‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 101 sur 129 · Revue de littérature comparée, 1922, p · texte numérisé non relu

Revue de littérature comparée, 1922, p

SUR LES PAS DE GŒTHE

humaines, bonnes ou mauvaises, et d’animer, dirait-on, d’un mouvement ascensionnel le triple monde transcendant où les morts sont évoqués. La « comédie » de Balzac est « humaine » et n’est point « divine ». Mais en attribuant un titre dantesque à son œuvre totale, il nous invite à y chercher, non seulement le pandémonium des ambitions, des vilenies et des stupres, l’enfièvrement des luttes pour la vie qui sont l’enfer de « l’homme qui pense, animal dépravé», mais aussi une justice immanente, toute terrestre — le « tout se paie » de Napoléon et de Vautrin — , et surtout des échappées en hauteur, si l’on peut dire, offertes à l’humaine souffrance : les extases et les ravissements paradisiaques du Livre mystique, les délices faciles de telle « vie privée », les enivrements d’amour ou de pouvoir qui embellissent épisodiquement de ternes destinées ; puis aussi, chez un curé de village, un médecin de campagne, chez une femme dévouée, chez un consciencieux défenseur de la faiblesse, une sorte de transcendance de mérite qui est bien, selon Balzac, une sublimité morale, participant de l’incorruptible Absolu, et mise ainsi hors de l’atteinte des contingences et des médiocres relativités.

Par là, par cette immanence de divinité dont son œuvre reste saturée, Balzac se rapproche de Dante malgré les apparences, dans la mesure même où il s’éloigne de Shakespeare, l’autre grand « Européen » duquel il lui eût plu d’être rapproché — celui qu’il est assez d’usage en effet de proposer à la comparaison L

Lui-même, à propos de la Cousine Bette, a rappelé le souvenir des grands scélérats shakespeariens, Iago, Richard III ; la Gma est « Othello retourné » ; Cibot, la concierge criminelle du Cousin Pons, est « une affreuse lady Macbeth ». C/est un peu vite dit, et Balzac commet ici la même erreur que nos dramaturges du XVIIIe siècle, les Diderot et les S. Mercier, qui négligeaient l’élément aristocratique ou royal des héros shakespeariens pour n’en conserver qu’un contenu réputé « humain » — auquel faisait défaut du même coup un élément de grandeur qui est partie intégrante de ces âmes terribles ou laides, splendides ou résignées, mais presque toutes seigneuriales. Les personnages de Shakespeare, sans avoir peut-être un libre arbitre plus assuré, sont soumis à des influences plus mul-

i. Un des premiers qui l’ait fait, c'est André Maffei en février 1837 (H. Prior, Balzac à Milan dans la Revue de Paris du 15 juillet 1925) : 0 ...l’homme qui, après le grand tragique anglais, a scruté le plus profondément les secrets du cœur humain ». Aujourd’hui, cette évocation est banale • — même chez les Anglo-Saxons. Cf. George Moore, Shakespeare et Balzac (Rev. bleue, 26 février, 6 mars 1910).

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