BALZAC ET DANTE
contentaient de le comparer, l’aient jamais satisfait. Et puisque Dante, en définitive, s’est trouvé désigné par le titre de la Comédie humaine, force nous est bien de revenir ici à un poète qu’il ne s’agit plus de considérer comme une «valeur » italienne, mais comme un répondant, et presque un symbole, largement humain.
On a déjà rappelé, chez Balzac, une prescience assez curieuse des découvertes les plus modernes sur la Divine Comédie. Il est à peu près admis aujourd’hui que ce poème met en œuvre des éléments en partie empruntés à l’eschatologie musulmane 1 : or, l’auteur des Aventures d’une idée heureuse qualifiait le poème dantesque de « pont hardi jeté entre l’Asie et l’Europe ». Lui aussi, oui a tant vécu dans des rêves asiatiques, il s’enorgueillirait d’une telle mission et d’un semblable trait d’union. Et, puisqu’il a donné lui-même à son propre monument, qui désormais s’élève hors du sol et a déjà pris sa forme définitive sinon sa définitive ampleur, un titre qui suggère et rappelle le cycle poétique du Florentin, il est permis d’attribuer une pleine valeur à un rappel insistant, que nous avons déjà fait pressentir dans notre premier chapitre. La première allusion faite par Balzac à une œuvre étrangère introduit aussitôt les vastes recueils de contes, que l’Orient avait rassemblés pour sa joie et son édification, mais auxquels manquait toujours l’unité organique chère à l’Occident.
Les Études de mœurs auraient été des espèces de Mille et une nuits, de Mille et un jours, de Mille et un quarts d’heure, enfin une vaste collection de contes, de nouvelles, de récits, comme il en existe déjà, sans la pensée qui en unit toutes les parties les unes aux autres.
L’Orient juxtapose, l’Occident organise. Balzac n’a peut-être, de cette distinction essentielle 2, qu’une vue instinctive, un pressentiment de créateur qui n’entend pas être confondu avec une Scheherazade disputant sa tête, de nuit en nuit, au bourreau, avec des récits captivants dont chacun appelle, ruse suprême ! la suite au lendemain. L’organisation donnée par Dante à l’ensemble des châtiments et des béatitudes lui permet de passer en revue les passions
X. Cf. Revue de littérature comparée, 1924. Cf. le même périodique, 1921, p. 638, pour une suggestion possible de Reeve. Custine, le 4 décembre 1811 (Mémoires et Voyages ; Paris, 1830), imagine à Spolette un « enfer » terrestre, opposé à l’enfer diabolique de Dante. Noter que le Dr Koreff est du voyage. Il faudrait savoir si le titre de la Comédie injernale de Krasinski (1837-48) a pu toucher Balzac.