‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 103 sur 129 · LE « DYNAMISME » AVENTUREUX DE BALZAC · texte numérisé non relu

LE « DYNAMISME » AVENTUREUX DE BALZAC

mais des milliers d’années de lutte, qui ont abouti à produire ce résultat dans un cœur humain ».

Cet aveu, qui permet de jalonner, si l’on peut dire, un embranchement russe de Balzac dont Melchior de Vogüé n’avait nul soupçon, ne soumet pas encore à l’empire du maître un district tout entier, mais augmente d’un élément formidable la somme des inspirations que lui ont dues les lettres européennes.

C est ainsi, par des moyens qui sont, peut-on dire, les voies supérieures de 1 esprit, et sans que jouât cette « camaraderie littéraire » dont on avait déploré l’avènement dans les affaires de la littérature, que la renommée de Balzac devenait une force agissante dans tout le monde occidental. Sa primauté à la suite de Gœthe n’a jamais été, si 1 on peut dire, officiellement proclamée ; sa situation, aux confins du Romantisme et du Réalisme, n’a pas donné lieu à un constat européen, parce que les circonstances de sa vie et celles mêmes de l’Europe en ont décidé autrement : c’est affaire à l’histoire littéraire de la rendre manifeste, rétrospectivement.

Le romancier qui a délié la langue à de nouveaux interprètes de l’existence contemporaine et donné satisfaction à des générations hésitantes de lecteurs a pour lui sa magnificence de vie, sa solide intelligence des causes, ses deux mille personnages fictifs, — et jusqu à ses défauts, le style neutre ou prétentieux, «l’ abîme entre la pensée et la forme », les descriptions trop longues, les métaphores difficiles, le romanesque gratuit rentrant par la fenêtre, quand il a été mis à la porte. « Les romans, avait dit Napoléon, transcrit par Balzac, sont 1 histoire des désirs humains. » La Comédie humaine est allée au-devant des désirs du XIXe siècle, et peut-être du XXe...

Comme on comprend qu’à Chateaubriand nostalgique, introduisant dans son œuvre son moi indiscret et somptueux ; qu’à Hugo de plus en plus séduit par une mystique sociale impossible à vérifier, — l’« esprit européen » se soit emparé de l’ensemble balzacien ! Il y avait de plus abondants témoignages de génie chez l’auteur de Werther et de Meister: cette infériorité est peut-être compensée, dans le cas de Balzac, par les gages qu’il donne à d’autres possibilités. Gœthe, grand plastique, prudent et sage ami des tradition-

SUR LES PAS DE GŒTHE

nelles données, a peu concédé au sens du risque, au dynamisme aussi, capable de susciter des valeurs imprévues dans le domaine littéraire comme dans d’autres régions. Or, chez son émule éventuel, quelques sollicitations à demi voilées dues à des curiosités, à des fièvres que s’était interdites le sage de Weimar, font pressentir, en somme, d’autres « règnes » — qu’il n’est pas interdit aux écrivains de considérer comme étant, sinon leurs domaines les plus évidents, du moins des zones promises à l’effort de l’esprit.

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