LES DÉCEVANTES ANNÉES DE COLLÈGE
demandés avant le temps, eh serre chaude, à un arbre, viennent aux dépens de 1 arbre même ou de la qualité de ses produits ».
F t cette condamnation particulière du « concours », bien faite pour donner à réfléchir aux éducateurs :
Le concours, invention moderne, essentiellement mauvaise, et mauvaise non seulement dans la science, mais encore partout où elle s’emploie, dans les arts, dans toute élection d’hommes, de projeté où de choses... Mon observation porte sur une erreur qui vicie, en F rance, et l’éducation et la politique. Cette cruelle erreur repose sur le principe suivant, que les organisateurs ont méconnu :
« Rien, ni dans l’expérience ni dans la nature des choses, ne peut donner la certitude que les qualités intellectuelles de l’adulte seront celles de l’homme fait ».
Faut-il voir, dans ces frémissants anathèmes, le souvenir mortifié d’un écolier qui a manqué ses classes, ou qui, du moins, n’a jamais révélé sa valeur à ses maîtres et à ses condisciples ? Il est permis de le croire, quand on se réfère aux études qui ont été consacrées à Balzac au collège de Vendôme, et aussi au personnage du magister Leseq, dans le Vicaire des Ardennes, pédant renforcé qui se contente de citer du latin à bouche que veux-tu : une des premières utilisations par Balzac, peut-être, des souvenirs de son propre passé.
Le collégien prend même ici, semble-t-il, je ne sais quelle répugnance persistante pour l’esprit de persiflage, la critique adroite et négative, et pour l’intelligence aussi, la prétendue faculté souveraine qui n’est bien souvent qu’une médiocre adaptation d’êtres sans volonté. Même dans un ouvrage aussi éloigné de toute dialectique que les Contes drolatiques, un coup de revers atteint « l’intelligence des mesures conservatoires dont chaque animal possède une dose suffisante pour aller jusqu’au bout de son peloton de vie ». Et c’est bien cela : Balzac a asse2 d’intelligence au collège, c’est certain, pour imaginer la plume à trois becs et liquider ainsi ses pensums en vitesse ; il prend dès ce moment l’habitude de lire avec la célérité dévorante qu’on lui connaîtra plus tard, et de pratiquer ce qu’on pourrait appeler une sténographie à rebours : celle qui extrairait au plus vite, d’une page, d’une phrase, d’uné ligne, la moelle à déguster, l’idée à garder, la touche à noter. Mais ce sont là, pour ainsi dire, des moyens de défense et non des procédés d’action ou de développement. Pour un Balzac, les murs du collège sont de ter-
LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX
ribles barrières, placées à l’entour des jeunes êtres à l’heure où ils rêvent de liberté. Et l’on se souvient du mot de Goethe, constatant que, pour les esprits « herbivores », une longueur de corde autour d’un piquet suffit à la pâture quotidienne, alors que pour les curiosités « carnassières », c’est toute la forêt qu’il faudrait, avec ses sousbois et ses sources.
Tous les biographes sont d’accord avec lui, avec ses parents, ses éducateurs et ses médecins, pour admettre qu’au collège de Vendôme la disposition dominante du jeune élève ait été une sorte de rêvasserie stupéfiée, dont il est, d’ailleurs, très disposé à faire la vie normale d’un esprit enfantin en formation. « Je crois, moi, dira-t-il dans le Curé de village, que la règle générale est de rester longtemps dans l’état végétatif de l’adolescence. L’exception qui constitue la force des organes dans l’adolescence a, la plupart du temps, pour résultat l’abréviation de la vie. Ainsi, l’homme de génie qui résiste à un précoce exercice de ses facultés doit être une exception dans l’exception. » « La rêverie instinctive par laquelle un enfant s’habitue aux phénomènes de la vie, s’enhardit aux perceptions de la vie » (Louis Lambert) est complaisamment signalée par lui, et c’est l’aveu probable d’une disposition personnelle.
Balzac connaîtra souvent, en effet, ces dispositions de dormeur éveillé, « méditation sans substance et sans but, espèce de voyage fait dans un labyrinthe ténébreux où l’esprit ne pouvait rien apercevoir, où l’imagination marchait en aveugle qui n’a plus de bâton. Alors, l’âme est comme un orgue dont le musicien jouerait à vide parce que le souffleur s’est endormi ; les cordes touchées ne résonnent point 1 ».
Ce sont vraisemblablement des impressions toutes d’expérience, et dont ses biographes ne nous parlent pas assez, qu’il attribue aussi à son Enfant maudit , non pas dans les détours romanesques de ce médiocre récit, mais dans les méandres intérieurs du jeune héros, « demeurant pendant de longues journées couché sur le sable, heureux, poète à son insu », et multipliant de « naïves méditations » qui le rapprochent de l’ordre même de la Nature :
Ces recherches obstinées et secrètes, faites dans le monde occulte, donnaient à sa vie l’apparence somnolente des génies méditatifs...
Balzac écrira ceci entre 1831 et 1836, et quand des occasions
x. Cité par Spoelberch de Lovenjoul, Histoire des œuvres de Balzac, p. 86.