nécessité dynastique, Carmen Sylva était mère par vocation. Elle le disait avec candeur : « J'aurais voulu avoir douze enfants; on n'en a jamais trop. » Et la nature, capricieuse, opposa son véto. De longues années, elle espéra, mais en vain. Sa situation était menacée; des conseillers puissants menaient secrètement campagne pour qu'elle fût répudiée. Cela eût été facile : au point de vue religieux, le roi étant catholique, la reine protestante, la nullité du mariage pouvait être prononcée à Rome, pour vice de forme. Le roi ne voulut jamais... Et pourtant, à cette dynastie récente, encore mal implantée dans le pays et qui n'avait pu faire oublier son origine étrangère, un rejeton du sang, né dans le royaume même, où alors il serait adopté par ses sujets comme légitime maître futur et concitoyen, était si nécessaire pour la consolider, qu'une grande dame roumaine, qui avait du bon sens et son francparler, M'ûe C..., ne craignit pas un jour de déclarer devant moi, qu'à tout prendre une substitution d'enfants eût été préférable à ce manque d'héritier direct.

En tant que reine, Sa Majesté avait des loisirs.

Quelques œuvres de bienfaisance, des audiences, des fêtes officielles ne l'occupaient pas si entièrement qu'il n'y eût des heures vides.

Carmen Sylva fut un peu la fille de la souveraine privée d'enfants. Elle écrivit pour elle-même d'abord, puis pour le public. De faciles succès l'encouragèrent. Elle découvrit sa force, et ce qui avait été pour elle une distraction devint un besoin. L'intrigante se trouva à portée pour louer son génie et offrir sa collaboration : cette ]\|me Kremnitz, perfide amie, espionne et conseillère dangereuse à tous égards, hardie sous des dehors humbles, et haïe de toute la Cour.

A Neuwied, on blâmait Carmen Sylva de son ardeur écrivassière. Un matin, dans son boudoir de Castel-Pélesch, elle mit le doigt sur les causes de cette opposition qu'on lui faisait : « Et quand je pense, me dit-elle, que dans ma famille on m'a reproché de n'avoir pas d'enfants, parce que je travaillais trop !... Et c'est le contraire qui est vrai : je travaille parce que... parce que... Enfin, on est faite comme on est faite, on ne peut modifier sa nature. » Et elle rougit subitement. (12 décembre 1888.)

J'ai essayé de caractériser sommairement l'écrivain, j'ai indiqué sa genèse ; dans un souci d'impartialité, agacé peut-être par des louanges outrées que des snobs lui prodiguèrent, j'ai souligné des imperfections par des traits qui désobligent et que je voudrais plus atténués. Je veux terminer cette esquisse en disant quelques mots de la femme. Ce

n'est plus Carmen Sylva qui est en cause, c'est la souveraine qui oublie qu'elle est souveraine, et dans sa grâce naturelle, sa dignité sans apprêts, descend des marches du trône, va au-devant non des plus fiers, mais des plus humbles.

Sa grâce était faite de bonté, sa bonté était toute maternelle. Du malheur de sa vie, elle avait su tirer des biens qu'elle répandait sur autrui, et n'ayant pu être la mère de quelques-uns, elle l'était de tous ceux qui se réfugiaient auprès d'elle. Dans ses yeux bleus une bienveillance inaltérable rayonnait avec douceur. Sa sympathie était toujours en éveil, et elle avait ce don précieux de savoir écouter. Où elle ne pouvait aider, elle consolait. Son cœur vibrait à toutes les souffrances ; volontiers se confiait-on, se confessait-on à elle, et de sa parole chaude elle relevait les courages abattus, fortifiait les faibles. On l'aimait. Sa droiture était telle qu'elle niait le mensonge. Elle avait pour règle de croire toujours ce que ses gens lui disaient, et d'agir en conséquence. « C'est la meilleure façon de les punir, si vraiment ils mentent, observait-elle. Je ne peux pas leur faire l'affront de leur objecter : « Il « me semble que vous ne dites pas la vérité », parce qu'alors je serais obligée de les renvoyer. Mais je les crois, et tant pis pour eux. » Il advint que plus d'une fois elle fit elle-même l'amère expérience de sa volontaire crédulité...

Aucunement blasée, elle prenait sa part des plus modestes joies, de même qu'elle compatissait aux infortunes. Détachée de tout, elle distribuait volon-

tiers ce qui lui appartenait, mais à recevoir le moindre cadeau, broderie ou bibelot, elle mettait une grâce exquise et qui touchait. Ses manières étaient celles d'une grande dame qui jamais ne déroge. Ses yeux étaient un miroir de pureté. Et elle osait tout dire, parce que sa candeur était intacte. Un fond de santé, morale et physiqiie, entretenait chez elle une belle humeur qui se traduisait par un rire sonore dans ses meilleurs moments, car elle avait les agréments d'une jeunesse qui se perpétue et la gaieté naturelle aux filles du Rhin, qui reparaissait sous le flot de tristesse qui coulait.

D'ailleurs, la plus affable des maîtresses de maison, jusqu'à dire, un soir qu'elle s'était fatiguée en lectures, conversation, musique, comme on la pressait de se reposer et qu'elle se retirait : « Je prie mes hôtes de me pardonner ; je crois que j'ai abusé d'eux aujourd'hui. »

Sa séduction était immédiate. Elle était le centre autour duquel les disparates s'harmonisent. Elle n'avait que les défauts de ses qualités.

Mais, Mii*^ Hélène Vacaresco survint à Castel- Pélesch, au commencement de l'automne, et il y eut du changement.

M^i^ Hélène Vacaresco, poétesse, de qui l'Académie tint à honneur de récompenser la versification, et dont l'aventure amoureuse fut blanche, et si blanche que la pourpre rêvée ne s'y voulut accrocher, M"^ H. Vacaresco, par le bruit qu'elle

créa autour de son nom, appartient à l'histoire, je veux dire qu'elle fut la curieuse marionnette d'un des Guignols de l'histoire. En des poèmes elle a célébré ses rancœurs. M. Sully Prudhomme, dont l'âme est bénévole et dont un coup d'éventail fêla pour jamais le cœur et le crâne, a versé sur son sort des larmes sucrées.

Mlle Vacaresco n'est point une Lespinasse qui proclame sa passion épistolairement. Elle n'est pas non plus la tendre et sincère M'"^ Desbordes- Valmore. Ce qu'elle n'est pas, d'ailleurs, il n'importe de le préciser.

C'est la Levantine ambitieuse, astucieuse, c'est la Tzigane prompte aux pleurs et aux cris, et qui toute consolée, la minute d'après, rit et se nourrit. C'est aussi l'imaginative qui invente des romans dont elle est l'héroïne.

En ce temps, M"^ Vacaresco était une jeune personne aux formes rebondies, ni distinguée, ni élégante, mais qui avait de la fraîcheur et ce qu'on appelle « la beauté du diable ». Dans son miroir, elle se voyait grecque de lignes, et le disait. Il fallait l'en croire sur parole; fidèle à son système, la reine fut croyante...

Dans les plis de sa jupe, elle apportait, si j'ose risquer la métaphore, ce qu'Abel Hermant dénomma le « frisson de Paris ». Une petite couronne, déjà, ornait son crin, où s'entre-tressaient le laurier-sauce de F. Coppée, la camomille de Sully Prudhomme, les sarments de Leconte de Lisle, et que fermait la fibule d'or de M. de Hérédia. De chacun de ces

maîtres elle avait appris quelque chose, et modestement ajoutait qu'à son école ils avaient profité. Fort courtisée, elle l'affirmait, elle serait académicienne, demain, ou présiderait au Palais-Bourbon, selon son choix. Mais elle avait le cœur moldovalaque, et à tous les honneurs préférait sa patrie et sa reine. Celle-ci continuait de croire.

C'est que Carmen Sylva, chez qui elle avait été amenée enfant, avait, la première, reconnu le talent de la muse juvénile. Carmen Sylva aimait à découvrir des talents. M^^ Vacaresco n'avait pas besoin d'être découverte : elle se présentait d'elle-même, et sa famille faisait le reste. Elle avait des aïeux batailleurs, et d'autres qui étaient bardes; elle n'était pas sûre que l'un d'eux quelque part n'eût régné. Son aplomb déconcertait. Carmen Sylva y englua sa crédulité empennée d'enthousiasme.

L'enfant fut dirigée sur Paris, où elle forma sa langue, s'initia aux rimes et aux rythmes. Des lettres royales l'y précédaient. Les poètes qui les reçurent furent chatouillés au plus sensible de leur vanité. M^^^ Vacaresco, choyée par des vieillards laurés d'épinard, ne se sentit pas de joie, et s'étant fait éditer à ses frais chez Lemerre, conçut un juste orgueil d'être vierge et mère d'un volume.

La reine, charmée par sa précocité, s'attacha à parfaire son éducation, et les Vacaresco ayant un blason mais peu d'écus, elle hasarda d'en faire sa première demoiselle d'honneur. Cela n'alla pas tout seul ; car dans le pays on contestait à la récente muse ses mérites, et la famille n'y était pas si bien

vue que des brocards et des lardons ne l'atteignissent.

jViiie Vacaresco triompha des obstacles et, telle la Victoire de Samothrace, mais avec la tête en plus, fut en proue du bateau qu'est une cour.

A l'indignation de ses compagnes, elle adopta dès l'abord des allures de favorite, à quoi l'aida l'adoration qu'elle professait pour la reine et l'admiration loquace qu'elle témoignait sans réserve à la moindre de ses œuvres. Dès lors Carmen Sylva fut plus avide de louange, etMii® Vacaresco ayant prononcé : «cela est la perfection même », elle trouva mauvais qu'on ne fût pas au diapason. Une fièvre de production s'empara d'elle, elle tourna tout à fait à l'auteur ; la présence de M}^^ Vacaresco fut néfaste à la reine.

En sa protégée, elle aimait le talent qui lui paraissait prodigieux. Elle la considérait un peu comme sa fille, sinon du sang, du moins spirituelle et d'élection. Ce qui d'elle lui plaisait également, c'était la santé physique qui se manifestait par un appétit toujours en éveil, le coloris du visage, l'exubérance des gestes, le rire facile après le ronron héroïque ou langoureux des vers. M}^^ Vacaresco avait une façon à elle de se jeter dans les bras de S. M., passionnément, en l'appelant :« mon reine » ; elle-même, ayant la taille courte, se dénommait « le petit)). Elle avait d'étranges naïvetés d'expression qui ravissaient l'innocente Carmen Sylva. Par exemple, elle racontait que tous les soirs, en faisant sa prière, elle demandait au bon Dieu « de devenir vierge... ».

Pourtant, le regard était rusé...

M^^^ Hélène Vacaresco s'implantant solidement dans le cœur de S. M., le clan des femmes de chambre, je veux dire la baronne de Witzleben, la Burin et M^^ Kremnitz, fut dans la consternation. Les lèvres de cette dernière se tortillaient comme de petits serpents, pour sourire et dénigrer. Mais elle sentait que sa collaboration était menacée, et de fait, interrompue dès et par mon arrivée, elle cessa tout à fait à partir de l'installation au château de la jeune poétesse, et ses visites, de plus en plus froidement reçues, s'espacèrent. La Burin, bilieuse, souffrit de crampes d'estomac. Quant à la baronne, elle accablait de son courroux la reine d'abord, moi ensuite, et pour Hélène, elle puisait dans son carquois des flèches mousses, qu'elle prenait pour mortelles épigrammes. Retirée dans sa chambre, afm de se consoler, elle mangeait beaucoup, avait des digestions pénibles, et passait son humeur sur un roquet, lequel circulait dans la galerie au dam des tapis qu'il salissait, sans respecter le lieu ni redouter la colère d'un roi observateur et méticuleux...

De la belle saison, on profitait pour faire des excursions àl'entour du château, et plus loin. Sous les hautes futaies, les allées sablées s'incurvent en pente douce jusqu'aux gorges étroites et pleines d'ombre. La forêt est grandiose, et a la sauvagerie d'une nature vierge. Au-dessus, des plateaux libres et d'un vert lumineux sont les étages des hautes

cimes. Parfois les domestiques, envoyés en avant, disposaient le repas dans un de ces lieux agrestes, et l'on déjeunait familièrement en plein air et sur l'herbe. J'aurai, plus tard, l'occasion de décrire un de ces repas ; je me contente, à cette place, de les mentionner, afm de caractériser le genre de vie à Gastel-Pélesch.

Diverses visites princières s'étaient succédé, celle entre autres du vieil archiduc Albert, le vainqueur de Custozza, sur lequel je n'ai rien à dire, sinon qu'il me valut de renverser un encrier. Gela est peu de chose sans doute, mais me révéla un trait du roi. Je travaillais avec la reine, dans son boudoir, lorsque entra l'archiduc, que l'on n'attendait pas, suivi de S. M. Je me levai, et si brusquement que j'entraînai le tapis qui pendait du pupitre, le tapis entraîna l'encrier, et la matière d'un volume s'étala sur le lainage d'un vieux Smyrne. La reine palliait l'accident, mais le roi insistait, très vexé, et d'un doigt raide désignant le dégât, répétait : « Si, si, il y a une tache, une grande tache... » Je n'osai offrir de remplacer l'objet détérioré...

Castel-Pélesch eut également cette première et unique fois pour hôtesse la mère du roi, princesse douairière de Hohenzollern-Sigmaringen, et il va m'être agréable d'esquisser sa figure, effacée et jolie.

Portrait de la princesse Joséphine de Hohenzollern-Sigmaringen. — Arrivée de Pierre Loti. — Le poète Alecsandri. — Portrait de la princesse -mère de Wied. — En tournée académique : G. Doucet, F. Coppée, Sully Prudhomme, Octave Feuillet, Leconte de Lisle, Emile Augier, Gounod, M^c j. Adam.

Elle était frêle et mignonne, cette princesse Joséphine de Hohenzollern-Sigmaringen, avenante et charmante, d'une distinction particulière, exempte de raideur, de grande dame très bonne. Malgré la vieillesse avancée, son visage fm, encadré de bandeaux lisses à l'ancienne mode, et argentés, était resté joli, comme il arrive à ceux dont l'âme pure est inaltérablement jeune, et les jeux, bleu de pervenche, l'éclairaient avec douceur. Toujours vêtue de deuil, des dentelles précieuses étaient sa parure favorite ; de leur blancheur fanée, les mains ém-crgeaient, délicates, un peu inquiètes, comme en quête de quelque objet perdu. Elle avait des gestes d'enfant, vifs et gracieux, et portait fréquemment son mouchoir à ses lèvres, comme pour étouffer une parole inutile ou dissimuler une impression fugitive. Sa démarche glissante et légère était celle d'une jeune fille ; mais, assise dans le grand fauteuil,

occupée de menus ouvrages, ou lisant un roman parisien, elle était l'aïeule qui se repose, un peu lasse de tant d'années, et se distrait aimablement.

Prévenante envers chacun, peut-être devait-elle la grâce de son abord et de ses manières au sang français qui coulait dans ses veines ; car, par sa mère, la grande-duchesse Stéphanie de Bade, fille adoptive de Napoléon I^r, elle était Beauharnais.

De ses enfants, le préféré, c'était, semblait-il, celui qui résidait le plus loin d'elle, Charles, ce roi de fortune.

Jamais encore elle n'était venue dans ce pays d'Orient, où son fils régnait.

Très émue, souriante pourtant, au bras du souverain, elle s'inclinait légèrement, le regard un peu effaré, répondant au salut de tant- d'inconnus réunis dans le petit salon d'honneur de la gare de Sinaïa.

AGastel-Pélesch, elle passa de longues semaines.

Volontiers, l'après-midi, le soir, elle s'installait dans la salle de musique. Tandis qu'elle lisait, à l'orgue ou au piano, avec accompagnement de violon, on faisait de la musique. Quand cela lui semblait très beau, elle fermait doucement le livre, remerciait ensuite chaleureusement. D'ailleurs, par délicatesse, elle ne voulait point qu'on se fatiguât, craignait de demander : « Encore ! » Peut-être avait-elle traversé des années difficiles, aux côtés du prince Antoine, rude mari, politicien soudard; mais, si elle s'en souvenait, c'était sans que de l'amertume s'infiltrât dans sa bienveillance native...

Une surdité, dont depuis longtemps elle était affligée, ne l'empêchait point de nettement percevoir la symphonie, mais rendait la conversation avec elle difficile. Cela gênait un peu son affabilité, ajoutait à sa timidité naturelle. Aussi la reine avait-elle imaginé de ressusciter en son honneur le jeu des « petits papiers ».

Elle y prenait part allègrement. Questions et réponses se succédaient vite ; du cercle restreint toute contrainte était bannie. Ses réponses étaient justes et fines, tracées d'une écriture menue que l'on reconnaissait. Ensuite, elle rassemblait la plupart des « petits papiers », pour les relire plus tard, quand elle serait de retour en Allemagne... J'en ai conservé quelques-uns. Je citerai cette jolie définition qu'elle donna : On: une personne qui n'a pas de tête et devant qui chacun incline la sienne. »

Le roman de sa famille la préoccupait fort. Le célèbre Gaspard Hauser eût été le frère de sa mère. Elle ne doutait pas de l'authenticité desonorigine, croyait, comme tous les Bade d'ailleurs, au crime qui avait fait disparaître ce rejeton de la famille de « l'usurpateur» destiné à régner sur un duché allemand... Et à parler de lui, sa sérénité s'altérait parfois...

Par son charme indéfinissable, la pureté singulière peut-être qui émanait d'elle, elle gagna les cœurs. Cette princesse était vraiment exquise. Nous l'appelions « la petite princesse », désignation qui convenait, et qui, de la façon dont on prononçait

les mots, devenait une respectueuse cajolerie... (1).

Au départ, elle voulut remettre elle-même, contrairement à l'étiquette, aux demoiselles d'honneur, le souvenir qu'elle leur destinait, bijou soigneusement choisi au goût de chacune, et que la parole qui l'accompagnait faisait très précieux. Je me rappelle cette journée d'octobre où nous accompagnâmes la « petite princesse » à la frontière d'Au^ triche. A la gare de Prédéal, le soir tombant vite des hautes montagnes boisées, il faisait déjà sombre ; les becs de gaz éclairaient insuffisamment le quai. Un peu à l'écart, le roi, la reine, formaient un groupe très uni.

Dans la demi-obscurité, les silhouettes étaient confuses, les gestes indistincts. Pourtant les larmes se devinaient au travers des paroles à peine entendues. De ce groupe royal, la détresse intime, mais certaine, la douleur de la séparation, peut-être définitive, du fils, souverain d'un pays étranger, et de la mère si âgée qui rentrait dans sa patrie, étaient percevables, contagieuses, et si de voir pleurer des grands de la terre, plusieurs pleurèrent, si, par une sorte d'endosmose, le chagrin d'autrui se mêla à des chagrins particuliers, il y eut aussi un regret sincère, tendrement ému, de voir s'en aller la « petite princesse » .

(1) Malgré son âge, elle avait gardé la pudeur d'une jeune fille de l'ancien régime. Souffrant d'un point pleurétique, elle craignait l'examen du médecin. « Vraiment, disait-elle, il faut qu'il mette son oreille Là ? » Et, s'enveloppant, elle ne laissait à l'auscultation que la place strictement nécessaire...

La princesse Joséphine était encore présente à Gastel-Pélesch, quand enfin Pierre Loti vint séjourner chez les augustes châtelains. Séjour bref, mais auquel il donna de l'écho (28 septembre-4 octobre 1B87).

La curiosité était grande de « voir » l'époux de Rarahu et de tant d'autres petites filles sous des latitudes diverses, et l'on espérait que « frère Yves » serait de la partie, mais cet espoir fut déçu.

La mission m'échut de recevoir à la gare de Bucarest l'ami de Gaud et de Yann, de le piloter par la ville, de lui faire visiter la tombe de Gotroceni et de l'amener à Sinaïa.

De ce séjour de Loti à Castel-Pélesch, je m'abstiendrai de parler. Lui-même, dans V Exilée, à sa manière somptueuse et nostalgique, a raconté ses impressions et souvenirs. Oserai-je dire néanmoins que l'enthousiasme de Carmen Sylva pour l'auteur de Pêcheur d'Islande fraîchit assez rapidement? (D'ailleurs, elle était assez inconstante dans ses admirations.) Son imagination le lui avait représenté fort différent de ce qu'elle le voyait maintenant. Au lieu du marin à forte carrure, du fascinateur de femmes, du génie éperdu dont elle s'était composé une image, elle découvrait un être étrangement simple, plutôt timide, peu enclin, en dehors du livre, à se manifester.

A sa nature dévorante, il fallait une autre pâture. Un essai de collaboration littéraire ne réussit pas. Loti fut flatté, la reine remplit des pages au hasard,

et l'un n'ayant rien écrit, l'autre n'écrivit pas plus avant (1). On peut regretter l'avortement de ce projet. Loti, si artiste, juxtaposé à la reine qui l'est si peu, ce mariage d'auteurs eût été curieux...

En somme, Carmen Sylva était assez insensible, et quoiqu'elle s'en défendît, à la surprenante beauté des décors tels que Loti les établit, à la magie de ses descriptions, véritables symphonies, où, à intervalles irréguliers, revient, avec des modulations et des renversements, l'idée du thème ; tel ce monotone et admirable Maroc, où le mot asphodèles , semé à travers les pages, obsède, évoque à la longue, par répétition, toute une immense prairie fleurie. Ce qu'elle recherchait, c'était la passion ; ce qu'elle aimait, c'était le côté sentimental et lacrymatoire de l'œuvre. D'ailleurs, que Vers Ispahan soit d'un plus grand prosateur que Pêcheur d'Islande, c'est ce que peu de femmes, je pense, sont capables de soupçonner.

Magicien, Loti l'est à distance. Sa plume crée les paysages; des êtres y évoluent, de psychologie médiocre, d'une plastique incontestable. De près, son prestige s'évanouit. Son indigence intellectuelle apparaît. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire que le génie soit intelligent ; peut-être Pierre Loti a-t-il

(1) Carmen Sylva, auteur inlassable et profus, aimait à partager les travaux d'autrui. A moi-même chétif, elle fit l'honneur de me fournir des « feuillets de journal » pour un petit livre que je méditais alors : Sommeil. Ayant modifié mon plan, je ne les utilisai pas ; mais elle traduisit en allemand mes pages, traduction qui fut imprimée, mais ne parut pas, par ordre du roi, à la suite d'incidents qui motivèrent ma démission.

du génie. Toute sa philosophie peut se résumer en ceci : « Un jour je mourrai, et cela est fort regrettable que moi je meure ; il serait à souhaiter pourtant que je ne rentrasse pas dans le néant ; donc, je veux essayer de croire qu'il y a autre chose que le néant. » Cette philosophie est celle de beaucoup d'autres ; Loti l'exprime avec une sombre magnificence. Seulement, ce moi lui semble si uniquement intéressant qu'il en use et abuse ; et Carmen Sylva était altruiste...

Quelques années plus tard, et sur mes instances auprès de la reine, Loti devait revenir en Roumanie, mais non à Castel-Pélesch, à Bucarest ; et sur ce second séjour (ma maison, considérée comme succursale du palais, le reçut) je ne m'étendrai non plus. On le retrouvera d'ailleurs à Venise...

Au demeurant, à son départ de Sinaïa, j'eus la fortune de l'accompagner à Constantinople, où il se rendait en pèlerinage. Avec Fantôme Orient, il nous fît présent d'un de ses livres les plus poignants.

Quand, après cet itinéraire de Bucarest à Stamboul, où je suivis le sillage du René fm de siècle, je revins à Sinaïa, l'arrière-automne jetait sur les Carpathes ses housses de pourpre et ses crépines de vieil or. Aux sommets, de la neige étincelait sous la soie bleu de roi du ciel; et les terrasses du château s'enguirlandaient de pampre rougeoyant, tandis que lePélesch, ivre d'avoir bu aux mamelles des montagnes, bondissait sur le roc et emplissait la vallée de ses vapeurs blanchâtres.

La silhouette de Loti n'égayait plus les galeries

du château ; mais un vieillard charmant le remplaçait, Alecsandri, ministre de Roumanie à Paris, officiellement, et poète surtout.

Alecsandri, Moldave d'origine, a rassemblé un folklore roumain qui est son meilleur titre de gloire (1). 11 joua également un rôle politique, et,

(1) De son recueil j'extrais et traduis ce petit chef-d'œuvre : MioHtza :

« De l'alpe fleurie, des Portes du ciel descendent vers la vallée trois troupeaux de brebis et trois pâtres ; l'un est Moldave, l'autre Transylvain, le dernier est de la Vrancea.

«Mais, las! celui de Transylvanie et celui de Vrancea se consultaient comment le tuer au coucher du soleil, le Moldave, qui est plus riche qu'eux et a plus de brebis et des béliers aux cornes recourbées et des chevaux bien dressés et les chiens les plus alertes. Mais Mioritza, la brebis à la fauve toison, depuis trois jours ne cesse de bêler et l'herbe ne l'attire plus.

« — Mioritza ma blonde, ma blonde joufflue, depuis trois jours ta bouche ne s'est tue ! Le pacage n'est-il à ton gré, ou bien encore es-tu dolente, ma mignarde Mioara?

«< — Mon pâtre chéri, mène-nous pacager dans la noire forêt, où se trouve de l'herbe pour nous et de l'ombre pour toi. Maître, maître, va et appelle un chien, le plus ardent et le plus fraternel, car, au coucher du soleil, ils veulent te tuer, le pâtre de Transylvanie et celui de Vrancea !

« — Brebis de Birsanie, et si tu sais l'avenir, et si je dois mourir à l'orée du champ de millet, dis au Vrancéen et dis au Transylvain de m'enterrer tout près d'ici, dans le pacage, pour que je sois avec vous, derrière la hutte, oyant mes chiens. Et dis-leur encore ceci, de déposer prés de ma tête une flûte de hêtre qui parle d'amour, une flûte en or, dont le son est dolent, une flûte de sureau, dont le son est ardent. Quand le vent soufflera et les fera vibrer, alors se rassembleront les brebis et me pleureront avec des larmes de sang. Mais toi, du meurtre point ne leur parleras, mais leur diras que j'épousai une auguste reine, la flancée de l'univers, et qu'a mes épousailles une étoile s'est détachée du ciel, et que le Soleil et la Lune ont tenu les couronnes au-dessus de nos têtes. Les sapins et les trembles étaient nos

abondant en souvenirs, racontait volontiers et bien. C'était plaisir que de Técouter parler dans le boudoir de la reine, où l'on se retrouvait dès le matin, où parfois, après dîner, montaient les privilégiés. Aimable, bienveillant, un peu de malice au coin de l'œil, il appréciait les nouvelles productions de Carmen Sylva, hasardait de légères critiques, et, l'audition terminée, narrait des anecdotes, dont il avait un fonds inépuisable, avec grâce. Celles-ci dataient de loin. Par exemple, voici les négociations qui précédèrent la reconnaissance par la Turquie et les grandes puissances de la réunion des provinces moldo-valaques (1858). Negri, l'agent roumain, appelé par la conférence en détresse, écoute discourir pendant quatre heures, puis se lève et dit : «Jenepuis répondre en détail à vos objections. Mais sachez ceci : demain, si la réunion des principautés n'estpas reconnue, c'estquevingt-quatreheures plus tard elle sera proclamée à Bucarest et par tout le

convives, prêtres les monts altiers, les oiseaux nos ménétriers, des oiseaux par milliers, et les étoiles nos flambeaux.

«... Mais si tu rencontres ma vieille petite mère, ceinte de laine, les yeux en pleùrs, si tu la rencontres errant dans les champs, les interrogeant tous et leur demandant à tous : « — Qui l'a « connu, ô qui Ta vu, mon gars intrépide, svelte et la taille «baguée? Son visage est de l'écume de lait, sa moustache est «l'épi de blé, sa chevelure est l'aile du corbeau, ses yeux sont les «mûres de la plaine! >» — Alors, ma petite xMioara, sois pitoyable et lui dis qu'aux portes du ciel j'ai épousé une fille de roi ! Mais, à ma petite mère, point ne diras, chérie, qu'à mes épousailles une étoile s'est détachée du ciel, et que le Soleil et la Lune ont tenu les couronnes au-dessus de nos têtes, que les sapins et les trembles étaient nos convives, prêtres les monts altiers, les oiseaux nos ménétriers, des oiseaux par milliers, et les étoiles nos flambeaux. »

OMENT ROYAL

pays. » Et il s'en va. Le marquis de Moutier, l'ambassadeurfrançais, favorable aux intérêts roumains, saisit la balle au bond, représente à la conférence qu'elle va devenir la risée de l'Europe, et qu'il vaut mieux donner de bonne grâce aux Roumains ce qu'ils prendront de vive force. L'on se range à son opinion. Le lendemain, Ali-pacha, grand-vizir, mande Negri et lui tient ce langage : « Voici l'acte par lequel la réunion est reconnue. C'est vous qui l'avez enlevé, je vous en félicite. Mais ne croyez pas que je me sois laissé mettre dedans comme les autres. Je sais qu'à la première occasion vous nous paierez d'ingratitude. Maintenant, buvons le café. » Negri proteste, l'assure que désormais une barrière est élevée entre la Russie et l'empire ottoman. Mais Ali, en souriant ; « Oh, que non ; vous allez chercher à conquérir votre indépendance. Au fait, vous avez raison; à votre place, j'agirais de même. » Le même Negri, se conformant aux instructions du prince Gouza, se refuse obstinément à ce que le prince porte dans les cérémonies officielles le fez, emblème de la vassalité. Finalement, on luidemande avec impatience : « Mais enfin, qu'est-ce que cela vous fait déporter le fez? — Ce que cela nous fait? C'est qu'une tête couverte d'un fez, on peut nous la couper, tandis que couverte du bonnet national,

elle est inviolable ! — F , il a raison ! » s'écria

l'ambassadeur de France; et ainsi la négociation se termina (1).

(1) On sait qu'en 1866, après la chute du prince Couza, le prince Charles de Hohenzollern-Sigmaringen,âgé alors de vingt-sept ans^

Volontiers il se disait visionnaire, et à l'appui de cette assertion il relatait ceci : au mois de mars de l'année 1870, il traversait les Vosges, quand tout à coup il {moitiés pentes des montagnes et les vallées s'emplir de soldats aux uniformes sombres. Dans le dernier étonnement, il crie à sa femme de regarder ce qui se passe; elle, cependant, ne discerne rien. « La vision, continua Alecsandri, persista tant que nous traversâmes les Vosges. Je notai le fait dans mon journal. En automne, j'étais à Arcachon, tandis que les armées allemandes envahissaient la France. J'eus besoin de me faire réitérer par ma femme cette vision, pour me convaincre de l'avoir eue alors, tellement sa réalisation m'épouvantait à ce moment ».

La conversation tournait aux choses du présent. Un rêve symbolique qu'elle avait eu amenait la reine à déclarer que l'agrandissement de la Roumanie n'était pas chose impossible, que le roi n'avait pas placé sans dessein Castel-Pélesch à la brèche d'une frontière, et que sa position un jour serait centrale. «Si on m'avait écoutée, poursuivait-elle, la Bulgarie, elle aussi, nous appartiendrait actuellement. Nous n'avions qu'à étendre la main ; mais

fut élu et proclamé prince régnant de Roumanie. Allié aux Bonaparte par les Beauharnais, il avait été recommandé aux États par Napoléon III, qui croyait assurer par ce parent éloigné son influence sur les principautés danubiennes. Mais, acceptant la couronne des mains de l'empereur, le prince Charles avait pris au préalable son mot d'ordre chez le comte de Bismarck. Le roi, qui s'est toujours considéré comme un pionnier de la civilisation allemande dans ce pays, contait volontiers, et non sans malice, ce « tour » qu'il avait joué à l'empereur...

Bratiano a eu peur. Mais la Roumanie absorbera toutcela plus tard, et la Bulgarie, et la Serbie, et...» La griffe de cet « et » saisissait Gonstantinople, et le sultan matois n'avait qu'à bien se tenir...

Des confidences plus innocentes allongeaient les propos. Ainsi, une séance de l'Académie roumaine défrayait la conversation. A un moment, la reine, qui en sa qualité de membre y assistait, dit à Alecsandri son voisin : « Monsieur Alecsandri, je m'endors ; inventez n'importe quoi qui puisse me tenir éveillée ». Alors, Alecsandri, de lui faire tenir des petits distiques et quatrains satiriques sur les académiciens présents ; la reine de répondre. Cet échange de papiers égayait la reine, déridait le roi, intriguait la compagnie, persuadée que les souverains notaient d'importantes remarques... Quand trois poètes célébrèrent

U empereur Nicolas fils d'Alexandre Trois,

peut-être un Alecsandri eût-il causé de l'agrément à notre puissant et soucieux allié...

D'ailleurs, dans le tête-à-tête, d'où Carmen Sylva était exclue, Alecsandri ne laissait pas de déplorer certaines de ces excentricités. Un soir il me parla du jeune de Max, cousin de M^^ Romalo : « Voilà, me dit-il, un jeune homme de médiocre talent qui veut entrer au Conservatoire. Les règlements s'y opposent. Le directeur, indépendant, n'a aucune raison de faire du favoritisme. De Max s'adresse aux Vacaresco pour obtenir l'appui de la reine. Aussitôt elle télégraphie à Ambroise Thomas de

faire en sorte que ce jeune homme soit admis au Conservatoire. Ambroise Thomas, désolé, arrive chez moi. Il venait de recevoir un grand cordon roumain. Il me conte son ennui d'une prière qui équivaut à un ordre, et se dit navré de ne pouvoir, en bonne conscience, obtempérer, de Max ne méritant d'ailleurs, d'après lui, d'aucune façon tant de sollicitude. « Allons, lui dis-je, calmez-vous, « nous allons rédiger séance tenante un télé- « gramme à la reine et lui expliquer les motifs de «votre refus «.Ainsi, conclut-il, S. M.s'étaitlaissée entraîner par des tiers intéressés à une démarche inconsidérée, alors qu'il était bien simple que d'abord elle se renseignât auprès de moi... ». Généralement Alecsandri avait de la sévérité pour les cabotins de toute sorte. D'une volumineuse correspondance que par la suite j'échangeai avec lui, j'extrais ces lignes savoureuses (26 janvier 1888) : « Avant-hier est arrivée la caisse de costumes que S. M. a eu la gracieuseté d'offrir au susdit Goquelin (amé), actuellement absent de Paris et parcourant l'Égypte. J'ai fait immédiatement porter ce colis chez le frère de l'artiste-voyageur qui m'en a donné reçu comme à un simple commissionnaire. Or, j'ai conclu de cet échange de photographies et de colis que les frères Goquelin, tant aîné que cadet, pouvaient briller par leur jeu scénique, mais nullement par l'éducation... Je penche à croire qu'ils vont prochainement ouvrir un magasin de costumes et d'étoffes roumaines afin d'augmenter leur pécule. Émile Augier a fort bien dit qu'il fallait plus d'une

génération de portiers pour faire un marquis ».

On guettait sa succession. Il m'écrivit ; « Pourtant je vais sortir demain pour aller faire ma visite officielle à TÉlysée, et une fois parti je continuerai bravement mon métier de ministre plénipotentiaire. Les grandes réceptions vont commencer bientôt, et il faudra endosser l'habit de gala. Cet habit fait beaucoup d'envieux depuis quelque temps, mais ils ne sont pas de taille à le porter. Qu'ils se contentent pour le moment d'une robe de chambre bien douillette ou même d'une livrée au besoin... »

Deux ans plus tard, Alecsandri revêtait la livrée du cercueil...

Ce n'était pas tout que de causer, il convenait également de travailler. Le travail consista cet automne beaucoup dans la correction des épreuves des Pensées d^une reine. Le cénacle des demoiselles fut admis à en commenter le tour et la substance. Un beau jour, le volume que l'éditeur Calmann-Lévy condescendit cette fois à imprimer à ses frais, étala sa couverture bleue sur une des tables du boudoir. L'enfant voyait le jour; il s'agissait de lui faire un sort. Une reine ne s'expose pas à ,un échec : avant de présenter le nouveau-né à l'aréopage de l'Académie, il était à propos de s'assurer le bon vouloir de ces messieurs. C'est à quoi j'eus l'heur de m'employer. Déjà Loti, qui d'une main légère avait épousseté le livre, dans des salons à sa dévotion, en avait prôné, d'une voix qui persuade, le mérite. Carmen Sylva jugea qu'un voyage à Paris me serait agréable, et qu'il y aurait

de l'utilité à ce que je servisse de truchement entre elle et quelques hommes importants par le nom ou la situation. En décembre donc, ayant touché barre à Bucarest, je partis en tournée académique, muni de lettres de S. M. pour 0. Feuillet, Émile Augier, Sully Prudhomme, François Coppée, Leconte de Lisle, Gounod, Camille Doucet, Renan, Ulbach, etc., choix de noms un peu hétéroclite, et où le hasard avait parfois présidé. Maintes de ces lettres se terminaient par des formules de ce style : « Ce serait une bien grande fête pour moi que de faire votre connaissance » (F. Coppée). « Nous n'avons qu'un rêve: celui de vous voir parmi nous » {Emile Augier), etc. Si toutes ces invitations avaient été suivies d'efîet, Gastel-Pélesch n'eût eu de place pour hospitaliser tant de crânes glorieux ; et d'ailleurs ces messieurs se récusèrent poliment.

Avant de rentrer en France, toutefois, je m'arrêtai non loin de Goblentz, à Neuwied, berceau de la reine Elisabeth. J'étais porteur d'un pli cacheté pour M"^^ la princesse mère de Wied, que je ne connaissais point encore.

Les sapins dê Noël $ur les collines s'étaient déjà parés de leurs dentelles de neige ; le Rhin, entre ses rochers trop vantés, déroulait l'émeraude liquide de ses flots. La modeste résidence de Neuwied, où une petite cour anachronique s'empresse autour d'Altesses médiatisées et qui doivent leur titre, dont se fût exaspéré le duc de Saint-Simon, à Napoléon P^, la résidence ouvrit ses grilles au landau de louage que je trouvai, unique, à la gare.

OEIENT EOYAL

De cette première entrevue, d'ailleurs cordiale, avec les souverains de Wied, je ne dirai rien, puisqu'il me fut donné plus tard de jouir bien plus longuement du lieu, des seigneurs et de leur entourage. Après une nuit passée au château, l'équipage princier me conduisit par une triste matinée d'hiver à Segenhaus, villa sans faste que la vieille princesse s'est fait construire sur la hauteur, en pleine forêt, à proximité de Monrepos, grande et assez vilaine bâtisse blanche qui sert aux princes de Wied de « folie » et de séjour d'été.

Mélancolique était la maison dans son cadre trop resserré de sapins d'où la neige sous un vent de dégel lentement s'égouttait. L'intérieur, sévère et nu, annonçait l'austérité de la très pieuse Altesse. Quelques tapis roumains égayaient pourtant lo hall où se tenait un vieux majordome, en livrée funèbre, au visage usé et morne.

La douairière exagérait par de la raideur la dignité de son maintien. Toute blanche, et une denture parfaite reluisant entre des lèvres longues et minces, le nez évasé, des yeux d'un bleu pâle, regardant droitement sous la coquille des paupières, la tête fort ridée parée d'une étamine blanche, elle portait un costume noir, simple, comme le veut la confrérie des moraves, mais d'une traîne princière s'allongéant, par quoi la démarche gagne en majesté. D'une laideur franche, son visage dénotait de l'intelligence, de l'opiniâtreté, de l'orgueil que tempérait je ne sais quel mysticisme réfugié au fond des prunellés à la fois dures et douloureuses. Sa parole

était saccadée, son geste sans grâce, toute sa personne altière, quoique s'efforçant à de la bienveillance, voire à l'humilité chrétienne. D'une piété sèche, elle remplissait ponctuellement ses devoirs de charité, matin et soir, devant ses serviteurs et ses hôtes assemblés, lisait des versets de bible et disait une prière. Mais le sentiment de sa race la dominait ; de cette maison de Nassau d'où elle était issue, elle tirait grande gloire, et volontiers répétait, avec une singulière hauteur d'accent : « Moi qui suis mère de reine, sœur de reine (1), tante de reine (2)... » Quoiqu'elle fît profession de pleurer son mari (mort en 1864), elle avait épousé morganatiquement un baron de Roggenbach, ancien ministre badois, et, par un miracle d'astuce de sa part ou de candeur chez sa fille, cette dernière ignorait encore à cette époque ce que tout le monde savait, tout en détestant le baron qui avait tyrannisé son enfance et dont l'hypocrisie la révoltait.

Je ne trouvai point le baron à Segenhaus, il était en voyage d'affaires pour lors. Le tête-à-tête n'en fut que plus exact avec S. A. S. Jadis elle avait été à Bucarest; il y avait quelques années qu'elle n'avait revu sa fille, et elle ne me céla point des appréhensions qu'elle avait à son sujet. Elle avait hâte de se rendre compte de mon caractère et de me confesser. Sur certains points, je fus en mesure de la satisfaire, et assez pour qu'elle daignât

(1) La reine Sophie de Suède.

(2) La reine Emma de Hollande.

m'avouer qu'ayant des préventions contre la Cour de la reine, elle craignait que je ne fusse au nombre de ses flatteurs, et que, revenue de son erreur, elle se félicitait que, plutôt qu'un autre, je fusse auprès d'elle. Le compliment put charmer mon ingénuité, mais je pris garde à ne pas donner cours à ma verve critique, ce que l'on espérait.

La littérature de Carmen Sylva ne réjouissait point le cœur de la vieille princesse. Ses accointances avec des auteurs français lui semblaient une dérogation aux usages du trône. Non que la France, même républicaine, lui fût antipathique ; Nassau, le régime prussien et d'empire ne l'enthousiasmait guère. Mais elle estimait que les Catherine II sont passées de mode, et qu'en tout cas sa fille n'était pas de taille à jouer le rôle de protectrice royale de la poésie à l'étranger. Son métier comportait d'autres occupations, plus tangibles et suffisamment absorbantes. Reine avant tout, et dans un pays neuf qui attendait tout de la royauté et du prestige qui s'y attache, Carmen Sylva ne pouvait que s'amoindrir au contact des publicistes de toute nation, et y perdre son autorité sur son peuple. Elle le disait avec quelque bon sens et beaucoup d'amertume. Certains écrits la froissaient également dans ses convictions morales et religieuses. Sa fille subissait de mauvaises influences qui risquaient de l'entraîner fort loin. De la collaboratrice, M""^ Kremnitz, elle parlait avec horreur. Elle envisageait la présence de M^i^ Vacaresco, dont la situation de favorite pointait, avec inquiétude. Au

demeurant, elle s'exprimait au sujet de la reine, en institutrice pédante, mais clairvoyante, intransigeante, mais non tout à fait à tort, et ayant une haute idée de la royauté, elle laissait entendre que le droit d'une souveraine est de s'ennuyer, mais que son devoir est de n'en laisser rien paraître, et que l'exercice de la littérature est une distraction que l'on n'avoue guère que si l'on est une petite bourgeoise ou une demi-mondaine. Aussi déplorait-elle cette visite à Castel-Pélesch de Pierre Loti, romancier immoral et de fréquentation compromettante, et désapprouvait-elle formellement que Carmen Sylva postulât un prix de l'Académie. Ne pouvant rien gagner sur ce dernier point, elle m'engagea du moins à devenir le modérateur de la reine, et à lui rendre compte dorénavant, du mieux que je pourrais, de ses faits et gestes, dont elle me promettait de garder un rigoureux secret. Pour abréger, je dirai que de ce dernier office je m'acquittai mal, ou plutôt pas du tout; il ne me convenait pas de faire des rapports clandestins sur Sa Majesté, même à sa mère. D'autres que moi devaient être moins délicats.

Tout en m'entretenant de ses soucis concernant sa fille, à qui elle concédait du génie, mais avec chagrin, la vieille daine découpait des rondelles de papier doré qui orneraient prochainement l'arbre de Noël qu*elle destinait à des orphelins; ou bien elle donnait des ordres brefs à la domesticité, ou tançait une jeune parente qu'elle élevait. Altesse isolée sur ce coin de montagne, dans cette maison

bourgeoise que magnifiait le souvenir des têtes couronnées qui y passèrent, on lisait sur son visage parcheminé le regret des années lointaines où peut-être s'était offert à elle le sceptre qu'elle n'avait pas su ou pas voulu saisir, et son port de tête altier, ses discours autoritaires, ses gestes anguleux mais exactement mesurés, dénonçaient la reine, non point morte jeune chez elle, mais à peine endormie et toujours vivante. Sous la lampe elle se courbait sur ses doigts pour mieux voir, et la chambre avait l'aspect d'un studieux atelier, ou, noblement assise dans le salon spacieux, orné de plantes vertes, d'étoffes orientales, de portraits variés de sa fille, elle écoutait, exposait ses vues, un pli d'amertume se creusant des narines à la commissure des lèvres. Autour du vaste front, les cheveux exhaussaient un diadème blanc d'où blanche l'étamine se rattachait aux vêtements de deuil éternel.

Une grande baie ouvrait directement sur la forêt qui en semblait le prolongement ; et d'un reflet froid la neige éclairait la pièce solennelle et la solennelle Altesse...

Du silencieux, solitaire et suranné Segenhaus à Paris, le contraste en douze heures fut total. Ces ermitages princiers où subsiste la poussière d'un régime aboli ont leur poésie qui n'est pas dénuée de tristesse. Dans le tumulte de la vie moderne, on respire plus à l'aise ; on y donne et l'on y reçoit des coups de coude. Dans ces Cours minuscules on

étouffe, et des piqûres d'épingles vous y sont réservées.

Il s'agissait doncde négociercette grave affaire de médailler les Pensées d'une reine, et en diligent facteur de distribuer les autographes royaux qui m'étaient confiés, ainsi que des exemplaires du livre susdit.

Ma première visite fut pour le secrétaire perpétuel , M. Camille Doucet. Ce vieillard aimable, qui fit un vers que l'on cite :

Considération, considération ! et qui vivait en tête à tête avec l'unique fauteuil provenant des quarante octroyés par Louis XIV à la docte compagnie, était une sémillante baderne qui avait le respect des têtes couronnées, des gens en place, des capitalistes, mais eût offert à Chatterton une place de frotteur à l'Académie. D'un sourire édenté et large, il souhaita la bienvenue au secrétaire de S. M., et du miel de ses phrases accommoda une tartine à l'usage de Carmen Sylva qu'il louangeait pour ne l'avoir pas lue. Il prenait à sa charge l'entreprise de laurer d'une couronne confectionnée à l'Institut le chef royal, et m'affirma que je pouvais me passer de solliciter d'autres suffrages. «Cependant, ajouta-t-il, faites vos visites; il est toujours utile de nouer des relations. » Conseil précieux que donnait le disert immortel, et qu'il me plaît de noter ici, pour que d'autres, mieux que moi, en fassent leur profit. Cet homme, doué de bonnes manières et bien instruit, craignait pourtant que les Pensées ne « servissent la poli-

tique allemande »! ! ce qui serait une difficulté éventuelle... Je le tirai d'inquiétude à ce sujet et allai voir M. François Goppée, qui n'était pas encore nationaliste.

Après la figure falote de M. Camille Doucet, serré dansune redingote correcte, celledeM. François Coppée, le buste moulé dans un tricot de laine, apparut plus débonnaire et moins élégante. Le poète des Humbles^ habitué à cultiver les blanchisseuses, n'en revenait pas d'avoir. inspiré des sentiments à une reine. « Quoi! s'exclamait-il, en envoyant une haleine forte. Sa Majesté daigne m'écrire : J'ai rêvé de pouvoir vous dire toute mon admiration pour l'exquise délicatesse de votre pinceau et pour la douce harmonie de votre lyre... Si vous n'aviez écrit que le seul roman de Jeanne, vous seriez déjà un grand poète. . . Peut-être ai-je trouvé le nouveau mot : « J'ai compris ! » C'est beaucoup^ n'est-ce pas, car cela n'arrive pas toujours !. . . Charmant, en vérité, charmant. Carmen Sylva est une reine à qui mon enthousiasme va. Elle pense très bien, et notre Académie aura cent fois raison de s'en faire une amie ». Ses chattes miaulèrent sa gloire ; il les caressa tendrement, cependant que :

Dans la cheminée, un feu de coke modeste Chauffait ses vieux mollets en éclairant son geste.

Il fallut ensuite me faire voiturer chez M. Sully Prudhomme, lequel habitait en face de l'Élysée, afin de pénétrer son esprit ratiocinant de la vanité des grandeurs. Un veston de velours avantageait

son torse, d'où la tête se détachait, pensive et pâle, pesante d'axiomes dont il cherchait le» rimes; et son pâle œil bleu de myopô interrogeait l'univers que représentait son cabinet de travail. J'ignore si « ses bas étaient toujours très bien tirés », mais il mettait des jarretières à sa rhétorique. Le nom de Carmen Sylva lui servit de prétexte à des métaphores tissées avec des fils de toile d'araignée. Ce souci du « style » dont Sa Majesté se plaignait lui parut très noble. Et immédiatement, et quoiqu'il n'eût pas de berlingot dans sa bonbonnière pour l'envelopper, il improvisa cette définition : « Le style, c'est l'expression de l'âme dans l'expression de la pensée. » Si définitif me sembla l'aphorisme, que je fus tenté de le télégraphier à Sa Majesté ; mais ce langage chiffré eût pu éveiller les soupçons du ministre de l'Intérieur.

Chez M™^ la comtesse de Beausacq, Sully Prudhomme, qui y paradait volontiers, me fit encore sous le nez mainte confidence analogue, car le poète abusait de sa myopie pour vous parler de trop près. Lui aussi tressa en l'honneur de Carmen Sylva des éloges rares, qu'une pommade de mélancolie aromatisait.

Octave Feuillet fit un prône éloquent, flétrit la Parisienne, cette perruche, s'enquit des points de contact qu'il pouvait y avoir entre l'impératrice Eugénie et la reine de Roumanie, récita l'almanach de Gotha avec une mémoire surprenante, et fît preuve d'indépendance en estimant, mais avec courtoisie, que, si merveilleusement douée que fût

Carmen Sylva, elle ignorait le métier... Au demeurant, 0. Feuillet, parfait galant homme, et que j'eus Toccasion de revoir, ne dépassa jamais la mesure dans la flatterie obligatoire, et resta plutôt au-^dessous.

Leconte de Lisle fut olympien et narquois. La reine l'admirait fort et le traduisait furieusement. Elle lui avait écrit : « Ce n'est que bien timidement que j'ose m'adresser à un maître ! Et cependant c'est presqu'un besoin de vous remercier pour les jouissances que vous m'avez données et pour vos bontés envers ma petite Hélène Vacaresco, au talent de laquelle je m'intéresse vivement. J'ai chargé M. Schefîer de vous dire tout cela beaucoup mieux de vive voix ! Il me fait souvent la lecture de vos vers de marbre, de vos tableaux homériques... )> Des vers de marbre! Leconte de Lisle exprima de la gratitude, mais avec concision...

Un petit intermède comique fut mon coup de sonnette à la porte de X. Marmier, l'octogénaire désuet et rance qui était allé au Cap Nord et n'en était jamais revenu. Une duègne barbue et rébarbative ouvrit. Elle me demanda à qui j'en voulais. Je lui tendis ma carte, qu'elle ne prit pas :

— De la part de qui venez-vous?

— De la part de S. M, la reine de Roumanie.

— Je ne connais pas cette dame!

Ma carte chut dans l'antichambre, et M. X. Marmier, seul, combattit la candidature de a cette dame » que ne connaissait pas sa geôlière...

Je continuais à « nouer des relations ». Ernest

Renan, Gherbuliez, Émile Augier, combien d'autres que j'oublie, furent renseignés sur la cérébralité de Carmen Sylva. On m'avait prévenu que l'auteur dramatique était affligé de surdité. Il me demanda de lui lire l'autographe royal que je devais lui transmettre. D'une voix claironnante, je lus. Très doucement, Augier me confessa qu'il n'y voyait plus guère, et que, pour cette raison, il avait craint de fatiguer ses yeux, en les exerçant sur une écriture nouvelle... Dans la conversation qui suivit, mes poumons se reposèrent.

Gounod, quoique en dehors des quarante, fut néanmoins honoré d'une auguste missive. Il avait mis en musique un poème de S. M. ; cela méritait remerciement. Le maître me reçut un matin dans son hôtel de la rue Montchanin. Une petitë calotte était posée sur l'auréole blanche de ses cheveux. Il souriait béatement ; sa poignée de main fut ecclésiastique. Ayant lu avec attendrissement la lettre de S. M., il s'extasia devant un portrait d'elle qu'elle lui offrait. Pour mieux donner carrière à son ravissement, il s'assit au piano, joua sa cantilène Jeanne d^Arc. Puis, avec émotion, il parla du grand oratorio auquel il comptait employer les dernières ressources de son génie : la Trinité. Trois parties, naturellement : le Père^ le Fils et le Saint- Esprit. L'œuvre demandait du temps et du recueillement. Néanmoins, il l'eût charmé d'écrire la partition d'une opérette pieuse, dont S. M. eût rédigé, en français, le texte. Hélas ! elle n'en fit rien, et c'est vraiment dommage. Gounod mourut

trop tôt, et Claude Terrasse naquit trop tard...

Loti m'ayant donné une lettre pour M""® Juliette Adam, je fus reçu vers la minuit par l'imposante dame, dans le plus grand secret, en son hôtel de la rue Juliette-Lamber. Mme Adani était alors en délicatesse avec le roi Garol que, dans la Nouvelle Reçue^ elle vitupérait éloquemment. Disciple de M^^ Blavatzky qui fonda la Société Théosophique, et amie de lady Gaithness, duchesse de Pomar, elle prétendait incarner Jeanne d'Arc et Catherine II, lesquelles, réunies, devaient lui donner bien de la tablature. En compagnie de la duchesse de Pomar, elle recevait dans son salon la reine Marie-Stuart; quand celle-ci opérait son entrée invisible, les murs, soucieux de l'étiquette, battaient aux champs, parait-il ... Le corps astral de M '''^ Adam pérégrinait volontiers à travers l'Europe, et pénétrant le secret des chancelleries, l'aidait à fabriquer ses « lettres sur la politique extérieure ». M. de Coutouly, un des ministres d'ailleurs les plus niais que la République ait entretenus à Bucarest, m'avait averti : « Gambetta l'a qualifiée de son plus bel accent méridional : M^^*^ Adam, c'est une bête ! » Mais à cinquante-huit ans elle avait des épaules, de la fraîcheur, du charme. Elle me déclara que si elle était le saint Jean-Baptiste des femmes, Carmen Sylva en était le Messie; quant au roi, cet Hérode-Hohenzollern, en faveur de son épouse, elle le ménagerait... très peu !...

Cette entrevue prématurée avec la directrice de la Nouvelle Reçue me fut fort préjudiciable, car

elle me valut d'être sournoisement inculpé de noirs complots contre un trône dont j'étais l'un des humbles bas-reliefs. Et voilà où mènent les belles relations que l'on noue sans mandat défini...

Quelques mois '^après mon retour à Bucarest, Carmen Sylva fut pompeusement avisée que les Pensées étaient couronnées par l'Académie ; et MM. Doucet, Legouvé, Sully Prudhomme, par un échange de bons procédés, reçurent r« Etoile de Roumanie », bibelot qui les enchanta, ainsi qu'ils en témoignèrent dans leurs réponses fleuries...

Petite émeute vue du palais. — Les Majestés prennent des forces à l'étranger; leur retour à Castel-Pélesch. — Arrivages princiers : la reine Nathalie de Serbie, l'archiduc Charles-Louis et l'archiduchesse Marie -Thérèse, le prince de Wied, le prince de Galles. — Ré.jouissances en leur honneur. — Silhouette du prince de Bûlow. — Retour à Bucarest.

Il serait oiseux d'entrer dans le détail des mois qui suivirent ma rentrée à Bucarest, En dehors de mes occupations personnelles, peu diverses, c'était la monotonie aulique et provinciale, les lectures de la reine, d'ineptes discussions esthétiques, l'admiration frénétique de M^i^ Vacaresco pour Carmen Sylva, des querelles avec la baronne de Witzleben, plus acariâtre à mesure qu'elle penchait vers la tombe, de petites et de grandes réceptions, de médiocres séances musicales, le papotage à l'heure du thé en présence du roi, le plus souvent taciturne ou bien émettant quelque insignifiante réflexion. A distance, tout cela, qui composait la vie quotidienne enviée de plusieurs, semble dénué d'intérêt, mesquin, fastidieux et digne, tout au plus, d'être célébré par l'auteur du Maître de forges^ arbitre des élégances, à moins que M. Paul Bourget ne

s'avise de prendre pour cadre d'un de ses romans si prestigieusement aristocratiques, la Cour. Des adulateurs suggéraient au demeurant que le palais de Bucarest équivalait, en mieux, à celui de Ferrare, et que la renaissance roumaine éclipsait l'autre, la vraie, celle que précède un R majuscule. Ce propos plaisait à Carmen Sylva, et la plume ou le pinceau à la main, ou assise au piano, et parée du laurier verni tout neuf, elle réunissait trois muses en une reine.

Toutefois, la sérénité de l'asile palatial fut troublée au mois d'avril par une petite émeute dont il serait trop long de relater les motifs ; seul le spectacle de l'intérieur mérite d'être noté.

Du peuple s'était massé sur la place du Palais; un cordon de troupes, sur l'ordre du sagace préfet de police, le cerna. Il faisait nuit, quand, en suite d'une stratégie maladroite, la plèbe, au lieu d'être évacuée sur la rue, fut refoulée vers les portes ; on crut qu'assaut allait être livré, alors qu'il n'y avait que panique et mouvement désordonné. Des députés, des sénateurs de l'opposition péroraient dans les salons du rez-de-chaussée, réservés aux aides de camp. Cette ruée soudaine les effara. Ils se débandèrent, à grands cris demandaient par quelles issues secrètes ils pourraient fuir. Leur émoi était comique.

Ayant toute licence d'errer dans les couloirs et les appartements, tant publics que privés, je me délectais à l'imprévu de la représentation.

L'administrateur des domaines de la couronne,

le plus brave homme du monde, mais, en l'occurrence, rien moins que brave, s'avisa de ma présence, et de son plus bel accent m'adjura :

•— Vous qui avez libre aKîcès auprès de leurs MaïestéSf allez les trouver ; moi, jé né peux pas. Dites-leur cé qui sé passe! C'est affreux ! Lé roi, il faut qu'il cède!

A sa harangue j'obtempérai. Traversant les galeries obscures, — on avait par précaution éteint l'électricité, — les appartements déserts, j'aperçus dans le fond d'une haute pièce sombre, dont les fenêtres donnaient sur la cour d'honneur envahie, les Majestés fantômales, qui, un pan du rideau soulevé, contemplaient, invisibles du dehors, la manifestation de leurs loyaux sujets. Muets, immobiles, les souverains assistaient aux péripéties du drame où ils risquaient d'être acteurs. Je n'osai, par respect, et par crainte aussi de les surprendre, les aborder.

Un coup de feu retentit. Affolée, la foule se précipita vers l'escalier du roi. Les aides de camp dégainèrent, le « héros de Grivitza » poussa son cri de guérie. Le « directeur des résidences royales» se préparait, nous assura-t-il le lendemain, à catapulter les assaillants, du haut du palier, avec des pots de fleurs... Le roi s'apprêtait au sacrifice ; la reine, les mains croisées derrière le dos, arpentait, comme une lionne en cage, la chambre toujours plongée dans l'obscurité.

L'émeute creva en bulle de savon, et les Majestés restèrent sauves. Au matin suivant, je me rendis

chez la reine. Elle était seule encore, occupée de peindre. Elle me dit, non sans âpreté : « Ah ! oui, j'ai bien entendu hier qu'on criait : A mort le roi ! » Maisellese tut, car ses dames, mielleuses, curieuses, firent irruption. N'osant l'interroger sur ses impressions de la veille, elles espéraient ses confidences. Placidement, S. M. leur demanda des nouvelles de leur santé, de leurs enfants, puis, tirant un manuscrit de sous son buvard, leur fit lecture, jusqu'à l'heure du déjeuner, du roman auquel elle travaillait. Ce fut supérieurement joué, et ces dames en furent pour leur promenade intéressée...

Leurs Majestés, éprouvées par le climat et l'exercice de la royauté, allèrent se fortifier, pendant la canicule, à l'étranger. La reine choisit l'île de Sylt, au long de la côte du Jutland, désireuse d'exalter son âme lyrique au spectacle d'une mer septentrionale, sauvage et tumultueuse. J'assistai au retour, en gare de Sinaïa, et je transcris cette page de « journal », racontant la réception, analogue à d'autres, qu'on leur fit :

« 30 août 1888, — Leurs Majestés reviennent cet après-midi d'Allemagne. Dans la funèbre petite gare, la foule se presse, s'agite. Chacun veut être au premier plan, faire parade de son importance.

« Central, le marquis de Curtopanxi, plénipotentiaire d'Italie, court sur jambes, profile au-dessus de l'entourage l'arête de son nez prodigieux. Le comte Goluchowsky {le futur chancelier d'Autriche), très satisfait de lui-même, le verbe haut, poitri-

nant, le visage blême épanoui dans la blondeur des favoris, renseigne le monde, attend qu'on lui présente ses hommages, et, selon le rang des personnes, déclenche l'épaule pour secouer une main, ou dédaigneusement allonge le pouce et l'index. Les dames, en grand arroi, disparaissent derrière de plantureux bouquets, les Roumaines se distinguant par leur nasillementinvétéré, exhalant de forts parfums, arborant des toilettes d'une élégance outrée. Chez les Allemandes, le blanc et le rose prédominent; l'une d'elles, blonde, lesdentshargneuses, est fière d'un chapeau jaune fleuri de bleu. Les ministres, joviaux, se trémoussent. Il y a aussi, fort bien mis, de graves policiers. Voici le train. On se porte en avant, on se range sur le quai. L'air national fait rage. Les wagons défilent avec lenteur; aux portières, des têtes de larbins manifestent de la curiosité. Le wagon royal stoppe devant le salon officiel ; à travers la large haie on aperçoit la lugubre et interminable figure du président du conseil, les visages épanouis des demoiselles d'honneur. La reine descend, fort rouge, fort agitée, hésitant qui elle va d'abord saluer. Elle pénètre rapidement dans le salon, où elle disparaît dans un cercle de bouquets qu'on lui présente. Le roi suit, en civil ; sous le chapeau melon, la courbe du nez s'affirme juive. Il a peine à se frayer passage, sourit, déclare qu'il conviendrait d'agrandir la gare, et à son tour s'engouffre dans le salon de réception.

« Dehors, le spectacle diffère. Tout le long du

talus, entre les deux rampes delà route, sont assis dans l'herbe des paysans en grand nombre ; leurs vêtements blancs égayent la verdure ; de leurs bonnets de feutre, delongs rubans tricolores flottent au vent. Ils regardent, impassibles. Un photographe guette la sortie des souverains. Les voici; ils montent dans leur landau. Derrière eux, c'est le défilé des voitures, interrompu par le bataillon de chasseurs qui s'ébranle, et dont la fanfare allègre est renvoyée par les sonores rochers d'en face... »

De ce séjour en Allemagne, Carmen Sylva revenait très Allemande ; cela ne devait d'ailleurs pas durer. Une grosse actrice, répondant au nom de Mii^ Giers, avait été reçue par elle à Sylt, et préconisant le génie dramatique de la reine, se déclarait prête à créer toutes ses futures héroïnes de théâtre. La proposition enchantait S. M., qui nous confiait qu'elle avait entendu dire que Rachel jouait mal Phèdre^ et que M^^" Giers lui était fort supérieure dans ce rôle. M^i- Giers prit l'habitude de télégraphier à peu près quotidiennement à S. M., qui répondait incontinent. A cause de son nom, la télégraphiante demoiselle donna de l'ombrage au ministre des Afïaires étrangères qui la suspectait d'un lien de parenté avec M. de Giers, alors ministre des Affaires étrangères en Russie. Peu à peu, le zèle de la reine à donner la réplique se ralentit, et l'actrice fut remisée au magasin d'accessoires. J'ai rapporté cette petite anecdote parce qu'elle prouve combien il était aisé à la première venue, pourvu qu'elle eût de l'aplomb, de s'em-

parer de l'esprit de Carmen Sylva, combien facilement aussi celle-ci se détachait.

Les montagnes orfévries par l'automne imminent firent à Castel-Pélesch un cadre digne des hôtes augustes qu'il s'apprêtait à recevoir. Les aides de camp, les Basset et autres Joseph Prudhomme, s'entretenaient, avec de la salive aux lèvres, des décorations qui sans doute allaient s'abattre sur leurs poitrines bourgeoises ou guerrières. Une fièvre de compétition les animait. Chacun se jugeait le plus digne de recevoir une de ces croix que les Altesses en balade ont accoutumé de semer derrière elles, économique et joli cadeau à faire à des imbéciles vaniteux. L'Helvète Basset pontifiait : « Qu'on en dise ce qu'on voudra, une décoration n'est pas ce qu'un vain peuple pense ; elle est l'emblème d'une haute situation que l'on occupe, elle prouve que l'on est ou que l'on fut quelqu'un ! » S'étant exprimé, le chien de cour tâtait un collier de commandeur et rauquait à la pensée qu'il était quelqu'un (!) et que bientôt un collier nouveau s'ajouterait à celui dont sa beauté s'ornait.

Première (1), et non de celles qui dispensent du ruban, s'amena la reine Nathalie de Serbie. Elle était alors au plus aigu de sa mésintelligence avec le roi Milan, et portait de travers une couronne

(1) 12 septembre.

qu'on lui déniait. L'Europe retentissait de sa plainte conjugale, et M™® Sarah Bernhardt avait fort à faire de la solacier. Des deuils tragiques ne l'avaient pas encore drapée de majesté ; elle ne gardait point le silence qui sied à la douleur. La terrasse d'un grand café de Bucarest avait eu sa visite, et d'un sorbet, aux yeux du public, elle avait rafraîchi ses lèvres augustes.

A dire le vrai, sa venue, et quoiqu'elle ne dût séjourner que quelques heures, embarrassait plus qu'elle n'enthousiasmait. Quel traitement lui faire, quel protocole lui appliquer? Déchue de son rang, par la volonté de son époux, elle contestait la légitimité du procédé, et entendait rentrer au Konak la tête haute et diadémée. Peut-être y réussirait-elle? Le roi Garol résolut de l'accueillir à la gare, mais lui, qui était un modèle de ponctualité, eut la coquetterie d'arriver quelques minutes après le train... La prévenance la flatta néanmoins.

Le petit cercle des invités était avide de considérer cette souveraine repoussée du trône et déclamatrice, et quand les battants de la porte s'ouvrirent, les échines se courbèrent dans le salon d'audience, mais les têtes restaient levées pour mieux voir.

Vêtue de noir, les torsades magnifiques de ses cheveux se déroulant sur les épaules, elle avança rapidement, évidemment intimidée, et par l'assurance exagérée de son maintien, s'efforçant de dissimuler sa timidité. Ses mâchoires fortes, qui déparaient le bel ovale de son visage, annonçaient

d'ailleurs une volonté puissante, tandis que le front bas, sous des bandeaux qui le rapetissaient encore, obstiné, ne décelait qu'une médiocre intelligence. D'énormes sourcils se joignaient à la naissance du nez, plutôt robuste; les yeux noirs souriaient. Une bouche charnue découvrait des dents blanches et solides. Aucune bague ne scintillait à ses mains lourdes, mais sculpturales.

Des épaules et des bras superbes la glorifiaient.

Elle tint cercle, sans grâce et sans à-propos, adressant à chacun quelques paroles brèves, aimables, mais banales. A moi elle fit ce compliment : « C'est vous qui aidez la reine dans ses essais littéraires? » La fâcheuse tuile...

Au départ, elle manqua le marchepied du wagon. Le train s'ébranla, et il fallut du temps avant que le mécanicien, averti de l'erreur, fit machine arrière. L'incident fut assez ridicule, et mit de fort méchante humeur le roi qui reconduisait l'infortunée Majesté serbe.

Forte de son droit, la reine Nathalie affirmait qu'après l'abdication prochaine de Milan, elle serait régente...

Généralement on s'accorda à trouver qu'elle man- " quait de race, restait une parvenue, et trop d'aplomb dans la circonstance chez elle déplut. Cependant avait-elle peut-être simplement outré le rôle, car, en arrivant chez sa sœur, princesse Ghika, elle pleura; et à Leurs Majestés, avec une émotion sincère elle avait déclaré que, depuis des années,

cette journée à Castel-Pélesch était la première dont elle eût pleinement joui.

Je négligeais de dire qu'elle était accompagnée de M'"'' Draga-Maschine, à qui personne ne prit garde... Pourtant c'était cette même dame d'honneur qui devait plus tard épouser le jeune roi Alexandre de Serbie et périr assassinée...

La semaine suivante, ce fut un archiduc qui vint s'installer pour quelques jours à Castel-Pélesch, et comme Fempereur d'Autriche dispose de neuf ordres de chevalerie, dont un à l'usage des dames, de joyeuses espérances germèrent dans le cœur des valets de cour. Déjà, le printemps de la même année, l'impératrice en personne était descendue au château. Mais ces messieurs avaient été frustrés dans leurs légitimes ambitions, car S. M. I., fort dédaigneuse des rites augustes, avait prétendu de ne faire visite qu'à Carmen Sylva et conserver un incognito sévère. Nul dignitaire n'avait été admis à la voir, et les demoiselles seules de la reine reçurent par l'intermédiaire de la grande maitresse le petit cadeau obligatoire, bracelet, bague ou broche, d'une souveraine en déplacement. Par parenthèse, on s'était donné bien du tracas pour loger congrûment l'auguste Dame. A temps, on s'était aperçu qu'il manquait une baignoire dans son cabinet de toilette. Il en fut commandé une de prix, en cuivre, que le roi, expert en toutes sortes de détails, approuva. Malheureusement, l'impératrice, habituée à descendre dans un bassin de marbre, répugnait au geste d'enjamber un vulgaire

ustensile, fût-il de cuivre et étincelant comme un chaudron. La baignoire fut reléguée au gardemeuble, sans avoir servi... L'occasion se présentait à nouveau de l'employer. Car l'archiduc Charles- Louis, frère de S. M. apostolique, arrivait accompagné de sa femme, l'archiduchesse Marie-Thérèse.

Cette fois, le cérémonial fut rigoureux, et le roi se trouva à la gare bien avant que le train spécial n'y entrât. Devant le château, le long de la terrasse, un bataillon de chasseurs, flanqué de la musique militaire, s'alignait. Les laquais s'échelonnaient sur l'escalier d'honneur, chamarrés, breloqués d'aiguillettes comme des aides de camp, en culotte de panne rouge, bas de soie blanc, d'ailleurs l'air parfaitement effronté.

Du premier landau, le roi, l'archiduc descendent; l'hymne autrichien scande leur auguste démarche. L'archiduc, énorme, enveloppe son obésité d'une tunique blanche que barre un cordon ponceau ; le plumet vert de son casque s'épanouit, triomphal. Le roi, malingre, en dolman bleu de colonel, le képi merveilleusement doré, s'efface à sa gauche, tandis que la troupe défile.

Voici la reine, en gris, pèlerine envolée, qui, radieuse, amène l'archiduchesse. Cette dernière, de haute et roide stature, drapée de noir, salue. Les présentations ont lieu. L'archiduchesse, qui a grande allure, promène son regard brun et doux sur l'assemblée, avoue à voix basse le grand désir qu'elle avait de venir à Sinaïa. L'archiduc secoue les mains de gens qui lui sont inconnus , et son

visage s'empourpre, car la besogne est fatigante. Puis les suites se mêlent et c'est la débandade à travers le château.

D'une fenêtre, j'aperçois l'archiduc qui se dévêt; le cordon glisse sur le parquet, la tunique blanche le suit. En bras de chemise et en bretelles, l'archiduc respire : il n'est plus qu'un simple mortel, un bourgeois...

Archiduc, archiduchesse. Altesses impériales, titres pompeux qui parent le néant... Bonasse, ennuyé, ennuyeux, l'archiduc Charles-Louis se plut à faire part individuellement à chacun de ses impressions sur Castel-Pélesch : « Joli site, belles montagnes, château artistique », répétait-il, et des lèvres augustes les six mots tombaient, invariables, sur les auditeurs admiratifs. L'archiduchesse, elle, imposait par sa beauté sèche, un certain air altier que de la grâce tempérait; à côté d'elle, la reine, de figure plus intelligente, semblait presque vulgaire de tenue. Au reste, l'archiduchesse fumait des cigares, pratiquait la gravure sur cuivre et nous photographia... Elle s'habillait avec goût, mais non sans une pointe d'excentricité qui lui seyait. Passionnée pour la chasse, on lui en offrit une, à l'ours. L'ours, malin, averti par les clairons que des hôtes illustres pénétraient dans la forêt, aux fins de le trucider, prit du champ et passa de l'autre côté de la vallée. Néanmoins, l'archiduchesse, infatigable, escaladait les pentes les plus abruptes, s'aventurait dans les fourrés les plus impénétrables. Comme on s'apprêtait à déjeuner champêtrement, elle

manqua à l'appel. D'une voix formidable, son époux clamait :

— Maria-Theresa !

La forêt se renfermait dans un silence obstiné.

Un aide de camp fut envoyé à la recherche de l'altesse vagabonde. Il la découvrit, tranquillement assise au fm bord d'un pittoresque précipice. Elle lui fit signe d'approcher, et tandis qu'il s'acquittait de son message, lui demanda à voix basse : « D'où pensez-vous qu'il débouche? » — ? — « Mais l'ours ! à droite ou à gauche ? »

— Maria-Theresa I clama derechef la voix impériale dans les profondeurs du ravin. Alors elle haussa légèrement les épaules, se décida à descendre, et déjeuna en deux minutes. « Elle a le diable au corps! » disait le roi, d'un accent de reproche.

L'ours s'évada, mais, en revanche, l'archiduchesse fut gratifiée, par la reine, de fortes lectures...

Moins illustre, mais beaucoup plus avantageux, le prince de Wied, père du futur roi d'Albanie, et frère de la reine, débarqua à Gastel-Pélesch, peu après le départ des Altesses autrichiennes. Il s'y implanta pour un long mois, et l'on sut ce que c'était qu'un principicule allemand. « Monsieur frère », ainsi qu'on l'appela, dédaignait sa sœur en tant que femme, cadette et auteur, mais l'estimait en raison de ce qu'elle était reine, dont un peu d'éclat rejaillissait sur sa Sérénissime personne. Il avait des grâces balourdes de vieil étudiant,

et SOUS des dehors affables et familiers, la morgue d'un hobereau. Plaisantant d'une voix forte, il riait aux éclats de ses propres plaisanteries. Il se jugeait joli, lorsqu'après dîner il chevauchait une queue de billard, pour l'ébaudissement de la galerie. Mais il avait aussi de la morale, des opinions, et, raisonnant agressivement à l'allemande, ne souffrait pas qu'on le contredit. Il était « Monseigneur » tout à fait, et un certain baron de Reck, directeur de sa « chambre des fmances», ne l'approchait qu'avec d'infinis respects. Ce baron, d'ailleurs, qui chaussait une pointure de 45, exagérait ses révérences à l'endroit des huissiers qu'il prenait pour des aides de camp... Monseigneur ne laissait pas de morigéner la reine, et il arriva qu'il le fit avec quelque apparence déraison.

En vue de la prochaine arrivée du prince de Galles, on se préoccupait de divertissements propres à dérider l'Altesse britannique. Il fut résolu qu'on jouerait la comédie, et M^^*^ Hélène Vacaresco, à qui échut un rôle, eut, pour lui donner la réplique, un prince M..., Moldave et irréprochable de manières. Le prince M... était jeune, riche, célibataire, de bonne maison, agréable de sa personne. La poétesse prit son indifférence pour de la passion muette, et s'ouvrit à la reine des sentiments qu'elle avait fait naître chez lui. Aussitôt la reine écrivit une belle lettre au prince M..., par quoi elle lui notifiait qu'elle lui accordait Hélène, que le sacrifice pour elle était grand, et qu'elle le priait de se décider illico. Là-dessus, furieux, il

arriva chez moi, me fit lire la missive, me demandant ce que cela signifiait, et voulant se plaindre au roi. Je lui conseillai de recourir à l'entremise du prince de Wied, ce qu'il fit, en le priant d'exprimer à la reine sa stupéfaction, et l'impossibilité où il se trouvait d'accéder à sa mise en demeure. La reine fut navrée, Hélène pleura, sa mère s'indigna, et chacune maudit le don Juan malgré lui...

La malencontreuse aventure n'empêcha pas la reine et son frère de chanter des duos. La reine se mettait au piano, et abusait de la pédale. Le prince chantait avec puissance et très faux. Ils étaient inlassables. Les auditeurs s'extasiaient et, le concert se prolongeant tard après dîner, somnolaient malgré les éclats de voix et les sonorités de l'instrument redoutable...

D'autres soins requirent « Monsieur frère ». Au prince de Galles il convenait de préparer une réception qui surpassât en splendeur celle dont on avait gratifié l'archid'.^. Il surveilla dorénavant les répétitions de la Louison de Musset que notre troupe représenterait... Je jouais Berthaud, et ces vers le faisaient s'esclaffer :

Que vais-je dire au duc? Je dirai : «Monseigneur... Oui, monseigneur d'abord; c'est juste et c'est flatteur. »

— Monseigneur... c'est juste et c'est flatteur!

Il le répétait, se rassasiait de la beauté du distique, et y remarquait, comme la comtesse d'Escarbagnas, un certain respect pour les grands, qui lui plaisait beaucoup...

Des tableaux vivants furent également organisés. La reine les combina. Par une attention gracieuse, le sujet de chacun d'eux était tiré d'un drame de Shakespeare, et les initiales des titres mises bout à bout formaient ce vocable imprévu Prince of Wales.

Le roi voulait bien que les costumes fussent fastueux, mais qu'il en coûtât peu à sa cassette ; aussi y avait-il du tirage. A dîner on discutait. La reine s'impatientant demanda : « Finalement, que ferons-nous?...» Le roi, péremptoirement: «Levonsnous de table. » D'augmenter les crédits, il ne fut plus question...

Enfin, S. A. R. fit son entrée à Castel-Pélesch (1).

Pour réjouir ses yeux, sept jeunes filles vêtues de blanc faisaient la haie d'un côté du vestibule ; moins agréables aux regards, les habits noirs et les uniformes leur faisaient face.

L'hymne anglais solennisa la circonstance. Le prince de Galles, ayant à son bras la reine, s'encadra dans la porte béante; le roi et le prince de Wied suivaient.

L'héritier de la couronne d'Angleterre avait superbement revêtu son costume d'amiral (pour faire honneur à la flotte roumaine?). Ses petits pieds soutenaient difficilement l'ampleur de son ventre. La reine fit des présentations sommaires, il se contenta de s'incliner avec un petit sourire qui sem-

(1) i-l octobre.

blait signifier : « Est-ce une véritable cour, ça?»

Quelquesheuresplustard, S. A.R. ayantdépouillé l'uniforme officiel, paraissait en habit ; un rubis unique ensanglantait le milieu de son plastron. Le cercle fut rondement passé en revue, et la salle à manger, fort ornée de fleurs, reçut le prince, les Majestés, la légation d'Angleterre et les suites.

Le roi avait bien fait les choses. S'étant enquis par voie diplomatique des préférences de son hôte, il lui servit à lui seul des vins de choix, Chambertin et Château-Yquem, qui sans doute étaient exquis, car, d'un geste large, l'Altesse royale y faisait honneur ; et, pour tout dire, d'appétit fort ouvert. Elle mangeait avec plus d'abandon que de distinction. Le prince s'amusait ; son rire éraillé retentissait. On pouvait discerner, quand sa bouche s'ouvrait, les dommages qu'avait subis sa denture ; et le clignement fréquent de ses paupières lourdes correspondait aux secousses de son ventre sacré.

Le Tout-Sinaïa emplit après dîner les salons de réception. Le prince se dandinait avec aisance, et selon la nationalité des personnes avec qui il s'entretenait, changeait d'idiome. Les dames, qui savaient sa réputation de galanterie, eussent bien voulu l'expérimenter ; oncques leurs sourires ne furent aussi engageants, leurs attitudes plus alliciantes, et, au milieu d'elles, le prince de Galles évoquait inopinément le souvenir de Parcifal parmi les Filles-Fleurs...

M. de Goutouly, invité parce qu'il avait jadis convoyé, en qualité de reporter du Temps ^ le prince

dans sa tournée aux Indes, M. de Coutouly narrait sur lui de gracieuses anecdotes. Il exerçait, disaitil, à l'occasion, son métier de prince avec une irréprochable dignité et ses bâillements se transmuaient en un sourire hiératique. Ainsi, présidant un jour une importante cérémonie, revêtu du grand manteau d'hermine, l'air solennel, il s'était tourné vers ses voisins, et, en accentuant son srérieux, leur

avait dit à voix basse : « Je m'em horriblement

ici. Qu'on prépare ma bouffarde pour tout à l'heure».

Ce petit trait rend S. A. R. sympathique.

Ni les tableaux vivants, dont la flatterie était si ingénieuse, ni la comédie de société si laborieusement apprise, n'enthousiasmèrent le futur potentat; même, dans son fauteuil, il nous offrit le spectacle d'une Altesse royale qui digère et dort ; d'ailleurs il est juste d'ajouter qu'il ne semble pas qu'il ait fait de remarque à l'oreille de son voisin...

Le divertissement d'une chasse à l'ours qu'on tenait en réserve lui fut proposé, à lui aussi. Mais, se méfiant de l'ours, il déclara qu'un simple déjeuner en plein air en agréable compagnie le charmerait bien davantage, préférence dont la reine témoigna d'être flattée.

On vit donc le futur pacificateur des Boërs, en veston déjà kaki, culotté de grèguesà l'enfant, les mollets gonflant l'ampleur des bas correctement tirés, les pieds petits et gros chaussés de brodequins, la tête lunaire coiffée d'un feutre tyrolien, aussi fashionable que M. Arthur Meyer lui-même, descendre de voiture, après des tours et des détours

dans les allées sablées qui s'arrêtaient net devant le sentier malicieux, couleuvre épousant les replis du Pélesch, et qu'il fallait avaler pour aboutir à la Poïana Stenei, but de l'excursion, pacage haut situé où des nourritures sustenteraient des estomacs défaillants, encore que royalissimes.

Malgré la saison avancée, la chaleur était grande, rude la montée, et S. A. R. suait bien fort; le Pélesch, ironique, lui montrait l'argent fuyant et bruyant de ses cascades sur les rochers noirs entre la végétation touffue que dorait le splendide automne. Sauvage beauté des monts escarpés où gravissait, sous la feuillée rousse entr'ouverte aux flèches piquantes d'un soleil incoercible, l'Altesse pesante et soufflante ! Décor féerique, où s'entrelaçaient la pourpre et l'or des bois agonisants sous la magnificence d'un ciel de velours et de soie divinement bleu, légèrement posé sur les crêtes noires apparues en hauteur... L'Altesse ne voyait rien, et répétait des bons mots, dont le prince de Wied goûtait la saveur, cependant que le roi, en petite tenue de général, précédé par des agents, veillait sur la sécurité de l'illustre ami. La reine, un béret contenant le désordre de sa chevelure, avançait allègrement, aux passages difficiles souffrait qu'on lui tendit une main secourable, tantôt chantait et tantôt improvisait des vers.

La forêt évasa les franges de son manteau ; hêtres et sapins reculèrent. Ce fut, en pleine et subite lumière, le pacage lustré, que surmontaient, dans un superbe élan, les cimes nues. L'horizon magique-

ment s'élargissait, et les Carpathes chauves dominèrent l'incomparable solitude de l'immensité verte et bleue. Le ciel, et des cimes en fuite éperdue, et des pâturages, et des forêts et des vallées, et des pâturages encore, et de la lumière, richesse du paysage désert que nul village n'égayait de la tache blanche de ses maisons...

Cependant notre troupe envahissait le majestueux plateau. Devant un banc de rochers, il y avait un grouillement de laquais qui disposaient en hâte le déjeuner. On s'assit sur l'herbe, et le sol foulé d'habitude par des vaches ou des brebis connut le contact de derrières augustes. A l'instar de l'ouvrier parisien, installé le dimanche sur les pelouses du bois de Boulogne, on se réjouit de la nature et du repas, l'une propice et l'autre excellent. De notables reliefs furent laissés aux vautours qu'on apercevait de-ci, de-là, contemplant leurs cousins qui festinaient.. . et le photographe perpétua le souvenir de l'agape.

Il y eut encore un déjeuner officiel et d'adieu, à Castel-Pélesch, et les toasts furent échangés. Moment solennel où des souverains, le verre à la main, vont, pour le bien du monde, échanger des paroles fraternelles. Pour la postérité j'ai consigné ces discours que je garantis textuels. Le prince de Galles s'étant levé dit d'une voix grasse : « Je porte au roi et à la reine, et les remercie de leur gracieuse hospitalité, dont je me souviendrai toujours ! » Le roi répondit en ânonnant : « Et moi, je remercie Votre Altesse Royale d'être venue ici ! » Le « héros

de Grivitza » poussa le premier un hurrah formidable.

Le prince de Galles parti, Gastel-Pélesch fut silencieux, et doucement Tarrière-automne y pénétra ; bientôt les premières neiges étendirent sur les allées et les pelouses leur tapis dont la blancheur s'allumait au soleil, et les fenêtres encadraient un paysage de forêts engivrées et de sommets argentés que le ciel, selon l'heure, bordait de soieries précieuses, gris-perle, azurescentes, pourpres ou turquoise fanée.

Dans le boudoir de la reine, quelques hôtes trouvaient accueil, dont Alecsandri ; et Muck, le chien danois du roi, s'instruisait à des propos légers ou graves qu'il écoutait d'un air sceptique, tout en s'étirant sur son divan de prédilection. « Monsieur frère », pour qui le séjour constituait une économie, facétieux à l'ordinaire, enchantait par le gros sel de ses reparties. On jugeait qu'il était de ceux qui ne savent pas se faire désirer. Un vieux valet de chambre qui avait son franc-parler, en fit l'observation à un aide de camp : « Le prince de Wied reste bien longtemps ; il agace le roi. ~ Comment cela? — Vous ne voyez pas comme il se tient à table? Il plaisante à haute voix, il renverse des verres, il rit aux éclats. Tout cela vexe le roi ».

S. A. S. se croyait à Neuwied, et donnait le ton. qui était mauvais. A déjeuner, il s'était mis à chantonner un peu plus qu'à mi-voix ; la reine, entraînée par l'exemple, vint à la rescousse, et c'eût été un duetto charmant, si le roi, dont les yeux d'aigle

OUIENT ROYAL

irrité papillotèrent de chaque côté de la lame fine du nez, n'avait prononcé d'un air sévère, sans d'ailleurs remuer la tête, et très bas : « On ne chante pas ainsi à table; c'est inconvenant... »

De fréquentes discussions esthétiques entre le prince et sa sœur ne rappelaient Weimar que de loin. Carmen Sylva traduisait alors avec emportement et sans beaucoup de discernement des poètes français, dont elle comptait offrir une anthologie àl'Allemagne. JeanAicard l'émouvait, mais Leconte de Lisle l'enthousiasmait. Et son admiration pour ses poèmes s'énonçait en des aphorismes de cette force : « D'autres seraient déjà contents d'avoir fait cela en prose ! » Ses translations, auxquelles d'ailleurs elle s'appliquait plus qu'à ses romans, lui agréaient à tel point qu'elle s'exclamait, après nous en avoir fait goûter les sonorités : « Et dire qu'il y a des gens pour prétendre que la langue allemande n'est pas harmonieuse ! » Hélène Vacaresco, qui ne savait pas l'allemand, applaudissait. « Monsieur frère », irrité de ne mériter des compliments de personne, reprochait, non sans aigreur, à Carmen Sylva de malmener l'allemand... Alecsandri hochait la tête, et Muck aboyait...

Des promenades au grand air, dont la fraîcheur avait un goût de sorbet, reposaient de vaines palabres, et entretenaient en santé l'esprit qui se fût étiolé dans une atmosphère saturée des pires microbes de la littérature.

Au cours de ces excursions solitaires, il m'arriva plus d'une fois de rencontrer le baron de Bùlow,

récemment promu ministre d'Allemagne en Roumanie, et qui, seul des diplomates accrédités, s'attardait encore à Sinaïa. On ne prévoyait guère alors la situation prépondérante qu'occuperait l'envoyé extraordinaire dans son pays, et sous le baron ne perçait pas encore le prince et le grand chancelier. Néanmoins le roi lui témoignait une sorte de déférence particulière, soit que, le sachant dans la faveur du prince de Bismarck, il crût devoir lui marquer de grands égards, se considérant toujours un peu comme le vassal de la Prusse, soit qu'il discernât d'ores et déjà l'aube de sa future puissance.

Je n'imaginais pas alors que M. de Biilow, dans ces entretiens, me sondât, me pesât. Je ne m'étonnai non plus, outre mesure, lorsque, quelques mois plus tard, accompagné de M"^ de Bûlow, il vint, le premier, nous rendre visite à Bucarest, à ma femme et à moi. « M"""^ de Biilow, grande musisienne, sachant par Joachim que j'étais moi-même violoniste, se félicitait, disait-il, de trouver à Bucarest un véritable artiste, et, sans tarder, elle avait voulu me connaître, m'inviter à fréquenter, pour l'art, à la légation. » Discours assaisonné d'éloges choisis, mais qui n'eurent pas l'effet voulu. La légation d'Allemagne ne m'attirait pas, et mon instinct m'avertit de me méfier de ces avances, encore que la reine, d'un ton sérieux, m'engageât à y répondre. J'ignorais encore le soin avec lequel la légation d'Allemagne surveillait l'entourage du couple royal. Noté comme Alsacien «revanchard»,

si l'on ne pouvait m'éloigner, mieux valait me gagner. Plus tard, je devais comprendre.

Au demeurant, M. de Bûlow avait de rares qualités de séduction. C'était le gentilhomme prussien, mais très affmé, latinisé, hasarderai-je, peutêtre par l'influence de sa femme, Italienne, et véritablement des plus gracieuses, avec des dehors d'extrême franchise et beaucoup d'intrigue en dessous.

Au physique, on peut s'en rapporter àses portraits. Épaissi maintenant, il avait en ce tempsune certaine sveltesse d'allure, de l'élégance dans la démarche, le geste sobre, il était affable non sans hauteur, et devant les Majestés s'inclinait sans se prosterner à l'allemande. Sous les cheveux blonds soigneusement lissés, le visage rasé avait une fadeur poméranienne qui le faisait tenir pour joli garçon. Les yeux, d'un bleu pâle, ne manquaient pas de vivacité. Il s'exprimait fort bien, et volontiers. L'esprit orné, il connaissait la littérature des principaux pays et s'énonçait dans un français très pur, sans accent, avec une aisance et une liberté sans pareilles. C'était plaisir, après de puériles conversations, d'entendre sa parole nette, où le pittoresque ne faisait pas défaut, nourrie, étayée de bon sens. D'ailleurs, affichant du libéralisme dans ses idées, se gardant de manifester aucun chauvinisme, désinvolte dans ses jugements et frondant spirituellement la reine qui eût voulu conquérir son admiration. Il y avait des joutes à propos de Gœthe, où Sa Majesté n'avait pas le dessus, et M. de Bulow,

dont on contestait la victoire, ne laissait pas de donner libre carrière à des épigrammes qui lui assuraient l'avantage, sans lui concilier la sympathie. Sûr de sa supériorité, M. de Biilow ne craignait pas de blesser en l'affirmant. Son empereur devait en faire l'expérience.

Art et littérature, cela c'était l'extérieur. Je devais, plus tard, connaître M. de Bûlow d'autre façon.

L'hiver émaillant de floraisons capricieuses les fenêtres de Castel-Pélesch, et le prince de Wied ayant enfin consenti à gagner sa belle résidence de Thunder den Tronck, je veux dire de Neuwied, le retour à Bucarest eut lieu.

Du wagon royal où je me trouvais, je vois encore, par la large baie du fond, les Carpathes qui reculent, se rapetissent. Maintenant c'est la désolation de la plaine infinie, enneigée. De kilomètre en kilomètre, les plantons se relayent. Le soleil couchant imbibe de sang cette plaine qui fuit, monotone, toujours fuit. Une buée de sang paraît emplir le salon confortable où les Majestés causent avec leurs invités, salon qu'embaument comme une chambre mortuaire les fleurs du départ. La reine est nerveuse; comme toujours la réception officielle en gare de Bucarest l'effraye. Le roi, plus froid, prouve à ses auditeurs qu'un pont sur le Danube, entre Giurgiu et Rustchuk, serait une excellente affaire où il mettrait des capitaux s'il en disposait...

La buée de sang s'évapore, et la lune traîne son

linceul bleu sur l'infini de la plaine blanche. Le salon roulant s'éclaire comme une antichambre de bal. Le roi continue de pérorer; la reine s'agite. Voici Bucarest ; les visagessouverainss'empreignent de gravité bienveillante et se parent d'un sourire machinal. L'hymne roumain retentit. Des dames allongent des bouquets. Le chef de la police est présent. Les Majestés saluent. La Cour se prosterne. Le carrosse reçoit le couple royal et le dirige sur le palais. Un roulement de tambour... Les Majestés sont en lieu sûr, et, pour les voir, il faudra dorénavant que la lettre d'admission soit revêtue de signatures et de cachets autorisés...

Mnie Sarah Bernhardt à Bucarest. ~ Émulation de Carmen Sylva qui fait lecture à ses five o'clock de ses ouvrages dramatiques. — Le prince Ferdinand de Roumanie s'installe au palais. — Une excursion pittoresque dans les Carpathes en compagnie de la reine. — Passage à Bucarest du prince de Naples.

Gastel-Pélesch avait hospitalisé au cours de l'automne bien des hôtes princiers; Bucarest eut cet hiver la visite d'une reine de théâtre, M^^ Sarah Bernhardt. Carmen Sylva, en quête d'interprètes pour ses ouvrages dramatiques, et fort désireuse d'être jouée sur une scène parisienne, ne manqua point d'assister à chacune de ses représentations. La grande Sarah n'était pas trop à son goût, entichée qu'était encore Sa Majesté de la volumineuse M^^- Giers. Néanmoins le prestige de la tragédienne lui imposait, et elle estimait que son concours serait une garantie de succès. Elle hésitait à la mander au palais, où les artistes qu'elle recevait étaient admis dans l'intimité et aux honneurs du thé, qu'en maîtresse de maison obligeante elle servait volontiers elle-même. Elle redoutait quelques-unes de ces incartades que des reporters lifialveillants imputent à la suave actrice, et que, peut-être, la

voix d'or ne prononçât le mot... Elle me chargea, entre temps, de porter à l'incomparable ses félicitations.

Je me rendis à l'hôtel où Sarah était descendue, et la trouvai en compagnie de Damala, qui buvait avec simplicité une tasse de café ;des petits chiens, gros comme des rats, jappaient autour d'elle. Sa pose était poétique, ses propos furent distingués, ses manières d'une élégance raffinée. Malheureusement, une de ses camarades, présente, s'avisa de rapporter que l'imprésario avait exposé dans la salle à manger del'hôtel une mauvaisephotographie de la glorieuse tragédienne. Aussitôt son attitude se disloqua, sa voix se cassa et, rouge de colère, elle cria : « Le sacré imbécile qui fait de ces bêtises-là ! Un aussi horrible portrait où je suis laide, où j'ai l'air d'une Thérésa ! Je ne comprends pas que le public qui a vu l'image d'une aussi vilaine femme vienne encore m'entendre! Qu'on enlève ça tout de suite, nom de D...! que l'imprésario comparaisse à l'instant ! » Celui-ci arrivé, elle lui lava la tête de la bonne façon, sans ménager les épithètes. Puis, ayant déchargé son électricité, elle redevint onduleuse, gracieuse, souriante, et daigna me renseigner sur la valeur des poètes. J'appris ainsi que Goppée eût dû mourir après avoir écrit le Passant, que le reste n'était bon qu'à faire des cornets; qu'elle avait en horreur Corneille et était à genoux devant Racine, que Molière égalait Shakespeare, et que Carriien Sylva... mais j'ai oublié ce qu'elle me confia sur Carmen Sylva...

Malgré mes efforts, Sa Majesté préféra, cette première fois, recevoir Sarah dans sa loge, pendant un entr'acte. Le roi prit sa part du divertissement : il vit la Tosca. Il ne parla pas de Sarah, mais, avec un petit sourire ironique, jugea que la pièce était dangereuse au point de vue politique, propre à soulever les passions populaires, et que si la chose dépendait de lui, il l'interdirait... D'ailleurs, il se rappelait avoir vu Sardou, en 63, organisant chez l'impératrice de petites soirées dramatiques, et c'était, disait-il, un homme charmant et infiniment spirituel. Au fond, le roi estimait que c'est perdre son temps que d'aller au théâtre, et qu'il collaborait personnellement à des pièces d'une autre envergure que celles où peinent des marionnettes d'acteur...

Cette apparition de la blonde Sarah stimula le génie dramatique de Carmen Sylva qui, en l'espace de deux mois, façonna plusieurs pièces de théâtre. Hélène Vacaresco de plus en plus la poussait à produire et à s'admirer. Il devenait malaisé de la retenir sur la pente dangereuse où elle s'engageait. Se comparant à autrui, elle se jugeait généralement supérieure en toute naïveté. Son ambroisie se corrompait. Je lui lisais ce passage d'une lettre de Loti : « Je travaille très peu, hélas ! avec toujours la tête ailleurs. » Elle eut une moue dédaigneuse, s'impatienta et dit : « Loti a le cerveau paresseux ; il ne sait pas sortir de lui-même pour décrire quelque chose qu'il ne connaît pas. Moi, je sais ». « Mon reine est infaillible », déclarait Hélène. La

reine poursuivait non sans fierté : « Que voulez-vous que me fasse le jugement d'un Paul Lindau, par exemple? (le romancier allemand ; il venait de séjourner à Bucarest, et son encens avait été de qualité médiocre). Qu'a-t-il écrit qui me dise quelque chose? Moiseule, je sais ce que j'ai voulu faire. J'ai la responsabilité de mon œuvre, et personne n'a le droit d'exiger de moi une modification ». {V. Hugo s'exprimait en termes analogues, quoique mieux choisis.) Le critique d'un journal de Weimar ayant fait l'observation qu'un petit acte de Carmen Sylva manquait de clarté, elle se vexa : « Pour moi, fit-elle, tout est parfaitement clair » ; et elle déchira la malencontreuse gazette.

Pour mettre à l'épreuve un public de choix, elle organisa au palais des five o'clock, où elle détaillait la beauté de ses drames récents.

Vêtue de blanc, elle prenait place sur l'estrade de sa bibliothèque, sous le pseudo-Rembrandt ; autour d'elle, des jeunes gens en habit se rangeaient. Un verre d'eau sur une petite table, le manuscrit dans sa main, c'était la Corinne fin de siècle, et couronnée quoiqu'il advînt. Avant de monter en scène elle me glissait un : « J'ai peur, j'ai très peur. .. )) L'auditoire, où les dames étaient en majorité, froufroutait. D'un regard timide, elle l'embrassait, puis, de sa voix qui charmait, commençait de lire. Cela durait longtemps, très longtemps. Les éventails s'agitaient; on bâillait discrètement; le respect interdisait d'applaudir. Ayant terminé, elle posait son manuscrit sur le guéridon et baissait les

yeux. L'admiration générale se manifestait par un silence impressionnant. Chacun et chacune rédigeait le compliment original propre à satisfaire Sa Majesté. Alors s'élevait, trompette de la renommée, la voix de M^^^ Vacaresco : « Sublime, ô mon Reine ! » Et il était difficile de surenchérir. Les dames babillaient joyeusement et baisaient la main de la royale poétesse. Les diplomates se livraient à de subtiles et sagaces réflexions. M. de Coutouly bêlait avec force son opinion dont personne ne se souciait; sa femme, petite bourgeoise figée de stupeur, esquissait des révérences dont on recevait le contre-coup. Tout ce monde, après deux heures de repos forcé, se délassait ; et au coin des lèvres tendues pointaient des épigrammes. Carmen Sylva voyait le sourire gracieux et ne sentait pas la piqûre du trait. Elle planait sur un nuage et montait à l'Empyrée.

Les journaux rendaient compte de ces five o'clock littéraires. La réclame était bonne, et M^^ la comtesse de Noailles pourrait l'envier.

Pour être juste, il convient de dire qu'à ce prurit de notoriété littéraire qui chatouillait si vivement Carmen Sylva, il y avait une cause morale profonde.

Depuis peu, elle croyait devoir abdiquer en partie la majesté royale, car elle avait définitivement renoncé à ses prérogatives de mère éventuelle du futur souverain, et le prince Ferdinand, neveu du roi Carol et fils puiné du prince Léopold

de Hohenzollern-Sigmaringen, ancien prétendant au trône d'Espagne, venait d'être installé au palais de Bucarest, en qualité d'héritier présomptif de la couronne. Le cœur toujours saignant d'une maternité inexaucée, sa blessure s'était rouverte, et pour recevoir d'un visage serein, voire joyeux, le nouveau venu, il lui avait fallu faire appel à sa force de caractère, en quoi sa générosité l'aidait. Néanmoins, depuis lors, elle se sentait diminuée, refoulée au second plan, encore que l'extérieur fût gardé, et cherchait des compensations auprès des Castalides, maintenant disséminées un peu partout et dont la mode règle le costume.

Le prince Ferdinand venait d'accomplir sa vingttroisième année et n'avait guère vécu qu'en Allemagne où des professeurs choisis l'initiaient à la langue et aux usages roumains. Il était alors long, mince, imberbe, d'un visage agréable que le sang des Bragance, dont il était par sa mère, rehaussait d'une certaine distinction exotique. Les cheveux blonds, les yeux bleus, un peu gauche d'allure, le parler lent, il paraissait timide et dépaysé. Sa situation ne laissait pas d'être délicate. Non seulement il lui fallait se familiariser avec son nouvel entourage, mais il convenait qu'il usât de grands ménagements envers sa tante. Mais il avait le cœur tendre, et d'un tact parfait, il sut ne la froisser en rien, déféra complètement à ses avis, prit l'habitude d'écouter religieusement ses lectures, et se fît aimer d'elle; attentif aux conseils de son oncle, il s'initiait en silence, et sans se lier avec person ne, aux difficultés

de son métier, mais volontiers rejoignait la reine dans ses appartements, lorsque le roi ne le conviait pas à une austère promenade.

En dépit de ses petits défauts de muse, la reine avait l'attirance de la bonté et le don de mettre à l'aise . Habitué à une certaine froideur dans sa famille, le prince Ferdinand s'épanouissait auprès d'elle. Sans contrainte il donnait carrière à son naturel, gamin sous la glace de l'étiquette. Imiter le coup de dos du sieur Basset, quand celui-ci exécutait un salut de cérémonie, le réjouissait extrêmement; s'il m'arrivait de donner la réplique, la reine s'associait pleinement à notre gaieté... Inofîensives distractions à la Cour, où elles sont rares. L'entourage de Sa Majesté s'était fort éclairci depuis des mois; aussi était-ce dans un quasi-désert de dames que M^^6 Hélène Vacaresco faisait évoluer autour de la juvénile Altesse la toupie de sa beauté. Cercles magiques qu'elle traçait ainsi, mais dont la résultante était encore imprévue et lointaine... A ce manège, la baronne de Witzleben, qui avait l'expérience du cœur humain, hochait la tête, et l'agitation de ses rubans multicolores révélait le danger...

Ayant du goût pour la musique, le prince, à rencontre du roi, insistait pour que l'on en fît, et, auditeur obligeant, encourageait les amateurs virtuoses. Nombre d'artistes valeureux, pour qui la reine avait des égards particuliers, furent ainsi reçus au palais. Je ne les nomme point, il y en a trop, et quoique généralement le soin me fût

commis de les inviter et de connaître de leurs prétentions. La cassette de la reine n'eût pu subvenir à ce luxe ; aussi le roi consentait-il fréquemment à faire acte de munificence, et de bonne grâce ajoutait dans bien des cas, au cachet, la croix qui en double la valeur. Je ne citerai, et en anticipant d'une année, que le passage du pianiste Paderewsky.

On sait — ou l'a-t-on oublié? — que Paderewsky est le produit de deux princesses roumaines naturalisées parisiennes : la princesse Hélène Bibesco et la princesse Rachel Brancovan. A cette époque (1889) la célébrité du prestigieux Polonais, pour être parisienne, n'était pas encore européenne. La princesse Bibesco, tombée un beau matin à Bucarest, annonça de sa voix grasseyante à la reine qu'elle allait lui faire un rare cadeau en la personne dudit Paderewsky. La princesse Bibesco était charmante, et n'avait qu'un défaut : c'était que, figurant « la grande pianiste mondaine », elle exécutait une fois par semaine le concerto de Chopin, et s'évanouissait régulièrement après ce haut fait. De Paderewsky elle prôna tant et si bien les mérites, qu'avant qu'il ne fût là, tout le monde était prévenu contre lui. Elle l'appelait le « Musset du piano » et nous vantait ses vertus les plus cachées. Nous sûmes ainsi qu'il était un « chaste et un pur », ce qui ne qualifie pas précisément Musset. Quant à son jeu, un rêve, la poésie même, quelque chose de superfm, d'extatique, de séraphique, d'horripilant, quoi!...

Quand, après ce délicieux boniment, Paderewsky

quand le soir descendit. Les prés bleuirent; la Forêt-Noire tarra l'horizon, plus épaisse, plus haute et plus sombre, et la strideur des grillons, le coassement des grenouilles montèrent dans l'air chargé d'humidité chaude et de parfums, ayec des piaulements d'oiseaux en quête de pâture ou de gîte. Sur cette plaine rhénane, entre Vosges et Forêt-Noire, les approches de la nuit sont parfois d'une étrange mélancolie; ou peut-être l'avais-je dans l'âme. Mais à ce moment, sur ce coin de terre privilégié, je ne sais quel fantôme de tristesse étendait précocement ses ailes ; et dans la nuit qui les enveloppa et où leurs voix continuaient de résonner, les Altesses, les Majestés me parurent des créatures chimériques dont les étoiles prenaient en pitié les vaines couronnes...

Un séjour morose et prolongé à Neuwied fît contraste avec la halte aimable à Umkirch. C'est au castelet de Segenhaus que Sa Majesté s'était établie, et S. A. S. la princesse douairière de Wied, pour la circonstance, avait renforcé d'un vernis plus austère la piété étalée sur son visage ; ses discours qui fleuraient l'Ëvangile et où s'entremêlait le patois de Chanaan étaient le plat désobligeant dont quotidiennement elle complétait nos parcimonieux repos. Personne n'échappait à sa sollicitude amère , au quinquina de ses fortifiantes remarques, et pour sa fille elle augmentait la dose, qu'elle lui servait d'ailleurs avec la déférence du e à la Majesté et avec l'insistance d'une mère dévouée.

Elle nous jugeait tous extrêmement frivoles, et le blâme était dans ses regards autant que sur ses lèvres.

Cet accueil mortifiait et chagrinait la reine. Elle adorait son pays natal et portait à sa famille une affection que la distance exaltait. Brusquement elle se sentait dépaysée, ne comprenant point par où elle avait péché, se demandait ce qui lui valait cette froideur et tant d'indirectes remontrances ; elle en était à regretter sa patrie adoptive où pourtant elle avait eu peine à s'acclimater, et se disait que le temps change le cœur, l'âme et les yeux.

Mais, privilégiée, la Burin était admise à des conciliabules secrets chez la vieille princesse ; et de longue date en correspondance avec elle, parachevait sa besogne dans le tête-à-tête en portraiturant à sa façon la société intime de Sa Majesté, en dénigrant les occupations auxquelles cette dernière se livrait et en prédisant tous les malheurs qui fondraient sur elle si on n'y mettait bon ordre. La consternation de la sévère Altesse était grande ; comme des hirondelles à l'automne, tous les bons principes dont elle avait nanti sa fille s'envolaient à tire d'aile. L'âme allemande de la souveraine se laissait gagner par les séductions de la parure latine. Au lieu de régénérer le peuple roumain, c'était elle qui se laissait envahir par la corruption orientale; et dans quel abîme de perdition allaitelle choir? Madame Sérénissime évoquait l'asphalte de Sodome et le bitume de Gomorrhe et s'épouvan-

tait de la conflagration, sur laquelle, en termes voilés, elle donnait des aperçus.

La princesse douairière de Wied, comme beaucoup de vieilles Altesses désœuvrées, patronnait et régentait des entreprises de charité, fomentait des fiançailles d'un trône à l'autre, dont elle tenait un registre fort exact, et, pour se renseigner, recevait sans vergogne les confidences de femmes de chambre . C'est ainsi qu'après avoir reçu une bonne heure durant la Burin, sitôt que la nabote gonflée de venin fut sortie de son cabinet, elle y fit pénétrer la camériste de la reine Emma de Hollande, sa nièce, dont elle avait favorisé le mariage avec le vieux roi batave, et lui accorda une longue audience. Les deuxpecques, en se promenant ensuite ensemble, importantes, se pavanaient comme de petites chevalières d'Eon...

Aux côtés de l'antique princesse, et bien propre à rabattre son orgueil, poitrinaitson morganatique époux, de beaucoup plus jeune qu'elle, le baron de Roggenbach. Ce gentilhomme au visage enflammé et tuméfié, de situation indéfinie, rogue et plat, intrigant et bête, doucereux et méchant, affectait, hors de l'œil de la dame, des allures de don Juan. Officiellement, il remplissait dans la maison les fonctions d'intendant ; il s'en délassait en tournant le madrigal aux demoiselles d'honneur de Sa Majesté, de la frivolité desquelles il espérait de surprenantes satisfactions. Bafoué, il ne se rebutait pas. Les rires qu'il suscitait sur son passage le chatouillaient dans sa vanité : il se rengorgeait et

ORIENT EOYAI.

pensait qu'on admirât ses traits d'esprit. Mais la douairière se renfrognait, jugeant qu'on manquait de respect à l'homme qu'elle avait distingué.

Pour se retremper de la solennité de Segenhaus, on avait, à proximité, le château de Monrepos, où le prince de Wied et sa jeune femme exerçaient une joyeuse et fastueuse hospitalité.

La « jeune » princesse n'avait guère que cinq ans de plus que Monseigneur et dépassait alors la cinquantaine. Contrefaite et laide, le visage barré obliquement d'un rictus méchant, elle boitillait avec un air de grandeur. Quoique malaxée dans les baumes les plus précieux du protestantisme le plus intransigeant, elle avait l'esprit chantourné comme sa personne, et moqueuse, aiguisait des épigrammes qu'elle lançait avec la grâce d'une Diane estropiée. Naturellement, elle aimait la toilette et les pierreries dont elle enjolivait sa malfaçon. Elle était princesse de Hollande, Altesse Royale, et comme telle gardait les prérogatives de son rang, que rehaussait une grosse fortune, à côté de son simplement Sérénissime mari.

Une ribambelle d'enfants, dont un théologien genevois était le benoît père fouetteur, entourait ce couple énamouré ; car Monseigneur subissait en public les démonstrations tendres de Madame Royale. Et, bénissant le ciel qui avait si richement favorisé leur union, le prince narrait, entre intimes, avec componction, que devant que d'œuvrer selon les rites qui perpétuent la race, six semaines durant il se mettait en prières.

— Pour se donner courage, insinuaient les mauvaises langues. Mais la reine s'attendrissait...

A Monrepos il y avait des laquais et une Cour. De quoi au juste cette dernière était composée, cela est difficile à établir, mais Monsieur frère, souverain de ses bruyères et de ses bois, recevait d'elle d'infinis respects, et quand les autorités de la ville étaient priées à diner, c'était merveille de contempler comme il s'acquittait de ses devoirs. Il portait beau alors, et la tête fièrement rejetée en arrière, les pectoraux tendus, la taille pincée dans la fine redingote, ses larges narines au vent pour mieux humer la flatterie, il distribuait de fortes poignées de main, et de ses lèvres hilares, les saillies fusaient. Monseigneur était balourd et gai ; ses cheveux blancs était de l'écume de Champagne sur son crâne solide. Après le repas, dépouillant la Sérénité, il daignait batifoler, cependant que son épouse, n'osant s'associer à ses jeux, le considérait avec une émotion que la Cour partageait. Quant à la reine, qui déméritait pour avoir signé des livres, on la tenait un peu à l'écart.

Des paons figurent dans les armoiries delà maison de Wied; Son Altesse Sérénissime avait ajouté à l'héraldique volatile un goitre de dindon. Elle n'imaginait pas que son fils puîné Guillaume, bambin qui béatement répétait ses gestes, ajouterait du ridicule à son blason, en le coiffant de la couronne d'Albanie.

Delà les châteaux, les Altesses et la Cour, il y avait l'immensité verte et moelleuse des collines,

le fleuve aux longs replis, le chatoiement des plaines ; mais ce n'était pas là le spectacle que recherchaient les yeux... La façade blanche de Monrepos grimaçait sur la hauteur, entre les courtines des hêtres, comme un sourire de vieillard pharisien qui garde son râtelier pour les visiteurs. Aux fins de dédommager ses hôtes de l'ennui qu'ils éprouvaient chez elle, la princesse douairière ordonnait d'un air pincé, le matin, à une petitenièce dont elle faisait l'éducation, de réciter le verset de Bible que l'enfant avait choisi en toute liberté, et qui ramènerait notre gent coupable sur le bon chemin. A Monrepos on ne s'amusait guère; mais à Segenhaus on apprenait que le chemin du Paradis est pavé de mauvaises intentions...

Le soulagement fut général, et chez la reine ellemême, quand, à nouveau, le train spécial glissa sur les rails, nous dirigeant cette fois sur Flessingue. Le geste des chefs de gare qui saluaient était beau, supérieur en noblesse et en correction aux plus pompeuses attitudes de M^r le prince de Wied. Et personne pendant la traversée ne souffrit du mal de mer ; tels séjours sont des préventifs sûrs contre la nausée.

Dans l'énormité de Londres, où un pâle soleil estival accumulait une chaleur intense, sans disperser la brume dont les monuments s'irisaient comme d'une bulle de savon. Sa Majesté passa, ignorée, un samedi, fin août. Elle s'était fait inscrire sous le nom decomtessede Vrancea àunhôtel assezmodeste, en bordure de Hyde-Park, et entendait profiter de son incognito.

Dans les magasins, où, sans beaucoup de discernement, elle choisissait les robes toutes faites par quoi elle affirmerait, sur le sol britannique, son élégance de reine orientale, son allure était immédiatement remarquée; on chuchotait son nom sur son passage ; les misses bréhaignes, et celles qui enfantent des manuscrits, lui faisaient cortège, s'efforçaient de la toucher, et piaulaient admirativement : « The queen of Rumania ! Carmen Sylva ! » Ce que ce vocable de Carmen Sylva prenait une ampleur dans leurs larges bouches ! Carmen Sylva appréciait ces hommages et d'un sourire remerciait. Le dimanche suivant, désireuse de tromper l'ennui où s'enlise, pour expier ses péchés de la semaine, la grande ville. Sa Majesté voulut visiter les Kew-gardens. Là, tout le monde ignorait sa qualité, et aucun détective ne la protégeait. La petite suite l'encadrait tant bien que mal, afin de lui éviter le coup de coude indiscret. Mais dans les serres où la foule se pressait, prise d'enthousiasme pour la beauté des fleurs et des plantes, elle professait à haute voix sespréférences, etcontinuant, par habitude, déjouer son rôle de souveraine en représentation, elle prodiguait les éloges, à l'impatience de ceux qui piétinaient derrière elle, stationnait longuement devant des spécimens rares, et avançait la main pour les palper. L'injonction brève d'un gardien : do not touch that, la ramena au sentiment de la situation. Elle rougit, nous regarda, rit, et tandis que des commentaires peu flatteurs se propageaient. Sa Majesté, toujours encadrée de ses gardes du corps, s'éloigna.

A lâ grille où nos landôius atterldâiënt, du peuple s'était massé, curieux qui, ainsi que l'indiquaient leurs propos, guettaient la sortie d'un personnage important. Déjà Sa Majesté, pensant que ce fût elle qui provoquait ce rassemblement, esquissait lé sourire ofïîciel et se préparait à sâluer, quand parut et fut hissée dans son équipage une petite femme noire et crépue, que des laquais très galonnés d'or escortaient. Les chapeaux s'agitèrent, desw hurrahs» retentirent ; à la princesse nègre, on fit une ovation. . . Sa Majesté, que l'incident amusa, nous dit : « S'ils savaient, pourtant, qu'ici il y a une véritable reine ! ... » Et à la queue leu leu, les landaiis défilèrent, petite princesse d'ébène en avant, très acclamée, reine authentique derrière, obscure, inaperçue, et il y avait matière à philosopher sur l'aventure...

Deux jours plus tard, on s'installait à Llandudno, petite station balnéaire du pays de Galles, sur le chemin de Holyhead. Le premier étage d'un hôtel simple et de prix élevés avait été mis à la disposition de Sa Majesté qui devait passer un mois dans cel endroit.

Si tant de brouillard et tant de pluie ne l'eussent enveloppée de leurs voiles et de leurs rayures maussades, ia contrée eût été délicieuse. Quand, rarement, dans un ciel pur, le soleil rayonnait, c'était sur une mer plus glauque qu'ailleurs, où plongeaient, noires, d'abruptes falaises; c'était sur les croupes molles des Camhrian Mountains, dont le plus haut sommet, le Snowdon^ arrondissait dans l'éloignement

son dôme bleuâtre, pareil à un ballon des Vosges. Uiie végétation méridionale envahit les venelles et l'es vallées, et les façades des cottages disparaissent sous les fuchsias et les clématites, tandis que dans les jardins, d'Un sombre feuillage se détache la charnuré rouge ou blanche des camélias. La bruyère, l'églantine et le genêt chargent l'air de senteurs emmiellées que vivifie la brise saline du large. Il y a des couchants d'une suave beauté, des crépuscules longs, où d'or pâle s'entoure le paysage mauve et gris-perle, d'une indécise immensité. Tel vieux château profile sur la campagne les ruines de ses donjons; des cités aimables fleurissent au bord des plages, dans le creux des vallons, et la rude langue celte oiïre à l'oreille ses sonorités.

Dans ce pays, Carmen Sylva s'épanouissait. La liberté dont on y jouissait était entière ; elle y satisfaisait à ses instincts de muse, et de la royauté n'avait que le prestige et les agréments. L'aristocratie la fêtait, et l'hospitalité du grand seigneur anglais effaçait de beaucoup, on put en juger à plusieurs reprises, celle du petit prince médiatisé, imbu de lui-même, de ses prérogatives, bouffi de mofgUe et insupportable de bêtise. De ces excursions dans les châteaux d'alentour, je ne fais qu'une mention. Pourtant, si je ne craignais d'allonger ce récit, volontiers m'attarderais-je dans ces belles demeures, auxquelles le luxe est si naturel qu'on ne le remarque même point, et dirais-je la courtoisie de l'accueil pour tous, les respects rendus sans servilité à la reine, et la bonne grâce de celle-ci dans

ces milieux où l'entourait une déférente bienveillance. Dans le beau pays de Galles, quelques semaines furent heureuses. De la terrasse d'un manoir, dans l'île d'Anglesey, je vois encore l'épaisse verdure de la pelouse qui descend vers la mer. Tapissée de lierre, une ruine féodale s'interpose entre le rivage et le parc. Le ciel est d'améthyste, les collines sont d'hyacinthe pâle et la nappe d'eau nacrée monte vers l'horizon. La longue gerbe d'or du soleil couchant passe entre des tourelles. Sur la terrasse blanche, des groupes se promènent; un garçonnet de neuf ans, que l'on présente à la reine, frappe le sol d'un talon impérieux et refuse obstinément d'embrasser Sa Majesté. Le père et la mère rient ; il s'en va courroucé, secouant au vent ses boucles blondes. Bel exemple d'indépendance ; et plus tard, regrettera-t-ilce baiserenvié d'une reine. . .

Une ombre gâtait le tableau. La famille Vacarêsco avait envahi l'hôtel de Llandudno et l'on ne pouvait arriver à Sa Majesté qu'en heurtant l'énorme croupe de M"^^ Vacaresco, en bousculant la fatuité de monsieur, en écartant M^^® Zoé, fille cadette, en traversant Hélène, massive et affairée. Dans la voiture royale, la famille se carrait; elle saluait pour la reine, elle la promenait triomphalement. On eût dit d'une troupe foraine exhibant un numéro sensationnel. La reine ne se doutait pas du ridicule que jetait sur elle ce quatuor. Le « Petit » avait demandé que les siens la rejoignissent, et il avait été fait selon son désir. M. Vacaresco était accouru de La Haye, où le crédit de sa fille l'avait fait

nommer ministre, et maintenant il souhaitait la légation de Londres, où ses talents et son élégance brilleraient d'un plus vif éclat. Son épouse moustachue excitait la curiosité ; si souvent parlait-elle de ses châteaux qu'elle avait fini par y croire. Mais on demandait duquel elle était la concierge? Au demeurant elle se disait marquise, et le paraissait...

C'est flanquée de cette belle famille que Carmen Sylva eut l'occasion de faire une lecture, non plus dans le clos de ses appartements particuliers, mais devant un public considérable et payant, et en plein air encore.

La chose se passa à Bangor, où avait lieu le traditionnel concours des bardes du pays, solennité qui attirait la foule de fort loin. Invitée à participer à la cérémonie, Carmen Sylva s'enthousiasma par avance pour le spectacle qui promettait d'être aussi romantique que pittoresque. Elle venait ellemême de publier un roman (Déficit) dont le pays de Galles, alors inconnu d'elle, était le lieu d'action et où un barde jouait un rôle principal. L'occasion se présentait de frayer enfin avec ces bardes auxquels elle prêtait tous les talents et toutes les vertus; elle en éprouva du ravissement. Discrètement sollicitée de payer de sa personne, elle s'empressa d'accepter. Mlle Vacaresco, que nul ne requérait de se produire, se proposa spontanément.

Tout un peuple étagé sur les gradins du vaste amphithéâtre put donc contempler la reine de Roumanie, assise au centre d'une estrade, entre six vieillards appuyés sur des harpes et qui impro-

visaient à tour de rôle des quatrains en langue kymrique à la gloire de Carmen Sylva. A un moment, une boulotte drapée de blanc se détacha du groupe, s'avança au bord de la scène, et M^^^ Vacaresco déclama de ses propres vers dont on avait fait une adaptation anglaise. L'étonnement suspendit les applaudissements prêts à se. déchaîner. Après cette formalité, Carmen Sylva quitta son siège, et à son tour se dressa, en pleine lumière, les cheveux offerts à la brise qui les soulevait, devant l'assistance émerveillée. En un petit speech fort gracieux, elle s'excusa de sa hardiesse grande à s'exprimer dans une langue qui n'était pas la sienne ; et aux sons de la harpe qui l'accompagnait, elle déclama ses plus récents poèmes. On l'écouta dans un silence religieux qui se mua en hurrahs frénétiques, quand elle eut terminé. Inclinant légèrement la tête, elle saluait, très émue, et sans doute ce fut là le plus beau souvenir de sa carrière... Néanmoins, rédigeant le bulletin pour V officiel de Bucarest, je ne crus pas devoir mentionner l'épisode...

Une excursion en Irlande coupa la villégiature de Llandudno, sorte de tournée électorale organisée par lord Meath, un ami de la princesse douairière de Wied, qui promena la reine où il lui était utile à lui, et d'ailleurs, fort dédaigneux de l'étiquette, en usait envers Carmen Sylva comme avec une Majesté de bric-à-brac.

Le général Greceano, qui présidait aux destinées du voyage, souffrant, n'avait pas suivi S. M. dans cette équipée. Au retour, on le trouva mourant

Ul

d'un cancer dont il avait jusqu'alo^'s dissimulé l'existence et qu'il avait fallu opérer in extremis. En l'occurrence, la reine ténaoigna d'une abnégation et d'un dévouement qui touchaient. S'instituant soeur de charité, elle passait des heures au chevet du malade, charmante de douceur et d'à-propos, neplaignant ni le temps ni les forces, et se donnant tout entière à l'œuvre de guérison. Du moins une demi-convalescence permit-elle de rapatrier le préfet du palais qui soupirait après le beau soleil de son pays, et que le Basset, mandé à cet effet, ramena à Bucarest.

Son départ créait une complication.

La reine Victoria attendait la reine de Roumanie à Balmoral dans les premiersjours d'octobre, et il y avait à ce suj et un échange actif de télégrammes , entre le secrétaire de S. M. Britannique, sir Fletwood Edwards, et moi. Quel personnage officiel remplacerait le général? M. Vacaresco se jugeait tout -désigné, et le disait; même, tenant la chose pour déjà faite, il expliquait que sa bonne mine et sa distinction naturelle feraient sur l'impératrice des Indes une excellente impression, et qu'il inaugurerait ainsi au mieux ses futures fonctions de ministre en Angleterre. Mais je priai la reine de bien vouloir en référer au roi et de demander qu'un aide de camp fût envoyé. La réponse du roi fut bî'ève : « Scheffer suffît. )) M. Vacaresco, vexé, fit ses malles et retourna à La Haye, avec sa volumineuse épouse, laissant toutefois en dépôt chez Sa Majesté ses deux filles.

Si flatteuse que fût pour moi la désignation du souverain, elle ne laissait pas de m'embarrasser. J'avais d'autres projets, et j'étais assez simple pour ne pas souhaiter que pareille responsabilité m'échût. Il me fallut donc prendre le chiffre au moyen duquel s'expédiaient d'innocents télégrammes, me munir de la lettre de crédit dont une reine en déplacement ne peut se passer, et me gourmer bien fort, afin d'imposer aux sous-ordres, et ne pas représenter moins bien, s'il se pouvait, que l'avantageux M. Vacaresco... D'ailleurs, on nous avait prévenus que le séjour à Balmoral était des plus maussades, la vieille Queen acariâtre et hautaine, et que nous aurions plus de joie à quitter cette résidence que d'y arriver; pronostics qui heureusement furent démentis par l'événement...

Chez la reine Victoria. — Passage à Edimbourg et lecture à Londres. — Altesses et Majestés au château de Sigmaringen. — Halte chez le duc de Nassau. — Séjour à Vienne et interview impériale.

Après une nuit de chemin de fer, il fallut, dans l'étroit compartiment, procéder à une toilette minutieuse, endosser la redingote, par quoi, dès le matin, se manifeste l'officialité du personnage, et du prestige d'un haut de forme impeccable rehausser un chef dont à l'heure présente je remémore avec envie l'aspect trop juvénile qu'alors je déplorais...

Un assez beau soleil mettait en valeur les rochers desGrampians, où de la brume s'étirait, et éparpillait de l'or sur la mer, verdâtre et tumultueuse. Le paysage septentrional, trop rapidement entrevu, eût retenu les regards, si d'autres soins n'eussent requis de l'attention. A l'embranchement d'Aberdeen, des uniformes rouges étaient postés sur le quai de la gare. Un des officiers demanda à être introduit auprès de S. M., à qui, après les compliments d'usage, il annonça que la Queen mettait son propre wagon-salon à sa disposition, pour effectuer le trajet d'Aberdeen à BalLiter, station terminus.

On passa donc dans l'impérial wagon-salon, dont la simplicité ne laissait rien à désirer. La reine, un peu nerveuse, mais fort gaie, s'entretenait avec le major déléguépar la Queen; et le fou rire fut général quand on apprit que le prince de Galles apparaîtrait enjuponné, dans le costume des highlanders...

Un peu avant midi, le train s'arrêta à Ballater. Sur le quai, une compagnie de horse-guards rendit les honneurs ; à distance s'espaçaient des curieux en petit nombre. Vers la souveraine s'avança un parti de highlanders. Highlanders ? Avec les jupons courts à carreaux, les genoux nus, les brodequins haut lacés, les vestons irréprochables faisaient contraste, la correction citadine des cols et des cravates était incompatible, et l'ensemble du costume était plutôt hybride, et d'ailleurs plus comique que déplaisant. Immédiatement ces highlanders d'opérette, s'étant rapprochés, se muèrent en de grands princes.

Voici S. A. R. le prince de Galles lui-même, emplissant sa tunique carrelée d'un vaste abdomen ; sur les jambes nues, le système pileux se révèle, roux, avec indiscrétion. Un large rire le secoue ; il se congestionne de plaisir, tant il se trouve drôle, affublé de la défroque nationale, que la volonté de sa mère le condamne à endosser durant la villégiature en Écosse. Voici le prince Henri de Battenberg, brun, très martial, très exactement beau dans le même uniforme, et à son côté, d'aspect doux et chétif, grelottant, le jeune duc de

OËIËNT ËOtAL -

quand le soir descendit. Les prés bleuirent; la Forêt-Noire barra Phorizon, plus épaisse, plus haute et plus sombre, et la strideur des grillons, le coassement des grenouilles montèrent dans l'air chargé d'humidité chaude et de parfums, avec des piaulements d'oiseaux en quête de pâture ou de gîte. Sur cette pîame rhénane, entre Vosges et Forêt-Noire, les approches de la nuit sont parfois d'une étrange mélancolie; ou peut-être Tavais-je dans l'âme. Mais à ce moment, sur ce coin de terre privilégié, je ne sais quel fantôme de tristesse étendait précocement ses ailes; et dans la nuit qui les enveloppa et où leurs voix continuaient de résonner, les Altesses, les Majestés me parurent des créatures chimériques dont les étoiles prenaient en pitié les vaines couronnes...

Un séjour morose et prolongé à Neuwied fit contraste avec la halte aimable à Umkirch. C'est au castelet de Segenhaus que Sa Majesté s'était établie, et S. A. S. la princesse douairière de Wied, pour la circonstance, avait renforcé d'un vernis plus austère la piété étalée sur son visage ; ses discours qui fleuraient l'Ëvangile et où s^entremêlait le patois de Chanaan étaient le plat désobligeant dont quotidiennement elle complétait nos parcimonieux repos. Personne n'échappait à sa sollicitude amère , au quinquina de ses fortifiantes remarques, et pour sa fille elle augmentait la dose, qu'elle lui servait d' ailleurs avec la déférence du e à la Majesté et avecl'insistance d'une mère dévouée.

Elle nous jugeait tous extrêmement frivoles, et le blâme était dans ses regards autant que sur ses lèvres.

Cet accueil mortifiait et chagrinait la reine. Elle adorait son pays natal et portait à sa famille une affection que la distance exaltait. Brusquement elle se sentait dépaysée, ne comprenant point par où elle avait péché, se demandait ce qui lui valait cette froideur et tant d'indirectes remontrances ; elle en était à regretter sa patrie adoptive où pourtant elle avait eu peine à s'acclimater, et se disait que le temps change le cœur, l'âme et les yeux.

Mais, privilégiée, la Burin était admise à des conciliabules secrets chez la vieille princesse ; et de longue date en correspondance avec elle, parachevait sa besogne dans le tête-à-tête en portraiturant à sa façon la société intime de Sa Majesté, en dénigrant les occupations auxquelles cette dernière se livrait et en prédisant tous les malheurs qui fondraient sur elle si on n'y mettait bon ordre. La consternation de la sévère Altesse était grande ; comme des hirondelles à l'automne, tous les bons principes dont elle avait nanti sa fille s'envolaient à tire d'aile. L'âme allemande de la souveraine se laissait gagner par les séductions de la parure latine. Au lieu de régénérer le peuple roumain, c'était elle qui se laissait envahir par la corruption orientale; et dans quel abîme de perdition allaitelle choir? Madame Sérénissime évoquait l'asphalte de Sodome et le bitume deGomorrhe et s'épouvan-

tait de la conflagration, sur laquelle, en termes voilés, elle donnait des aperçus.

La princesse douairière de Wied, comme beaucoup de vieilles Altesses désœuvrées, patronnait et régentait des entreprises de charité, fomentait des fiançailles d'un trône à l'autre, dont elle tenait un registre fort exact, et, pour se renseigner, recevait sans vergogne les confidences de femmes de chambre. C'est ainsi qu'après avoir reçu une bonne heure durant la Burin, sitôt que la nabote gonflée de venin fut sortie de son cabinet, elle y fit pénétrer la camériste de la reine Emma de Hollande, sa nièce, dont elle avait favorisé le mariage avec le vieux roi batave, et lui accorda une longue audience. Les deuxpecques, ense promenant ensuite ensemble, importantes, se pavanaient comme de petites chevalières d'Eon...

Aux côtés de l'antique princesse, et bien propre à rabattre son orgueil, poitrinaitson morganatique époux, de beaucoup plus jeune qu'elle, le baron de Roggenbach. Ce gentilhomme au visage enflammé et tuméfié, de situation indéfinie, rogue et plat, intrigant et bête, doucereux et méchant, affectait, hors de l'œil de la dame, des allures de don Juan, Officiellement, il remplissait dans la maison les fonctions d'intendant; il s'en délassait en tournant le madrigal aux demoiselles d'honneur de Sa Majesté, de la frivolité desquelles il espérait de surprenantes satisfactions. Bafoué, il ne se rebutait pas. Les rires qu'il suscitait sur son passage le chatouillaient dans sa vanité : il se rengorgeait et

pensait qu'on admirât ses traits d'esprit. Mais la douairière se renfrognait, jugeant qu'on manquait de respect à l'homme qu'elle avait distingué.

Pour se retremper de la solennité de Segenhaus, on avait, à proximité, le château de Monrepos, où le prince de Wied et sa jeune femme exerçaient une joyeuse et fastueuse hospitalité.

La « jeune » princesse n'avait guère que cinq ans de plus que Monseigneur et dépassait alors la cinquantaine. Contrefaite et laide, le visage barré obliquement d'un rictus méchant, elle boitillait avec un air de grandeur. Quoique malaxée dans les baumes les plus précieux du protestantisme le plus intransigeant, elle avait l'esprit chantourné comme sa personne, et moqueuse, aiguisait des épigrammes qu'elle lançait avec la grâce d'une Diane estropiée. Naturellement, elle aimait la toilette et les pierreries dont elle enjolivait sa malfaçon. Elle était princesse de Hollande, Altesse Royale, et comme telle gardait les prérogatives de son rang, que rehaussait une grosse fortune, à côté de son simplement Sérénissime mari.

Une ribambelle d'enfants, dont un théologien genevois était le benoît père fouetteur, entourait ce couple énamouré ; car Monseigneur subissait en public les démonstrations tendres de Madame Royale. Et, bénissant le ciel qui avait si richement favorisé leur union, le prince narrait, entre intimes, avec componction, que devant que d'œuvrer selon les rites qui perpétuent la race, six semaines durant il se mettait en prières.

— Pour se donner courage, insinuaient les mauvaises langues. Mais la reine s'attendrissait...

A Monrepos il y avait des laquais et une Cour. De quoi au juste cette dernière était composée, cela est dilTicile à établir, mais Monsieur frère, souverain de ses bruyères et de ses bois, recevait d'elle d'infinis respects, et quand les autorités de la ville étaient priées à dîner, c'était merveille de contempler comme il s'acquittait de ses devoirs. Il portait beau alors, et la tête fièrement rejetée en arrière, les pectoraux tendus, la taille pincée dans la fine redingote, ses larges narines au vent pour mieux humer la flatterie, il distribuait de fortes poignées de main, et de ses lèvres hilares, les saillies fusaient. Monseigneur était balourd et gai ; ses cheveux blancs était de l'écume de Champagne sur son crâne solide. Après le repas, dépouillant la Sérénité, il daignait batifoler, cependant que son épouse, n'osant s'associer à ses jeux, le considérait avec une émotion que la Cour partageait. Quant à la reine, qui déméritait pour avoir signé des livres, on la tenait un peu à l'écart.

Des paons figurent dans les armoiries delà maison de Wied; Son Altesse Sérénissime avait ajouté à l'héraldique volatile un goitre de dindon. Elle n'imaginait pas que son fils puîné Guillaume, bambin qui béatement répétait ses gestes, ajouterait du ridicule à son blason, en le coiffant de la couronne d'Albanie.

Delà les châteaux, les Altesses et la Cour, il y avait l'immensité verte et moelleuse des collines,

le fleuve aux longs replis, le chatoiement des plaines ; mais ce n'était pas là le spectacle que recherchaient les yeux... La façade blanche de Monrepos grimaçait sur la hauteur, entre les courtines des hêtres, comme un sourire de vieillard pharisien qui garde son râtelier pour les visiteurs. Aux fins de dédommager ses hôtes de l'ennui qu'ils éprouvaient chez elle, la princesse douairière ordonnait d'un air pincé, le matin, à une petitenièce dont elle faisait l'éducation, de réciter le verset de Bible que l'enfant avait choisi en toute liberté, et qui ramènerait notre gent coupable sur le bon chemin. A Monrepos on ne s'amusait guère; mais à Segenhaus on apprenait que le chemin du Paradis est pavé de mauvaises intentions...

Le soulagement fut général, et chez la reine ellemême, quand, à nouveau, le train spécial glissa sur les rails, nous dirigeant cette fois sur Flessingue. Le geste des chefs de gare qui saluaient était beau, supérieur en noblesse et en correction aux plus pompeuses attitudes de M^r le prince de Wied. Et personne pendant la traversée ne souffrit du mal de mer ; tels séjours sont des préventifs sûrs contre la nausée.

Dans l'énormité de Londres, où un pâle soleil estival accumulait une chaleur intense, sans disperser la brume dont les monuments s'irisaient comme d'une bulle de savon. Sa Majesté passa, ignorée, un samedi, fm août. Elle s'était fait inscrire sous le nomdecomtessedeVranceaàunhôtelassezmodeste, en bordure de Hyde-Park, et entendait profiter de son incognito.

Dans les magasins, où, sans beaucoup de discernement, elle choisissait les robes toutes faites par quoi elle affirmerait, sur le sol britannique, son élégance de reine orientale, son allure était immédiatement remarquée; on chuchotait son nom sur son passage ; les misses bréhaignes, et celles qui enfantent des manuscrits, lui faisaient cortège, s'efforçaient de la toucher, et piaulaient admirativement : « Thequeen of Rumania ! Carmen Sylva ! » Ce que ce vocable de Carmen Syha prenait une ampleur dans leurs larges bouches ! Carmen Sylva appréciait ces hommages et d'un sourire remerciait. Le dimanche suivant, désireuse de tromper l'ennui où s'enlise, pour expier ses péchés de la semaine, la grande ville. Sa Majesté voulut visiter les Kew-gardens. Là, tout le monde ignorait sa qualité, et aucun détective ne la protégeait. La petite suite l'encadrait tant bien que mal, afin de lui éviter le coup de coude indiscret. Mais dans les serres où la foule se pressait, prise d'enthousiasme pour la beauté des fleurs et des plantes, elle professait à haute voix ses préférences, et continuant, par habitude, déjouer son rôle de souveraine en représentation, elle prodiguait les éloges, à l'impatience de ceux qui piétinaient derrière elle, stationnait longuement devant des spécimens rares, et avançait la main pour les palper. L'injonction brève d'un gardien : do not touch thatj la ramena au sentiment de la situation. Elle rougit, nous regarda, rit, et tandis que des commentaires peuflatteurs se propageaient. Sa Majesté, toujours encadrée de ses gardes du corps, s'éloigna.

A la grille où nos landaus attendaient, du peuple s'était massé, curieux qui, ainsi que l'indiquaient leurs propos, guettaient la sortie d'un personnage important. Déjà Sa Majesté, pensant que ce fût elle qui provoquait ce rassemblement, esquissait le sourire officiel et se préparait à saluer, quand parut et fut hissée dans son équipage une petite femme noire et crépue, que des laquais très galonnés d'or escortaient. Les chapeaux s'agitèrent, des« hurrahs» retentirent ; à la princesse nègre, on fit une ovation. . . Sa Majesté, que l'incident amusa, nous dit : « S'ils savaient, pourtant, qu'ici il y a une véritable reine I ... » Et à la queue leu leu, les landaus défilèrent, petite princesse d'ébène en avant, très acclamée, reine authentique derrière, obscure, inaperçue, et il y avait matière à philosopher sur l'aventure,..

Deux jours plus tard, on s'installait à Llandudno, petite station balnéaire du pays de Galles, sur le chemin de Holyhead. Le premier étage d'un hôtel simple et de prix élevés avait été mis à la disposition de Sa Majesté qui devait passer un mois dans cet endroit.

Si tant de brouillard et tant de pluie ne l'eussent enveloppée de leurs voiles et de leurs rayures maussades, la contrée eût été délicieuse. Quand, rarement, dans un ciel pur, le soleil rayonnait, c'était sur une mer plus glauque qu'ailleurs, où plongeaient, noires, d'abruptes falaises; c'était sur les croupes molles des Cambrian Mountains, dont le plus haut sommet, le Snowdon, arrondissait dans l'éloignement

ORIENT BOYAt

son dôme bleuâtre, pareil à un ballon des Vosges. Une végétation méridionale envahit les venelles et les vallées, et les façades des cottages disparaissent sous les fuchsias et les clématites, tandis que dans les jardins, d'un sombre feuillage se détache la charnure rouge ou blanche des camélias . La bruyère, l'églantine et le genêt chargent l'air de senteurs emmiellées que vivifie la brise saline du large. Il y a des couchants d'une suave beauté, des crépuscules longs, où d'or pâle s'entoure le paysage mauve et gris-perle, d'une indécise immensité. Tel vieux château profile sur la campagne les ruines de ses donjons; des cités aimables fleurissent au bord des plages, dans le creux des vallons, et la rude langue celte offre à l'oreille ses sonorités.

Dans ce pays, Carmen Sylva s'épanouissait. La liberté dont on y jouissait était entière ; elle y satisfaisait à ses instincts de muse, et de la royauté n'avait que le prestige et les agréments. L'aristocratie la fêtait, et l'hospitalité du grand seigneur anglais effaçait de beaucoup, on put en juger à plusieurs reprises, celle du petit prince médiatisé, imbu de lui-même, de ses prérogatives, bouffi de morgue et insupportable de bêtise. De ces excursions dans les châteaux d'alentour, je ne fais qu'une mention. Pourtant, si je ne craignais d'allonger ce récit, volontiers m'attarderais-je dans ces belles demeures, auxquelles le luxe est si naturel qu'on ne le remarque même point, et dirais-je la courtoisie de l'accueil pour tous, les respects rendus sans servilité à la reine, et la bonne grâce de celle-ci dans

ces milieux où Tentourait une déférente bienveillance. Dans le beau pays de Galles, quelques semaines furent heureuses. De la terrasse d'un manoir, dans l'île d'Anglesey, je vois encore l'épaisse verdure de la pelouse qui descend vers la mer. Tapissée de lierre, une ruine féodale s'interpose entre le rivage et le parc. Le ciel est d'améthyste, les collines sont d'hyacinthe pâle et la nappe d'eau nacrée monte vers l'horizon. La longue gerbe d'or du soleil couchant passe entre des tourelles. Sur la terrasse blanche, des groupes se promènent; un garçonnet de neuf ans, que l'on présente à la reine, frappe le sol d'un talon impérieux et refuse obstinément d'embrasser Sa Majesté. Le père et la mère rient ; il s'en va courroucé, secouant au vent ses boucles blondes. Bel exemple d'indépendance ; et plus tard, regrettera- t-il ce baiser envié d'une reine...

Une ombre gâtait le tableau. La famille Vacaresco avait envahi l'hôtel de Llandudno et l'on ne pouvait arriver à Sa Majesté qu'en heurtant l'énorme croupe de M'"^ Vacaresco, en bousculant la fatuité de monsieur, en écartant M^^^ Zoé, fille cadette, en traversant Hélène, massive et affairée. Dans la voiture royale, la famille se carrait; elle saluait pour la reine, elle la promenait triomphalement. On eût dit d'une troupe foraine exhibant un numéro sensationnel. La reine ne se doutait pas du ridicule que jetait sur elle ce quatuor. Le « Petit » avait demandé que les siens la rejoignissent, et il avait été fait selon son désir. M. Vacaresco était accouru de La Haye, où le crédit de sa fille l'avait fait

nommer ministre, et maintenant il souhaitait la légation de Londres, où ses talents et son élégance brilleraient d'un plus vif éclat. Son épouse moustachue excitait la curiosité ; si souvent parlait-elle de ses châteaux qu'elle avait fini par y croire. Mais on demandait duquel elle était la concierge? Au demeurant elle se disait marquise, et le paraissait...

C'est flanquée de cette belle famille que Carmen Sylva eut l'occasion de faire une lecture, non plus dans le clos de ses appartements particuliers, mais devant un public considérable et payant, et en plein air encore.

La chose se passa à Bangor, où avait lieu le traditionnel concours des bardes du pays, solennité qui attirait la foule de fort loin. Invitée à participer à la cérémonie, Carmen Sylva s'enthousiasma par avance pour le spectacle qui promettait d'être aussi romantique que pittoresque. Elle venait ellemême de publier un roman (Déficit) dont le pays de Galles, alors inconnu d'elle, était le lieu d'action et où un barde jouait un rôle principal. L'occasion se présentait de frayer enfin avec ces bardes auxquels elle prêtait tous les talents et toutes les vertus; elle en éprouva du ravissement. Discrètement sollicitée de payer de sa personne, elle s'empressa d'accepter. Mlle Vacaresco, que nul ne requérait de se produire, se proposa spontanément.

Tout un peuple étagé sur les gradins du vaste amphithéâtre put donc contempler la reine de Roumanie, assise au centre d'une estrade, entre six vieillards appuyés sur des harpes et qui impro-

visaient à tour de rôle des quatrains en langue kymrique à la gloire de Carmen Sylva. A un moment, une boulotte drapée de blanc se détacha du groupe, s'avança au bord de la scène, et M^^^^' Vacaresco déclama de ses propres vers dont on avait fait une adaptation anglaise. L'étonnement suspendit les applaudissements prêts à se déchaîner. Après cette formalité, Carmen Sylva quitta son siège, et à son tour se dressa, en pleine lumière, les cheveux offerts à la brise qui les soulevait, devant l'assistance émerveillée. En un petit speech fort gracieux, elle s'excusa de sa hardiesse grande à s'exprimer dans une langue qui n'était pas la sienne ; et aux sons de la harpe qui l'accompagnait, elle déclama ses plus récents poèmes. On l'écouta dans un silence religieux qui se mua en hurrahs frénétiques, quand elle eut terminé. Inclinant légèrement la tête, elle saluait, très émue, et sans doute ce fut là le plus beau souvenir de sa carrière... Néanmoins, rédigeant le bulletin pour V officiel de Bucarest, je ne crus pas devoir mentionner l'épisode...

Une excursion en Irlande coupa la villégiature de Llandudno, sorte de tournée électorale organisée par lord Meath, un ami de la princesse douairière de Wied, qui promena la reine où il lui était utile à lui, et d'ailleurs, fort dédaigneux de l'étiquette, en usait envers Carmen Sylva comme avec une Majesté de bric-à-brac.

Le général Greceano, qui présidait aux destinées du voyage, souffrant, n'avait pas suivi S. M. dans cette équipée. Au retour, on le trouva mourant

d'un cancer dont il avait jusqu'alors dissimulé l'existence et qu'il avait fallu opérer in extremis. Enl'occurrence, la reine témoigna d'une abnégation et d'un dévouement qui touchaient. S'instituant sœur de charité, elle passait des heures au chevet du malade, charmante de douceur et d'à-propos, neplaignant ni le temps ni les forces, et se donnant tout entière à l'œuvre de guérison. Du moins une demi-convalescence permit-elle de rapatrier le préfet du palais qui soupirait après le beau soleil de son pays, et que le Basset, mandé à cet effet, ramena à Bucarest.

Son départ créait une complication.

La reine Victoria attendait la reine de Roumanie à Balmoral dans les premiers jours d'octobre, et il y avait à ce suj et un échange actif de télégrammes, entre le secrétaire de S. M. Britannique, sir Fletwood Edwards, et moi. Quel personnage officiel remplacerait le général? M. Vacaresco se jugeait tout désigné, et le disait; même, tenant la chose pour déjà faite, il expliquait que sa bonne mine et sa distinction naturelle feraient sur l'impératrice des Indes une excellente impression, et qu'il inaugurerait ainsi au mieux ses futures fonctions de ministre en Angleterre. Mais je priai la reine de bien vouloir en référer au roi et de demander qu'un aide de camp fût envoyé. La réponse du roi fut b^ève : « Scheffer suffit. » M. Vacaresco, vexé, fit ses malles et retourna à La Haye, avec sa volumineuse épouse, laissant toutefois en dépôt chez Sa Majesté ses deux filles.

Si flatteuse que fût pour moi la désignation du souverain, elle ne laissait pas de m'embarrasser. J'avais d'autres projets, et j'étais assez simple pour ne pas souhaiter que pareille responsabilité m'échût. Il me fallut donc prendre le chiffre au moyen duquel s'expédiaient d'innocents télégrammes, me munir de la lettre de crédit dont une reine en déplacement ne peut se passer, et me gourmer bien fort, afin d'imposer aux sous-ordres, et ne pas représenter moins bien, s'il se pouvait, que l'avantageux M. Vacaresco... D'ailleurs, on nous avait prévenus que le séjour à Balmoral était des plus maussades, la vieille Queen acariâtre et hautaine, et que nous aurions plus de joie à quitter cette résidence que d'y arriver; pronostics qui heureusement furent démentis par l'événement...

Chez la reine Victoria. — Passage à Edimbourg et lecture à Londres. — Altesses et Majestés au château de Sigmaringen. — Halte chez le duc de Nassau. — Séjour à Vienne et interview impériale.

Après une nuit de chemin de fer, il fallut, dans l'étroit compartiment, procéder à une toilette minutieuse, endosser la redingote, par quoi, dès le matin, se manifeste l'officialité du personnage, et du prestige d'un haut de forme impeccable rehausser un chef dont à l'heure présente je remémore avec envie l'aspect trop juvénile qu'alors je déplorais...

Un assez beau soleil mettait en valeur les rochers desGrampians, où de la brume s'étirait, et éparpillait de l'or sur la mer, verdâtre et tumultueuse. Le paysage septentrional, trop rapidement entrevu, eût retenu les regards, si d'autres soins n'eussent requis de l'attention. A l'embranchement d'Aberdeen, des uniformes rouges étaient postés sur le quai de la gare. Un des officiers demanda à être introduit auprès de S. M., à qui, après les compliments d'usage, il annonça que la Queen mettait son propre wagon-salon à sa disposition, pour effectuer le trajet d'Aberdeen à Ballater, station terminus.

On passa donc dans l'impérial wagon-salon, dont la simplicité ne laissait rien à désirer. La reine, un peu nerveuse, mais fort gaie, s'entretenait avec le major délégué par la Qiieen; et le fou rire fut général quand on apprit que le prince de Galles apparaîtrait enjuponné, dans le costume des highlanders...

Un peu avant midi, le train s'arrêta à Ballater. Sur le quai, une compagnie de horse-guards rendit les honneurs ; à distance s'espaçaient des curieux en petit nombre. Vers la souveraine s'avança un parti de highlanders. Highlanders? Avec les jupons courts à carreaux, les genoux nus, les brodequins haut lacés, les vestons irréprochables faisaient contraste, la correction citadine des cols et des cravates était incompatible, et l'ensemble du costume était plutôt hybride, et d'ailleurs plus comique que déplaisant. Immédiatement ces highlanders d'opérette, s'étant rapprochés, se muèrent en de grands princes.

Voici S. A. R. le prince de Galles lui-même, emplissant sa tunique carrelée d'un vaste abdomen ; sur les jambes nues, le système pileux se révèle, roux, avec indiscrétion. Un large rire le secoue ; il se congestionne de plaisir, tant il se trouve drôle, affublé de la défroque nationale, que la volonté de sa mère le condamne à endosser durant la villégiature en Écosse. Voici le prince Henri de Battenberg, brun, très martial, très exactement beau dans le même uniforme, et à son côté, d'aspect doux et chétif, grelottant, le jeune duc d6

Clarence, héritier présomptif. Deux dames encore, simples de mise et de maintien, viennent embrasser la reine : la princesse Béatrice, dont le profil aquilin est pareil à celui d'une matrone juive; la duchesse d'Albany, née princesse de Waldeck- Pyrmont, petite tête d'oiseau qui vire et dont les paupières clignotent.

De solides carrosses de campagne et un break reçoivent la noble compagnie. Les rares spectateurs s'inclinent, les rouges soldats sont raides au port d'arme. Épars dans les bois de pins, les clairs cottages sourient aux voyageurs, disparaissent au tournant de la route, qui file, blanche, entre des prairies et des collines, vers Balmoral. Le froid est assez vif; l'air sent la neige, la bruyère, la résine et les prés ; une brume automnale limite l'horizon, bleuit les teintes du paysage, prête aux collines un charme d'indécision. Long estle trajet dans l'ample et solitaire vallée, où la rivière bouillonne au ras des rives vertes. Allègres dans la contrée déserte, les voitures royales roulent.

Et d'une oasis de gazon, soudain surgit, bordé par le torrent, ceint de hauteurs boisées qui par degrés s'élèvent et joignent dans le lointain des sommets nus et roux, le blanc castel. Peu imposant en dépit des tourelles qui hérissent ses murailles pacifiques, et d'architecture médiocre, il n'évoque guère l'idée d'une résidence souveraine. Mais il est unique et inattendu en ce site de landes et de montagnes, à première vue inhabité, et où se dissimulent ingénieusement sentiers, fermes, maisons.

Les abords sont libres. Point de gardes, ni civils, ni militaires. Demeure bourgeoise, dirait-on, si le calme d'alentour n'était absolu : les maisons des particuliers sont plus animées, plus bruyantes, dispensent sans contrainte, joyeuse ou triste, de la vie...

Dans les longs corridors, nus et froids, nous nous dispersâmes. Je fus avisé que je serais présenté le soir à l'invisible Majesté, blottie dans une des pièces du château, et que j'aurais l'honneur de dîner à sa table ; dans l'intervalle, je disposais de mon temps. Aimablement, un officier de la suite s'offrit à me guider par la montagne où les points de vue sont attrayants.

La Dee, au-dessus de Balmoral, est un torrent de jolie allure ; il est plaisant d'en remonter le cours. Les pentes couvertes de bruyères, à cette époque défleuries, sont souples au pied qui les foule, et des pins sylvestres y superposent les candélabres hérissés d'aiguilles de leur sombre branchage. Le crépuscule septentrional qui s'attarde sur les hauteurs confuses déjà striées de neige, augmentait l'impression de solitude et de paix ; là, tout en bas, le château affirmait sa persistante blancheur...

Il faisait presque nuit quand, dans le hall que venaient de traverser joyeusement la princesse de Galles, la reine de Roumanie, je me trouvai subitement seul à attendre la fête promise : danse de highlanders convoqués des hameaux voisins. Malgré le froid piquant et le vent, tous les hôtes du château étaient dehors, et sur le terre-plein, bran-

dissant des torches et des glaives, des êtres bizarres préludaient, dans un envolement de jupes qui découvrait les cuisses nues, à un assez fantastique ballet, quand, derrière moi, l'attrait d'une présence humaine se fit sentir; involontairement je me retournai. Appuyée sur une haute canne, le visage couperosé sous des bandeaux blancs, tout de noir vêtue, épaisse, petite, c'était la reine Victoria qui assistait à la pantomime guerrière, inattendue, immobile, muette. Ainsi posée, presque au centre du vestibule lumineux, avec, derrière elle, la fuite des longs corridors et des escaliers, devant elle, dajis la large baie de la porte, la nuit où s'agitait, avec un cliquetis d'armes, aux lueurs sanglantes des torches, une horde démoniaque, elle paraissait une vieille fée, un peu inquiétante, mais si différente de ses portraits, de sa figure chagrine en public. S'avançant vers le seuil, elle avait la démarche autoritaire et rapide; et quand elle me parla, j'eus, son clair regard fixé sur moi, la sensation que si petite, et latête levée vers mon menton, c'était elle qui me dominait...

— Je voudrais bien voir l'impératrice des Indes, me confiait le lendemain mon valet de chambre, impressionné par le titre.

— Vous ne l'avez donc pas vue? Elle est sortie ce matin en voiture à âne, avec notre reine.

— Ah ! c'était ça, l'impératrice des Indes, cette grosse petite dame âgée, en noir, qui conduisait, malgré la pluie?

Il secouait la tête, perplexe et déçu,

Majesté impériale, magnificence des Indes de légende : et dans la brume ossianique, « une grosse petite dame âgée, en noir » conduit un modeste attelage... Oui, c'était ça...

Mais aux dîners dont je fus, la Queen apparut différente. De merveilleux diamants, présent de la ville de Bombay, resplendissaient au cou de Sa Majesté, impériale vraiment dans l'étincellement des pierreries, encadrée de serviteurs hindous enturbannés, et hiératiquement placide et muette, ample dans le siège qui la contenait. D'un œil pacifique, la souveraine ancestrale embrassait la tablée. Sur ses massives épaules nues, l'éclat des gemmes s'avivait au voisinage des dentelles et des failles de deuil. Et la nappe hospitalisait les coussins charnus de ses bras... Paille et rubis, les cristaux étincelaient de vins rares ; mais devant la reine, une coupe unique était posée, où l'Hindou impassible versait le traditionnel whisky.

Cependant les convives causaient sans gêne. Ma très noble voisine, la princesse Béatrice, apprenant que j'étais musicien, daigna fredonner une mélodie, tout à l'heure jouée par la chapelle et me demanda si je la reconnaissais. La reine de Roumanie parlait avec son ardeur communicative habituelle. Des conversations particulières, bientôt générales, s'établissaient, la Queen se renfermant dans le silence... Du bout des lèvres, le duc de Glarence fait une remarque à sa jeune sœur, très virginalement jolie en rose et blanc, et qui, raide sur sa chaise, maîtrise un fou rire. Délicieusement

blonde en sa robe de velours rubis, un serpent d'or au poignet, la princesse de Galles fait semblant d'entendre et sourit avec un peu de malice au coin des lèvres. Quant au prince de Galles, il avait quitté Balmoral, redoutant, à ce qu'il me fut répété, une lecture de Carmen Sylva... Et les deux sœurs Vacaresco jacassaient avec entrain.

Si le service, sans luxe, était d'un goût parfait, la salle à manger dénonçaitune simplicité puritaine. Le salon où l'on se rassemblait après dîner, à un artiste, ou simplement à un homme de goût, eût semblé hideux. Tendu d'étoffes écossaises d'un effet criard, meublé selon l'esthétique d'un bourgeois sous Louis-Philippe, il offrait aux regards une disparate de nuances et de lignes qui chagrinaient. Mais la Queen l'emplissait de sa présence, auguste en dépit du préjugé. Maîtresse de maison accomplie, elle n'admettait pas qu'aucun de ses hôtes fût négligé, et d'un simple coup d'œil provoquait le colloque, sans quoi le cercle eût été maussade et taciturne.

Durant les entretiens dont elle m'honora, j'éprouvai à nouveau le magnétisme de cette souveraine, la curieuse sensation d'être dominé par cette femme petite et obèse, et qui, les deux mains appuyées sur sa canne, levait la tête vers moi pour me questionner. Et cependant, les paroles échangées furent sans doute insignifiantes. Je n'ai guère retenu que ce mot « historique » : — « Ah ! vous avez été en Irlande ? Le vilain peuple que ces Irlan dais*.* » Cela prononcé avec une certaine vigueur de

rancune et de haine qui intéressait... Mais d'avantage subjuguait l'étrange regard, aigu et mystique, qui voyait de loin et voyait clair, quoiqu'il apparût que des larmes l'eussent voilé. Sa Majesté Britannique pratiquait le spiritisme, et il y avait toujours à sa proximité quelque médium. Gela explique bien des légendes, et aussi des hésitations et des déterminations surprenantes...

Dans ce même salon, Carmen Sylva déroula plus d'un papyrus. Bien en lumière, les bandeaux neigeux sous sa coiffe de veuve sempiternelle, la reine Victoria, immobile dans le vaste fauteuil, les bras nus se détachant des flottantes manches noires, écoutait attentive, sérieuse. La poésie, à quoi elle comprenait peu, la charmait par le ronron du rythme et des rimes, la petite larme qui perle au bout du vers, la note sentimentale qui émouvait les femmes de sa génération ; elle songeait que Carmen Sylva, si la politique ne se fût entremise, eût pu être sa belle-fille, et, idole en apparence impassible, elle s'attendrissait.,. Non loin, la tête légèrement détournée, le cou long emprisonné dans un carcan de perles, les mains blanches et baguées s'allongeant sur le velours sanglant de la robe, dont la traîne serpentait sur le parquet, la princesse de Galles ouvrait de beaux yeux bleus, remarqua blement indifférents, et très émaillée, perruquéee perfection, souriait de son habituel sourire énigma tique. Elle avait l'air, l'exquise princesse de Galles d'une de ces poupées de cire qu'on admire au vitrines des coiffeurs, et qui parodient à miracle

le sourire de la Joconde... Plus dans l'ombre, plus sombrement vêtues, se dessinaient la princesse Béatrice, dont la courbe aquiline du nez, fortement accentuée, ne démentait pas la bonté que tous lui reconnaissaient; et la duchesse d'Albany, au profil de moineau inquiet et prêtà pépier... D'autres membres encore de la famille royale : le prince Henri de Battenberg, majordome soucieux du bienêtre de chacun et du bon ordre ; le duc de Clarence, phtisique, humble, intimidé... Et là-bas, le ministre résidant, selon l'usage, auprès de la gracieuse Majesté, et les huit ou dix invités des suites. Cependant, Carmen Sylva lisait toujours... Vers minuit, l'Hindou apportait à la reine Victoria, dans un grand verre, un breuvage fumant, qui odorait le whisky. Elle le buvait en deux fois, puis se retirait. La famille royale disparaissait derrière elle ; la débandade devenait générale. Vite le ministre nous entraînait au buffet, où l'on absorbait en hâte par grandes rasades du sherry, du porto ou du stout, et l'on filait, chacun, vers sa chambre, avant que les lumières du château ne se fussent éteintes, ce qui ne tardait guère.

... De la salle de billard, où le matin et l'après-midi on se réunissait, la vue s'étendait sur la vallée, et une grande pelouse interposait entre les lointains bleuâtres et les fenêtres son vert tapis. Devant les fenêtres, le montagnard allait et venait : sa silhouette vaguement préhistorique rompait de son rythme régulier la monotonie de la pelouse verte, détruisait l'uniforme douceur des lointains bleuâtres. Il en-

flait son back-pipe; aigrement triste, ce son perçait l'air, s'implantait en les coeurs pour les désoler. Car la mélodie est selon un mode mineur désuet, et dessine dans la brume des motifs d'amour et de guerre en des temps anciens. A l'étage supérieur habitait la reine Victoria, et tous les matins, à l'heure de son déjeuner, le montagnard allait et venait, enflait sa cornemuse...

Le matin arriva où il siffla le départ pour nous autres. Mais, auparavant, il y eut la cérémonie des petits cadeaux, oh! souvenirs sans autre valeur que leur provenance, insignifiantes pierres des Indes, montées en bague pour ces demoiselles; pour moi, la lithographie de Sa Majesté, en grand apparat, avec dédicace autographe. Et en retour, il nous fut demandé à chacun de nous inscrire dans un des albums de la Queen^ afin qu'elle retint la date de notre passage...

Déjà, dans les appartements privés, les adieux définitifs avaient eu lieu, et la reine de Roumanie, montée en voiture, saluait d'un sourire ému, tandis qu'on disposait autour d'elle plaids et fourrures, quand sur le seuil parut encore, imprévue, fée noire à bandeaux blancs, un peu tremblante et des larmes plein les yeux, la reine Victoria. Se hâtant vers le marchepied, elle embrassa une dernière fois, maternellement, la souveraine qui avait gagné son cœur.

Et ce fut, par la route blanche, au trot rapide des chevaux, le retour vers Ballaterque signalaient déjà, clairs dans la brume légère, les cottages entre les bois de pins.

Le train s'ébranla ; les highlanders princiers, restés sur le quai, répondaient aux signes d'adieu. L'année suivante, la phtisie emporterait le duc de Glarence ; un peu plus tard, le robuste prince de Battenberg succomberait à la fièvre, en Afrique...

... En route, lareinenous disait: « O^ne m'a montré qu'une des filles du prince de Galles, parce que Von veut marier celle-ci d'abord. Je n'ai fait semblant de rien, mais moi je veux pour Ferdinand une des filles du duc d'Édimbourg, à cause de la parenté russe... ))(!). Après des vicissitudes, le prince Ferdinand, volens miens, devait épouser effectivement la fille aînée du duc d'Édimbourg, toute gracieuse princesse, et qui deviendrait une grande reine, et Carmen Sylva ne se doutait point encore qu'elle promenait avec elle, en la personne de M"^ Hélène Vacaresco, une fiancée future et transitoire...

Par malchance on arriva un samedi après-midi à Edimbourg, d'où il fallait repartir le lundi suivant. La trappe puritaine du Dimanche écossais, pire que celui de Londres, béait dans l'intervalle, engloutissant toutes les honnêtes distractions que peuvent s'offrir en pays étranger des touristes curieux. Aussi Sa Majesté, infatigable, parcourut-elle, et sans que rien pût refréner son ardeur, la ville de cinq à dix heures du soir. Le général gouverneur de la place était invité pour huit heures ; il fallut bien qu'il

(l}La duchesse d'Édimbourg était grande-duehesse de Russie.

attendît, car l'exactitude n'est pas nécessairement la politesse des reines. Exténuée, Sa Majesté assista le lendemain au service divin dans la cathédrale. Elle occupait, très en vue, une petite estrade réservée à la famille royale d'Angleterre. Le pasteur était peut-être éloquent, et l'orgue accompagnait de solennels cantiques. Mais Sa Majesté fermait les yeux et le sourire de sa bouche annonçait que ses rêves étaient heureux. Parfois, nous tentions, avec respect, de la réveiller. Ses paupières s'ouvraient alors ; elle nous considérait avec un peu de surprise et de la bienveillance, et machinalement suivait la liturgie. Mais, quand le dernier chant eut expiré, elle se leva, somnolente, vacillante, son pied glissa sur la première marche et, malgré notre aide prompte, son front joignit le parquet. Il y eut de l'émoi dans le public; à sa louange, j'ajouterai qu'il ne témoigna aucun empressement indiscret, et que les gazettes se turent de l'incident. La reine fut relevée, et nous rassura de la meilleure grâce du monde, offrant sa chute au Seigneur et à l'église presbytérienne...

Toute nourrie des lectures de Walter Scott, elle passa l'après-midi à Holyrood ; et sur le sort de l'infortunée Marie-Suart, romantiquement s'apitoya. Le crépuscule envahissait la Forth et les tristes collines environnantes, quand elle quitta à regret le vieux château où rôdaient des âmes tragiques, où peut-être, par l'escalier secret, descendait encore, ardente au rendez-vous d'amour, la reine décapitée, portant entre ses mains sa tête,

jadis belle, et qui, découronnée par la main du bourreau de sa perruque, apparut grise et chenue. .. Marie-Stuart, Marie-Antoinette... reines qui font rêver et soupirer les reines, ombres sanglantes qu'elles invoquent aux heures de détresse et dont le supplice leur paraît enviable. Il n'est point de trône qui vaille l'échafaud, purificateur de toutes les fautes, de tous les crimes, de toutes les gloires, tremplin d'où l'âme rebondit dans l'éternité, désormais sacrée de l'auréole du martyre...

Avant de rentrer en Allemagne et de gagner la Roumanie, Carmen Sylva voulut encore jouir de sa liberté et faire usage de sa notoriété d^authoress. Dans le Londres pluvieux d'automne, son soleil brilla. Une vieille ambassadrice allemande, la baronne de Bunsen, l'escortait et la dirigeait dans ses pérégrinations à travers la capitale. A l'hôtel, elle recevait des littérateurs et des acteurs; un prince aussi. Et ce déjeuner où elle invita le prince Louis de Battenberg, alors tenu à l'écart de la cour d'Angleterre, fut le pendant du dîner auquel elle avait convié le général gouverneur d'Édimbourg. Dès midi, tout le monde était réuni dans le salon qui joignait la salle à manger; l'Altesse, timide, soutenait une hésitante conversation. On attendait Sa Majesté qui était sortie de bon matin. On l'attendit longtemps ; à deux heures, la faim grondait dans les estomacs. A deux heures et demie, de l'inquiétude s'empara de nous. Un agent reçut mes ordres : on alla rechercher la Majesté égarée. A six heures il me fut rapporté qu'on ne la

retrouvait pas; à dire le vrai, dès quatre heures elle était rentrée, sans que d'ailleurs le personnel de l'hôtel eût prit garde à son retour. Et très étonnée, elle nous demanda pourquoi nous ne nous étions pas mis à table sans elle? Quant à elle, elle avait déjeuné de peinture chez le maître Aima Tadema. Notre sollicitude la toucha, et pour nous récompenser, elle lut un de ses drames, et discuta le plan d'une tragédie qu'elle préméditait, Maître Manole, avec Irving, l'acteur célèbre. Un bas-bleu, en dépit du prénom, miss Blanche Roosevelt, ajoutait le sel de ses réflexions à l'exposé de Sa Majesté. Quant au prince Louis de Battenberg, son visage malheureux reflétait de la consternation.

Si la reine, qui était allée rétablir sa santé en Angleterre, éprouva de la fatigue de ses labeurs à Londres, elle ne s'en ouvrit pas; mais la suite respira quand, par les plaines de Hollande et d'Allemagne, le train familier nous ramena vers Cologne...

Après un bref congé, je retrouvai, à la mi-octobre. Sa Majesté à Sigmaringen, où elle devait séjourner quelque temps chez son beau-frère, le prince Léopold. C'était fini de la belle indépendance dont elle venait de jouir pendant six semaines. La fastidieuse étiquette allemande reprenait ses droits, et l'horloge ponctuelle sonnait l'heure des repas et des devoirs ennuyeux...

En plein pays souabe, la forteresse féodale érige sa pyramide abrupte sur le Danube qui n'est encore

qu'une rivière étroitement encaissée, d'un bleu noir d'eau de source au cours profond et rapide. A l'entour, la contrée, haut plateau balayé par le vent, est uniforme et sans charme. Des bois y étalent leur majesté triste, vrais parcs à gibier, où se promènent des hardes de cerfs.

Une petite ville silencieuse déploie au pied du château l'éventail de ses ruelles correctes et d'une incontestable austérité. Tous les habitants remplissent quelque fonction à la Cour, chambellans, conseillers, fournisseurs...

Sur le rocher où elle implante ses solides murailles, l'antique résidence surgit compliquée et formidable, un assemblage disparate de bâtiments modernes et anciens qu'exhaussent les bâtières des toits losangés de tuiles multicolores, que hérissent tours, tourelles et clochetons; et parfois une fenêtre s'orne d'un gâble délicat. D'un rideau noir, des sapins masquent le piédestal. A l'intérieur, des cours se succèdent, escaliers et galeries s'enchevêtrent, des degrés en colimaçon s'enroulent dans leur étroite gaine de pierre, tandis que non loin une rampe douce donne accès à de fastueux appartements. C'est un dédale curieux, où les fantômes eux-mêmes doivent s'égarer.

Là, un peu perdue dans cette immensité, habitait la « petite princesse », comblée de soins et de respects. Mais le véritable seigneur du lieu, c'était le prince régnant Léopold. Celui-ci, malgré sa parfaite bonne grâce, ne pouvait empêcher qu'une étiquette un peu militaire ne figeât les rapports.

Beaucoup d'Altesses et deux Majestés séjournaient alors au château.

Le soir, avant dîner, le grand chambellan, comte d'Arnim, faisait ouvrir les portes du salon de gala, et, ployant les os de sa longue échine, frappait le sol de sa canne d'ébène, annonçait d'une voix caverneuse : « Leurs Majestés! »

Paraissaient alors la princesse Joséphine, au bras de son fils Léopold ; la reine Garola de Saxe, la démarche indécise, les yeux toujours voilés de tristesse, l'expression douce et timide; la reine de Roumanie, très droite, très grande, vraiment royale dans ses soieries blanches, et souriante ; le comte de Flandre, sa haute taille courbée avançant la tête pour percevoir des paroles que sa surdité l'empêchait d'entendre ; la comtesse de Flandre, autoritaire, accompagnée de ses filles, peu jolies, et dont l'accent brabançon était remarquable, et du prince Baudoin, qui depuis mourut, mais alors était beau de jeunesse et de santé; la duchesse d'Anhalt, brave dame plus aimable qu'imposante. .. Le défilé continuait, illustre.

S'il y avait cercle, la cérémonie se prolongeait. La vieille princesse s'arrêtait devant tel ou telle, s'intéressait à ses faits et gestes durant la journée, désireuse qu'on se plût au château. D'une parole courtoise, le prince Léopold lui rappelait qu'il était temps de se diriger vers la salle à manger. Un peu anxieuse, diaphane dans ses longues dentelles noires, elle prenait la tête de l'important cortège. Le repas, rapidement conduit, ne fatiguait point.

Le prince Léopold accordait cinq minutes par service, exactement, et le cliquetis des fourchettes augustes sonnait la charge aux estomacs... Un lot de vieilles dames d'honneur et de chambellans se distribuait en parties égales à chaque aile en retour du fer à cheval. Porte-clefs et porte-clystères échangeaient entre eux des propos fades et désabusés, et sur leurs visages de femmes barbues et d'hommes glabres subsistaient des traces de jaunisse, qui est la maladie des Cours, où le foie s'intoxique de beaucoup de couleuvres ingérées. Des conversations réjouissantes égayaient mes oreilles de littérateur malveillant, et j'apprenais par le menu, quoiqu'on les chuchotât, les hauts faits des Altesses de qui les passions inverses scandalisaient un entourage prosterné devant le droit divin, dont une parcelle échoit à quiconque hérita d'une goutte de sang indigo... Et que l'héritier du prince Léopold, marié, cherchât des complaisances dans la Gythère subversive, que son frère, bon conformiste en amour, consolât sa belle-sœur délaissée, et que de cette sollicitude pour elle naquissent des jumeaux, voilà qui provoquait des oh! et des ah! discrets, où l'indignation se mitigeait de respect...

D'un coup sec, la canne du comte d'Arnim rompait les confidences. L'illustre défilé rétrogradait vers les salons. Parfois on y organisait un petit bal. Les jeunes Altesses, gauches dans leurs mouvements, assurées dans leurs regards, choisissaient leurs cavaliers. Et l'on dansait; et la taille de la princesse... n'était pas plus agréable à serrer que celle

de mademoiselle... des Batignolles. Son caquet était d'ailleurs beaucoup plus pauvre et moins spirituel. La sémillance du prince Léopold d'un groupe à l'autre semait de la grâce et activait la bonne tenue qu'exigeaient les dorures respectables des panneaux .

Pourtant, dans ce milieu facile et illustre un œil observateur eût pu discerner des pleurs et du drame. La princesse Antoinette, infante de Portugal et femme du prince Léopold, maladive, rarement apparue dans la gloire de sa toilette bleusaphir, y laissait entrevoir sa hautaine beauté où s'agrifFaient des souffrances intimes. La reine Carola de Saxe y promenait la soie fripée de ses robes, dont un collier de grosses perles, appartenant à la couronne, dénonçait, sans l'embellir, l'indigence. Et si, d'une rare et réelle bonté, ses traits fatigués se paraient, il s'y lisait aussi le regret de je ne sais quelle couronne lointaine, impériale et brisée (1), et le chagrin, égal à celui de la reine de Roumanie, de devoir régner sans être mère. La comtesse de Flandre, sœur unique du roi Garol et belle-sœur du roi des Belges, vive, saccadée, combative, supportant peu d'être contredite, s'efforçait de se faire comprendre de son mari, tout à fait sourd, et dont le long corps le courbait vers l'interlocuteur, tout de bonne grâce, mais fréquent dans ses quiproquos. Son fils aîné, Baudoin, héritier présomptif et que la mort devait cueillir l'année suivante, s'amusait à des remarques

(1) La reine Carola de Saxe, dernier rejeton de l'illustre famille de Wdsa, avait été proposée pour épouser l'empereur Napoléon III.

ironiques. La comtesse de Flandre ne prévoyait pas ce qu'à son cadet Albert une future couronne apporterait de gloire et d'angoisse. Dans ces réunions princières, l'ombre de la fatalité plane et obscurcit l'éclat des lustres.

Exactement, on s'ennuyait ferme à Sigmaringen. Pour se récréer, dans l'appartement particulier de la reine de Roumanie, on se livrait à des imitations réussies des marionnettes diadémées et Sa Majesté nous dépassait dans le rendu des gestes et des attitudes et contrefaisait fort bien le parler des diverses Altesses.

Une importante cérémonie rompit la monotonie du séjour : l'inauguration de la statue du prince Antoine, père du prince Léopold. L'empereur avait promis d'y assister, et sa visite, annoncée, mettait tout le monde en émoi. Guillaume H... J'avais souvenir d'une première vision du futur kaiser. C'était à Potsdam, sur le quai de la gare. Devant le wagon, un officier attendait, immobile et isolé. Gomme je m'approchais, on m'intima de ne pas aller plus loin. J'appris que cet officier était le prince Guillaume. Je pus l'examiner à l'aise : âgé alors de vingt-cinq ans, il avait le visage entièrement glabre, le profil s'affirmait autoritaire et dur. La tenue était raide, le salut sec à ceux de la suite qui l'abordaient respectueusement. Méditait-il sur sa prochaine grandeur? Dans cette petite gare morose, il semblait déjà poser pour sa propre statue. Maintenant, à lui être présenté, j'éprouvais un malaise...

Pour préparer les appartements impériaux, le prince Léopold, qui s'agitait énormément, faisait déménager ses hôtes de marque. L'empereur ! Les hauts personnages en parlaient avec une sorte de crainte. Ils se sentaient petits devant son auguste personne. Et puis, savait-on quelle serait son humeur? Car on le connaissait variable à l'excès : tantôt charmant et beau parleur, tantôt sec et désagréable et n'épargnant pas de pénibles boutades à ses interlocuteurs. Dans l'intimité, pourtant, on ne se gênait pas pour l'appeler « le manchot », pour le critiquer et railler sa poltronnerie légendaire dans les cours.

— Si on lui tient tête, disait un grand personnage, il file doux. Mais voilà, on n'ose guère, et, d'ailleurs, il ne pardonne pas.

On n'eut pas à oser, car l'empereur décommanda son voyage, à la déception, et aussi à la satisfaction générales.

Par contre la princesse H. Bibesco, mandée au château, exerça au piano devant la haute assemblée la souplesse de ses doigts, en virtuose mondaine exécuta le concerto de Chopin, et s'évanouit. Cela causa du désarroi et de la distraction. Elle introduisit dans la monotonie des soirées d'autres jeux, plus spécieux, dont je parlerai au chapitre suivant afin de ne pas interrompre la trame d'un récit où les mailles vont se serrer comme dans un roman.

Par malice, le soir de notre départ, Carmen Sylva et moi nous organisâmes un petit concert : Sa Majesté tenait le piano, je jouais du violon, etnous

obtînmes du succès. « Ahl si nous avions su! » s'exclamaient les Altesses, résignées à s'amuser de tout. Heureusement, on ne s'était pas vanté, et, sitôt évanouie la musique, l'on prit le train qui nous conduirait en Bavière, chez le duc de Nassau.

Dès huit heures du matin, en gare de Munich, on buvait de cette bière savoureuse, qui ne peut s'apprécier à son juste mérite que sur place, puis, ainsi lesté, joyeusement on se laissait emporter vers Tôlz, d'où des voitures nous conduisaient à la Hohenburg, grande maison de plaisance, sise au pied des Alpes bavaroises et toute blanche dans son cadre de sapins.

Le duc Adolphe de Nassau, depuis grand-duc de Luxembourg, oncle de la reine, était déjà un vieillard de bel âge, mais ingambe, alerte, malicieux, gentilhomme campagnard, mais qui se souvenait que la « perle des duchés allemands » lui avait appartenu, et ne pardonnait aux Prussiens ni de l'en avoir dépossédé, ni surtout d'avoir vidé ses caves de Biebrich où les crus les plus rares étaient rassemblés. Petit, le visage rond et craquelé de rides, poudré à frimas, l'œil émerillonné, il avait le geste vif, la parole aisée, l'allure bon enfant, à quoi peut-être il ne fallait pas trop se fier. Le château, si l'on peut appeler ainsi cette grande bâtisse carrée, était meublé avec plus de confort que de luxe ; mais la livrée était de choix, le service parfait, et la table une des meilleures en Europe. Très sur sa bouche, il recommandait au

déjeuner de ménager son appétit pour le dîner, où l'on faisait une chère exquise. De l'authentique Johannisberg, de son clos particulier, et qu'il dégustait avec art, réjouissait le palais des amateurs; il en tirait gloire et exigeait qu'on appréciât ce vin dont l'or pâle tremblait dans le lourd cristal vert bosselé de cabochons.

Oublieux de l'endroit, il m'était arrivé de m'émanciper sur le compte dé l'empereur d'Allemagne, en causant avec ma voisine, une parente de Son Altesse... Comme je bafouillais soudain, elle rit et me dit : « Oh ! ici, vous êtes libre de parler; nous n'aimons pas tant que cela la Prusse !» A ce moment, le duc, qui était en face de moi, me dit en levant son verre : « Je bois à votre santé...» Cette sorte d'approbation stimula ma facopde. ..

Cette halte dans les sapins des montagnes bavaroises fut brève et fortifiante. L'air subtilement parfumé de la Cour n'y corrompait pas la brise froide et pure allègrement descendue des hautes cimes. Les forêts ouvraient leur belle ordonnance et leur magnificence aux promeneurs solitaires; déjà la neige saupoudrait les sentiers, et sur les Alpes, plus épais s'étalait son manteau virginal. Des calvaires érigeaient l'image du crucifié, dénonçant la foi catholique de l'habitant; trop de mondanités ne montaient pas jusqu'à la tête couronnée d'épines...

A Vienne, avant le retour définitif, il y eut étape de quelques jours.

Carmen Sylva désirait y faire (encore!...) une lecture de ses drames devant l'acteur Sonnenthal.

Un auditoire de choix participa à ce fîve o'clock dans un hôtel. L'archiduchesse Marie-Thérèse y Vint; cette reine errabonde et déclamatrice provoquait son admiration et peut-être son envie, car à la Hofburg, les Altesses impériales, mieux que Baudelaire, savent que

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, Quand sous les lourds flocons des neigeuses années, L'Ennui, fruit de la morne incuriosité, Prend les proportions de l'immortalité.

Ce qu'il advint de cette lecture, je ne sais, car ayant fait, que bien que mal, les honneurs du salon, j'eus la désinvolture de me séparer, sans qu'on y prît garde, de la noble compagnie, ^et d'essayer l'asphalte du Ring.

Je néglige maints épisodes, d'un intérêt relatif ; la chronique archiducale peut défrayer des pages, sans que l'anecdote étaye suffisamment la splendeur du titre, et à mon tour je pourrais donner une version « authentique » de la tragédie de Meyerling.

Néanmoins, je vis mieux que de simples archiducs.

La reine s'étant rendue à Schoenbrunn, pour faire visite à Sa Majesté Apostolique, je m'étais fait dispenser de la corvée de me mettre à sa suite.

La cigarette aux lèvres, je descendais d'un pas léger les marches de l'escalier, me disposant à parcourir la ville, quand le directeur de l'hôtel m'appela et me désigna une Victoria, où deux généraux étaient assis. Le plumet blanc du chasseur

sur le siège révélait des personnages augustes.

— Voilà précisément le secrétaire de Sa Majesté, dit, en s'inclinant profondément, le directeur, au plus âgé de ces messieurs.

Un court colloque s'engagea. J'expliquai que Sa Majesté la Reine s'était fait voiturer à Schoenbrunn, aux fins d'y voir Sa Majesté l'Empereur.

Le vieux général de droite sourit, me chargea d'exprimer ses regrets à Sa Majesté de ne l'avoir point rencontrée, et me tendit une main gracieuse.

La Victoria s'étant éloignée, je demandai quel était cet archiduc.

— Mais c'est l'empereur ! me fut-il répondu avec une sorte d'indignation.

Je regardai ma main ; l'attouchement impérial y laissait des rayons qu'effaça un savon sacrilège...

Et ceci fut mon unique entrevue avec François- Joseph...

Une fois de plus, le train emporta nos cœurs légers, nos souvenirs par les rails, dont la parallèle infinie ne devait s'arrêter qu'à Sinaïa, où du changement allait s'introduire dans la monotonie de la vie quotidienne...

Séances spirites à Sigmaringen. — Les « esprits » s'installent à Castel-Pélesch et à Bucarest. — Ils esquissent le « Rêve impérial ». — Ébauche de l'idylle princière et tragiques révélations. — Intermède lyrique.

Un soir, à Sigmaringen, au moment où, les hôtes princiers se retirant, les salons se vidaient, la reine, passant devant moi, me dit avec un sourire énigmatique, de venir la rejoindre dans son appartement où je trouverais compagnie amie. Assez intrigué, je me fis annoncer chez elle sitôt que je fus libre. Déjà le « Petit » et la princesse H. Bibesco m'avaient précédé. La vaste pièce inégalement éclairée par une haute lampe unique était paisible et recueillie; on s'y sentait à l'abri des oreilles indiscrètes, elle appelait les bavardages intimes, les confidences sérieuses.

Sa Majesté ainsi que ces dames avaient des airs mystérieux. Ce fut la princesse qui voulut bien m'instruire de ce qui se préparait. A Paris elle protégeait (car elle était fort protégeante) une jeune personne qui cultivait la peinture et pratiquait le spiritisme. De ce dernier art, où la jeune personne réussissait à merveille, le goût

avait été inculqué à la princesse. Elle en était devenue une adepte fervente; sceptique, indifférent en matière religieuse, le Roumain ne laisse pas d'être superstitieux.

Au château de Sigmaringen, ainsi que je l'ai dit, on s'ennuyait ferme. La bonne princesse avait jugé qu'une séance autour du guéridon serait tout à fait propre à nous distraire, et nous en offrait le divertissement. Peut-être à l'essai un médium se révélerait-il. L'idée séduisant Sa Majesté, elle avait résolu de la réaliser le soir même. Et c'est dans ce dessein qu'elle m'avait convoqué à cette heure tardive. D'ailleurs, des expériences antérieures la prédisposaient à pencher vers ce qu'on appelle le « surnaturel », sa sainte mère ayant eu jadis des crises de somnambulisme, durant lesquelles elle descendait, parait-il, les escaliers, en état d'extase et sans que ses pieds touchassent les degrés, et dictait d'admirables sermons qui édifiaient son entourage...

On choisit une table ronde et suffisamment légère; nous primes place autour et posâmes nos mains dessus, suivant le rite. Un quart d'heure se passa dans une attente inquiète. Enfin le meuble oscilla ; la satisfaction de la reine fut grave, celle de la princesse attendrie ; chez M^i^' H. Vacaresco, elle se compliquait d'effroi ; chez moi... peu importe. Des questions furent adressées, des réponses suivirent, par coups frappés, lentes et confuses. Après une heure de ce petit jeu, qui, cette première fois, me parut singulièrement puéril, je confesse que je

me m'amusais pas du tout, tandis qu'au contraire ces dames se passionnaient. Aussi ne fus-je pas trop fâché que l'esprit m'intimât l'ordre de me retirer Sous le prétexte qu'il ne pouvait parler devant moi. Je regagnai donc ma chambre où aucun cauchemar ne troubla moti sommeil.

Cependant, le lendemain, la reine me confiait, le visage important et soucieux, qu'après mon départ il s'était passé des choses singulières. M^i^ H. Vacaresco était, me disait-elle, un extraordinaire médium. Par son entremise, l'esprit s'était manifesté jusqu'à deux heures du matin et avait fait de terrifiantes et prodigieuses révélations, desquelles on m'instruirait plus tard. Pour lors je n'appris que ceci : c'est qu'un certain Karl bouleverserait un joUr l'Europe, et qu'à lui nos destinées à nous tous étaient liées.

Je n'avais pas encore la foi, et déjà néanmoins, pàr une sorte de contagion, j'inclinais à de la crédulité. Après tout, cet antique burg des Hohenzollern pouvait recéler bien des fantômes qui, s'ils s'avisaient de se mêler aux vivants et de prophétiser, n'annonceraient vraisemblablement rien de ras^ surant...

Nous ne devions reprendre nos séances de magie, interrompues par le voyage de retour, qu'à Sinaïa. Je n'imaginais pas alors vers quel pays de rêve, de mensonge et de folie nous serions poussés, ni les désastres qui résulteraient pour nous de ce que nous nous commissions aveuglément au monde protéiforme des Invisibles...

aBIENT ROYAL

Dans le mélancolique Gastel-Pélesch d'automne, une fois de plus il fallut se renfermer... Le roi et la reine en goûtaient la solitude à cette époque et ne se pressaient pas de rentrer à Bucarest. Le vent qui descendait des hauteurs sentait déjà la neige, et si parfois du brouillard envahissait la vallée de sa blancheur ténue, le plus souvent le ciel oriental déployait en magnificence son azur doré au-dessus des pics poudrés de givre, des longs sommets pelés et roux, et les forêts lui opposaient en masse épaisse le vert métallique des sapins que bigarraient les hêtres de leurs feuillages jaunis et pourprés. Les promenades avaient un charme austère. Par les sentiers emplis de feuilles mortes, sous les arbres qui se dénudaient, j'aimais à gravir vers le plateau herbeux de la Po'iana d'où la vue était libre, belle et d'une incomparable tristesse en cette saison. L'air froid et pur était sain aux poumons. Le paysage vaste et sévère commandait la méditation ; de tant de lumière ambiante, la pensée se clarifiait. La petitesse du monde auguste de la Cour se révélait en ses proportions exactes et des visions malsaines se dissipaient. Un pâtre robuste passait qui valait bien un roi; son regard dédaigneux me le disait. Il s'éloignait en chantant sa monotone mélopée, dont la plainte trouvait son écho en un cœur qui s'ignorait...

Visions malsaines.. . Aprésent je ne puislesdénommer autrement. Le recul me les fait juger à leur juste

valeur et j'en sais le danger. Mon intention n'est point de disserter sur tels ou tels phénomènes, sur le faux ni le vrai de ce qui peut se produire en ces sortes d'expériences, où la bonne foi des coopérants ne peut guère être mise en doute. Il arrive après une période d'entraînement que l'illusion vous attire irrésistiblement, que l'on gravite autour d'un point lumineux où les prunelles s'aveuglent, et, qu'ébloui, pris de vertige, on tende les mains vers des êtres aux contours aussi précis que la vérité et qui se dérobent comme le mensonge. Ce qui n'avait peut-être été primitivement qu'un jeu, devient une habitude sérieuse. Les conseils que dictent les « esprits » sous la main innocente — ou non — du médium, prennent force de loi. Des voix muettes vous hantent de leurs appels. Des souffles froids vous frôlent que l'on attribue à des êtres fluidiques. Et peut-être effectivement notre atmosphère estelle saturée de larves, d'élémentaux que ne discerne pas notre œil charnel et dont notre sensibilité cultivée perçoit la présence, dangereuse quand nous l'attirons... Voici qu'il semble que les voiles du passé et de l'avenir tombent et que l'universel secret, et aussi celui de notre propre destinée, va nous être révélé... Moment suprême où la raison peut sombrer; car l'orgueil d'être au-dessus des autres par le moyen d'une science occulte s'empare de vous, l'on a oublié que le doute est salutaire, et on livre le meilleur de soi-même aux forces de l'abîme pour qu'elles s'en repaissent...

Au lieu donc que la reine nous fît lecture comme

ORIÉfîT HOYAL

elle avait accoutumé aux heures de loisir, de ses incessantes productions, nous nous réunissions maintenant, M"^ H. Vacaresco et moi, dans son boudoir pour y converser avec lés esprits. Par le privilège de son sexe et l'amitié particulière que Sa Majesté lui portait, la jeune demoiselle d'honneur y pénétrait plus fréquemment que moi. De ces entretiens secrets, je ne puis donc rien dire de certain. Elle avait le sommeil magnétique facile, et dans cet état parlait avec abondance... C'est dans ces tête-à-tête sans doute qu'elle permettait à l'âme de l'enfant morte en bas âge de la reine de s'incartier en elle; et ainsi s'expliquerait l'aëcendant qu'elle prit sur Sa Majesté...

Ce ne fut pourtant pas, tout d'abord, de Ténigmatique Karl qu'il fut question ; du moins, moi présent, le sujet était réservé. On ne faisait encore à lui que des allusionsvaguesdontjene perçais pasl'obscurité. Par exemple, au cours d'une promenade, la reine me désigna une cime des Carpathes dont lô casque de rochers menaçait le ciel ensanglanté par le couchant.

— Ne trouvez-vous pas, me demanda-t-elle, que cela ressemble à un profil de guerrier?

Je m'appliquai à discerner l'image sculpturale que voyait la reine, sans y réussir.

Le « Petit )) vint à la rescousse :

— Oh ! oui ! c'est tout à fait Karl; il y a quelques jours déjà que nous l'avons remarqué.

— Symbole de l'avenir incrusté au sommet de nos montagnes de Roumanie, fit la reine dans un élan de lyrisme.

Toutes deux continuèrent d'échanger des impressions sur la beauté de cette figure martiale taillée à même le roc par un caprice de la nature, cependant qu'en vain je souhaitais de me mettre à l'unisson et demandais qu'on voulût bien s'expliquer, Je n'étais pas encore mûr pour certaines divagations...

Et néanmoins, déjà les effluves du spiritisme m'intoxiquaient. Je dis spiritisme^ faute d'un autre terme approprié; car, à vrai dire, nous n'étions pas des adeptes, et la suite le prouvera, suivant la formule, d'Allau Kardec. Seul l'usage, au début, des tables tournantes se conformait à la manière de ce vénérable. La doctrine s'écarta de ses enseignements.

Mlle Vacaresco s'affirmait un médium d'une rare puissance. Carmen Sylva, avec sa fougue ordinaire, adoptait sans contrôle et s'assimilait les communications de l'au-delà. Son principe — je pense l'avoir noté ailleurs — était de « croire ce qu'on lui disait jusqu'à preuve du contraire ». Personnellement, . elle ne cherchait guère à établir cette preuve qui dessille les yeux et blesse le cœur. Magnanimité qu'elle étendit au delà des bornes où le pouvoir royal existe, où il est bafoué par la horde des êtres grimaçants, angoissants, séduisants, grandiloquents, multitude vaine qu'un doute éloigne, qu'un geste, une volonté refoulerait...

Pour ma part, je subissais l'ascendant de la reine, et le subissais volontiers. Il çontre-balançait na^ méfiance instinctive à l'égard du médium.

Le « Petit » fut donc tout de suite une virtuose du guéridon. Dès qu'elle le touchait, celui-ci se cabrait, s'agitait, s'inclinait devant elle comme un animal dompté. Des craquements secs dans les boiseries nous impressionnaient ; nous percevions sous nos mains, près de nos visages, des souffles froids qui nous caressaient... Alors on interrogeait : « Qui est là? » Et l'un de nous récitait l'alphabet. Un coup frappé désignait la lettre à retenir. L'habitude aidant, on devinait le mot avant de l'avoir épelé en entier, et ainsi des phrases s'enchaînaient assez rapidement, un peu embrouillées au début, plus tard d'une netteté trop parfaite. Des entités se créèrent. La première prit nom « Dom Luiz » et prétendait être l'âme du feu roi de Portugal (mort en 1889), oncle par alliance du prince Ferdinand. Soit dit en passant, nous n'eûmes guère d'autre exemple à' âme proprement dite revenant visiter les vivants. « Luiz » disait subir le supplice d'un purgatoire qui durerait des siècles... Pour lors il était attaché à la destinée de son neveu, et toutes les souffrances de celui-ci, il les ressentait, mais avec combien plus d'énergie ! ... « Malheureux Ferdinand! )) le plaignait-il. Pourquoi malheureux? Luiz ne devait s'expliquer que peu à peu. Entre temps, sous son action le guéridon prenait, je ne puis m'exprimer autrement, une physionomie particulière.

Il est certain qu'il est des moments où ces meubles inanimés semblent prendre vie, revêtent une expression. Est-ce notre surexcitation qui leur

prête un caractère qu'en réalité ils n'ont pas? Estce plutôt que sous l'influence d'une force mystérieuse, une forme naît d'eux, que dans notre état d'exaltation nous arrivons à percevoir? Qui n'a m, en des instants de nervosité, la larve ondulant aux plis du rideau, ou blottie à l'angle du mur, dans le creux d'un coussin? vision aussi précise que fugitive...

Ainsi, nous procédions un soir à nos expériences, non dans le boudoir de la reine, mais en bas, dans la salle de musique. A l'autre extrémité de cette partie du château, le roi et le prince Ferdinand rivalisaient d'ardeur au billard; par l'enfilade des portes ouvertes à deux battants, on pouvait assister de loin à leur duel. Tout à coup, Luiz nous avertit qu'il voulait absolument voir le prince ; et la table, d'un élan irrésistible, suivie par nous, s'avança jusqu'au chambranle, se pencha vers la baie, comme une personne qui, prise d'une curiosité intense, veut néanmoins se dissimuler, regarda; et quelle poignante angoisse elle exprimait, cette table démoniaque, en regardant ! . . .

Je me doute bien de ce que ce récit a de ridicule; je sais bien aussi que cette petite scène est présente à mes yeux comme si elle datait d'hier, et que si j'avais le crayon d'un Odilon Redon, je la retracerais dans sa saisissante vérité.

Au demeurant, chaque « force » qui se manifesta ultérieurement avait une façon caractéristique de s'annoncer, en communiquant à la table soit un mouvement giratoire, soit une trépidation joyeuse,

ORIENT ROYAI,

soit en la courbant d'un choc fier et brusque, ou au contraire sous une poussée lente et triste...

Durant le séjour à Castel-Pélesch, il y eut dans cette même salle de musique un esprit infernal qui une première fois s'insinua parmi nous, de sa hantise lugubre, malfaisante, transforma le guéridon en quelque chose de volontaire et de méchant. A intervalles régulièrement espacés, il frappait treize coups secs, le dernier avec une vigueur convaincue, comme pour en faire entrer mieux le son dans nos oreilles et agir plus décisivement sur nos nerfs, et cependant un malaise indéfinissable nous envahissait. Il nous semblait, aussi bien à cause du chifîre fatidique qu'au vague efîroi éprouvé, que le malheur fût au milieu de nous. Interrogé, l'esprit dit s'appeler Torture et sortir des profondes régions de l'abîme. Puis la série des treize coups recommença. A une nouvelle demande, il répondit qu'il était là pour nous maudire. On lui enjoignit de disparaître. Plus d'une fois pourtant il tenta de revenir, réitérant ses treize coups envoûteurs. La dernière fois qu'îZ se manifesta, ce fut à Venise, peu avant que notre petit groupe fût séparé après de tristes événements. « Maintenant, dit-il, je vous ai fait tout le mal que je pouvais. Je m'en vais pour ne plus revenir ». Peut-être n'était-il qu'un écho de nos consciences, un avertisseur qui ne fut pas écouté, de quitter la voie où nous nous engagions; peut-être aussi fut-il le messager sinistre des gouffres d'ombre et de désespoir...

A partir de l'intrusion de Torture^ nous prîmes

la bonne habitude de nous enquérir des origines et des intentions de chaque nouveau venu, avant de l'admettre dans notre compagnie.

De plus en plus, maintenant, nous allons nous enfoncer dans de chimériques pays où, sous des brumes chatoyantes, nous égaraient ceux que dans notre naïveté déjà nous appelions les « amis ».

Ils étaient nombreux, les « amis » ; ils se désignaient par des qualificatifs qui correspondaient à leurs fonctions sur la planète et dans l'univers : Bon-voyant^ Ai^entureux^ Amour, Fulgurant, Laos...

A l'exception de Luiz^ ils prétendaient être, non des âmes de désincarnés, mais des forces de la nature, forces conscientes, génies ailés obéissant à une loi supérieure. Amour, par exemple, s'était d'abord appelé Omnipotent; je crois bien que c'est à la requête de Sa Majesté, qui ne voulait pas admettre cette omnipotence, qu'il se contenta du nom à'Amour sans épithète.

Ces /orce5 avaient pour mission de nous renseigner sur les grands mystères de l'au-delà, sans toutefois dédaigner de traiter de nos affaires personnelles ni des événements qui se préparaient en Europe.

Le rôle de Luiz, que par commodité nous appelâmes désormais Louis, était plus strictement limité, mais, hélas! non des moindres. Avec des hésitations, des précautions, il nous entretenait du « malheureux Ferdinand ». On le pressait de questions. Enfin il dicta à la main complaisante du

médium le fatal secret : Ferdinand se consumait d'amour pour M^i^ Hélène Vacaresco. La reine fut mieux que stupéfaite, consternée. D'ailleurs, pas un moment elle ne douta de la réalité de cette passion, et j'aurais été mal venu d'en objecter l'invraisemblance. Le « Petit », après cette révélation, avait l'air d'un chien battu.

— Mais Karll s'exclama Sa Majesté.

C'était Karl , en effet, qui causait tant de tablature à ce pauvre Louis. Karl était l'obstacle. Et enfin j 'appris quel était ce Karl : nul autre que le prince Charles, duc de Westrogothie, troisième fils du roi de Suède et de Norvège, cousin par sa mère de la reine de Roumanie, qui lui aussi se consumait d'amour pour Mlle H. Vacaresco et, par surcroît, était destiné à être fait empereur des Français! Mais j'anticipe...

Du coup, deux romans s'ébauchaient, deux intrigues se nouaient par l'intermédiaire des esprits, et pour qui opterait la jeune poétesse qui en était l'héroïne? Car pour Charles, ce prince lointain, elle confessait éprouver de l'inclination, mais le prince Ferdinand, si près d'elle, pouvait exciter sa pitié... Cela promettait de devenir intéressant.

Pour ma part, j'étais ahuri. Chez le prince Ferdinand je n'avais jamais observé le moindre symptôme trahissant la passion qui couvait en lui. Quant au prince Charles, le « Petit » fit bien d'incontrôlables allusions à des propos courtois qui se seraient échangés entre eux dans le tête-à-tête,

durant un séjour à Neuwied. Mais cela était vague et je n'ignorais pas que le « Petit » avait de l'imagination. Quelque entraîné que je fusse déjà, je me méfiai du savoir des esprits, qui nous tendaient un piège ou se moquaient de nous. Et pourtant, l'événement le prouva, à l'égard de Ferdinand, leur perspicacité, peut-être prématurée, ne devait pas être en défaut. Quant à Charles, le mensonge fut énorme, épique, éblouissant d'une funeste beauté, ou ridicule de niaiserie, roman magistral aussi vraisemblable que ceux de X. de Montépin.

Décembre avait ramené à Bucarest les Majestés et la petite Cour intime. Dans la bibliothèque, pièce plus isolée que le grand appartement de la reine, nos entretiens avec les « amis » reprirent immédiatement; leur société devint indispensable.

La dictée du guéridon était devenue trop lente au gré de mains impatientes. Touchant du doigt le bois de la table, M^^^ H. Vacaresco fermait les yeux, puis s'endormait, et, par sa bouche, les puissances occultes parlaient. Sommeil simulé? Je ne le pense pas. État de demi-veille peut-être, où le conscient se mêlait fraternellement au subconscient, où des ondes magnétiques s'agitaient, illuminant un cerveau où se clichaient les images d'un autre plan, captieuses et trompeuses...

Les habituels craquements dans les boiseries, pareils au pétillement de l'étincelle électrique, entretenaient notre nervosité spéciale.

Nous étions au théâtre... Le rideau magique se levait, la rampe s'allumait. Les acteurs entraient en scène.

Afm de ne pas trop morceler le récit, je retracerai d'emblée dans ses grandes lignes cet épisode qui pourrait s'intituler « Rêve impérial » ; mais ainsi présenté il perdra en force. La répétition successive pendant des mois des mêmes tableaux obsédait; on finissait par vivre dans l'avenir et le présent était déjà un négligeable passé...

Voici donc comment Aventureux ou Amour, ou encore Bon-voyant s'exprimaient, rarement sous le doigté, plus souvent par la bouche de M^^^ Vacaresco prise de sommeils magnétiques instantanés.

La France venait de traverser la crise boulangiste. Néanmoins elle attendait toujours le général sauveur. A l'intérieur, il y avait de l'agitation ; on prévoyait la guerre libératrice, on réclamait le dictateur.

A cette époque indéterminée de l'avenir, M"^ Vacaresco habitait Paris, où son esprit et sa beauté lui attiraient des hommages. Fiancée en secret avec le prince Charles de Suède, malgré des difficultés, elle l'épousait. (Je dois à l'exactitude historique de dire que, selon les circonstances, la version variait : les fiançailles favorisées par la reine de Roumanie avaient lieu tantôt à Bucarest, tantôt à Paris. Le mariage se célébrait habituellement à Stockholm. L'esprit décrivait même, indépendamment des réjouissances publiques, une agréable toilette vert d'eau ornée de muguets que

ORIENT ROYAL zz:

portait la jeune épousée à la cour d'Oscar II...)

Sur les instances de la récente Altesse, le prince Charles se démettait de toutes ses charges dans son pays, s'établissait en France où il se faisait naturaliser, et prenait du service dans l'armée sous le nom simple et glorieux de Charles Bernadotte. C'est que, parait-il, une prédiction courait à cette époque. Trois B régneraient en France. Il y avait eu les Bourbons, les Bonapartes. Boulanger, troisième possible, venait de s'éclipser. Est-ce que le B des Bernadette n'était pas désigné pour que le timbrât la couronne impériale? L'ancêtre Charles Bernadotte avait failli monter sur le trône laissé vacant par Napoléon. Ce trône, le destin le réservait au petit- fils.

Hélène devenait son Egérie. Elle attirait à lui le faubourg Saint-Germain. Le monde affluait dans son salon : il devenait le lieu de rendez-vous de tous les mécontents influents. Elle créait une popularité à son mari. On chansonnait le Président et M""^ Carnot. (Endormie, M^^^ Vacaresco récitait même d'assez piquants petits couplets que sa clairvoyance lui permettait de lire dans le futur...)

Brusquement éclatait la guerre avec l'Allemagne. Le capitaine Bernadotte, imposé par une faction puissante, montait rapidement en grade. De grandes batailles avaient lieu, la principale aux environs de Trêves. C'est lui qui, s'étant révélé stratégiste incomparable, en décidait le sort, triomphait.

La mêlée devenait formidable. Le canon tonnait par l'Europe. La face du monde changeait.

Aux terribles péripéties du drame, nous assistions, comme si une lanterne magique en eût projeté les images mobiles sur l'écran de notre imagination. D'autant plus nous impressionnait cette fantasmagorie, que, réellement^ les bruits de guerre étaient fréquents en cette année ; et nous étions les privilégiés qui assistions par avance et sans péril au drame sanglant...

Enfm le nuage de fumée se dissipait. Dans l'étincellement de la victoire, le général Bernadotte rentrait à Paris, acclamé par une foule en délire. Les Chambres, la Présidence avaient été balayées. L'Empire se constituait. Charles, second empereur du nom, régnait, ayant rendu à la France ses limites de l'ère carlovingienne. Entre autres transformations que subissaient les États, le royaume de Roumanie absorbait en lui, en les pacifiant, toutes les peuplades des Balkans, et Constantinople devenait sa capitale...

L'étendard roumain flottant sur les remparts de l'antique Byzance restituée aux chrétiens... Voilà qui répondait aux espoirs très secrets de la reine, et pas de la reine seule... Mainte fois, lorsqu'on s'entretenait sérieusement de cataclysmes possibles, nous avait-elle confié que dans l'état actuel des pays limitrophes de la Turquie d'Europe, si l'empire ottoman venait à être partagé, la Roumanie seule était en mesure de s'adjuger efficacement l'impériale cité et de la défendre contre l'accapare-

ment des Russes ; solution de la question d'Orient que les diplomates n'avaient pas prévue,

— Un nouveau diadème à ajouter à celui qui m'est déjà si douloureux... soupirait la reine. Où trouverai-je la force !

Maintenant avouerai-je que dans ce terrible imbroglio, tandis que M^^^ H. Vacaresco se sacrait impératrice, et que sa sœur Zoé, par suite d'une heureuse combinaison, se parait du titre de reine du Portugal, moi aussi, après avoir été à la peine, je participais aux honneurs? Distingué par l'amitié du nouveau César, j'étais promu ambassadeur à Constantinople, et ainsi ne m'éloignai-je point des Majestés auxquelles le sort m'avait attaché. Si ma carrière eût été brillante, je l'ignore ; du moins elle fut de tout repos...

Ce fut là vraiment un beau rêve, et singulier, auquel nous fûmes tous trompés.

Au surplus, l'empire nouvellement créé ne devait durer qu'une dizaine d'années. Puis l'empereur Charles périssait poignardé en plein jour de fête, dans le tumulte d'une grande ville pavoisée pour l'auguste visiteur (1).

D'autres fois, l'esprit prophétisait que l'empereur Charles serait assassiné sur un vaisseau amiral dans une rade illuminée. L'impératrice, anticipant la douleur, mimait la scène en la racontant, se tordait les mains dans son sommeil, et annon-

(1) Il est curieux de remarquer -que la prédiction faite en 91 . s'applique exactement à la mort du président Garnot. Je la mentionnai en 93, dans un roman intitulé VIdylle d'un prince.

çait en quels voiles de deuil elle s'envelopperait...

Pendant des mois, des neiges hivernales jusqu'aux approches d'un été brûlant, cette vision se soutint à notre horizon. Elle devait en être balayée comme d'autres, mais non sans que sa trace subsistât, telle une fresque dont la couleur a pâli, mais dont le dessin se maintient (1).

L'ennemi du « rêve impérial », c'était dom Louis, qui, sur les progrès de la passion de Ferdinand, faisait de prolixes, de stupéfiantes communications. La reine les enregistrait avec douleur et sans aucunement les contester.

Elle tenait un journal où elle notait ses pensées et ses impressions, ses remarques sur les gens et les événements. Elle se plaisait à nous en lire des passages, toujours curieux, parfois d'une réelle beauté. Dorénavant elle y consigna les propos des « amis », et en particulier les confidences de Louis. Ce journal devait lui être funeste.

De bon matin, quand le palais était encore endormi, il lui arrivait de se rendre dans la chambre de M^^^ H. Vacaresco, de s'asseoir à son chevet. Ces démarches, une certaine presse stipendiée devait plus tard les interpréter de la façon la plus odieuse, — car elles vinrent à la connaissance du public, les secrets d'une résidence royale ayant des ailes pour s'envoler.

En réalité, Sa Majesté interrogeait le sommeil de

(1) Dans le tumulte de la guerre véritable déchaînée, combien pauvre et ridicule apparaît cette vision qui alors nous saisissaitl

la jeune fille ; et par sa bouche les « amis », que le silence et la solitude de l'heure encourageaient, parlaient avec plus d'abondance et d'abandon. La petite princesse Marie, l'enfant défunte, zézayait sa béatitude céleste, et la pauvre reine s'attendrissait aux larmes. Par contraste, un esprit folâtre se manifestait en phrases baroques qui exprimaient le parfait état de santé du médium. Mais dom Louis, dom Louis surtout était intarissable et ses lamentations déchiraient le cœur de Carmen Sylva. Je dis Carmen Sylva, car il est certain qu'ici l'imagination de l'écrivain était vivement touchée. Le beau sujet de roman, noble et pathétique, et dont les péripéties étaient commentées par des voix surnaturelles ! Intrigue sombre, et que peutêtre un suicide dénouerait ! Car dom Louis, qui n'avait plus de raison de se taire, et qui dans le cerveau du prince lisait apertement, racontait en s'en désolant les calamiteux projets que nourrissait le malheureux jeune homme... Il se faufilait, paraît-il, la nuit, inaperçu des veilleurs indulgents, par les longs corridors et les divers escaliers jusqu'à la porte d'Hélène, et n'osant y heurter, s'agenouillait devant et gémissait quand il ne sanglotait pas.

Dans le tête-à-tête, la reine m'instruisait du drame qui se déroulait à proximité d'elle, me disait sa crainte de tentatives plus audacieuses et son chagrin d'être impuissante à intervenir. J'osais me donner congé d'insinuer que Louis pouvait bien un peu exagérer; mais, crédule avec entête-

ment, et éprise de situations violentes, elle accueillait assez mal mes objections qui tendaient à incriminer la clairvoyance de Louis et la bonne foi de son porte-parole.. .

Pour que Louis se décidât à s'épancher au total en ma présence, il fallait que du temps s'écoulât, que les liens de l'invisible eussent emmailloté un septicisme qui persistait, et aussi que la tournure des choses eût changé et que Ferdinand en personne sortit de sa réserve. Deux volontés énergiques le travaillaient à son insu; isolé, il offrait prise à leur influence. Il n'y a de magie que par la volonté, et les « esprits » ne sont le plus souvent que nos propres idées qui s'expriment et qui agissent.

Pour Louis, le véritable obstacle au bonheur de son protégé, c'était donc ce prince Charles, le fabuleux empereur futur avec qui le « Petit » avait conclu de si mystiques fiançailles ; c'était aussi l'indifférence de la jeune fille qui ne voulait rien voir, rien savoir... Ah! si l'on pouvait écarter Charles, métamorphoser les sentiments d'Hélène !...

Las! on y arriverait; avec les puissances de l'audelà elles-mêmes, il est des accommodements, et leurs combinaisons dépassent en variété et en imprévu celles des plus subtils de la carrière.

Dans l'intervalle, la reine, désireuse de seconder le Destin, tentait d'amorcer la venue de son neveu de Suède, soit à Bucarest, soit à Castel-Pélesch. Est-ce le roi Garol qui tergiversait, est-ce le prince Charles qui hésitait, le visiteur si attendu ne s'annonçait pas. Pur machiavélisme de sa part, disaient

les « amis ». Homme prudent, il choisissait son moment, observait un silence exact sur les projets qu'il mûrissait et n'agirait qu'à coup sùr... Et pour qu'on prit patience, ils retraçaient son profil de César taciturne...

Cette inertie n'agréait pas à la reine qui était de résolution prompte. Elle écrivit — je ne l'appris que quand la chose était faite — au prince Charles. Sa lettre contenait cette proposition rédigée à peu près en ces termes : « Il y a un trône à prendre en France ; à toi d'aviser ». Par des voies détournées, la missive devait être remise au prince. Elle parvint en d'autres mains, et contribua par la suite à l'infortune de la souveraine...

Indépendamment des séances d'occultisme pratique, il y en avait d'autres, et non moins fréquentes, où se résolvaient des problèmes plus transcendants. La reine écourtait ses audiences, pour consacrer du temps à l'audition des « amis » qui, par éclairs zigzaguant dans les espaces, faisaient mesurer la profondeur du cône d'ombre où se meuvent les âmes appesanties des crimes pensés ou perpétrés sur la terre; ou, soulevant un coin du voile, laissaient entrevoir la sérénité triste des régions purifiées et, au delà, le rayonnement des ciels extatiques, et dans un effarement d'infini, le doigt d'ombre et de lumière de celui qu'ils nommaient VÊpouçantable. Dans un langage symbolique, ils nous indiquaient nos origines, la planète voisine ou l'étoile lointaine ^ d'où nous descendions. . .

La bibliothèque nous recevait ; portes closes, on se recueillait. Dehors c'était la neige ; ce fut aussi le précoce et brûlant soleil de printemps. Mais toujours, dans la pièce voisine, c'étaient, à grande envolée, les sons du piano, Beethoven et Chopin et rhapsodies hongroises : la seconde demoiselle d'honneur, Mlle Zoë M..., priée de faire un peu de musique durant que nous travaillions^ n'osait guère s'interrompre. A vrai dire, les « amis w, qui se méfiaient d'elle, avaient imaginé ce moyen de l'éloigner sans lui interdire l'accès des appartements de la reine ; pauvre et gracieuse fille qui fut sacrifiée aux exigences des esprits jaloux delà souveraineté de Mils Vacaresco...

Il n'est pas utile que je m'étende sur les théories que professaient les « amis », le lecteur que la chose intéresse en trouvera l'équivalent dans des manuels d'ésotérisme.

Le médium souvent trompe et se trompe luimême; il simule, sans peut-être savoir qu'il simule, s'auto-suggestionnant tout en suggestionnant autrui. Il présente comme fait révélé la chimère de son ambition. Ses prédictions ne se réalisent pour ainsi dire jamais ou sous une autre forme que celle qu'il annonçait. Il est créateur infatigable de mirages. Néanmoins, son halo est traversé par des êtres d'une nature indéfinissable, ombres lumineuses dont on suit le sillage, dont le langage effraye, trouble, émerveille.

Dans le cas présent, MH^ H. Vacaresco n'échappa

point à la loi commune. Elle se fit centre en ce qui concernait ses extraordinaires visées; mais elle aimanta également des forces mystérieuses.

De ces dernières, il en est une que jusqu'à présent j'ai omis de nommer, parce qu'elle ne s'affirma qu'après les autres, dans le courant du mois de janvier 1918, et cela pour la première fois non au palais, mais dans ma propre maison où M^^^ H. Vacaresco nous honorait assez fréquemment de sa visite. Ce n'est pas l'avenir qu'allait nous dévoiler le nouvel « ami », mais un splendide passé qu'il chanterait. Il nous ensorcela d'une poésie étrange, d'une tristesse limpide, poésie hors des temps, dépouillée de tout caractère terrestre ; et aux heures de souffrance, ilm'arrive encore, l'avoueraije? d'évoquer le pur génie dont les ailes frémirent au-dessus de nous. Neos, c'est ainsi qu'il voulut s'appeler...

Il s'annonça un soir par une trépidation impatiente de la table que nous entourions, puis, par coups frappés, dicta... Bientôt la magnificence des phrases nous surprit. Je commençai de les noter. Les voilà, les premières du moins, réponses à nos questions, les voilà dans leur abrupte beauté, telles que je les relis dans un carnet précieusement conservé :

« ... Depuis que j^ai quitté la terre tout entier, les voiles de V illusion se sont écartés dei^ant mes yeux et la beauté des choses ne m'entoure plus que comme la flottante vapeur des matins qui s'évapore en irisant r horizon... Mais on comprend mieux ce qu'on a vu...

Uimmense chaîne,. . Tout s^enchaîne comme les anneaux d'aune danse disparaissant derrière la forêt pour reparaître sur le coteau.,.

«... Les urnes de la pensée sont de marbre et froides aux lèvres humaines. Elles ne se penchent pas. Il faut les atteindre des bras et du regard... On monte seul. On monte à force de marcher... Affiner la langue... Comme le cothurne de Delos qui entourait le pied des vierges et pouvait aussi servir aux guerriers robustes...

«...iVe vois-tu pas comme je parle; et qui parlerait comme moi ?

a ...La sérénité des fleurs qui savent que leur source descend du rocher. . .

« ...La révolte est vaine comme le chant de la jeune fille qui a perdu son chemin et cherche à se faire retrouver en chantant. . .

«... Comme la neige en mars; on voit la jeune verdure au travers de sa blancheur. . .

« ...Nous ne voyons que les âmes qui traversent la terre en se réjouissant de sa splendeur ou en maudissant sa fécondité. . .

« ...Hier est pour moi comme V aviron oublié sur la grève pour que d'autres le saisissent^ trempé de ma sueur et de Vécume des flots...

«,..Rien n'est perdu que le remords. L'enfer est infertile. . .

«... La forme est comme la montagne qui brûle au soleil et frissonne sous la lune ; comme le lin qui montre les jeunes gorges ; comme la vague qui ne meurt que lorsque la vague sa sœur naît auprès d^elle; comme le

pied léger des vierges qui marche sans qu^on le voie marcher )>...

Interrogé sur sa provenance, sur son essence, il répondait :

« Je suis la strophe que dit le flot marin et que Vhomme ne redit pas... Je suis le bouclier plein de la lune et de la poussière des sandales... »

Et enfin, avec une fierté mélancolique il disait son nom : Neos^ et sa patrie, l'Hellade, dont il était le génie défunt...

Puis il dicta (toujours par coups frappés) :

« Orphée^ chant de la flamme. — Palpite comme la lèvre d^une vierge avant le premier baiser, répandstoi comme la libation sur une tombe d'éphèbe, enveloppe mes cheveux comme le rêve que je rêve chaque soir, et je pourrai courir dans la forêt, ivre de toi, ô flamme, et hurler ma douleur en chansons. . . »

Comme joyeux d'être admiré après de si longs siècles de silence, Neos annonçait qu'il savait bien d'autres hymnes et qu'il nous célébrerait :

((Néméos qui fut fiancé à la lune...

(.(Phtais aux dents de laine pareilles à celle des chèvres nourries de cytise... Phtaïs aux mains de nacrie comme la coquille rosée, harmonieuse comme P herbe fraîche sous le ciel lavé par la pluie... Phtaïs au ventre d'ivoire que le trident de Neptune blessa, le prenant pour de Vécume... »

Egrégore en errance de la Grèce antique, je ne sais. Mais Neos fut le poète innocent et vrai qui s'introduisit parmi les faux prophètes dont nous écoutions les voix, et de mes déboires, je me console

aisément, après des années, en remémorant cette voix, écho d'une lyre au seuil d'un temple de marbre. Elle charme, elle abolit le présent. Une brume d'argent se répand dans la chambre, gaze les meubles et les murailles; elle se dissipe... Et dans le recul des siècles, voici les oliviers, la mer violette, l'or subtil d'un soleil juvénile, et parmi les asphodèles de je ne sais quelle prairie sacrée, l'immortelle théorie des amantes et des amants...

Neos, lui aussi, présida au cénacle de la bibliothèque royale, et Carmen Sylva s'enthousiasma. Au-dessus du rêve impérial, des fastidieuses amours princières, ses rhapsodies planèrent. Son souffle était l'encens qui purifiait notre démoniaque chapelle... Je veux croire à Neos...

Sous son inspiration, des livres naquirent. Carmen Sylva devait publier le Livre de Vâme ; mais le manuscrit original fut détruit, je crois, plus tard, par ordre supérieur (1).

A la suite de Neos devait s'introduire un autre esprit, qui aida Carmen Sylva à construire un poème dramatique... De longue date elle avait sur le chantier une pièce de théâtre : Maître Manole; mais, elle, qui généralement exécutait son œuvre avec fougue etjl'ua élan, se heurtait cette fois à des difficultés.

Le sujet était tiré d'une légende qui a cours dans d'autres pays, mais est particulièrement populaire

(1) Deux recueils lyriques que je fis paraître : Sommeil (Jouaust, 1891), Ombres eiMm^es (Librairie de la Nouvelle Revue, 1892), aujourd'hui introuvables, datent de cette époque.

en Roumanie. Maître Manole passait pour être l'architecte de l'église de Gurtea d'Ardgesch, bâtie au commencement du xvi® siècle, un des rares monuments historiques et artistiques dont s'honore la terre valaque. Selon la tradition, l'édifice, près d'être achevé, à plusieurs reprises s'était écroulé. Manole fit le vœu d'emmurer dans les fondations la première personne qui le matin suivant viendrait lui parler : ce fut sa propre femme qui se présenta et que, fidèle à son serment, il sacrifia.

Le thème pouvait séduire. Mais qui était-ce Manole? On ne possède, le concernant, que des documents fort incertains.

Manole se chargea lui-même de renseigner la reine-poète ; et racontant sa vie par la bouche du médium, il fournit des éléments suffisants à une action mouvementée. Il se plaignait d'ailleurs de subir un des pires supplices des régions infernales, car il était contraint, par une loi supérieure, de recommencer, jusqu'à expiation, incessamment son crime, ou plus exactement de le revivre comme s'il était encore en chair et en os. Et quand (en juin de la même année) Maître Manole fut représenté au théâtre de la « Hofburg » à Vienne, il prétendit en éprouver du répit et grand soulagement... Les spectateurs bénévoles assemblés au théâtre de Sa Majesté Apostolique n'imaginaient certes point qu'un damné s'était dérangé tout exprès pour leur offrir le divertissement de ses peines...

Si, tout en négligeant bien des épisodes y ayant trait, je me suis étendu un peu longuement sur cet

intermède mystique, c'est qu'en lui-même il peut sembler curieux, et plus par le cadre où il se joua. Un palais est fait pour recevoir des hôtes augustes. Ceux que l'autre monde envoya à la résidence de Bucarest étaient de première qualité et leurs conférences furent de celles qui ne sont pas pour l'oreille du profane. Mais si persuasifs qu'ils fussent, ils excédaient leurs pouvoirs, et devaient mal reconnaître l'hospitalité que la reine leur avait accordée un peu à la légère...

Enfantillages et intrigues sous l'œil du roi. — Le prince Ferdinand va à Berlin, tombe malade au retour, et jVIiie Vacaresco s'émeut. — L'idylle s'épanouit. — On m'envoie en Grèce. — Mon audience chez la reine Olga. — Un dîner chez le comte de Montebello à Constantinople. — Je rentre à Bucarest. — Fiançailles secrètes du prince Ferdinand.

Si les « amis », influencés par le médium, tissaient une toile magique où se prenait le cœur du prince héritier, on ne peut que le conjecturer. A dire le vrai, il s'apprivoisait de plus en plus.

Ferdinand s'ennuyait au palais, il s'ennuyait hors du palais. De son séjour à Potsdam, il gardait le souvenir d'agapes militaires qui à Bucarest ne pouvaient décemment se renouveler. Il ne le divertissait guère, simple lieutenant, d'instruire sa compagnie. Du grand et glorieux rôle qu'il serait appelé à jouer un jour, dans l'ennui quotidien il ne se doutait pas.

D'aventures galantes, il n'en avait d'aucune sorte . La chasteté n'est pas une vertu fort prisée dans la société roumaine. Sa sagesse étonnait plus qu'elle ne plaisait. On blâmait les souverains de ne pas laisser plus la bride sur le cou à ce grand garçon

qui devait avoir des appétits. Maintes fois me fut-il insinué que, si le prince voulait prendre son plaisir, il serait facile, en lui gardant le secret, de le conduire nuitamment hors du palais ; je n'entendais pas, n'ayant pas appris le métier de complaisant...

Pour le distraire, sa tante lui faisait naguère la lecture de ses œuvres. Encore qu'il fît mine de s'y intéresser, la politesse l'emportait sur l'attrait qu'il éprouvait. D'ailleurs, il m'avait confié, non sans rougir, que Maupassant, Gyp, voire Zola, étaient de bien agréables auteurs, et alors...

La reine, absorbée par les « amis », fit moins la lecture, et on causa davantage, soit le matin, soit à l'heure du thé.

Timidité ou réserve, en dehors des réceptions officielles, le prince se confinait chez lui; il ne se sentait à l'aise que dans notre groupe où un certain ton de familiarité, si je puis dire, s'établissait. On se désignait par de petits noms délicieux : si Hélène Vacaresco était pour la reine « le Petit », le « Petit » lui disait audacieusement monreine. Le roi, à cause de son aspect sévère, s'affublait du sobriquet « le Méchant », naïvement adouci en « le Misang ». Ferdinand se contentait de l'aimable diminutif de « Nando ». Moi-même, mon goût pour des auteurs alors récents me faisait appeler par la reine « Décadent », orthographié « Dicadeng », selon des principes nouveaux que nous instituâmes. La plupart des personnes de la Courportaientainsi des surnoms caractéristiques. Telle M^^*^ Zoé M..., l'inlassable

pianiste, à qui son accent polonais valut d'être simplement qualifiée de « Prrj ». Voilà qui facilitait les conversations et rapprochait les distances. Pierre Loti, plus tard affilié, fut baptisé « Zabimbey », parce qu'il nous avait révélé que « Loti » chez les Mahoris signifie : abîme (1).

Et, pour affirmer la solidarité du groupe, un ordre fut fondé qui s'intitula irrévérencieusement l'ordre des Pruneaux (d'après notre nouvelle orthographe : pru-nohs), dont nous seuls étions membres. (Pourquoi pruneaux^ c'est que les pruneaux facilitent la digestion, et que nous tenions, par notre bonne tenue d'estomac, à proclamer notre sérénité à l'encontre de la camarilla acariâtre.) La reine voulut même en commander les insignes : un minuscule pruneau d'argent surmonté de deux feuilles de laurier, rattaché à un ruban vert... Mais le roi s'opposa à la plaisanterie, la jugeant avec raison attentatoire aux croix, plaques et cordons sérieux dont s'honorent de méritantes poitrines...

Si je m'attarde à ces détails puérils, c'est qu'ils peignent, c'est qu'ils font contraste avec l'invasion noire des « amis », c'est aussi que la chose nous amusait et que le prince Ferdinand y prit goût, assez pour passer de longues heures avec nous durant lesquelles la future impératrice étincelait

(1) Un petit billet de la reine dit : « Gomme je suis triste de savoir pauvre Dicadeng malade 1 » D'un billet de Loti j'extrais cette phrase peu académique qui témoigne de son initiation : « La pgrincesse [H. Bibesco) m'a-t-écrit une lettre délicieuse. »

d'esprit, éblouissait de beauté?... et l'échange des fluides se produisait...

Plus régulièrement que jadis, le roi, à l'heure du thé, apparaissait dans la salle moresque. Au déclic sec de la porte secrète, on se levait automatiquement, du respect courbait les têtes, prolongeait les révérences.

C'était son heure de délassement — heure ou minute, selon les occupations et la conversation. Généralement soucieux ou distrait, saluant d'ailleurs toujours de bonne grâce les personnes présentes, il se déridait peu à peu, pourvu qu'on lui racontât des anecdotes ou qu'un sujet de discussion fût offert* qui lui convint, sans qu'il risquât de s'y compromettre.

L'entourage particulier du souverain redoutait ces moments d'exacte intimité, où l'on pouvait tout dire, tout hasarder, sans danger, où nul en dehors des familiers de la reine n'était admis. Et de fait le petit jeu des intrigues amusait. Opposer une influence occulte quoique soupçonnée à la faveur entière dont avaient joui si longtemps certains serviteurs du roi, cela satisfaisait l'amour-propre, cela préparait l'avenir. D'un mot, d'une allusion, mais souvent répétés, on détruisait peu à peu la faction adverse. La reine avait relevé la tête; on s'en apercevait.

L'offensive était dirigée principalement contre Louis Basset, et soutenue par le prince royal qui n'avait pas à se louer des procédés de ce Suisse rnal élevé.

Les chiens de cour sont de la pire espèce ; ils défendent leur royale gamelle avec âpreté contre l'intrus. Dès mon arrivée à Bucarest, j'étais pour M. Basset cet intrus qu'il fallait chasser. Voilà que les rôles se renversaient, et que le secrétaire du roi était menacé sérieusement. De loin, il avait prévu la possibilité de la chose ; et pour s'assurer d'un appui auprès de la reine, avait fait venir une sœur à lui, et, la logeant dans une dépendance du palais, l'introduisit chez Sa Majesté. Cette sœur, calamiteuse d'aspect, de langage et de manières, ne réussit point du tout; chauve-souris envolée de Neuchâtel pour tomber dans une cheminée royale, elle ne sut s'y accrocher et reprit son essor vers l'Helvétie. Plus tard, afm de prouver que lui aussi, l'art le passionnait, et m'opposer un successeur éventuel, il appela un autre citoyen de Neuchâtel, le sieur Léo Bachelin, esthète et cuistre, et le fit admettre au service du roi. D'une intempérante vanité, d'une suffisance risible, doctrinaire comme un Suisse, le nouveau venu égayait autant par son ton avantageux que par sa balourdise. Ne craignant pas ce cogne-fétu, je l'avais fait inviter, quoique employé subalterne, à un five o'clock de la reine, à qui d'ailleurs il témoignait du dédain. Perdu dans l'élégante cohue, il errait d'un salon à l'autre, me demandant plaintivement à chaque fois qu'il me rencontrait : « Où est M. Basset? où est M. Basset? » et marchant avec grâce sur les jupes des dames. Ce curieux spécimen d'esthète complotait avec son protecteur, cependant que dans notre

clan on s'occupait de se débarrasser de celui-ci. Il eut d'ailleurs la fortune de rester au palais, où sa rare perspicacité de critique d'art lui permit de discerner les mérites des tableaux anciens et de maîtres qui y pullulaient, dont il fit sa cour au roi (1) jusqu'au jour où il le quitta pour prêcher dans le pays le socialisme. Louis Basset trouva un autre acolyte en la personne d'un obscur publiciste, du nom de Jules Brun, originaire de Lyon, qui se disait rose-croix, et, tout en extravaguant, ne manquait pas d'entregent. Aventurier échoué à Bucarest, il était plus ou moins précepteur chez quelqu'un, ami intime duBachelin, avec qui il perpétrait des traductions des nouvelles de Carmen Sylva, ce qui lui permit de se mettre en relations avec moi, et par moi qui ne me défiais de cette coquecigrue, d'être présenté à la reine. Devant elle il déclama une de ses traductions. Il espérait séduire, éblouir, demeurer dans la place. Il obtint un succès de fou rire et ne fut pas redemandé. Néanmoins, il continua de m'obséder de ses visites et de m'espionner en conscience, par quoi il se rendait agréable à son protecteur occulte, Louis Basset. Ce trio, pour lors plus moqué que craint, préparait ses embûches, et, l'heure venue, devait agir. De leurs conciliabules secrets sortirent des canards qui s'abattirent dans les officines des gazettes à la solde du roi, et qui, pour n'être pas servis à la rouennaise, n'en regorgeaient pas moins de poison.

(1) Il étala plus tard son érudition dans un gros tome apologétique de la collection royale, paru chez Hachette.

Entre temps, la livrée, l'oreille aux portes, les yeux aux trous des serrures, renseignait le public. Bientôt la mode s'établit, dans la société bucarestoise, de faire tourner des tables. Des médiums surgirent; mais aucun ne se découvrit la vocation d'impératrice, voire de simple princesse royale...

Dans le courant de l'hiver, le prince Ferdinand fit un voyage à Berlin où une entrevue lui était ménagée avec les deux filles aînées de la duchesse d'Édimbourg. Il y séjourna peu, et à son retour, questionné par sa tante sur ses impressions, il répondit simplement :

— Elles sont gentilles; l'une est brune, l'autre blonde. D'ailleurs encore très enfants toutes les deux.

Tant d'indifférence prouvait surabondamment que so^ cœur parlait pour une autre. . . Il avait d'ailleurs l'air malheureux, défait, comme il convient à un amoureux qui désespère alors qu'il espère toujours; et, à la vérité, il couvait déjà une rougeole qui devait éclater quelques semaines plus tard.

La reine jugeait la situation angoisseuse.

— Que faire? demandait-elle. Encore si le « Petit wn'avaitpas ses sympathies ailleurs... Karl...

Mais les « amis » intervinrent. Ils se chargèrent de modifier les sentiments du « Petit ». Karl, après tout, se faisait bien désirer, et Ferdinand, si discret, si humble, si constant, méritait récompense. D'autre part, le supplice de dom Louis était intolérable; un peu de bonheur octroyé à Ferdinand l'abrégerait.

Seulement il fallait que quelqu'un se sacrifiât pour le forçat de l'enfer, prit ses peines à sa charge. La reine se dévoua. J'appris un matin que, dans une incantation prescrite par le médium, elle avait demandé de se substituer à dom Louis, d'expier pour lui...

— Quels malheurs vont fondre sur moi ? disaitelle, un peu effrayée, mais souriante. Qu'importe, un peu plus, un peu moins... J'ai tellement l'habitude du malheur...

Pauvre reine, le malheur ne devait pas tarder à lui rendre ses devoirs...

Dès lors, comme dans un kaléidoscope, l'avenir offrit de nouvelles combinaisons.

Les « amis» annoncèrent qu'Hélène épouserait Ferdinand; leur union serait brève, car le prince était destiné à mourir jeune. Devenue veuve, elle serait recherchée — enfin — par Karl et monterait sur le trône de France. Voilà qui levait toutes les difficultés; il n'y avait que la grande guerre européenne qui serait un peu reculée et l'empereur qui remettait à de meilleurs jours de ceindre son diadème.

Tout était donc au mieux; en ses sommeils magnétiques, le médium, parlant du « Petit » à la troisième personne, faisait des confidences sur les transformations qui s'opéraient dans son cœur, lorsque Ferdinand s'avisa de tomber malade. Rougeole bénigne, mais qui l'obligeait à s'aliter.

Les « amis », que le médecin eut le tort de ne pas consulter, expliquèrentla chose différemment. Selon eux, Ferdinand, poussé par sa folle passion, avait

OUIENT ROYAL

tenté de s'empoisonner... Révélation sensationnelle et qui, à cause de son caractère tragique, persuada immédiatement la reine. Elle s'en ouvrait à moi dans le tête-à-tête, et revenant de le soigner, communiquait ses impressions, tout en arpentant, selon sa coutume, les mains derrière le dos, la salle de musique, d'où provisoirement la musique était bannie. Je transcris ce discours, noté au vol; la teneur en est fidèle, et il est bien figuratif d'un état d'esprit.

« Il va tellement mieux que la comédie devient pénible. Plus trace de rougeur. Pas de fièvre. Et ce terrible silence ! Il se cache la moitié du visage et fait semblant de dormir. Dom Louis ne fait que répéter : — Honte! honte! il a si honte! Et il recommencera! — C'est horrible. Sur cette seule journée qu'il a traversée, on pourrait écrire un livre. Le (.(Petit » ne croit pas. Et moi, si habituée au malheur, je n'ai jamais douté. Mon Dieu ! Il était superbe, pareil à un marbre, la poitrine découverte pour le médecin, grave comme une statue, répondant à peine, l'œil farouche. Quand je l'ai embrassé sur le front, il n'a rien dit, pas un mot, mais il avait l'air to wince it, like an ordeall... »

Le « Petit » ne croyait pas ; mais dans les épanchements du matin, lorsque la reine était seule à son chevet, le médium s'exprimait...

Personnellement, je ne croyais pas non plus. J'avais fait visite au prince, non sans que le roi m'en grondât paternellement, puisque la rougeole est contagieuse. Et il ne pouvait y avoir d'hésitations

au sujet de la maladie qui suivait son cours normal. Ferdinand ne faisait pas « semblant de dormir w ; il somnolait, comme il est naturel après un accès de fièvre. Mais voilà ; notre atmosphère était saturée du poison qu'il n'avait pas pris, nos idées en étaient brouillées. Et là même où je pensais ne pas croire, j'étais peut-être seulement indécis, et mon énergie dans la réfutation s'en trouvait diminuée. De plus, la reine voulait croire. Toute objection était inutile ou dangereuse. Le médium eût tôt fait de me rendre suspect, mon ambassade était à vau l'eau, et d'abord je déclinais de ma situation privilégiée...

Ferdinand se rétablit. Les « amis » ne se sentirent pas de joie. Vive avait été l'alerte; il fallait obvier à une récidive.

Pour cela, il était nécessaire que le cœur du « Petit » s'amollit promptement en faveur de Ferdinand. Les « amis » firent de leur mieux, et si bien que le revirement souhaité s'opéra en un clin d'œil. Karl fut remisé au magasin d'accessoires. La tragédie impériale céda le pas à l'idylle princière et, par des fils que je n'ai point discernés, l'intrigue se noua. N'habitant au palais, bien des détails m'échappaient forcément.

Ferdinand avait encore la sentimentalité du jeune homme et de l'Allemand. L'étoile de myosotis qu'il avait dans le cœur ne demandait qu'à s'épanouir. Dans cette serre chaude qu'étaientles appartements de la reine, elle se développa, prit les proportions d'un hortensia qu'il consacra, claquemuré au palais

entre deux volontés, à M™® Vacaresco. Néanmoins, il fut prudent et secret, assez pour qu'en ville on ne jasât pas encore. Apparemment il se complaisait aux préliminaires futiles d'une action qu'il ne se souciait guère d'engager. La couronne de fleurs d'oranger sur quoi comptait la demoiselle d'honneur se doublait d'une autre couronne, singulièrement plus précieuse, et seraitil en mesure de lui offrir cette dernière ?

Sa réserve, pour sage qu'elle fût, ne satisfaisait ni la reine ni le « Petit )>. La reine m'entretenait tous les jours de ses inquiétudes et de ses espérances. Oubliant le mariage anglais qu'elle avait préparé, elle se réjouissait de celui-ci, qui mettrait une Roumaine sur le trône, ferait de sa jeune amie sa parente et son héritière. Encore fallait-il que Ferdinand se décidât.

Malgré l'assiduité que le prince témoignait en ma présence à la jeune fille, je me méfiais de la profondeur de ses sentiments et du sérieux de ses intentions. Nullement convaincu par les assertions des « amis », je croyais à un flirt sans conséquences de sa part, tout au plus à une inoffensive amourette de jeune homme inexpérimenté. Quant à ce que la famille Vacaresco s'alliât à la hautaine maison des Hohenzollern, qu'une Roumaine, fût-elle la plus noble du pays (et les Vacaresco actuels n'y jouissaient que d'une médiocre considération), montât sur le trône, alors que précisément un prince étranger avait été élu afin de faire cesser d'anciennes compétitions, l'impossibilité m'en était démontrée.

J'avais pu m'infatuer du « rêve impérial » parce que c'était un rêve, absurde, attrayant et lointain (credo ^ quia absurdum), mais de cette réalité toute proche, je n'augurais rien que de vilain. A la reine j'osai, une à une, faire mes objections, et les plus délicates à exprimer, celles qui concernaient la famille Vacaresco ; je tentai, du mieux que je pus, de la dissuader, mais sans aucun succès.

— Je çeux, et je réussirai, répondait-elle invariablement, et non sans s'étonner que l'illustration des Vacaresco pût être discutée.

Le médium s'aperçut à temps qu'en dépit de la ténacité de la reine, je pouvais, ayant son oreille, devenir un obstacle. Comme j'étais de santé assez fragile, les « amis )) recommandèrent que je voyageasse, ce qui les débarrassait d'un conseiller inopportun pendant la période critique.

La pauvre et innocente « Prrj » avait été déjà exilée à Abbazia, également sous prétexte de rétablir sa santé, mais en réalité parce qu'elle gênait, et pour d'autres motifs que sans doute elle n'a jamais soupçonnés et que je ne ferai qu'indiquer. Les « amis » redoutaient la concurrence et prétendaient que dans l'entourage de la reine on se livrait à la magie noire, assimilant d'hypothétiques manœuvres de personnes tombées en disgrâce à certaines pratiques de M™^ de Montespan ou de la comtesse de Soissons...

Pour ma part, d'humeur vagabonde, j'étais ravi

de ce voyage que m'offrait généreusement Sa Majesté. Neos m'envoyait en Grèce. Il m'annonçait que, si je m'en donnais la peine, je trouverais à Géphalonie la tête d'or du Jupiter de Phidias enfouie dans un bois mêlé d'oliviers et de lauriersroses... Avis aux archéologues... Une lettre autographe de la reine m'introduisait auprès de sa petite-cousine, la reine Olga. J'avais mission en outre de voir quelques autres personnages importants à Athènes et à Gonstantinople, et pour instructions principales de vivre à ma guise et de me rétablir. Et la façon dont la reine me l'enjoignait était charmante et maternelle...

Cette excursion fut fort mal vue de la coterie du roi qui lui attribua une intention politique. Je passai pour avoir le secret de la reine, et, je rougis de l'avouer, je fus envié comme un moderne et tout petit chevalier d'Eon...

Je partis donc à la mi-mars, et pris le chemin des écoliers, pour éviter les tempêtes de neige qui sévissaient en Bulgarie. Je me dirigeai d'abord sur Venise que la neige n'épargnait pas non plus. Elle m'apparut toute rose sous un manteau blanc, et la place Saint-Marc, inondée par de fortes marées, à de certaines heures eût fait un port charmant pour les gondoles en détresse. Mais je poussai au sud, et la mer étala sa robe violette, la tiédeur de l'air fut exquise et surprenante après l'hiver roumain. Gorfou fut captivante dans sa parure verte, au bord du canal bleu que dominaient les montagnes d'Al-

banie, abruptes et diadémées d'argent. Et la côte hellène dessina la frise nette de ses montagnes sculptées par un ciseau divin, sous lesquelles la mer d'Ionie étendait le champ désert et intensément bleu de ses eaux immobiles... Neos^ à côté de moi, murmurait : « Voici ma patrie que par tes yeux je revois, et regarde-la avec amour, afin que je la voie mieux, toute vieillie et travestie qu'elle est, et belle toujours de son visage adoré fait à l'image des dieux. Regarde, regarde encore, et je poserai ma main sur ton front, et ma main sur ton cœur païen, et tu verras ce que je revois et ce que nul n'a revu, l'Hellade antique dans sa jeune splendeur... »

Penché à l'arrière du bateau, je contemplais l'eau profonde où des dauphins se jouaient, et j'entendais le chant des sirènes...

De simples impressions de voyage n'ont pas leur place ici ; je m'abstiendrai donc de raconter des paysages, de décrire des sites et de méditer sur des ruines. Et pourtant la vision m'attire et me retient de la belle terre grecque. J'aimai la longue chevauchée à travers ses rudes montagnes ; le vent âpre descendu des hautes cimes dissipa momentanément des chimères, et dans la sauvagerie de la nature, je ne fus plus un petit courtisan, mais un homme. Et voici, delà route, l'ancienne Voie sacrée, qui d'Eleusis s'abais*se vers Athènes, j'aperçois encore dans le voile d'or du couchant, et magnifiée par l'éloignement, l'Acropole, et sur leur socle vigou-

reux, les temples blancs aux formes pures, de si justes proportions qu'il semble que les siècles et les hommes les aient respectés ; dans le ciel qui se décolore, au-dessus du Parthénon, une première étoile s'allume, et c'est la pointe de la lance de Pallas Athênê qui brille, dePallas Athênê, toujours vivante et prestigieuse, malgré les ruines.

Plutôt que de continuer ce récit, il me tenterait de respirer l'odeur de miel dont s'embaument les landes du cap Sunium et de fouler les blocs de marbres épars autour des colonnes qui le couronnent; rosées et lointaines, des lies dentellent le ciel suave, et plus loin encore, elles voguent sur la mer foncée comme des nuées diaphanes.

Mais il n'est pas l'heure de rêver et j'endosse l'habit, pour me rendre au palais où la reine Olga m'a accordé audience, car je suis porteur d'une lettre de Carmen Sylva.

Des escaliers vastes et nus conduisaient à ses appartements. Dans une pièce également nue et fort haute de plafond, je fus accueilli par un aimable petit vieillard que distinguait une brochette de décorations. Je fus surpris de m'entendre qualifié par lui de « cher collègue )>. Effectivement, M. Messala était comme moi secrétaire (1) des commandements, et je pense que sa surprise fut plus grande que la mienne de voir un tout jeune homme (je portais beaucoup plus jeune que mon âge) occuper d'aussi insignes fonctions. Si M. Messala fut

(1) Exactement : chancelier des commandemenls, ce qui a pourtant une autre allure.

surpris, Sa Majesté dut l'être encore bien davantage de ma désinvolture qui pouvait passer pour présomption; la majesté souveraine ne m'imposait plus. Du moins, loin de se formaliser, fut-elle à son habitude fort gracieuse. De cette « grande princesse » qui m'honora d'un entretien d'une demi-heure, ce qui officiellement est long, je n'ai rien à dire en plus, en moins que les gazettes n'aient souvent dit. Elle avait été fort belle et l'était encore suffisamment. Grande-duchesse russe, elle gardait l'accent de son pays, et cela lui seyait, ornait d'un charme exotique sa parole. Son rire était franc et sonore. On la sentait bonne à je ne sais quoi d'immédiat et d'indéfinissable dans ses manières et le son de sa voix, non moins qu'à son regard droit et doux. Dans les cours étrangères, Carmen Sylva suscitait une curiosité souvent hostile, plus rarement, mais alors hautement sympathique. La reine Olga, médiocrement littéraire et infiniment charitable, m'interrogea beaucoup moins sur l'auteur que sur la souveraine, et moins sur les œuvres que l'une avait écrites que sur les oeuvres que l'autre avait fondées ou patronnait. J'expliquai, non que la reine manquait de ressources, mais que les Roumains sont une grande famille dont les membres se subviennent l'un à l'autre et qu'ils ne souffraient guère qu'on les aidât, encore que Sa Majesté fît de son mieux. Ayant ainsi esquivé, il me parut que la reine Olga eût aimé des renseignements plus précis, et cependant, moi aussi, je venais de faire de mon mieux. Ayant remis à Sa Majesté la lettre de la reine de

Roumanie, je ne sollicitai pas» lors de mon retour à Athènes, la seconde audience qui m'était promise. Je manquais aux strictes convenances; au fond, mon esprit indépendant s'accommodait mal de l'étiquette et l'air subtil que j'avais respiré d'étape en étape avait fortifié mon désir de liberté.

Après avoir touché à Smyrne, visité Brousse et gravi à l'Olympe de Bithynie (il me plaît d'illuminer ces pages de ces noms évocateurs), je m'arrêtai à Gonstantinople qu'un printemps radieux magnifiait. J'y arrivais en plein Ramazan. Le spectacle en était plus pittoresque, mais j'y perdis d'être reçu par le sultan, qui durant les fêtes religieuses interrompt généralement ses audiences (1). Grâce à la bonne volonté de Munir-Pacha, grand maître des cérémonies, je fus bien placé au jour du Sélamlik pour voir Sa Majesté Ottomane se rendre d'Yeldir-Kiosq à sa mosquée. Écrasée par la corpulence de Ghazi-Osman-pacha, le défenseur dePlevna, qui siégeait à sa gauche, lafîgure impériale apparaissait mesquine et chétive dans le pompeux landau. Le

(1) Selon une légende qui a cours à Gonstantinople, le sultan Abdul-Hamèd n'admettait en sa présence que les personnes qu'il avait pu voir au préalable, la prédiction lui ayant été faite qu'il serait assassiné par quelqu'un qu'il n'aurait jamais vu. De là, souvent, des retards dans les audiences qu'il accordait. Sur la façon dont il recevait les artistes, j'eus des détails curieux par le violoniste hongrois Ondricek. Avant que la Hautesse ne les entendit, un chambellan leur faisait déchiffrer une page de musique quelconque pour s'assurer de leur savoir. Ils jouaient dans une sorte de petit théâtre absolument vide en apparence, car derrière les stores baissés des loges chuchotait et s'agitait tout un peuple invisible de sultanes et d odalisques.

défilé est trop rapide pour satisfaire la curiosité ; aussi n'en parlé-je que pour mémoire. D'ailleurs, je devais revenir à Gonstantinople, le même automne.

Par une de ces maladresses dont je n'ai jamais perdu l'habitude, j'omis de déposer ma carte d'abord chez le ministre de Roumanie, et préférai me rendre à l'ambassade de France où me recommandait une lettre de M. de Goutouly. Mon empressement à présenter mes devoirs au comte de Montebello me desservit en haut lieu. Le roi voulut bien me dire quelques mois plus tard que toute ma conversation avec M'"^ de Montebello lui avait été fidèlement rapportée. Innocente plutôt, cette conversation, au cours du dîner où j'eus l'honneur d'être invité; la toute gracieuse comtesse s'intéressait, comme c'était assez la mode, aux spéculations de l'occultisme. Nous en parlâmes au dessert, et même avant, et encore après; elle fut ravie d'apprendre que s'il y a un enfer, il est sur la terre. La théorie n'était pas bien neuve, quoique divulguée par les « amis ». Elle fut développée avec entrain. J'incline à croire que ce fut tout ce qui put être redit au roi, et que son catholicisme s'efïaroucha. Cependant, ses réticences m'autorisent à supposer qu'on avait ajouté à ce dialogue ; et si je transcris l'anecdote, c'est qu'elle prouve que dans les cours et dans les ambassades, il y a des ombres plus réelles que ne l'étaient nos « amis », qui écoutent et qui notent...

Le 20 avril je rentrai à Bucarest.

La première nouvelle que j'appris de la bouche

de la reine fut que tout allait bien et que Ferdinand s'était ouvert à elle, sur ses instances. En attendant, il soupirait, avec son autorisation, auprès d'Hélène qui ne se décidait pas encore. Le roman l'attendrissait. Du vinaigre de mes réflexions je ne hasardai plus d'en altérer la suavité. Il était trop tard, et ma hardiesse m'eût fait du tort sans rien empêcher. Déjà mon peu d'enthousiasme ne plut pas. Avertir le roi ? Cela eût été parfaitement déloyal de ma part, dans ma situation vis-à-vis de la reine ; et d'ailleurs le roi, et tant d'autres, avaient des yeux pour voir , . .

Les fiançailles ne se conclurent pourtant que dans la semaine de Pâques (vieux style) et à Gastel- Pélesch, où Leurs Majestés firent un bref séjour.

Ce fut poétique. Je n'assistai pas, et je le regrette, à la scène, mais la reine m'en fit le récit avec émotion.

La chose se passait dans son propre boudoir, et, par la grande glace sans tain du balcon, les sapins moroses, qui regardaient, s'y purent dérider.

Lasse, un matin, M^i^ Vacaresco s'étendit sur le divan dans l'encoignure, et aussitôt s'assoupit. L'instant d'après, comme par hasard, le prince ouvrait la porte. La reine, un doigt sur les lèvres, lui montra l'enfant, et lui fit signe de ne pas troubler son sommeil. Ferdinand, fort troublé, s'assit à proximité du divan.

Aussitôt, le «Petit », qui dormait, murmura :

— Nando, Nando! Il est blond, il a les yeux bleus. Viens, Nando !

Étaient-ce les « amis » qui parlaient encore?

Indiscrets, ils avaient amené l'aveu au bord des lèvres de la jeune fille.

L'appel irrésistible persuada Nando. Il s'agenouilla, prit sa main.

— Nando, fit encore Hélène.

Et elle se réveilla.

— Me voici, fit-il. M'acceptez-vous?

— Je ne rêvais donc pas ? dit-elle, étonnée à peine.

Et dans des larmes, ils s'accordèrent...

Le « Petit » que les émotions creusaient toujours, demanda à se nourrir (signe d'une nature saine), Nando la servit, la reine les bénit. ..

Cependant, dans un-e aile du palais de Bucarest, on aménageait les appartements du prince Ferdinand, en vue de son mariage escompté avec la princesse d'Edimbourg... (1).

(1) D'une interview bienveillante de M. Sully Prudhomme [Écho de Paris, 26 octobre 1891) j'extrais pour mémoire ce croquis de M"^ Vacaresco :

« Elle est petite, brune; les yeux sont fins et mi-clos, la bouche bien dessinée, le visage un peu rond. Un peu boulotte, du moins il y a quelques années. L'air plutôt intelligent que tendre, et — notez ceci qui est très important — pas l'ombre de sensualité dans son expression. Rien d'extraordinaire dans sa mise, rien de singulier. Le costume des femmes parisiennes — qu'elle portait assez correclement, mais sans grâce — atténuait beaucoup le caractère exotique et charmant de sa physionomie... »

Intimité chez la reine. — Fureur et vengeance de femme de chambre. — Le traité de la Roumanie avec la Triplice : habiletés de M. de Btilow. — Excursion dans les Garpathes. — L'idylle, proclamée, tourne au tragique.

— Attitude du roi. — Le prince est éloigné. — Effervescence de la presse. — On revient à Castel-Pélesch.

— Anecdotes. — La reine part pour Venise.

Les «amis » avaient donc réussi des fiançailles, et après les drames occultes de l'hiver, le printemps allait se parfumer de poésie... Il restait de mener à bien la cérémonie du mariage, et cela présenterait de la difficulté, dont Ferdinand se doutait ; aussi demandait-il du répit, et que l'intéressée et les initiés gardassent le secret. Peut-être, en dépit de la reine, le dénouement lui parut-il problématique et voulait-il jouir le plus longtemps possible dans le mystère de cet intermède sentimental. La reine, elle, célébrait, en des poèmes charmants, la joie et le calme actuels. Et cependant, de l'orage sourdement grondait.

La princesse mère de Wied adressait à sa fille des épîtres ténébreuses, homélies où s'enchevêtraient les exhortations pieuses et les sévères admonitions. « N'écoute pas des voix trompeuses ! »

écrivait-elle. A quelles voix faisait-elle allusion? La camériste de Sa Majesté eût été en mesure de renseigner sa maîtresse. Depuis plusieurs mois, la malheureuse vivait dans le plus noir souci. Nos conciliabulesla désespéraient. Jalousehorriblement, la faveur de M^^® Vacaresco lui perçait le cœur. Et détestant les hommes, elle ressentait comme un outrage la privante dont je jouissais auprès de la reine. Pour l'achever, voici que nos personnes envahissaient son domaine le plus réservé, un lieu sacré : le propre cabinet de toilette de Sa Majesté, arrière-pièce où l'on causait, sans risque d'être épié. Déjà Sa Majesté m'avait autorisé à violer, en sa compagnie, ce sanctuaire, où sur une grande table s'étalait sa correspondance ; et l'affront avait été cruel à la camériste. Maintenant le prince Ferdinand y pénétrait, s'y installait ; cela était intolérable. On fit pis. Une tenture séparait le cabinet de toilette de la salle de bains. Celle-ci, assez spacieuse, récemment restaurée, ornée de riches tapis d'Orient, meublée de petits divans bas, formait un réduit confortable et discret. La reine nous y introduisit, les fiancés y avaient leurs aises. Mais la porte de communication, donnant accès vers le logis de la farouche soubrette, était verrouillée en ces moments. Maintes fois elle se cassa les ongles sur la serrure. Elle s'en fit de la bile noire, s'échappa en reproches contre la reine, se plaignant d'être méconnue, et promettant que justice finirait par lui être rendue. Voulant la fin, elle ne recula pas devant les moyens.

Ainsi que je le mentionnai, la reine avait l'habitude de tenir un journal où elle notait naguère ses pensées et impressions et plus récemment les propos des « amis ». Ces propos allaient souvent si loin qu'avec décence je ne puis les répéter. Les « amis » se mêlaient de bien des choses. Ils s'immisçaient dans la vie la plus privée, donnaient des conseils. C'est le danger de cette sorte d'expériences, que chacun finit par y montrer son âme à nu, ses pensées les plus intimes, ses désirs, ses déceptions. A la table du médium, les confidences ne tarissaient pas (1). Elles continuaient dans le tête-à-tête; elles touchaient à la vie conjugale... Il m'est impossible d'entrer dans le détail. Ce que je ne puis dire, la reine l'écrivait dans son journal, sans périphrases, avec âpreté.

Or, ce journal précieux et scabreux, qui eût dû être renfermé sous triple serrure, la reine, confiante ou négligente, le déposait dans un tiroir de son secrétaire, où il était facile à la camériste de l'aller prendre la nuit, et d'en copier les passages intéressants. Constituée par la princesse de Wied, lors du dernier séjour à Segenhaus, espion de sa maîtresse, elle s'acquittEtit de sa tâche avec rage et malice. De

(1) C'est ainsi, et par une imprudence, si je puis dire, des « amis » que la reine apprit, enfin, que sa mère était mariée morganatiquement avecle baron de Roggenbach. Elle en éprouva un vertige de honte et de douleur, alla jusqu'à se demander si elle n'était pas la fille de cet homme détesté, crut que son frère (son cadet) était né de lui... Les commentaires dans le «journal» étaient terribles. La douairière, en dépit de son piétisme, enragea, se sentant jugée, fut féroce.,.

la méchanceté qui se satisfaisait luisait dans les yeux de la nabote.

Il était évident, au ton des lettres de la vieille princesse, que quelqu'un dans l'entourage de la reine trahissait. Primitivement, de simples rapports avaient pu être expédiés ; mais certaines phrases étaient d'une précision telle qu'elles ne pouvaient émaner que d'une personne ayant une connaissance exacte du fameux journal. La reine elle-même en convint; et quoique de suite les soupçons se fussent portés sur la Burin, elle dédaigna de prendre des précautions. Ce n'est que plus tard qu'on eut la preuve de cette gracieuse intrigue nouée entre la pieuse Altesse et la camériste, intrigue à laquelle s'associa le noble prince de Wied, et qui servit le roi, mais l'eût servi bien mieux s'il en avait eu connaissance en temps opportun et avant qu'un scandale n'éclatât.

Le roman de Ferdinand et d'Hélène n'occupait pas si exclusivement la reine qu'elle ne s'inquiétât d'autres affaires, et fort sérieuses, car il s'agissait de politique. C'est son ingérence dans ce domaine interdit à la souveraine (1) qui, dans la suite, attira sur elle — et sur mon humble personne — lesmenaces et calomnies de la presse « reptilienne », l'affaire Vacaresco n'étant qu'un prétexte.

Quelques jours avant mon départ pour la Grèce,

( 1 } Souveraine. . . On disait devant Bismarck : « nos souverains ». « Quoi, répondit-il, ?ios souverains? Il n'y a qu un souverain, et l'impératrice n'est que la première sujette de l'empereur. »

Sa Majesté, avec qui je me trouvais seul, me dit tout à coup :

— Je suis très perplexe : je ne sais dans quel sens diriger le roi.

Elle s'arrêta, puis reprit, me voyant intrigué sans que j'osasse l'interroger:

— Après tout, je puis bien me confier à vous, quoiqu'il s'agisse d'un secret d'Ëtat.

Et alors j'appris ceci : c'est que la Roumanie avait, quelques années auparavant, conclu secrètement une convention militaire avec la Triplice, et que cette convention expirait le mois prochain. Ce traité, dont elle avait transcrit le double de sa propre main, était enfermé dans le coffre-fort de la chambre à coucher de Gastel-Pélesch. Quoique,dans la presse, on y eût maintes fois fait allusion, personne, en dehors des signataires qui étaient d'une part l'empereur d'Allemagne et le prince de Bismarck, de l'autre le roi et le ministre Bratiano, père du ministre actuel, et des intermédiaires, n'en pouvait certifier l'existence. Actuellement, le roi hésitait à le renouveler, et la reine entretenait son hésitation.

— Cependant, que faire? disait-elle. Il faut bien prendre une décision.

Je ne rapporte pas des considérations qui présentement seraient dépourvues d'intérêt. Je noterai cependant comme un fait curieux le détachement de l'Allemagne que manifestait à ce moment le roi, pourtant très Allemand de cœur, et comme un fait assez normal l'éphémère aversion que témoignait

la reine pour sa patrie, où elle se jugeait méconnue, mal vue de sa famille, suspectée dans les cours, antipathique à l'empereur qui la tournait en ridicule, tandis qu'en France, où le prestige de la couronne est grand pour beaucoup d'imbéciles, elle se croyait fort appréciée, parce que, sans y regarder de trop près, on célébrait dans les gazettes son génie.

Si je confesse que je fus chatouillé dans mon amour-propre d'être initié à un « secret d'État », personne n'en doutera. Mais aussi mon cœur de « revanchard » tressaillait, et je pense que j'employai quelque véhémence d'arguments pour convaincre la reine de persister dans son éloignement de laTriplice, de se tourner vers la Russie que dans le fond elle avait toujours assez aimée, et de peser sur le roi pour qu'il ne renouvelât pas le traité (1).

L'occasion eût été belle pour les « amis » d'intervenir et j'ignore pour quelle raison ils s'abstinrent. D'ailleurs ils étaient dans la coulisse, et leurs prédictions concernant Karl et la guerre future n'étaient pas oubliées de Sa Majesté qui, croyant à la défaite certaine de l'Allemagne, était d'ores et déjà disposée à envisager comme néfaste l'alliance avec cette nation. Elle gardait également rancune à l'ex-ministre Bratiano de ce qu'il avait tenté de la faire répu-

(1) Il convient de se rappeler qu'à cette époque (1891) la carte politique différait sensiblement de ce qu'elle devint quelques années plus tard, et que l'affaire Sclinaebelé, encore présente à la mémoire, faisait redouter d'autres complications. Maintes fois, dans ces années, j'entendis le roi annoncer la guerre comme imminente.

dier, sous prétexte de stérilité, et il ne lui déplaisait pas de ruiner son œuvre. Je sus ainsi que, la paix ayant été conclue en 1878 entre la Russie et la Turquie, la Russie, qui avait repris à la Roumanie la Bessarabie, ne se contentait pas de lui céder en compensation la Dobroudja, mais proposait au roi Charles de le faire élire prince de Bulgarie. Celuici refusa, déterminé par Bratiano, qui voulait qu'entre le petit royaume et le grand empire subsistât de l'inimitié, alors que la reine poussait à l'acceptation. Elle regrettait que son avis n'eût pas été écouté et quele malentendu, préparé par Bratiano, se perpétuât d'un pays à l'autre. L'occasion était belle de se rapprocher du tzar, et la reine active de volonté, tandis que le roi prenait difficilement parti, exerça sur son époux un ascendant dont l'effet se fit sentir. A mon retour de Grèce, les négociations se continuaient entre le ministre des Affaires étrangères et M. de Bûlow, ou plutôt elles languissaient et paraissaient ne pas devoir aboutir.

Naturellement, de ce qui se passait, l'ineffable M. de Coutouly ignorait le premier mot.

La faction allemande, par contre, veillait.

M. de Bulow était toujours parfaitement instruit des menées du palais. Sa meilleure auxiliaire, il est vrai, M"^^ Kremnitz, en disgrâce, lui faisait défaiit. Pas complètement toutefois. Ce bas-bleu, où se logeait l'âme d'un espion, avait, la baronne de Witzleben étant morte, lié commerce d'amitié avec la Burin. Elle était la cuvette où la femme de chambre déversait la rinçure de ses recherches.

Mme Kremnitz dut assez longtemps se contenter de simples commérages et du claquet de la camériste, Gassandre inlassable qui joyeusement prophétisait malheur. Mais la naine monta sur d'importantes échasses quand elle eut volé le secret de la reine, copié en tremblant de peur et de plaisir le révélateur journal. Enfin elle avait des documents à montrer. Glorieuse, elle apporta à M"^® Kremnitz sa hottée d'informations, et M. de Bûlow fut rassuré...

Oh! le rôle des femmes et des valets de chambre dans les Cours... Ce n'est pas auprès des souverains que les diplomates devraient se faire accréditer, mais auprès de leurs bas serviteurs...

Le mot d'ordre fut: laisser aller.

Le ministre allemand était assez perspicace pour savoir que le mariage d'Hélène et de Ferdinand ne se ferait pas, assez habile pour profiter de la conjoncture en préparant l'éclat qui lui procurerait l'avant-main et obligerait le roi à signer le traité. Il n'ignorait pas l'influence qu'avait sur son auguste époux la reine. Il gagnerait à un scandale adroitement machiné de détruire pour longtemps cette souveraine indisciplinée, et, sans doute, ce qui était peu et pourtant quelque chose, de m'éloigner d'elle en m'englobant dans l'affaire, puisque je donnais de pernicieux conseils.

Ainsi l'honneur de la politique allemande serait sauf et, par contre-coup, M™^ Kremnitz et la Burin feraient place nette et prendraient délicieusement leur revanche sur l'intrus, sur la petite poétesse, tout en espérant à nouveau, l'une faire de bonne et

lucrative littérature avec Sa Majesté, l'autre, d*en être la gardienne unique et énamourée...

— Tout cela ! comme fait dire J.-C. Mardrus au narrateur des Mille nuits et une nuit.

Cependant le printemps était d'une tiédeur charmante, et avant que les acacias eussent éparpillé dessus la ville, réponse à l'hiver en allé, leur neige embaumée, la chaleur fut telle qu'elle autorisa des atours légers, seyants aux femmes qui ont de la gorge et des épaules, et les toilettes de M^i^ Vacaresco réjouirent les yeux de son timide quoique royal fiancé.

Dans le maigre jardin du palais, en bordure de la Callea Victoriei, des hamacs furent superposés, où se balançaient la reine et la jeune muse, dont les banaux lauriers de l'Académie ne paraient qu'insuffisamment le front inspiré. Ferdinand obtint également son hamac, et pas lui seul. Le coup d'œil devint pittoresque. Les familières de la reine, admises en cet Eden, sollicitèrent les honneurs du hamac. Le roi vit, et s'il désapprouva, ce fut de l'œil, qui papillotait, mais non des lèvres. Le roi aimait le décorum, mais lui préférait sa propre tranquillité.

Mais, dans ce lieu de délices, où l'ombrage était rare, le soleil dardait sans merci ; et il n'était pas si exactement enclos, que des regards malveillants n'y pussent pénétrer.

On renonça aux charmes du plein air, et l'on choisit, pour s'y délecter de la fraîcheur présu-

mable et en goûter la solitude certaine, l'aile du palais dont on terminait l'ameublement selon les indications du prince Ferdinand, qui, une fois marié (mais ce n'est pas d'Hélène Vacaresco qu'il s'agissait), y résiderait. Pour y arriver, le trajet était long, par le corps de bâtiment du milieu, escaliers, corridors, appartements déserts et d'apparat, vestibule d'honneur et toujours vide. Les laquais obséquieux, fort relégués dans des salons lointains, devenus des antichambres, n'étaient à même de rien voir ni savoir de ce qu'on élaborait dans ce corps de logis inoccupé.

C'est là pourtant que l'idylle suivait son cours.

Murailles revêtues de vos tapisseries neuves, qui recueillîtes des aveux, miroirs où furent encloses des images, fauteuils et canapés où des empreintes sont restées, que diriez-vous si vous pouviez parler? Pas grand'chose, car Ferdinand avait l'éloquence sage et mesurée, muette, si l'on peut dire, Hélène n'était lyrique que dans ses vers, et delà Ferdinand rêvait au profil césarien de Karl, et l'idylle était chaste tout à fait, à l'allemande, pareille à celle d'un étudiant bien convenable avec une demoiselle de brasserie qui a de l'ambition et des mœurs ; et tous les deux ont quelque notion de Kant, d'Hégel ou Schopenhauer, et de la vénération pour les breuvages et nourritures. C'est qu'on avait de l'appétit, quoique amoureux.

— Nourrir petit cerveau, disait la reine, quand Hélène avait fatigué le guéridon. Et Hélène ne se privait pas de sustenter le médium. Amoureuse,

Onmm TlOYAL

elle alimentait sa passion. Les vins de Bordeaux, de Champagne, les gelées de viande et les jambons d'York composaient de petits déjeuners fort propres à donner de l'ouvrage aux sucs gastriques, sans déranger le travail des coeurs sentimentaux. Des indigestions que provoquaient ce succulent régime étaient portées au compte du climat et de contrariétés.

Car il y avait des sujets de contrariété. Les fiançailles avaient eu lieu aux environs de Pâques, on approchait de la Pentecôte, et elles n'étaient toujours pas déclarées. Ferdinand s'excusait sur ce qu'il ne pouvait s'ouvrir au roi, son oncle, avant de s'être référé à Sigmaringen à son père, et pour ajourner la corvée, il invoquait chaque fois d'excellentes quoique vagues raisons. Cela devenait irritant. De Rome, où M. Vacaresco remplissait les fonctions d'envoyé vraiment extraordinaire et de ministre plénipotentiaire, des missives arrivaient, pressantes encore qu'inintelligibles pour le commun, puisque la poste a parfois de la curiosité. M""^ Vacaresco eût voulu courir à Bucarest, serrer dans ses bras, à la face du public jaloux, son gendre, et des marches du trône inspecter les futurs sujets de sa fille. Il fallait la calmer, lui recommander patience, silence, prudence. Si Ferdinand temporisait, c'était pour mieux assurer la victoire, préparer le terrain, écarter les obstacles... Au fond, l'inertie de Ferdinand n'annonçait rien de bon, et pour le mettre en demeure de s'exécuter, Hélène le traitait devant témoins avec une familiarité qui surprenait.

Pour se rasséréner, on estimait que le roi avait tout deviné et, fermant les yeux, était de connivence. De fait, à moins d'être aveugle, il devait avoir remarqué quelque chose du manège. Une fois même, entrant à l'improviste dans l'appartement du prince, où celui-ci se trouvait seul avec Hélène, la reine et moi étant dans la pièce voisine, il avait pu surprendre le jeune couple la main dans la main, et, presque souriant, s'était galamment retiré comme par crainte de déranger... La chose nous fut du moins ainsi contée par les intéressés.

D'ailleurs la reine elle-même s'attendrissait au spectacle de ces juvéniles amours, le côté romanesque l'en charmait, elle ne désirait pas que le mystère en fût prématurément dévoilé. « Ces semaines-là, disait-elle, sont les plus plaisantes de vos fiançailles, jouissez-en. )> Ils en jouissaient, mais, tout de même, Hélène, qui avait l'âme moins sentimentale que le prince, eût préféré le plus tôt possible officiellement faire constater son triomphe.

Une excursion que l'on fit dans les Carpathes lui permit d'afficher le prince. Par extraordinaire, la reine accompagnait le roi, et elle emmenait sa maison avec elle. C'est qu'on allait visiter un des plus beaux sites des montagnes de Valachie, le défilé du Turnu-Rosciu (1), entre les massifs du Bucegiù et du Negoï, et depuis longtemps Carmen Sylva rêvait de le voir ; excursion qui par le mauvais temps

{]) Par où, entre autres, l'armée autrichienne devait faire, en 1946, irruption en Roumanie.

eût été pénible et qu'un soleil radieux favorisa.

Partie en chemin de fer, partie en voitures traînées par quatre chevaux qu'escortaient des paysans habillés du costume national, l'itinéraire ne devint réellement agreste et pittoresque, après des réceptions et des inspections obligatoires, que lorsqu'on eut dépassé le riche village de Ruccar, où l'on eut toutefois le loisir d'admirer la population dont la robustesse et la beauté sont célèbres dans le pays. Par le long défilé où la rivière était le chemin, entre les pentes abruptes épaissement boisées de forêts plusieurs fois séculaires, la caravane royale chevauchait dans l'eau, souverain et souveraine, ministres et demoiselles d'honneur, paysans et paysannes, celles-ci bottées sous leurs robes et leurs voiles couverts de broderies; haut au-dessus de la gorge, le ciel déroulait entre des feuillages sombres un mince ruban bleu et or. J'ai le souvenir d'une halte dans un couvent de femmes, curieusement adossé contre une paroi de rochers ; sur la terrasse étroite qui le précédait, on dîna, et le contraste était singulier entre ces religieuses, médiocrement recluses, naïves et badaudes, et le cortège auquel elles se mêlaient, admirant le festin dont elles auraient les reliefs; les cloches tintaient, tandis que les lautaris exécutaient leurs horas et leurs douros exquis et monotones. Les lautaris également, égayant de leur musique la solitude complète d'un haut plateau sur le versant autrichien, d'où la vue était vaste sur des cimes nues et des vallées désertes dans un resplendissement de

lumière... Hauteurs où toute pompe humaine s'évanouissait, où le sceptre était un fétu, où les amours d'Hélène et de Ferdinand ne valaient pas plus que celles de deux fourmis... Plus évidentes pourtant, ces amours. L'intimité du prince et de la jeune fille se manifesta. Toute réserve s'effaça. Hélène Vacaresco se fit centrale, de favorite qu'elle était, se montra comme déjà solidaire de la famille royale; non qu'elle affectât d'être hautaine, cela n'était pas dans ses façons, mais familière au contraire à l'excès, et particulièrement avec le prince qui ne lui marchandait pas les égards. On chuchota; bientôt on parla...

Le soleil qui avait illuminé cette petite expédition s'éteignit bien vite.

Quelques jours après le retour de Ruccar, la reine me manda auprès d'elle dès mon arrivée au palais. Elle était fort émue et d'abordée me dit :

— Le roi sait tout.

— Et alors? fis-je pas trop étonné, mais avide de la suite.

— Oh ! il a parlé avec beaucoup de douceur. A déjeuner ilm'a simplement demandé : «D. Stourdza (1) m'a rapporté que le bruit court en ville de fiançailles entre Hélène Vacaresco et Ferdinand. Qu'est-ce que cela signifie ? » Cela était si inattendu que j'en eus le sang glacé. J'ai dû rougir beaucoup, puis j'ai fait appel à tout mon courage, et j'ai répondu posément : « Gela est vrai ; Hélène et

(1) Alors ministre des Affaires étrangères.

Ferdinand sont fiancés. » « Voilà qui est grave, a fait le roi. Faire cela sans me prévenir ! J'aviserai plus tard. » Et il s'est levé. C'est tout pour le moment. En somme, je suis contente. Maintenant la situation est franche.

— Et Vacaresco est au courant ?

— Oui. Elle est si bouleversée qu'elle s'est couchée ; elle dort en ce moment. (Heureux effet des crises passionnelles sur le « Petit » chez qui elles provoquaient du sommeil d'abord et des tiraillements d'estomac ensuite...)

Cette douceur du roi n'était pas nécessairement d'un bon augure. Très maître de ses émotions, il dissimulait fort bien et ne s'engageait qu'à coup sûr.

Quoi qu'il en soit, dans les quarante-huit heures qui suivirent, après avoir dit : « Ce mariage est impossible », exhorté-, pressé par la reine qui lui vantait les mérites et les capacités de la jeune fille, l'avantage de mettre sur le trône une Roumaine au lieu d'une étrangère, il parut céder, soit qu'il fût près d'être persuadé, soit que sa bonté naturelle l'entraînât, ou qu'en accordant un délai il escomptât le résultat de polémiques qui dessilleraient les yeux de sa femme, et à Hélène il montra bon visage, autorisa même les jeunes gens à s'entretenir dans le particulier, dont ils conçurent le meilleur espoir.

Mais les polémiques éclatèrent dans les gazettes roumaines, vives, bruyantes, véhémentes, plus qu'il n'était à prévoir. Le palais fut une ruche, non d'abeilles, mais de guêpes irritées. Les aides de

camp ne se gênaient pas d'exprimer leur indignation contre la reine ; Basset les approuvait avec une froideur calculée. Je fus chargé par Sa Majesté de me mêler à leurs groupes, d'affirmer sa volonté et sa certitude du succès, mission qui me fut néfaste. Au juste, ce petit tumulte m'amusait infiniment, et j'éprouvais une joie gamine à circuler parmi ces gens uniformés et chamarrés qui s'exclamaient, se dépitaient, me prenaient à parti, et d'autant plus que, pensant comme eux, j'étais obligé de raisonner contre eux. Ma conviction intime était d'ailleurs que cette effervescence se calmerait, qu'Hélène et Ferdinand se sépareraient à l'amiable, et que, pour le bien général, l'ombre de Karl ressurgirait... J'aurais dû mieux connaître l'opiniâtreté de la reine, l'ambition de sa demoiselle d'honneur.

Ferdinand, lui, sous la poussée des circonstances, avait enfin écrit à son père ; la réponse se faisait attendre.

Hélène avait de légères et opportunes syncopes, et à l'occasion prouvait son aplomb. La reine la grondait de ses défaillances : une future reine doit savoir supporter l'adversité, et apprendre son métier par la douleur.

Les « amis », optimistes, annonçaient que tout s'arrangeait.

Le ton des gazettes se haussait, affolait Hélène qui demandait : « Mais pourquoi m'en veut-on ? » , consternait Ferdinand, et n'altérait qu'à peine la sérénité de Sa Majesté.

Le roi, lui, sans encore se prononcer catégori-

quement, déjà se dérobait. De Sigmaringen, comme il était à prévoir, un refus était parvenu ; il en fit part et, pour ménager les susceptibilités delà jeune fille, donna comme unique raison que l'égalité de naissance était requise (en allemand : Ebenburtigkeit). Ah! si la famille Vacaresco était de souche princière, voilà qui modifierait la situation...

Instantanément, Hélène se découvrit d'illustres parchemins. Les Vacaresco descendaient des anciens ducs de Fagarasch, en Transylvanie. Fagarasch, Vacaresco, c'est le même nom légèrement altéré. Quant aux Fagarasch, ils étaient sûrement ducs et souverains... La révélation ébahit le roi; mais il eut l'art d'en paraître satisfait, et, pince-sans-rire, exigea simplement que les parchemins fussent produits. Naturellement, ils demeurèrent invisibles.

Dans le tête-à-tête, le roi cherchait à dissuader la reine. Machiavéliquement, il lui dit de mander le président du conseil afin de l'arraisonner si elle pouvait. De la bibliothèque où j'étais installé, je pus voir la reine et le vieux ministre arpenter le salon et discuter. Elle usa une demi-heure d'éloquence, puis, le ministre s'étant retiré, me rejoignit, assez scandalisée de l'obstination de celui-ci à ne pas vouloir se rendre, mais nullement découragée.

Cependant, on avait fait remarquer l'inconvenance qu'il y avait dans la conjoncture à ce que le prince et la demoiselle d'honneur habitassent sous le même toit. Le départ de la jeune fille eût, il est vrai, sans doute été considéré comme une rupture : du moins le geste impliquait de la dignité, voire de

ORIENT ROYAIi

la sagesse. Hélène ne songeait pas du tout à s'en aller, et d'ailleurs la reine, qui ne pouvait s'en passer (un peu à cause des « amis )>), la maintenait avec énergie auprès d'elle. Ce fut donc le prince qui partit. L'oTdre de rappel lui fut signifié de Sigmaringen à la fm de juin. Il eut deux jours pour faire ses adieux.

Ce fut touchant et ridicule. Hélène se lamentait : « On me le prend ! on me l'enlève ! », elle poussait des cris, les yeux d'ailleurs secs, et causant avec netteté de choses pratiques quand elle donnait répit à sa douleur. Le prince, énervé par l'événement, terrorisé par les missives paternelles, versait des larmes, formulait des promesses, et donna à Hélène sa bague, un bijou de famille. Un billet de mille francs lui fut adjugé pour ses dépenses personnelles pendant son absence. Il me le dit, non sans critiquer la mesquinerie du Basset qui avait fixé le chiffre. « Heureusement, ajouta-t-il, j'ai économisé 20000 francs que j'emporte dans une cassette... » De temps à autre, le roi apparaissait, disait quelques mots ; il voulait être aimable, et avait une sorte de tendresse qu'il refoulait. Cet émoi le troublait; son uniforme et ses décorations dissimulaient des sentiments humains (1). Il n'était

(1) Oa veillait tard, ces derniers temps. Vers onze heures du soir, j'étais encore chez la reine, dans le petit boudoir du fond ; l'enfilade des appartements était confusément éclairée. Tout à coup, le déclic sec de la porte secrète se fit entendre. Dans le lointain, le roi parut, vêtu d une vieille redingote qui faisait office de robe de chambre; dessous, le caleçon passait. Le roi descendit l'escalier, furtivement se dirigea vers la chambre à coucher... 0 Majesté!

pas encore armé contre la famille Vacaresco. Vêtue de blanc, la reine réconfortait le couple, errait d'une chambre à l'autre, dans cet appartement du prince qu'elle espérait toujours voir devenir celui d'Hélène, et vivant en plein drame, attendait le dénouement. Les laquais, graves comme pour une cérémonie funèbre, épiaient.

Vint l'heure des adieux d-éfmitifs. Le prince pleurait abondamment. Il me serra les deux mains, me dit « qu'il n'oublierait jamais l'ami que j'avais été pour lui », embrassa Hélène, puis, se guindant à une attitude correcte, traversa la galerie, arriva à l'escalier. Hélène glapissait ; puis elle se tut soudain, cachée derrière un rideau, vit le prince descendre le perron. En un groupe doré, les aides de camp y étaient rassemblés. Il y avait aussi l'habit noir de Basset, et collé à lui, comme une punaise, Bachelin qui distillait le poison d'un article... La voiture du préfet de police fila en avant, la calèche royale, précédée de « rosciori » (hussards rouges), suivit, disparut à l'angle avancé du palais. M^^^ Vacaresco n'eut pas la force de s'évanouir. L'idylle était close.

A Gastel-Pélesch où la cour s'établit immédiatement après ce départ, le tableau allait s'assombrir. Hélène, qui était du voyage, avait affecté de se tenir ostensiblement à côté du roi, comme le train royal s'ébranlait. C'était de mauvaise politique. Un peu plus de modestie et d'effacement eût fait meilleure impression. On se moqua de l'amoureuse,

colorée, fort en chair, loquace et aucunement attristée, et l'on blâma sans retenue l'intrigante et l'ambitieuse.

Les journaux étrangers élevaient la voix. Ceux de Vienne, de Berlin, de Cologne, de Francfort se distinguaient par leur urbanité. Les Brun-Bachelin avaient inspiré les feuilles roumaines, avecl'assentissement du Basset, bientôt enverraient leur prose en Suisse, en France. Mais en Allemagne, M. de Biilow avait des moyens de propagande plus efficaces. Il s'agissait de renouveler le traité, et pour cela de briser la reine ; l'occasion, guettée, était belle. Brusquement des attaques furent dirigées contre elle et son entourage, d'une violence et d'une perfidie toutes professionnelles. Les fianç-ailles du prince Ferdinand avec une petite bourgeoise furent signalées, comme une machination diabolique contre la paix du royaume, apanage allemand, contre la sainteté des trônes étal^lis. Dans maints articles on pouvait reconnaître le style délicat, mais enfiellé de M"^^ Kremnitz. La vie privée de Carmen Sylva fut présentée sous un jour odieux. Les douairières et les vieilles filles frémirent. En France, M. Lepelletier produisit une chronique : Reines damnées^ qui établit une légende.

Un jour, après déjeuner, comme je montrais à la reine quelques « Argus de la Presse » concernant ma plaquette de Sommeil que je venais de publier, le roi, déjà plus sombre et plus tourmenté, fonça droit sur moi, m'interpella :

— Ah oui, on parle de vous l

— Et qui cela, Sire?

— La Gazette de Francfort.

Je lus un paragraphe où Ton me traitait, entre autres gracieusetés, d' « hypnotiseur ». Nullement décontenancé, j'eus l'impertinence de répliquer :

— Tant mieux, cela me fait de la réclame. Le roi tourna les talons.

D'ailleurs, les coupures analogues se multiplièrent; je puis dire qu'on me fit beaucoup de réclame, sans bourse délier, quant à moi... D'un vieil article de la Gazette de Francfort {2'^ juin 1892), prolixe, diffus et diffamatoire, je traduis les passages suivants :

« ...Jusqu'à quel point M^i^ H. Vacaresco, élevée à Paris, et l'homme de confiance de M°^^ Adam, marié avec la nièce du célèbre panslaviste Aksakoff (c'est de mon humble personne qu'il s'agit ; il y a d'ailleurs là quelques erreurs de fait), furent les instruments de la France et de la Russie dans une intrigue politique, voilà ce qu'on ne pourra probablement jamais établir. Le fait est qu'à la cour de Berlin on n'était nullement édifié par l'attitude germanophobe delà reine Elisabeth, et que l'échec du projet de l'empereur Guillaume II, exprimé à un homme d'État roumain, de rendre visite à la Roumanie et à sa capitale, se rapporte avant tout au déplaisir causé par des influences dans l'entourage immédiat de la reine, qui ne cadraient nullement avec les efforts de l'Allemagne et de la Triplice... Il est certain que dans ces dernières années la reine Elisabeth avait accaparé une influence poli-

tique opposée à ses habitudes, et que ses déceptions, ses succès indécis dans la poursuite d'un idéal romantique et de ses efforts littéraires, expliquent partiellement cette modification de son attitude... »

La reine lisait ces papiers où on la malmenait. A son honneur, je dirai que jamais il ne lui échappa une parole acrimonieuse ; tout au plus s'attristaitelle de tant de méchanceté. Pauvre, elle n'avait pas les moyens de se faire appuyer par une presse à elle. Une seule fois, dans le Gaulois (que ne dirigeait pas encore M. A. Meyer), parut un article émanant d'elle, sous ce titre : Un roman près d'un trône. Les « amis « avaient aidé à sa confection. Je fus chargé de le transcrire et de l'adresser à la comtesse de Beausacq, qui le fit passer.

La lutte qu'elle soutenait pour Hélène la minait et sa santé s'altérait. Le roi, de plus en plus irritable, la harcelait de questions et de reproches. De vagues menaces se mêlaient à ses propos. Sa froideur envers Hélène, qui lui témoignait des grâces et de l'abandon, était marquée. Les repas étaient lugubres. Plus d'une fois je le vis sur la terrasse qui précède son cabinet particulier, qui marchait avec précipitation, le visage contracté, et comme se parlant à lui-même.

C'est que des lettres de la famille de Wied lui étaient parvenues, accusatrices et promettant des « documents )) qui l'éclaireraient... Je constitue un dossier », disait-il à la reine, sans du tout d'ailleurs s'expliquer sur la nature de ce dossier.

De fait, on le travaillait de toutes parts, les Wied

par leur correspondance délatrice et encore obscure, son frère, le prince Léopold, par des plaintes et des objurgations, la légation d'Allemagne par des insinuations et des intimidations, la société roumaine par de» manières frondeuses, et les journaux par le venin de leurs polémiques. Et sur l'entourage de la reine, il accueillait et recueillait tous les renseignements, policiers, diplomatiques et cancaniers pour éclairer sa religion. Il ignorait que son propre secrétaire fournissait le préfet de police de notes fleuries et suggestivement abominables, et que le palais de Bucarest était un dangereux bureau d'informations. L'aventurier J. Brun faisait merveilles, à l'agence Dalziel, dont il se disait le correspondant, communiquait de hasardeux télégrammes, et chez le directeur de V Indépendance Roumaine, faisait la roue.

Mais ces « documents » que le roi prônait, avec assurance, pouvaient exister, et réellement compromettants, ceux-ci. Je rappelai à la reine que des copies de son journal devaient circuler, et qu'elles la perdraient. Cette fois, elle prit peur. L'original seul faisait foi; il fallait, pour sa sécurité, qu'il disparût. Elle songea à le détruire, n'en eut pas le courage. Il contenait de belles pensées et de nobles pages. L'orage se dissiperait, et volontiers elle retrouverait ce témoin du passé. A ce moment, le roi eût pu s'en emparer aisément, s'il avait su, mais il ne savait pas encore. Un soir que, pour affaires, je me rendais à Bucarest, elle me remit les deux volumés, épais chacun de trois cents pages ; je les

glissai tels quels dans ma valise, sans fermeture, non empaquetés, et les cachai dans ma maison...

Ici se place un petit incident que je relate parce qu'il est assez caractéristique. Fort maltraité par la presse, je m'avisai d'en plaisanter devant le colonel Candiano, et de lui dire assez sottement, je l'avoue : « Ma foi, si on en a assez de moi ici, je donne ma démission, et ayant épousé une Russe, me fais naturaliser Russe, et reviens en qualité d'attaché d'ambassade )). La boutade, qui visait une chose impossible, fut prise extrêmement au sérieux. J'en riais et le colonel en rit avec moi, de son large rire de héros. Seulement le lendemain, comme je travaillais chez la reine vers les dix heures du matin, elle me dit : « Qu'y a-t-il, Dicadeng? Le roi est exaspéré contre vous. Il m'a déclaré qu'il ne veut plus vous regarder ». Immédiatement, mon aparté avec le colonel me revint à l'esprit. Je lui racontai ce qui s'était passé. Elle connaissait le colonel pour parfaitement faux, ne douta pas qu'il eût « rapporté )>.

— Oh! bien,fis-je, puisque le roi ne veut plus me regarder, je vais d'abord, avant déjeuner, lui demander de me recevoir.

Je fus approuvé; sitôt ma requête parvenue, le roi me fit mander. La traîtrise du « héros de Grivitza )) m'avait mis en colère. Je le trouvai dans l'antichambre faisant son service d'aide de camp, qui consiste à être assis sur une banquette, lire des journaux, et attendre des ordres. A peine si je le saluai. Tout de suite introduit, je fus en présence

du roi, gourmé, sévère, debout, selon son habitude, devant son pupitre. Très animé, sans attendre qu'il m'interrogeât, je lui narrai le fait, m'étonnant qu'un militaire pût travestir ainsi un simple badinage, se ravaler au métier de délateur. J'étais assez enfant pour m'indigner très sincèrement. A mesure que je m'exprimais, le roi perdait de sa roideur, son visage se détendait, il souriait presque. Mon exubérance ne lui avait pas déplu,

— Si ce n'est que cela, fit-il enfin, je vous pardonne. Mais je dois savoir tout ce qui se passe au palais. Le colonel Candiano n'a fait que son devoir. Vous avez été imprudent. Une résidence royale n'est pas le salon d'un particulier. Les moindres paroles y retentissent, ont de l'écho...

Il me retint assez longtemps ; et en me congédiant gracieusement, me tendit trois doigts. Le geste fut aperçu du colonel qui entrait à ce moment; il s'effaça devant moi, obséquieux, s'inclina.

Au fond, j'avais parfaitement tort, et le roi tout à fait raison, je méritais une semonce. Mais, je l'ai dit plus haut, le roi avait bon cœur; de plus, il était équitable. Ainsi inclinait-il à de la mansuétude, au point d'hésiter à sévir quand il eût été nécessaire. C'est ce qui explique sa longanimité, on peut dire sa faiblesse à l'égard de M^^^ Vacaresco, dont il souffrit l'assiduité près de la reine, pendant deux mois, malgré le scandale.

J'arrive maintenant au principal.

Depuis qu'on l'avait expédié à Sigmaringen, le

prince Ferdinand avait écrit une ou deux fois à sa fiancée ; puis le silence s'était fait subitement, et complet. Celle-ci, supposant que la correspondance du pauvre garçon était épluchée, lui envoya des missives par des voies détournées. Parvinrent-elles à destination? cela n'est pas sûr. Mais déjà la rupture des fiançailles était absolument résolue. Le roi affirmait : «Il faut que M^^^ Vacaresco renonce d'ellemême ; c'est ce qu'elle peut faire de mieux ». M^^^ Vacaresco et ses parents jugeaient la proposition détestable. Ferdinand prit les devants.

En une lettre d'une résignation évangélique il expliquait que « plus tôt qu'il ne le pensait, il avait dû s'arrêter à un parti ». Il s'inclinait devant la volonté de sa famille, se sacrifiait au bien de l'État, bref, dégageait Hélène ; et s'il gardait au cœur une piqûre, il ne le disait pas trop clairement.

L'éploration fut considérable. Hélène poussa des gémissements dont le boudoir de la reine fut empli. Elle maudit la mauvaise foi des princes, et Nando fut enguirlandé d'épithètes outrageuses. Elle mentionna le suicide comme un moyen agréable de mettre fm à des difficultés et but quelques gouttes d'éther, ce qui la calma. « Pauvre petit, se lamentait-elle, qu'a-t-il fait pour qu'on lui soit si cruel ? Mon reine, ne m'abandonnez pas !... »

Le reine, dont la fidélité était inaltérable, n'abandonnait point du tout le « Petit ». Le coup lui avait été rude ; elle voulut croire que le prince avait eu la main forcée, que ses sentiments étaient invariables et que, sorti de sa prison, il se rétrac-

terait. Si fortement parla-t-elle qu'elle fit entrer sa conviction dans l'esprit du « Petit ». L'illusion dura longtemps.

Hélène reprit des forces, et pour se distraire et attester sa confiance, se plut à composer sa cour future...

Néanmoins, dans ces conditions nouvelles, le séjour à Castel-Pélesch devenait impossible. Malgré son énergie, la reine se sentait profondément atteinte. L'hostilité qu'on lui témoignait la navrait. Isolée à cause de son exclusive amitié pour Hélène, elle ne voyait plus que quelques-unes des dames qu'elle recevait naguère dans son particulier, et celles-ci étaient contraintes, ne voulaient effleurer le sujet brûlant, ni n'osaient manifester leur désapprobation.

H fallait changer d'air. Le roi lui-même y acquiesçait. Mais la reine voulait emmener sa protégée. Ce fut la cause de longs débats où elle finit par l'emporter. Mais où aller? J'indiquai Venise, paisible à cette époque de l'année, peu fréquentée des touristes. Les bains du Lido séduisirent Sa Majesté. Je fus chargé de retenir des appartements à l'hôtel Danieli. Une toute petite suite accompagnait la reine : Hélène, le docteur Théodori, excellent homme, et sa fille, inofîensive, dévouée et bonne musicienne, et moi-même, qui récemment mis trop en vue, ne devais quitter Bucarest que vingt-quatre heures après le train royal. Le roi rejoindrait à la clôture des Chambres. H avait été entendu que le séjour d'Hélène durerait peu et que, dans un bref délai, sa.

mère la viendrait quérir. Ainsi les bienséances seraient observées.

Je fus envoyé à Bucarest quelques jours avant le départ de la reine, pour régler les détails du voyage. Quand j'entrai dans le cabinet de M. Basset, qui n'était encore avisé de rien, il me reçut de son air le plus sec et le plus dédaigneux. Le préfet de police était avec lui. De mon air le plus riant, je dis ce qui m'amenait et communiquai au Basset l'ordre de livrer, à mon nom, une première lettre de crédit de 75 000 francs sur le banquier de Venise. Le préfet goguenarda :

— Tiens, tiens, mais il a très bonne mine, M. Scheffer ; il n'est pas si malade que cela.

Le brave Suisse jaunit extrêmement. Et jugeant que je n'étais pas encore par terre, il s'efforça à de la politesse... Il est vrai qu'il chercha de m'attirer sournoisement des querelles avec ses subordonnés, en attendant de me noyer sans danger. Personnellement il craignait les soufflets et haïssait les duels où il n'y a que coups à recevoir, et pas de croix à gagner en échange. Il y avait pourtant des traces de soufflets sur la face de M. Basset, que ses baisemains au roi n'ont pu nettoyer. Les Suisses sont indépendants et serviles.

Venise d'été. — Nonchalance et liberté. — Les gazettes continuent la campagne. — L'état de la reine s'aggrave. — Étranges ambassadeurs auprès du prince Ferdinand. — Visites du duc de Gênes, de don Carlos, de Pierre Loti. — Départ de M'^^ Vacaresco, par ordre du roi. — Arrivée du roi; son astuce. — La scène se métamorphose. — Je rentre à Bucarest.

Venise d'été... D'un rose vif, baignée d'azur par la mer qui l'isole, par le ciel qui la rejoint, elle s'épanouissait dans la trame d'or du soleil, ses campaniles élancés pareils à des pistils blancs dont l'aigrette flamboie.

Entre les eaux mortes que lustrait le matin, le long viaduc déroulait ses arches, de Mestre à la cité submergée et surnageante.

Puis ce fut l'anachronisme de la laide et sombre gare, et tout de suite, à la sortie, un éblouissement de lumière, un tumulte d'appels, et soudain, au départ de la gondole, un enveloppement de silence, la féerie muette des palais ; la chaleur moite alanguissait, l'odeur de marée et de vase exhalée par les canaux écœurait à peine.

Voici, au débouché d'un étroit rio empli d'une ombre verdâtre, la vaste nappe d'eau de la Giu-

decca, lumineuse, miroir immense dans un cadre de marbre; la Piazzetta, le palais des Doges, les coupoles de Saint-Marc, son clocher massif, et à la pointe opposée, celui plus svelte de San Giorgio Maggiore. Voici la riva dei Schiaçioni, la neige étincelante de son large quai ; voici l'hôtel Danieli...

La reine en occupait tout le premier étage. Elle s'était fait inscrire sous le nom de « comtesse de la Vrancea », son pseudonyme officiel en voyage, et auquel personne ne se trompait.

C'était l'heure du déjeuner. Gomme je traversais le vestibule, la porte de la salle à manger s'ouvrit; on m'aperçut. Aussitôt je fus appelé. Je trouvai compagnie joyeuse; c'étaient des exclamations de bonheur d'être ici, en liberté, à l'abri des perfidies, des méchancetés, de l'hostilité bucarestoise. On élaborait des plans de poétique villégiature dans la romanesque Venise, en attendant que l'orage fût conjuré et que l'avenir riant effaçât le souvenir des sinistres semaines précédentes. Le « Petit », fort consolé, faisait sonner ses phrases comme des fanfares guerrières et triomphait d'être dans la compagnie de son reine, et d'y avoir fait admettre, en plus, sa sœur. La reine, elle, un peu à l'écart, étendue sur un canapé, ne partageait pas absolument cette allégresse. Son visage aminci reflétait de la tristesse dans la satisfaction d'avoir pu s'évader de son pays. Souffrante réellement — et elle allait le devenir de plus en plus — elle buvait du lait glacé, son unique nourriture (Loti dira plus élégamment dans VExilée : se nourrissait de mets

spéciaux), tandis que sa suite festinait. Elle m'avait accueilli avec sa vivacité affectueuse habituelle ; et tout de suite m'apprit que j'avais à nouveau démérité auprès du roi, qui se plaignait que j'eusse « contrevenu à ses ordres » en m'arrêtant vingtquatre heures à Pesth. Un espion quelconque m'y avait aperçu; qu'y pouvais-je bien manigancer? Le ton aigri de sa lettre prouvait qu'on l'éperonnait en l'absence de la reine. Venise était un asile délicieux, mais provisoire ; notre isolement, dont nous nous félicitions, causait notre faiblesse.

Cependant, en dépit de petites alertes, les deux premières semaines y furent nonchalantes et charmantes. Chacun était fort libre de son temps. Personnellement je n'avais guère qu'à déchiffrer les télégrammes que la reine recevait et à réduire et chiffrer ceux qu'elle expédiait, ainsi qu'à rédiger de brefs comptes rendus pour le Journal officiel. Il y eut une autre occupation, qui fut de faire édifier aux bains du Lido un petit pavillon, à l'usage personnel de Sa Majesté. Quand il fut prêt, elle était déjà trop faible pour l'utiliser.

Généralement, on passait la matinée dans un des vastes salons mis à notre disposition ; ou encore je rejoignais la reine dans une sorte de boudoir en marbre, où Hélène continuait d'interpréter les « amis » ; mais à ce jeu, maintenant, l'entrain était moindre... L'après-midi souvent était consacré à de longues promenades en gondole ; dans des soieries blanches, la reine siégeait en poupe. On s'éloignait volontiers de la ville, errait doucement en pleine

lagune, hors de portée des regards indiscrets, on lisait, causait, on contemplait à son gré, et parfois une collation ajoutait au pittoresque du paysage... On était, en apparence, une société de touristes indolents, épris de marines suaves. A dire le vrai, de ces promenades lentes et molles, de cette immobilité forcée dans des embarcations où l'on n'est à l'aise qu'étendu, nous nous lassâmes assez vite ; le bercement de la gondole n'apaise que les âmes déjà apaisées ; les autres, elle les irrite. Pour ma part j'ai meilleur souvenir des nuits silencieuses et solitaires passées au large, sous le scintillement des étoiles, auquel répondait l'étincellement delà cité lointaine, ou encore dans le dédale des canaux déserts à ces heures où renaît de Venise la funèbre majesté. L'excessive chaleur n'était pas sans charme : l'air velouté caresse l'épiderme, émeut d'une sensualité morbide. Le contraste était grand à la lumière du jour, aveuglante, de circuler par les places et les ruelles où grouillait une foule bariolée ou de se reposer à la fraîcheur d'une église précieuse. Il n'entre pas dans mon plan de donner ici des « sensations de Venise » ; j'eus l'occasion maintes fois de présenter, selon mes faibles moyens, ce décor merveilleux qu'en diverses saisons j'admirai (1). Je voulais simplement noter la splendeur particulière, inconnue des voyageurs selon Baedeker, de « Venise d'été », vibrante de chaleur, rutilante de toute la gamme des feux du soleil, du lever au

(1) Cf. Le Prince Narcisse, Lemcrre, 1897.

couchant, blonde, rose et bleue, et par les nuits limpides et tièdes.

Illusoire cité de marbre dans îa mer Sous la gaze d'argent de la lune endormie.

Cette période de calme relatif dura peu. Journellement arrivait le petit ipeiquet de V Argus ^ rempli de coupures peu propres à réconforter. Des visages de reporters surgissaient au passage de la reine, et comme elle ne s'était pas encore alitée, on la jugeait parfaitement bien portante et l'on répandait qu'elle jouait la comédie de la maladie. Le sieur Brun luimême fit une apparition, audacieusement se présenta chez moi, sous couleur de s'intéresser à la santé de Sa Majesté, important, annonça Tarticlë sensationnel qu'il rédigerait, et publia quelques sottises venimeuses. La Burin, dont les qualités de femme de chambre étaient appréciables, avait été mise, contre mon avis, dans les bagages de la reine ; elle rôdait autour de nous, farouche, nous perçant de ses regards vipérins, et s'enfermait dans sa chambre pour expédier un copieuxcourrier.il fallut la faire surveiller ; on sut, par les soins de l'agent spécial, à qui et ce qu'elle écrivait. La reine décida, enfin, de là dépêcher dans sa famille. Elle s'en alla^ furieuse, jurant qu'elle reviendrait, et plus forte qu'auparavant. Cette exécution ne plut pas au roi qui menaça d'envoyer un nouvel espion. Ses lettres, qu'il annonçait par télégrammes, devenaient le cauchemar de la reine. De plus en plus elles étaient eomminatoires. Comme pour faire montre d'un

épouvantail, il y mentionnait sans relâche le « dossier» qu'il réunissait; et entre les lignes on lisait que ce dossier compromettait la reine elle-même... Il insistait également sur ce que M}^^ Vacaresco, conformément à sa parole, quittât au plus tôt les lieux. En quoi il n'avait pas tort, mais ni M^^^ Vacaresco ni sa famille, installée à Salo, sur le lac de Garde, ne l'entendaient ainsi... Du prince Ferdinand, au contraire, aucunes nouvelles n'arrivaient. Son mutisme étonnait, désespérait. La reine s'arrêta enfin à une résolution étrange. Elle me dicta pour lui une lettre longue, énergique, où elle lui rappelait qu'il avait engagé sa foi, que, sous peine de félonie, il ne pouvait la reprendre ; elle ne voulait douter de sa constance, malgré les obstacles et la pression; au besoin il renoncerait au trône, mais épouserait Hélène... La poste lui paraissant peu sûre, elle manda son premier valet de chambre, homme discret et dévoué, et lui ordonna de se rendre à Sigmaringen, où il tâcherait d'aborder le prince et de lui remettre sa missive en propres mains. La mission était délicate, voire dangereuse- Cet « envoyé extraordinaire » s'en acquitta avec adresse, mais les résultats furent nuls. Il ne rapporta pas de réponse, et informa Sa Majesté que Son Altesse Royale avait fort bonne mine, et avait d'ailleurs paru plus étonnée que satisfaite de recevoir ce papier. Gela déconcerta ; Hélène s'imaginait que le prince dépérissait, et voilà qu'il s'avisait de se porter aussi bien qu'elle-même ! Elle se révolta contre tant de turpitude, puis se persuada que

l'ambassadeur avait mal vu. Un autre ambassadeur se proposa de lui-même. C'était le Dr Young, qui de passage à Venise, et immédiatement reçu par la reine, mis au courant de cette démarche, s'offrit à la renouveler. Citoyen américain, il ne risquait rien, et inspecterait impunément les environs du château; ses services furent acceptés avec émotion et gratitude.

Hélas ! il ne devait guère réussir ; ou plutôt, ses dires concordèrent avec ceux du premier envoyé. Ferdinand, qu'il avait pu rencontrer et entretenir brièvement sur la grand'route, était florissant; il avait marqué une certaine irritation de ce que sa tante s'opiniâtrât. Sa lettre de rupture était catégorique ; il n'avait rien à ajouter. Décidément, le jeune prince bourgeoisement amoureux étaitregagné à l'esprit de famille ; il était redevenu Hohenzollern jusqu'à la pointe de la moustache, qui s'affirmait arrogante. Hélène mit son mouchoir en charpie et ne pleura guère, mais méprisa les princes en de terribles apophtegmes. Plus que jamais elle se cramponna à la reine, son cher appui, sa seule ressource dans cet écroulement. Celle-ci, d'une loyauté au-dessus de l'intrigue, s'affligeait, et protégeait contre son propre intérêt. Une ombre d'espoir subsistait : c'est que Ferdinand, gardé à vue, dissimulait avec persistance, attendant le moment de s'enfuir, et de mettre aux pieds d'Hélène une couronne brisée, mais une couronne encore... Les « amis » le prédisaient. Et l'on savait que son frère cadet, Charles, ambitieux et intelligent, ne deman-

dait pas mieux que de se substituer à lui dans l'ordre de succession ; de ses conseils, assurément perfides, mais en l'occurrence utiles à la partie adverse, peut-être il le soutiendrait. Hélène eût consenti à devenir provisoirement « Madame Ferdinand ». Undemi-échec est préférable à la défaite. . . Elle ne devait pas avoir la consolation de ce demiéchec qui se fût tourné en réussite sentimentale...

Des visites augustes interrompaient la monotonie du séjour. Il est probable qu'elles s'adressaient à la souveraine; mais l'infante in partibus prenait sa part des hommages.

Le duc et la duchesse de Gênes franchirent plus d'une fois le seuil de l'hôtel Danieli, lui (frère du roi Humbert), Italien froid et courtois, elle, princesse bavaroise, blonde, altière et insignifiante. Concurremment, don Garlos vint en personne baiser la main de l'illustre malade. Celle-ci nous avait priés de l'assister dans l'immense salon nu, tout miroitant de marbres polychromes et rugueux de mosaïques, où elle recevait. De haute mine, basané et déjà grisonnant, bedonnant avec noblesse, le duc de Madrid fit une entrée majestueuse. Roi dans son intérieur, il paraissait ce qu'il prétendait être. La conversation entre liii et la reine fut longue, insipide et fleurie. Le lendemain, le général Théodory et moi fûmes nous inscrire au palais Lorédan. J'ai le souvenir du vestibule malpropre, fleurant la soupe à l'oignon du concierge^ qui mitonnait; un grand ara tricolore se balançait sur son perchoir..,

OËIENt ROYAL

Plus notoire que ces Altesses, Pierre Loti fut pendant trois jours Phôte de Sa Majesté. Du prestige de sa présence nous avions pensé, et ce fut l'avis de la reine, qu'il rehausserait ce séjour qui déjà tournait à l'exil (1). Je lui adressai l'invitation à Toulon où il résidait alors. Gela n'alla pourtant pas tout seul. On l'attendait, lorsqu'il m'écrivit qu'il renonçait à son voyage. Un entrefilet soi-disant inspiré par M*i6 Vacaresco, et où il était ridiculisé, l'avait extrêmement froissé. « J'avoue, m'écrivait-il, que depuis que je suis au monde, rien ne m'a été aussi vexant et pénible. Et cela va faire le tour de la presse et passer à la postérité. Si je suis vraiment ainsi, au moins m'étais-je trouvé jusqu'à présent en compagnie de gens assez charitables et d'assez bon goût pour ne pas me le faire savoir. Il a fallu que je rencontre cette petite fille pour me l'apprendre avec cette cruauté... Si je voulais me venger de cette petite fille, comme j'aurais la partie belle... » J'eus quelque peine à arranger les choses. Irritée qu'on attaquât le « Petit », le premier mouvement de la reine avait été de dire : « Eh bien, qu'il reste, s'il est aussi crédule et susceptible. » Je la calmai; il fut notifié à Loti que M^^^ Vacaresco n'était pour rien dans la confection du malencontreux entrefilet, et Loti vint, vers la mi-août, descendre à l'hôtel Danieli. Il eut une vue superficielle de ce qui se passait et écrivit VExilée, qui s'6toffa un peu de ce que je lui avais communiqué des lettres d'un intérêt

(1) « Oui ! me notait-elle dans un billet, parler de Loti (à l'Officiel roumain). Gela fera bien dans le paysage ».

précis ... Sa grande affaire fut de solliciter une épingle sommée d'une couronne royale dont il illustrerait sa cravate, et de se faire photographier aux côtés de la reine, avec notre groupe, et cela sous la couronne ducale qui surmontait l'une des portes du salon. Le moment était bien choisi de se faire photographier, et la reine ne céda qu'à contre-cœur. Au cours d'une de nos promenades sur la lagune, elle lui lut son Livre de Pâme ; et à ce sujet éclata une petite discussion où fort aigrement il défendit le Christ et le sublime de ses doctrines ; on s'aperçut que Loti avait manqué sa vocation qui était de remplir un ministère apostolique (1).

Déjà s'annonçait un hôte considérable, prépondérant, qui n'était autre que le roi lui-même. Ses lettres tombaient sur la reine comme des carreaux. Il fulminait contre l'obstination de M^^^ Vacaresco à rester à Venise, à s'afficher auprès de sa souveraine qu'à cause d'elle on vilipendait. Hélène se tordait

(1) De ce Livre de l'âme, inspiré par les « amis » et probablement détruit, je retrouve ce fragment, tel qu'il fut dicté, et que je reproduis tel quel, dans sa gaucherie primitive et avec l'incohérence de ses belles images :

«J'ai souri, j'ai tant souri que j'aurais le droit de pleurer, et je n'ose plus sourire, de peur que ce ne soit une habitude et que les autres ne le sentent à travers leur inditférence.

«Si j'avais la force detre grave avec douceur, comme un sommet neigeux et froid est baigné de soleil, comme l'océan est calme et profond, comme l'aigle nourrit de chair palpitante les aiglons et regarde en môme temps l'azur éclatant de lumière; si je pouvais être ainsi, j'aurais l'attitude d'une tombe dans un désert. Elle seule n'a pas besoin d'ombrage, et elle est seule à faire de l'ombre là où l'on meurt de trop de clarté.,

les mains, clamait qu'elle mourrait si on la séparait de « son » reine ; et prétextant de terreurs nocturnes qui l'assaillaient dans sa chambre, obtint que son lit fût placé à côté du lit de la reine. Astucieuse imprudence, à laquelle, dans sa candeur et sa bonté, cette dernière acquiesça, étrange faveur qui ne fut point ignorée et fit plus de tort à l'indulgente et naïve Carmen Sylva que l'article de M. Lepelletier...

Mais le roi entreprit de chasser de ce refuge la demoiselle récalcitrante. De Vienne où il s'était arrêté, il envoya une sorte d'ultimatum. Il déclarait qu'il ne rejoindrait sa femme à Venise que lorsque M}^^ Vacarésco se serait retirée; que s'il était nécessaire, il recourrait aux grands moyens.

Affaiblie par des émotions successives, atteinte d'un mal mystérieux qui la paralysait à demi, la reine ne bougeait plus guère de son lit ou de sa chaise longue; en face du péril grandissant, sa volonté vacillait. Un moment, dans un étroit conciliabule, la possibilité d'une séparation entre les époux avait été envisagée; Hélène y poussait, et déjà se voyait à Naples, choisie comme résidence d'hiver, tenant sa cour, plainte et fêtée. A ce beau projet, il y avait un inconvénient : c'est que la reine, fort dépourvue, dépendait pour sa subsistance entièrement du roi; il y fallut renoncer. Mon conseil, dans le tête-à-tête, était de se soumettre. La reine penchait à m'écouter, et ne pouvait se décider, se croyant engagée d'honneur envers le « Petit ». Une ouverture qu'elle fit fut très mal

accueillie. Hélène récrimina de toute la force de ses poumons. Elle lança l'injure contre les princes, tous égoïstes, tous manquant à leur parole la plus sacrée, et conclut par ces mots : « Vous êtes comme les autres! » Dans le petit boudoir, il n'y avait que nous trois. La reine était couchée sur un divan bas, Hélène assise auprès d'elle. Ses yeux flamboyèrent ; elle leva la main. Le « Petit », la tête baissée, l'œil sournois, attendait la gifle... Mais la main s'abaissa lentement, disparut dans la draperie blanche de la robe. Et tournant ^.^ers moi un regard chargé de larmes, la pauvre reine me dit : « Voilà donc ce que me reproche cette enfant à qui je me suis sacrifiée... » L'enfant, suffoquée, demanda pardon, et l'obtint...

Mais le lendemain arriva une missive du roi, catégorique : dans quarante heures il serait à Venise; si, dans l'intervalle, de son plein gré, ]\pie Vacaresco n'avait pas déguerpi, c'est la force armée qui la mettrait en wagon... Et de nouveau il était question des terribles « documents »...

n y eut lutte. La reine, cette fois, comprenant que le scandale passerait la limite, obéit et me chargea de convaincre le « Petit ». Ce fut long; mon argumentation pressante indignait M^^^ Vacaresco qui eût voulu pousser la résistance jusqu'au bout, se parer de l'auréole du martyr. « Vous vous comptez donc pour tout, et la reine, que vous prétendez aimer, pour rien? » fmis-je par dire. Cela porta; non que son orgueil eût cédé devant sa tendresse pour sa royale protectrice, mais elle craignit l'opinion...

Son ancienne institutrice vint la chercher pour la ramener auprès de ses parents, à Milan. Je l'accompagnai à la gare. Son dernier mot fut : « Je fais une bêtise. »

Le drame allait se jouer entre le roi et la reine seuls...

Le jour du départ de M^^^ Vacaresco et la veille de l'arrivée du roi, la reine s'était alitée définitivement.

Le monarque débarqua vers midi; des aides de camp et des ministres lui faisaient un important cortège, le duc de Gênes l'accompagnait. Étriqué dans ses habits civils, cravaté sans goût, coiffé d'un chapeau melon, il manquait d'allure. Il sauta vivement de la gondole sur le perron, sans se soucier de quiconque, monta l'escalier, se fit indiquer l'appartement de la reine où il pénétra immédiatement, laissant, dans sa précipitation, le duc de Gênes se morfondre dans le vestibule. Après une minute d'attente, celui-ci dit en souriant : « Il paraît que nous sommes congédiés », et se retira avec sa suite.

On ne revit le roi qu'au dîner qu'il présida.

Ce que, dans cette salle à manger, la scène avait brusquement changé!... Ce n'étaient plus nos aimables et libres agapes sous l'œil bienveillant de la reine... La tablée se composait de gens rogues, méprisant parfaitement ce qui attenait à la royale vaincue, plats d'ailleurs devant le souverain qui s'était et qu'ils avaient reconquis. Du moins, r « homme aux yeux verts », le Basset, avait été

laissé au centre de sa toile, dans son bureau du palais de Bucarest, et la déplaisance de son visage ne s'ajoutait-elle pas aux autres malgracieuses figures, dont une pourtant était sympathique, celle de l'administrateur des domaines de la couronne, J. Kalinderu.

Sa Majesté affecta denepasm'adresserlaparole, quoique son regard papillotât fréquemment de mon côté. Pendant plusieurs jours je fus quasiment ignoré; et ne communiquant plus guère avec la reine dont le séquestre commençait, ne pouvant par conséquent la servir utilement, je résolus de demander un congé. Le roi me l'accorda, exactement d'une semaine. Par habitude de me voir naguère, il se détendit un peu dans l'entrevue que j'obtins. Il se plaignit du désarroi où tout se trouvait, puis, au nom de M}^^ Vacaresco, blêmit, et dit textuellement : « Ah! cette fille maudite, si je l'avais trouvée ici, je l'aurais tuée de ma main!... » Cette explosion de fureur chez ce souverain dont le langage était à l'ordinaire mesuré, me surprit étrangement. Ce qui me surprend encore à l'heure qu'il est, c'est la facilité avec laquelle il m'autorisa à m'absenter. Cependant déjà il soupçonnait que je pusse chercher à mettre en sûreté certains papiers de la reine, peut-être ce journal lui-même dont la copie, sinon de l'ensemble, du moins de fragments, lui était parvenue. Au demeurant, je fus filé durant le trajet.

A Lucerne, où m'attendait ma mère, je reçus un télégramme de Venise signé d'un nom de conven-

tion, mais qui émanait de la reine : « Dites à S... de brûler les deux ». (S... était le petit nom de ma femme, petit nom que le roi connaissait fort bien.) L'imprudence me navra. Je ne pouvais douter que, dans les circonstances présentes, ce télégramme ne passât tout d'abord sous les yeux du roi, et qu'il comprendrait. Ce qu'il ignorait jusqu'à présent, c'était où se trouvaient les c/ei^a; volumes du journal, en admettant que l'original de celui-ci existât encore ; ce qu'il lui fallait pour accabler la reine, c'était précisément cet original. Celle-ci le sentait si bien que, le matin de mon départ, m'entretenant des allusions nettes du roi à ce journal, elle m'avait déclaré qu'elle nierait absolument l'authenticité de toute copie faite d'une main étrangère, aucune d'elles ne constituant une preuve formelle, demanderait à ce qu'on lui produisît de sa propre écriture. Et voici qu'elle-même se livrait... J'eus garde d'accuser réception. Mais le lendemain, autre télégramme, conçu en termes identiques, avec ce mot en plus : répondez. J'obéis, télégraphiai : « Sera fait... »

Mon congé expiré, je retournai à Venise. Le hasard voulut que je manquasse la correspondance à Milan, ce qui m'obligea d'y passer la nuit. Je savais que la famille Vacaresco y séjournait; j'eus la sagesse de résister à la tentation de prendre de ses nouvelles, quoique je fusse curieux d'eux et que l'occasion s'offrit imprévue.

Quand j 'arrivai à Venise, l'ombre du soir se fondait déjà dans la transparence de l'air et le ciel et la

mer se décoloraient. Dans l'hôtel» l'ombre envahissante me sembla funèbre. Le personnel, ne reconnaissant plus en moi le « chef », s'effaça à mon passage. Des têtes de policiers émergeaient des recoins. Ce silence « spécial » dont a parlé Loti, qui règne dans les palais, et qui est exactement celui d'une prison, où des geôliers ont l'autorité, s'était établi dans l'hôtel devenu la résidence d'un souverain. Gela était lugubre; le sabre royal avait fauché toute velléité de joie, et, comme dans le conte d'Edgar Poe, les caractères inscrits sur les murailles étaient changés depuis l'irruption du monarque , et maintenant ils formaient le mot: Silence. Seulement, Silence ne voulait pas dire se taire^ mais parler à voix basse, ce dont les 3bires et les aides de camp ne se faisaient pas faute, et l'oreille du roi était accueillante et discrète... La délation suintait des murs.

A peine eus-je gagné mon appartement que le valet de chambre se rendit auprès de moi. Très vite, et après s'être assuré qu'on ne pouvait nous entendre, il me mit au courant de la situation. Depuis huit jours le prince Otto de Wied et sa femme s'étaient installés incognito à Venise, et avec leur arrivée coïncidait un redoublement de sévérité chez le roi. Sans doute avaient-ils apporté les fameux documents dont celui-ci prétendait se faire une arme meurtrière. Ils avaient eu des entrevues et des colloques mystérieux à l'insu de la reine. Cette dernière n'avait eu connaissance de la survenue de son frère et de sa belle-sœur que tout

récemment. Par leur ordre on l'avait soumise à l'examen de deux médecins aliénistes. Depuis lors, toujours alitée, on ne laissait pénétrer chez elle que M^i^Théodory dont l'extrême timidité rassurait. Pour moi, j'étais plus que suspect et devais m'attendre à de graves ennuis.

Le valet de chambre me remit le paquet de nos photographies, en me recommandant de les cacher, car elles exciteraient la colère du roi.

Tandis que je prenais un repas sommaire, le général Théodory entra furtivement chez moi. Il avait pris l'instant du café pour s'évader et rapidement m'entretenir. Il me confirma les dires du valet et m'avertit de ne pas commettre la faute que l'on attendait de me faire annoncer d'abord chez la reine, mais au contraire de demander tout de suite à être reçu par le roi qu'il savait fort monté contre ma personne. Il avait l'air consterné, et détesta le procédé des Wied.

Je suivis son conseil, n'envoyai aucun message à la reine, et prévins directement le roi de mon retour en même temps que je lui demandais à quel moment il me ferait la grâce de me recevoir. Il me fut répondu que le lendemain matin, Sa Majesté m'appellerait. Je confesse qu'en cet hôtel assombri, je passai une nuit dont la tristesse n'avait rien de romantique. J'éprouvais l'angoisse de la reine ; pour moi-même une inquiétude irraisonnée, et l'animation bruyante sur le quai des Schiavoni m'exaspérait.

... Vers les neuf heures du matin, je fus mandé chez

le roi. Saint-Simon, racontant une audience qu'il eut du Grand Roi, dit qu'il trouva celui-ci « assis sur le bas bout de la table du conseil, qui était sa façon de faire quand il voulait parler à quelqu'un à son aise et à loisir ». Je ne sais s'il était dans l'intention duroi Charles de prendre exemple sur Louis XIV ou si le climat l'amollissait, mais je le trouvai, assis, lui aussi, sur le bas bout de sa table de travail, qui n'était point du tout sa façon de faire, même pour parler à son aise et à loisir, car il recevait toujours debout. Je n'eus point à le remercier « en l'abordant de la grâce qu'il voulait bien me faire », car son attitude témoignait de son intention de ne m'être nullement agréable. Faut-il l'avouer, en dépit du sérieux de la conjoncture, son aspect ne m'imposait pas du tout. Ses habits civils n'ajoutaient pas à la majesté de sa figure, majesté qui, même sous le costume de général, était médiocre. Ainsi vêtu, il ressemblait à s'y méprendre à mon ancien professeur de latin. Subitement, je me fis l'effet d'un élève qui s'apprête à recevoir une réprimande, et, mon naturel gamin reprenant le dessus, je fus saisi d'un fou rire que j'eus peine à réprimer. D'un air sec et tout à fait dépourvu de bienveillance, l'accent tudesque très prononcé, le roi commença :

— Vous arrivez avec un jour de retard.

— Oui, Sire, j'ai manqué le train.

— Hum... Vous n'auriez pas dû. Et vous avez couché à Milan ? Vous n'avez pas vu les Vacaresco?

— Non, Sire.

— Je le savais, d'ailleurs. Je sais tout ce que vous avez fait pendant votre absence.

Il y eut un petit silence. Les yeux bleus du roi virèrent, puis il fixa sur moi un regard aigu :

— Vous voyagez beaucoup, reprit-il. Vous avez été à Toulon. Pourquoi ?

— Pour m'y rencontrer avec Pierre Loti, ainsi que Sa Majesté la reine m'y avait autorisé.

(J'ai omis de mentionner cette brève escapade, dépourvue d'intérêt « historique »...)

— Bizarre, fit-il, l'air incrédule.

Inopinément il prononça :

— Ah! et le journal de la reine est chez vous, à Bucarest?

Je fus atteint, tentai de protester.

— Si, si, affirma-t-il ; je sais. La reine vous a envoyé un télégramme à Lucerne. J'en possède le double. Le second télégramme, c'est moi qui vous l'ai fait envoyer. Voici votre réponse.

Son regard s'était fait ironique et cruel. Il n'y avait plus à nier. L'imprudence de la reine, ainsi que je l'avais prévu, la perdait. Mon silence acquiesça.

— Eh bien, continua-t-il, vous allez télégraphier qu'on ne le détruise pas ; vous me le remettrez à mon retour.

— Pardon, Sire, fis-je avec quelque indignation. Ce journal m'ayant été confié par la reine, c'est à elle que je dois le remettre.

Le roi me considéra avec stupeur, réfléchit, puis déclara :

— La reine et moi, c'est tout un. Mes ordres priment les siens. Est-il cacheté, ce journal ?

Je confessai que non. Il parut embarrassé et contrarié.

— Vous le garderez doncsoigneusement, ordonnat-il, jusqu'à ce que je revienne. Vous allez partir pour Bucarest.

— Quand cela, Sire ?

— Tout de suite, ce soir.

Je m'inclinai :

— Puis-je prendre congé de la reine ?

Il ne répondit pas, ce qui était sa façon de permettre sans se compromettre. Descendu de son bout de table, il me tendit un doigt, signifiant par la que ma disgrâce n'était pas encore complète et que mon pardon dépendait de mon obédience. Puis il sortit par une porte, moi par l'autre.

Du déjeuner qu'il présidait, je m'exclus volontairement, sous prétexte d'affaires à régler.

Vers une heure, de ma mezzanine je le vis sortir dans la gondole du duc de Gênes, assis à côté de lui. Ce fut le moment que je choisis pour envoyer chez la reine.

Mlle Théodory se chargea, non sans crainte, de lui porter mon billet.

Apparemment, l'ordre de laisser passer avait été donné, car je fus introduit immédiatement.

Il y eut une minute d'émotion poignante. Un adieu allait être prononcé, que je pressentais définitif...

Dans cette vaste pièce où nous avions passé des

heures de souvent douloureuse intimité, mais où aussi nos rires insoucieux avaient retenti, je larevis, alitée, la malheureuse souveraine, et combien changée en ce peu de jours, pâle, amaigrie, souriante et les larmes aux yeux.

Du soleil luisait au marbre des murailles ; les hautes croisées encadraient l'adorable horizon de palais, de clochers et de lagunes; la mer basse découvrait des îlots de vase noire, symboliques du malheur qu'un peu de félicité avait recouvert de son cristal trompeur.

Je m'approchai du lit, baisai une main qu'on me tendait.

— Vous partez ? fit la reine d'une voix faible. Tous ceux que j'aime, on les éloigne de moi...

Je ne me rappelle guère le peu de paroles que nous échangeâmes, insignifiantes comme dans les grands adieux. Je sais qu'un instant leton se haussa, lorsque Sa Majesté me raconta l'examen auquel l'avaient soumise les médecins aliénistes, l'horreur de cette humiliation... « J'en tremble encore », disait-elle. Et elle ajouta : «Mon cœur est tordu de douleur. »

— Soyez heureux, finit-elle ; je sens bien que nous ne nous reverrons plus. Pardonnez-moi de vous avoir fait du mal, moi qui vous voulais du bien...

Je baisai encore une fois sa main, m'inclinai profondément, et me retirai à reculons, m'arrêtant un instant sur le seuil de la porte, afin de retenir dans mes yeux, où des larmes montaient, la suprême

ORIENT ROYVL

vision de cette reine qui m'avait été maternelle, qui expiait durement l'erreur d'une autre, et qui d'avoir été trop bonne, maintenant si malade, pleurait...

Je ne la revis plus.

Comme je descendais pour me rendre à la gare, montaient l'escalier le prince de Wied et sa femme. Lui élargissait ses épaules carrées, poitrinait; un sourire avantageux barrait son visage camus qu'un feutre mou enjolivait. De sa forte voix prussienne il lançait à la ronde des plaisanteries d'un goût rare et charmant. Son épouse boitillait d'un air imposant à son côté, et sa gibbosité perçait avec ampleur sous le satin qui l'enveloppait. Leurs prunelles pétillèrent de méchanceté quand je passai. Ils se retournèrent pour mieux me voir, ricanants et furieux, parce que j'avais à peine soulevé mon chapeau...

...Le train m'emporta. Dans des brumes irisées, Venise d'automne avec tous ses mirages s'effaça.

Isolement à Bucarest. — Comment le journal de lareine fut brûlé. — Je donne ma démission. — Dernière audience du roi à Castel-Pélesch. — Réflexion finale,

Le bel automne roumain jetait son voile d'or sur Bucarest dontles innombrables clochers scintillaient dans l'azur oriental d'un ciel net de nuages. Après le silence de Venise, c'était de nouveau l'insolite animation des longues rues étroites où se pressaient les vives « birjas », et la raide lévite des cochers remplaçait le costume négligé des gondoliers. Je retrouvai la paix de la maison confortable et ornée après l'agitation de l'hôtel trop princièrement habité. Mais, au palais, je me fis l'effet d'un étranger. L'absence des souverains le faisait paraître déshabité. Il me semblait que je le visitasse en curieux. L'accueil de la livrée était froid. Celui de M. Basset fut d'un homme qui triomphe avec mansuétude. Sous ses cils roux le regard vert filtrait, faux et joyeux. Nos entrevues furent d'ailleurs courtes; elles se réduisirent à régler le compte courant du voyage, et à parler, chacun d'un air détaché, mais avec retenue, des récents incidents. Il m'annonça qu'il se rendrait prochai-

nement en Suisse, ce dont je le félicitai, sans toutefois lui conseiller d'y rester.

Je passais journellement quelques heures dans mon bureau, pour la forme, car, de fait, je n'avais aucun travail. Les relations directes avec la reine avaient été coupées, et les nouvelles clandestines que je recevais d'elle n'avaient point trait à des affaires à expédier. J'appris ainsi par des voies détournées que sa captivité se resserrait. On l'avait transportée de Venise à Pallanza dont le climat tiède et bienfaisant serait propre à calmer ses nerfs... Lugano avait d'abord été proposé; mais on y renonça parce que l'on craignait de ne pas trouver en Suisse certaines complaisances postales nécessaires... Tout son personnel avait été changé, et une duègne sévère, répondant au nom de Julie Stourdza, la surveillait, avec la consigne d'éviter à Sa Majesté « tout sujet qui pourrait lui être pénible », c'est-à-dire de détourner toute conversation allusive aux mois précédents et d'arrêter les lettres dont la suscription serait suspecte. On la traitait exactement en prisonnière. Tandis que le roi et le couple Wied faisaient aux environs de Pallanza de pittoresques excursions, la reine « ne savait même pas si le pays était beau ». La grosse affaire pour elle c'était de « prouver qu'elle n'avait pas fait de politique » et elle me recommandait de me précautionner de mon côté. Je ne compris le sens de cette exhortation que dans la dernière audience que j'eus du roi. D'ailleurs, elle n'avait pas perdu la foi dans les « amis », et quoique le médium ne fût plus là

pour les amener, elle ne laissait pas de les invoquer, et des craquements répondaient à son appel. . .

Je n'ai pas à m'étendre sur cette période où je ne fus pas témoin et simplement confident. Mais, des lettres qui me parvenaient se dégageait ceci, c'est que l'exil de la reine serait long, et que mon isolement et mon inaction à Bucarest seraient intolérables. L'idée se fortifiait en moi que je n'avais qu'un parti à prendre qui était de démissionner. Le servage de la Cour ne m'illusionnait plus, ni son faste truqué. J'aspirais à ma liberté, comme si l'on était jamais libre, et les années écoulées m'apparaissaient pompeuses et vides. Mon esprit s'étriquait sur ce sommet étroit où se meut autour des souverains une foule de gens serviles, menteurs, avides de ridicules distinctions, arrogants et plats. Je fis part de mon intention au sieur Basset, qui ne put que la trouver fort bonne, car le roi, qui ne m'aurait pas cassé, serait pourtant soulagé; et avec une hypocrisie charmante il condescendit à faire part à Sa Majesté de mes bonnes dispositions, dont Elle ne manquerait de me savoir gré et de me le marquer.

Entre temps, M. Vacaresco me fit l'honneur, dont je me serais bien passé, de me rendre visite. Espionné comme je l'étais, cette démarche ne pouvait que me nuire, sans qu'elle pût lui être d'une utilité réelle. Mais son dessein était d'afficher ceux qu'il savait fidèles à la reine, et, d'autre part, il espérait tirer de moi des renseignements sur sa constance pour le « Petit » dans la crise qu'elle

traversait. A cette époque là, cette constance, si néfaste qu'elle fût, était inébranlée, et je pus, à sa satisfaction, l'en assurer. Il portait beau ; son expression était celle d'une fierté niaise, sa démarche, celle d'un diplomate dont le gendre régnera, son éloquence, celle d'un père outragé mais astucieux. Tout son discours tendait à me persuader qu'à tout prix il fallait jouer serré, et ne pas lâcher cet atout : la reine. Du prince il parlait avec dédain ; on lui apprendrait son devoir, et au besoin, lui, M. Vacaresco, le forcerait, l'épée à la main, dans un duel sensationnel. S'exprimant ainsi, il était très duc de Fagarasch et le digne chef de son incomparable famille. Je fus tiède à entrer dans ses vues. L'élévation des Vacaresco m'intéressait moins que la tranquillité de la reine qui pâtissait suffisamment. M. Vacaresco s'en alla en méditant amèrement sur la pusillanimité des hommes, uniquement attachés au pouvoir et ne liant point leur sort à l'infortune d'autrui. Je ne pouvais lui dire qu'il s'exagérait l'importance de fiançailles dont sa fille avait prémédité l'éclat avant que les parents du prince eussent été sondés, et que moi-même je quittais ma situation.

Tandis que j'attendais un avis du roi, m'arriva, par l'intermédiaire habituel, un ordre autographe de la reine de brûler son journal, cause de tant de tribulations. A la feuille volante était jointe une lettre, qui m'informait de ce qu'elle avait écrit également au docteur Young pour le prier de «brûler

ses livres conjointement avec moi, afin de pouvoir jurer qu'ils étaient brûlés ».

Au premier moment, je fus perplexe. L'ordre strict du roi était de lui remettre ce document à lui, sitôt son retour. Je risquais beaucoup en enfreignant la volonté du souverain ; d'autre part, je me doutais que la reine, ignorant la manœuvre de son époux, lors de mon séjour à Lucerne, affirmait que le journal n'existait plus et que la joie serait grande et méchante de la confondre en le mettant sous ses yeux.

Je me décidai à quérir le docteur Young. Dès que je lui eus passé ma carte, il planta là sa cliente et vint à moi. En peu de mots je lui expliquai le cas.

— Il n'y a pas à hésiter, dit-il. C'est à la reine qu'il faut obéir; son ordre vous couvre. Mais il faut un témoin irrécusable.

Notre choix fut promptement arrêté. Le docteur écrivit un mot par lequel il mandait au secrétaire du roi de bien vouloir se rendre à son domicile vers les quatre heures pour affaire urgente. Puis une hirja nous transporta chez moi.

Le précieux paquet fut sorti de sa cachette, soigneusement enveloppé et dissimulé dans le pardessus du docteur de qui l'on ne se méfiait pas. La même hirja nous ramena prestement à sa maison, et nous montâmes au grenier où était disposé une sorte de petit laboratoire. Il alluma un fourneau dont il se servait pour son creuset, puis nous attendîmes.

A l'heure précise, M. Basset fît son entrée.

— Qu'y a-t-il donc de si urgent? demanda-t-il, extrêmement surpris de ma présence.

De son ton sec et net que l'accent américain relevait de quelque insolence, le docteur lui dit :

— Vous voyez cette feuille? M. Scheffer l'a reçue ce matin. Vous reconnaissez l'écriture et la signature de la reine? Vous êtes un témoin dont le roi ne mettra pas en doute la véracité : nous allons brûler ces livres devant vous.

L'Helvète eut la mine bien penaude et jaunit. Il essaya de protester, puis, devant notre attitude décidée, s'inclina.

Pour faire les choses dans les règles, nous arrachâmes le feuillet frontispice de chacun des deux tomes et déchirâmes le numéro indiquant la pagination de chaque feuillet ; le tout fut soigneusement mis de côté, avec les reliures en cuir, enveloppé, ficelé, cacheté. Puis l'incinération commença. Elle fut longue à terminer. Le papier épais dégageait une fumée âcre qui piquait les yeux, si bien que nous larmoyions comme à une cérémonie funèbre.

C'est ainsi que le fourneau d'un dentiste servit à brûler le journal d'une reine, et que le roi, pour compléter son dossier, fut mis en possession de deux beaux étuis de cuir gaufré contenant des bouts de papier numérotés.

Peu de jours après ce petit incendie, je fus avisé que le roi approuvait mon offre spontanée de résigner mes fonctions et je fis part officiellement de ma résolution à la reine. En un long et touchant télégramme, elle refusa. Un billet suivit où elle me

disait qu'elle envoyait ma lettre au roi (alors en Allemagne) en lui écrivant qu'elle m'accordait un congé, mais n'acceptait pas que je la quittasse. D'autres réflexions douloureuses que je n'ai pas à reproduire remplissaient la page émouvante... Mais il n'y avait pas à reculer et je renouvelai ma démission.

L'automne avançait; ma maison se démeubla, les miens précédèrent mon départ. De la tristesse particulière de ce dernier mois je n'ai rien à dire; elle n'intéresse que moi-même. J'allai m'installer à l'hôtel en attendant le retour du roi. Dans un tourbillon de neige, l'hiver avait fait son apparition et tandis que, solitaire, je contemplais la blancheur des rues sous le brouillard, je songeais à l'exilée qui, des jardins embaumés, du lac ensoleillé, de la tiédeur de l'air, à Pallanza, ne jouissait point.

Enfin le roi revint, non directement à Bucarest, mais à Gastel-Pélesch. M. Basset, qui était allé, selon sa coutume, baiser la main de son auguste maître, me fit assavoir que celui-ci me ferait appeler incessamment.

Un soir de novembre, je débarquai donc à Sinaïa, et, au lieu de réintégrer ma chambre au château, je me fis conduire à l'hôtel. Il était morne, le beau monde ayant déserté ce lieu de villégiature princière. La nouveauté d'être là, en cette saison maussade, comme un touriste désœuvré qui a mal choisi son temps pour visiter un site, me chagrinait. Des souvenirs m'assaillaient, et comme il arrive en ces

moments où l'on va quitter le connu pour l'inconnu, je les tomantisais. Je sentais ma solitude ; il n'y avait pas un visage ami pour me réconforter. Je me trompe : dans la salle à manger que quelques lampes, disposées sur les tables, éclairaient mal, de mon coin je discernai le baron de Biilow qui dînait avec le personnel de la légation. On me regarda sans avoir l'air de me remettre. Ces messieurs se levèrent de table, sortirent. L'instant d'après, le prince Lichnowsky, premier secrétaire (1), rentra et m'aborda.

— C'est bien vous? me dit-il, fort courtoisement d'ailleurs, car ses façons étaient celles d'un gentilhomme. Excusez-moi; nous ne vous avions pas tout de suite reconnu.

Je répliquai qu'en l'occasion il était naturel. En fait, ma survenue intriguait, et je satisfis à la curiosité du diplomate en lui confiant que le roi me recevrait en audience le lendemain matin. J'ajoutai que, sauf un retard imprévu, je comptais bien, après cette formalité, prendre mon congé définitif du pays. Gela le rassura et, s'étant acquitté de sa mission, il me laissa, non sans m'exprimer en termes civils son regret de m'avoir dérangé.. .

Je m'acheminai par un matin gris — mon audience étant fixée à dix heures — vers le château dont les terrasses parées de vigne vierge doraient la base ; blotti dans le creux du vallon, il ressemblait à un joujou de Nuremberg, que de leur hauteur les

(1) Deptiis ambassadeur d'Allemagne à Londres.

montagnes contemplaient avec dédain. Le dégel assombrissait les forêts humides suspendues audessus de lui. A la pointe de la tour, le pavillon royal déployait sa flamme tricolore. Je regardais le décor familier comme s'il m'était nouveau et je m'étonnais de la tristesse dont l'enveloppait le jour terne; l'air avait la saveur des feuilles moisies. Et je réfléchissais, mais confusément, car des impressions extérieures m'envahissaient, que dans quelques instants je reverrais le roi, non plus dans des habits de pion, comme à Venise, mais revêtu de l'uniforme, à quoi l'on distingue sa qualité, et je me demandais quel serait, cette fois, son accueil.

Arrivé à l'heure militaire, je n'eus pas à attendre et fus introduit immédiatement ; l'ennui me fut ainsi épargné de subir la curiosité de la basse et haute valetaille.

Sitôt la porte refermée derrière moi, et dès les premières paroles qui me furent adressées, je sus que le roi était bienveillant. Il y avait de la douceur dans son regard et il était visiblement peiné. On devinait qu'il avait souffert, qu'il souffrait encore du désastre de son ménage. Sa voix avait une intonation émue, et de la raideur habituelle de son maintien il s'était départi. Debout et petit dans la vaste baie de la fenêtre où tombait l'ombre verte des sapins, sa figure était pensive; la longue barbe qui l'encadrait grisonnait plus que trois mois auparavant.

Après des phrases préliminaires il tira de sous son buvard un papier, me le montra : c'était le

double du télégramme par lequel la reine refusait ma démission.

— J'ai permis qu'il vous fût envoyé, me dit-il, pour savoir, par votre réponse, si vous étiez sincère. Moi, je vous aurais laissé à votre poste, malgré de grandes difficultés. Mais {textuellement) en agissant comme vous le faites, vous m'obligez. Ah ! si vous étiez venu m'avertir de ce qui se passait, vous auriez maintenant une belle situation!

Ici, je ne pus m'empêcher de répliquer avec une certaine vivacité :

— Mais, Sire, je dépendais de la reine, et je n'avais pas le droit de rapporter ce qu'elle me confiait et qu'elle jugeait elle-même à propos de cacher à Votre Majesté !

Le roi fit un geste évasif et ses yeux se fixèrent sur moi avec une attention où il perçait de la sympathie. Je doute que, quand même il l'en aura récompensée, il estimât beaucoup l'action de la Burin, stipendiée des Wied, confits dans leur morgue et le piétisme.

Après une minute d'hésitation, il reprit :

— Ah! oui, ce journal... Vous l'avez détruit, contre mes ordres. (// sourit.) Après tout, cela vaut mieux; d'ailleurs, je ne l'aurais même pas lu.

Ceci n'était guère vraisemblable. Mais, ayant de l'affection au cœur pour la reine, peut-être était-il heureux de ne pouvoir faire usage de cette arme, à quoi les Wied, implacables, l'eussent obligé.

A voix basse il poursuivit :

— Ah! oui, cette Hélène Vacaresco, quel fléau !

Quel danger qu'une favorite ; elle a failli tuer la reine dans l'opinion, et j'aurai bien du souci pour la relever. Elle est pareille, Hélène Vacaresco, à Lola Montez...

Gomme je tardais à vouloir comprendre, il insista :

— Lola Montez... Vous savez bien... la maîtresse du roi de Bavière...

Alors, je saisis sa pensée, et de quoi, bien à tort, il était persuadé, et je perçus une des raisons pour lesquelles des médecins aliénistes avaient été commis auprès de la reine... La bigoterie protestante des Wied se révélait dans son intransigeante méchanceté, où l'on croit toujours au mal, où le diable est le fauteur du mal. Jadis le bûcher ou Vin-pace expulsait les suppôts de Satan ; maintenant il y a des spécialistes affectés au service des familles souveraines pour exécuter la besogne.

La conversation dévia, fut riche en tours et en détours, et de plus en plus devenait intime. Le roi, si retenu d'habitude, s'épanchait. Il s'étendit longuement sur les dernières œuvres littéraires de Carmen Sylva, s'étonna de leur « immoralité ».

— Vous auriez dû, dit-il, mieux la conseiller. (Moi!...).

Ma naïveté reprit le dessus.

— Mais, fis-je, je croyais que Votre Majesté lisait et ne désapprouvait pas les livres de la reine.

Il rougit légèrement, dit que ce n'était pas son affaire, puis, passant à nos séances de spiritisme, tn'apprit qu'il avait demandé l'avis d'un auteur

compétent à Paris sur ma plaquette de Sommeil^ et qu'elle avait été jugée folle et dangereuse... Hélas! M. Sully Prudhomme !

Son ton baissa, et il ajouta :

— On a évoqué Fâme de ma fille... quelle profanation!...

Il y eut un moment de silence. Le discours changea, et une nouvelle préoccupation du roi se fit jour. Il avait eu la conviction que toute cette affaire de fiançailles cachait des menées politiques, que, par l'esclandre qui en résulterait, on comptait ébranler son trône, le forcer à abdiquer, dont la Russie aurait eu le profit. Moi-même il m'avait fortement soupçonné, avait ordonné une enquête au sujet de mes fréquents déplacements. Gomme je m'exclamais :

— Oh î quant à vous, fit-il, je suis maintenant renseigné, et je vous sais net.

Certaine réticence faisait présumer qu'à l'égard de M^^^ Vacaresco, sa certitude était moins absolue. Peut-être la cause en était-elle le « rêve impérial » et le malheureux billet adressé au prince Charles de Suède...

Il s'étendit sur la situation du prince Ferdinand, sur l'obstination d'Hélène Vacaresco à ne pas vouloir lui rendre sa bague, « un bijou de famille », sur la maladie de la reine...

— A présent, dit-il, je suis seul, tout seul. Et ses yeux s'emplirent de larmes...

La cloche du déjeuner avait sonné, sans qu'il fit mine de l'avoir entendue.

Des questions pratiques furent débattues. Sa Majesté m'accordait mon traitement entier pour un laps de deux ans et qui serait prolongé s'il était utile (1). Il me fut souhaité de ne pas garder trop mauvais souvenir des derniers mois et de réussir dans ma nouvelle existence... Avec un peu d'embarras le roi conclut, et comme s'il m'interrogeait :

— J'aurais voulu vous retenir à déjeuner ; mais la légation d'Allemagne est invitée...

Or, M. de Biilow n'avait garde de m'inviter.

Au moment où je prenais congé, il me tendit les deux mains, geste unique chez lui, me serra les miennes avec effusion et tout paternellement, en me réitérant ses vœux.

J'ai pu être autrefois cruellement injuste envers ce monarque, car je remémorais des épisodes amers, qui sont à peine effleurés en ces « petits mémoires », et je vibrais d'une indignation qui n'était pas. la mienne, trop crédule en des dires qui, pour augustes qu'ils fussent, peut-être, méritaient un autre contrôle que celui du guéridon révélateur et du médium intéressé... Je méconnus sa réelle bonté pour ne me rappeler qu'une certaine faiblesse qui en résultait. Quant aux menus filages, rapports d'espions, etc., que j'ai relatés ici à titre de curiosité, ils sont inhérents à la fonction. Il est certain que si les Wied, au lieu d'accumuler à plaisir les documents

(1) Un roman qu'à l'instigation de M^^^ J. Adam j'écrivis pour la Nouvelle Revue {Misère Royale), et qui ne m'y fut point payé, fut cause que je renonçai, dès le second trimestre, à toucher cet argent.

que leur fournissait la haineuse Burin, dans le dessein de réduire à merci leur royale fille, sœur et belle-sœur, qui avait osé mettre sur leur cimier doré une plume de fer, eussent de bonne heure averti le roi, le « rêve impérial » et l'a idylle princière » ne se fussent pas misérablement évanouis dans la pourpre ironique des soleils couchants sur la lagune, mais se fussent dissipés sans tapage dans le palais de Bucarest.

Mon audience, d'une longueur insolite, avait duré trois heures pleines.

On guettait ma sortie ; on me témoigna un empressement inquiet. Resterais-je par hasard en faveur, et, si je m'en allais, y avait-il chance que je revinsse ? D'un bref adieu je dissipai les appréhensions de la gent servile.

Le soir, je me trouvai seul sur le quai de la petite gare de Sinaïa. Sur son lit de pierres, la Prahova roulait son flot sonore ; la montagne opposait sa masse ténébreuse. L'humidité était glaciale. Des visions prestigieuses s'associaient et se dissociaient devant mes yeux ; le sifflet de la locomotive m'en démontra la vanité. Les cinq années écoulées me parurent un mirage dont je ne souhaitai point le retour.

Vingt-quatre heures plus tard, l'Orient-express m'emportait vers Paris, la ville des enchantements et des désenchantements...

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