MÉDIOCRITÉ DES PREMIÈRES INFLUENCES
Volonté a toujours mis si haut les facultés volontaires, il a regretté si intensément que le classement commun des mérites, en France, fît si distinguée la place de l’esprit, de l’adresse verbale, et si mesquine la place du vouloir, de la création suivie, qu’on peut prendre cette définition du méridional parfait comme un aveu et un compliment que Balzac se fait à lui-même.
Beaucoup plus que les Tourangeaux, si souples et si avenants à autrui qu’ils en oublient parfois les droits de leur individualité propre, ce sont aussi des personnes assez entières et différenciées que ses parents, représentants des deux souches françaises réunies ici. « Ah ! écrira Honoré en 1820 à sa sœur, nous sommes de fiers originaux dans notre sainte famille ! Quel dommage que je ne puisse nous mettre en romans ! » Ce qu’il leur devait, à cette mère qui ne l’aimait pas, à ce père assez saugrenu, c’était donc, surtout, une aptitude à s’écarter d’eux le plus possible, et à représenter, sur une ligne d’hérédité tendant vers l’indiscernable, l’autonomie d’un être fort : le hasard des naissances, quand il y songera sérieusement, s’expliquerait surtout par un calcul de probabilités.
Notre curiosité n’est-elle pas un peu deçue, à ne guère savoir, des premières années d’Honoré, que les détails assez quelconques rassemblés par sa sœur ? Ces sœurs de grands hommes sont en général d’assez pauvres témoins d’une grande destinée qui se forme. Imagine-t-on la postérité renseignée sur Gœthe par la maussade Cornélie, sur Renan par la sage Henriette ? Même auprès de Chateaubriand, Lucile seule, par une grâce d’état un peu inquiétante, aurait su dire ce qu’était, enfant, son frère le chevalier ; mais ses fermes aînées, Mme de Marigny ou Mme de Québriac, dominant de leur âge et de leur sagesse ces jeunes exaltés, on imagine mal qu’elles aient jamais soupçonné la puissance de musique et de rêve qui allait susciter un « enchanteur » dans ce petit garçon voué au bleu jusqu’à sept ans, et dont il était si malaisé de faire façon...
Résignons-nous donc à ne rien savoir que d’ordinaire, sur le futur grand homme que voici, par « Laure Sur ville, née Balzac » : car ni le petit violon rouge sur lequel Honoré se grisait de cacophonie à perte d’archet, ni le théâtre puéril dont il s’émerveillait, ne font différer beaucoup ce futur génie des garçonnets du même âge. Pour une psychologie attentive, il est probable que ces grandes desti-
LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX
nées portent leur véritable incubation dans leurs silences et non dans leurs propos, dans leurs bouderies plutôt que dans leurs jeux, dans leurs maladresses bien plus que dans leurs bonnes grâces : et qui dira jamais, dès lors, ce qui se cache dans ces gauches dépliements de chrysalides engourdies, qui révéleraient par leur grisaille seule leur future beauté ?
Du collège de Vendôme x, ce sont plutôt des mécomptes et des méprises que Balzac pouvait rapporter : son vrai moi ne se développe, ni au milieu de ses camarades, ni sous la férule des gardiens, moins encore peut-être au contact de ses maîtres. L’Université de Fontanes, avec sa vie intellectuelle au ralenti, ses bibliothèques de quartier calibrées avec uniformité pour toute la France, sa préparation avouée à l’état militaire, a beau le tenir six années durant sans vacances, presque sans sorties : il est peu séduit par une image d autant plus contraire à la vie qu’elle ressemblait plus à une caserne avec des restes de couvent. Son genre d’esprit n’est pas non plus celui qu’il faudrait pour réussir dans un air raréfié. Selon lui, « la presse des intelligences », le concours, système rendu nécessaire par les temps nouveaux qui « ouvraient la carrière au talent » et faisaient du classement (avec ses aléas, justice apparente et pauvre évaluation au fond, fausse hiérarchie des valeurs) le régulateur obligatoire de la plupart des professions, a pesé sur la jeunesse française d’une façon désastreuse. Ce n’est pas l’aptitude, spéciale ou générale, qui s’y trouve appréciée, mais une certaine adresse, l’habileté et la mémoire d’un jour et d’une heure ; l’importance de la volonté — la vraie « faculté maîtresse » de l’homme selon lui — y reste parfaitement indéterminée : tout cela à l’age où de jeunes organismes sont en état d’instable équilibre et ne peuvent donner qu’au détriment de leur meilleure substance un rendement intensif qui est la condition du système. La lettre de Gérard à Grossetête, dans le Curé de village, sonne comme une récrimination :
« Je frémis aujourd’hui quand je pense à l’effroyable conscription de cerveaux livres chaque année à l’État par l’ambition des familles qui, plaçant de si cruelles études au temps où l’adulte achève ses diverses croissances, doit produire des malheurs inconnus, en tuant à la lueur des lampes certaines facultés précieuses qui plus tard se développeraient grandes et fortes. Les lois de la nature sont impitoyables, elles ne cèdent rien aux entreprises ni aux vouloirs de la société. Dans 1 ordre moral comme dans l’ordre naturel, tout abus se paie. Les fruits
i. G. Bonhoure, Balzac au collège de Vendôme. Vendôme, 1902.