ENGOURDISSEMENT ET DIVERSIONS
aiguës d’activité lui seront imposées par la vie : c’est, il est vrai, un enfant anormal que ce douloureux Étienne, absorbé hors du réel par une « distraction » absolue. Mais c’est bien de lui-même que Balzac entend parler d’autres fois, en particulier au lendemain de la mort deM. deHanski, et quand l’allégresse devrait l’envahir:
Il se passe en moi le plus singulier phénomène d’esprit. Depuis que j’ai reçu votre lettre mon intelligence sommeille, tandis que mon cœur existe par toutes ses fibres et que je vis de la vie que j’aurai dans un an par avance... Je suis dans un autre monde, je vis dans un autre cœur que le mien ; je ne suis plus à Paris, je suis en route...
Imagination hypertrophiée ? Sans doute, et frémissement amoureux, et bienheureuse anticipation. Mais pour avoir été à la fois une maladie d’enfant et une caractéristique d’adulte, pour être susceptible d’analyse et de confession, encore faut-il qu’il y ait là une disposition organique, ce qu’on peut appeler Y indifférence au réel, ou du moins à la menue médiocrité des contingences. L’être profond, dans sa retraite centrale, est peu affecté par celles-ci : est-il très paradoxal de retrouver chez Balzac une disposition qui semble avoir été celle de Molière et de La Fontaine ?
Nous sommes mal renseignés sur les « divertissements » qui pouvaient tirer l’enfant de sa somnolence et d’une tranquille passivité qui était ainsi l’heureuse incubation d’une chrvsalide longtemps endormie à l’écart des vols de papillons. Mais nous pouvons observer que « les plus magnifiques palais de la Fantaisie « sont, à son propre témoignage, toujours prêts à accueillir l’évasion d’un esprit moins attentif aux choses, aux réalités prochaines, qu’on ne pourrait croire. Or, puisque l’objet de la présente étude est d’indiquer les éléments intellectuels, et spécialement littéraires ou philosophiques, dont un grand écrivain, parfois à son insu, a tiré parti pour se différencier, s’alimenter, se mettre en forme, n’hésitons pas un instant à placer au début de toute initiation de cette sorte, chez Balzac, les prestiges de la fiction orientale : peut-être ne fallait-il pas moins que des fantasmagories aussi parfaites et aussi riantes pour faire éprouver, à une sensibilité plus assoupie, à ses débuts, que dominatrice et articulée, le grand choc qui fait tressaillir l’être intérieur et révèle à l’esprit sa liberté.
LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX
Il est significatif qu’à la première page de Louis Lambert, à propos des inévitables lectures bibliques 1 que pratique un enfant chrétien à un âge plus ou moins tendre, Balzac, se demande si, pour son héros, « les romanesques attraits qui abondent en ces poèmes orientaux » ne l’emportaient pas sur d’autres raisons d’édification. Surtout si, comme il le suggère ailleurs, « il considérait la Bible comme une portion de l’histoire traditionnelle des peuples antédiluviens », quel charme extraordinaire pouvait offrir à sa rêverie un ensemble d’histoires où l’hômme a encore mal débrouillé les premiers contrats instinctifs que passent des tribus avec une Puissance protectrice, où ce n’est pas seulement la terre, mais toute la création, qui semble encore
...humide et molle du Déluge !
A-t-il eu, dans ses jeunes années, un guide, même aventureux, dans ces régions fascinantes ? Son père, avec son érudition de bricà-brac et ses manies d’original sans méthode, pouvait bien l’initier au genre de mythologie, ou de paganisme, que des livres comme les Ruines de Volnev avaient transmis à des générations françaises à peu près déchristianisées. A-t-il trouvé à Vendôme, parmi des maîtres dont il n’écoutait guère, en classe, les leçons et les préceptes, tel autodidacte attaché à tous les décevants problèmes que suscite l’orientalisme ? Dans une préface manuscrite écrite en 1828 ou 1829 pour son premier livre avoué, l’auteur des Chouans imaginait, comme porteparoles, un certain Victor Morillon, « professeur de langues orientales au collège de Vendôme » : même s’il n’y a là qu’un déguisement baroque, le choix du masque est caractéristique.
Songez que, dans « ce grand collège avec ses bâtiments monastiques et ses quatre parcs », le j eune Balzac a passé six années sans rentrer chez ses parents : on se doute que seules pouvaient compter, pour lui, impressions, suggestions, évocations, associations qui vraiment donnaient le branle à l’esprit endormi. Un « nouveau » de 1 importance de Louis Lambert était-il annoncé aux élèves de la classe de quatrième ? « Son arrivée fut le texte d’un conte digne des Mille et une Nuits ». Une soirée reste-t-elle notable par les discours du père Haugoult ? « Je ne puis la comparer qu’à la lecture
1. Cf. une lettre d’adolescence à sa sœur (Correspondance, I, p. 15) où il lui réclame la Bible, « mais pas le Nouveau Testament » : peut-être écrit-il à ce moment le juvénile poème cité par Spoelberch de Lovenjoul, ouv. cité, p. 99.