BALZAC ET SHAKESPEARE
tiples, ont le sens intérieur de la diversité de leurs tendances — partant de la possibilité du choix — moins compact que l’inexorable « physiologie » dont Balzac a doté les créatures issues de son cerveau. Quelque chose d’opaque, bien souvent, accompagne le développement des psychologies à la Balzac ; leurs crimes, leurs fautes, leur avilissement ou leur triomphe, semblent impliqués dans leur présentation même : Goriot pourrait-il rester libre et digne vis-à-vis de ses filles et de leurs cruels égoïsmes ? Claës serait-il capable de ressaisissement à l’égard de l’idée fixe, Grandet en face de l’avarice envahissante ? Mme Marneffe n’a-t-elle pas, une fois pour toutes, choisi le sentier décisif ? Shakespeare reste soumis à des souffles moins impérieux, et qui tournent autour de la rose des vents, parce qu’il y a du chevaleresque, de la fantaisie, aussi bien que de l’audace aristocratique, dans les possibilités qui viennent solliciter ses caractères : leur support physiologique les détermine sans doute, mais sans les enclore dans des barrières aussi infranchissables. Le Roi Lear (pour prendre un des cas où il peut y avoir mieux qu’une coïncidence des sujets) laisse à un vieillard maniaque d’autres réactions encore que la douloureuse paternité animale de Goriot ; sa détresse nous paraîtra dès lors plus pathétique, car elle comportera une chute royale, et pas seulement une déchéance de l’instinct ou les meurtrissures infligées par l’indifférence filiale.
En Angleterre, du temps de Balzac, on n’aurait guère admis une comparaison avec le poète britannique. La Revue d'Edimbourg en 1833, la Quarterly plus tard, reprochaient encore à un homme « de talent incomplet » son cynisme, la « gaudriole gauloise » qu’il avait portée « à son dernier degré d’indécence et d’audace ». Reproduits en français par la Revue britannique, de tels jugements passaient ensuite, la malveillance aidant, dans l’opinion de nombreux contemporain? : et, loin que Séraphita fût un correctif et une réhabilitation à leurs yeux, c’était simplement une quintessence de prétentieuse absurdité surajoutée à la gaillardise des Contes drolatiques. Le régime bourgeois de l’époque exigeait de ses écrivains, comme de ses agents de change, des valeurs de tout repos, et non ces façons de sauter du purgatoire au septième ciel.
Or il se trouve que le Balzac de 1835» si désireux qu il pût être de recueillir la grande succession européenne de Gcethe, trouve
SUR LES PAS DE GOETHE
ailleurs qu’en Germanie un des points d’appui de sa renommée : quand la Jeune-Allemagne, le parti qui surtout s’intéressait à lui, inquiète et déçoit la teutomanie réveillée pour longtemps chez les intellectuels d Outre-Rhin, superstition raciale qui bientôt devait si mal servir les Allemands et le monde, sa réputation n’a plus les mêmes garants et la meme substance. Comme son héros Napoléon, Balzac traverse en réalité la Germanie pour livrer bataille au-delà, sur les confms de 1 Occident. Une singulière affinité établit des contacts de plus en plus nombreux entre le romancier parisien et une clientèle invisible, d autant plus attentive, qui fera rebondir sa réputation et fructifier ses leçons. Déjà le Lys dans la Vallée, vendu à Pétersbourg, avait paru d’octobre à novembre 1835 dans la Revue etranger e de cette ville. La curiosité de Balzac pour ces lointains pays n’est pas médiocrement stimulée par l’amitié de M. de Custine, spécialiste de la Russie, ou par ses amours étrangères que 1 Orient slave domine de plus en plus. En 1840, si boulevardière qu ait pu être la Revue parisienne « dirigée par M. de Balzac », elle fait place immédiatement à des Lettres russes qui prétendent aborder les plus hauts problèmes d’équilibre européen et examiner sans retard la position respective de la Russie et des Turcs. En 1842, sous 1 influence enfiévrante de sa romanesque liaison avec Mme Hanska, mais aussi par un glissement caractéristique sur une autre trajectoire, Balzac proclame qu’il va se faire Russe, solliciter du tsar le consentement à leur mariage, et surtout s’établir à Pétersbourg où il fera « une littérature et un théâtre », et d’où il jugera les œuvres de 1 Europe : c est le moment où Gutzkow, présent à Paris, observe que la Russie est plus proche que l’Allemagne de la France.
11 serait plus curieux encore de rappeler que la gloire de Balzac se répandait, par des canaux moins apparents, jusqu’à des régions où se préparait sourdement 1 avenir. On ne connaît que depuis peu de temps la belle lettre où Dostoievvski, en attendant de traduire Eugénie Grandet qui lui dépeignait une de ces vies encloses dont il devait lui-même analyser bien des analogues moscovites, disait à son frère Michel son admiration 1 :
j ai lu au moins autant que toi : tout Hoffmann, en russe et en allemand, presque tout Balzac. Balzac est grand ! Ses caractères sont le produit de l’intelligence de l’univers ! Ce n’est pas l’esprit de l’époque.
1. Bienstock, Dostoïevski et Balzac (Merc. de France, Ier décembre 1924).