‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 99 sur 129 · BALZAC COMPARÉ A GŒTHE · texte numérisé non relu

BALZAC COMPARÉ A GŒTHE

lui étaient en effet réservées. La postérité acceptera-t-elle sans révision un classement qui, à plusieurs reprises, a pu sembler définitif ? Voilà un autre problème. Mais c’est ici le lieu de rappeler ses titres à figuier dans quelques voisinages éclatants.

Oue Balzac n’ait rien à mettre en balance pour faire pendant à la grande culture de Goethe, à cet admirable arbitrage entre l’indépendance et la soumission, à cette universelle curiosité armée de tant dé dons, et surtout d’une parfaite discipline propre à faire profiter l’être intérieur de toutes les expériences possibles et à choisir celles qui peuvent le mieux l’enrichir ; que le collégien atone de Vendôme et de Tours, l’autodidacte escalabreux de la rue Lesdiguières, le basochien de l’étude Derville ou le forçat de lettres de dix logis parisiens ou provinciaux, que même le dandy endetté demandant à son cabriolet, à son groom et à sa loge à l’Opéra, un moyen de défense contre les créanciers et de crédit pour les bailleurs de fonds ; qu 'enfin le moribond de cinquante-un ans dans son hôtel plein de bric-à-brac et en face de sa Russe déconcertante, fasse mince figure à côté du grand bourgeois de Francfort, s’acheminant vers une mort sereine à travers des aventures qu’il a l’air d’avoir choisies pour en faire de la beauté et de l’harmonie — voilà qui est trop évident. C’est en surface et en volume plutôt qu’en hauteur, en solidité plus qu’en légèreté que le monument balzacien se prête à une confrontation dont la Comédie humaine ne sortirait nullement humiliée. Le grouillement d’humanité qui anime cette littérature de rude effort et de fièvre, la recherche des causes qui lui confère sa dignité supérieure, la vraisemblance des propos et la fidélité du rendu dont est faite sa probité artistique, soutiennent la comparaison avec le respect des « Mères » chez Goethe, sa vénération magnifique pour tout ce qui fait vivre et durer l’Humanité, et même la Nature distincte du Chaos. Théophile Gautier a eu raison d’observer que Balzac « ne sut jamais, comme Goethe, évoquer du fond de l’Antiquité la belle Hélène et lui faire habiter le manoir de Faust » : dès lors une civilisation qui négligerait le culte de la vraie Beauté pourrait être indifférente à ce qu’il y a, chez Balzac, de vulgarité et de brutalité insoucieuses de discrimination esthétique. Il a évoqué, côte à côte plutôt que face à face, les éléments antagonistes dont est faite la vie, juxtaposé plutôt qu’interpénétré le mal et le bien, le laid et le noble ; et c’est par l’ensemble de ses Scènes ou de ses Livres, non par l’heureuse union, dans cette oeuvre, du savoir et de l’art, de la sagesse et de l’émotion, que Balzac a montré qu’il est dans la confi-

SUR LES PAS DE GŒTHE

dence des grands secrets : raison de durée plutôt que de déchet.

A une moindre altitude, mais dans un plan qui lui paraissait fort enviable, il triomphe de W. Scott. Selon lui, l’auteur des Waverley Novels, maître fécond dont il n’a jamais contesté l’influence sur sa propre activité, ne s’était pas avisé du procédé qui, au gré de Balzac, lui confère à lui-môme une maîtrise inégalée de romancier total. « Quoique grand, le barde écossais n’a fait qu’exposer un certain nombre de pierres habilement sculptées, où se voient d’admirables figures, où revit le génie de chaque époque, et dont presoue toutes sont sublimes ; mais où est le monument ? .S’il se rencontre chez lui les séduisants effets d’une merveilleuse analyse, il y manque une synthèse... »

En d’autres termes, ce sont les « soudures » pratiquées dans la Comédie humaine par le retour des mêmes personnages, qui mettent Balzac bien au-dessus de son maître. Procédé facile, cela va sans dire, une fois le thème donné : encore fallait -il s’aviser des moyens par lesquels le caractère cyclique, esquissé dans W. Scott, devenait chez son disciple un système donnant l’impresrion de la vie ; et, par exemple, le retour du Dr Horace Bianchon, acteur à la fois et observateur — observateur surtout — dans de multiples histoires, conférait à l’ensemble une première cohésion que d’autres personnages peu à peu précisaient. W. Scott n’en était pas là.

Plus évidente est une autre supériorité que s’attribuait Balzac se comparant à son maître : selon lui, on l’a vu, le baronnet écossais a manqué la peinture de l’amour — tout au moins de l’amour moderne, avec ses incertitudes, ses traverses, et ces nuances de « maladie secrète du cœur » qu’ignorent les ingénus des deux sexes qui sont amoureux chez Scott. Les difficultés que rencontrent les héros des Waverlev Novels ont chance de rester tout extérieures, de n’être que rarement le fait de ces complications de caractère, de ces incompatibilités entre gens qui peuvent, par ailleurs, être attirés l’un vers l’autre. Avec le solide réalisme dont l’auteur de la Physiologie du mariage se trouvait muni, comment ne se serait-il pas senti sûr de distancer, sur une carte du Tendre semée par lui de bien autres obstacles, le romancier d ’lvanhoe et de Peveril du Pic, presque doucereux et dameret chaque fois que ses preux et ses chevaliers plient le genou devant les dames ?

Ambitieusement, Balzac s’est proposé comme rivaux, sinon comme modèles, les grands parmi les grands : on ne voit pas que Molière, ni surtout Lesage ou Beaumarchais, avec qui bien des lecteurs se

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