CHAPITRE XI
SOMMETS ROMANTIQUES OU COTEAUX MODÉRÉS
Le bonheur consiste en émotions fortes qui usent la vie, ou en occupations réglées qui en font une mécanique anglaise fonctionnant par temps réguliers...
Gobseck.
La légende que la plupart des biographes de Balzac ont héritée, soit de la chronique enfiévrée de 1840, soit de tout un romantisme de contrebande et de badauderie qui a succédé à l’autre, voit dans Balzac un éternel « excité ». atteint de folie des grandeurs et de manie ambulatoire, incapable de résister à une frénésie démente qui, dès l’adolescence, l’aurait entraîné dans sa course à l’abîme. Délire des rêves démesurés, des ambitions à la Napoléon, des hypertrophies du moi : cet homme qui parfois a pu sembler recommencer à sa façon la vie toute d’abnégation d’un reclus du moyen âge, ne vivant que pour son œuvre bénédictine ou pour la liquidation de dettes plus pesantes qu'un rocher de Sisyphe, se présenterait, à des imaginations adolescentes et à des égoïsmes de jouisseurs, comme un modèle d’existence luxueuse et satrapesque, comme un surhomme de la sensualité ou de la fantaisie débridée et échevelée. « Sauvage plaisanterie ! » gémissait-il lui- môme.
En réalité, la vie de Balzac subit toujours un rythme qui est fait — comme tous les rythmes — d’impulsions contraires. De même que nous l’avons trouvé enfant, sujet à des ciises de passivité et de torpeur que secouaient seules les magies de la Fiction orientale ou d’une Chimère capable de rivaliser avec elles, le Balzac du plein épanouissement cède à l’attrait des plus ambitieuses réussites humaines ; ou bien, presque aussitôt, il se plaît à se représenter la félicité obscure et douce des conditions moyennes et n’hésite pas à s’en donner l’avant-goût. Il rivalise tour à tour avec les ambitieux et avec les ascètes : et il observe, le 14 novembre 1842, que ces alternatives sont sa vie et que « la retraite et la vie publique
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lui vont également bien ». Lui qui, dès la Physiologie , n’imaginait pas de « fille exquise » sans qu’elle devinât « que les plaisirs, les idées et la morale d’un lord Byron ne doivent pas être ceux d’un bonnetier », ou qui, dans la Peau de chagrin, dispensait lord Byron du « boston babillard qui charme nos rentiers », il a toujours immolé le poète, le plus tempétueux des «lions» en littérature, à son compatriote Walter Scott, calme châtelain d’Abbotsiord, placide évocateur d’une humanité sans passions violentes, laborieux enlumineur des Waverley Novels. Lui qui prétendait, en portant « une société tout entière dans sa tête », égaler son effort à ceux de Napoléon, de Cuvier et d’O’Connell, le soldat qui s’était « inoculé des armées », le savant qui avait « épousé le globe », l’agitateur qui s’était o incarné un peuple », il a eu souvent la nostalgie des humbles destinées qu’il comprenait si bien, celle d’un instituteur dans son école ou d’un petit curé dans son presbytère, celle d’un homme de famille qui se vouerait à l’accomplissement d’une tâche quotidienne. Lui qui n’imaginait pas, à certaines heures, de grande aventure humaine sans l’éclat de la vie parisienne la plus enivrante, sans des honneurs à la Talleyrand ou à la Metternich — - dont il avait pu prendre la mesure — et qui finit par préparer à la femme de son choix une demeure qu’il voulait somptueuse et étincelante, il déclaie souvent que « Paris fatigue », qu’il s’accommoderait à merveille d’une réclusion cellulaire avec quelques livres : les séjours qu’il fait chez des amis comme les Carraud laissent l’impression de la quiétude ouatée, mais peu aérée, que peut donner toute existence poursuivie régulièrement, et notre visiteur se demande, en ces moments de prédilection, si le bonheur n’est pas là.
Bien moderne en ceci, Balzac n’a donc jamais cessé de sentir entre quels pôles une vitalité totale était incluse. Les poussées magnifiques de convoitise comme les abnégations que récompense la tranquillité de l’âme, les ardeurs dominatrices comme les renoncements qui s’abstiennent de rien changer à l’ordre apparent du monde - — il est entré pour son compte dans ces deux variétés de conceptions morales. Pour son œuvre, il va de soi que le père de Rastignac et de Mme Marneffe doit beaucoup plus à la première attitude qu’à la seconde, si importante que nous devions la trouver. Pour sa propre sensibilité, l’élancement vers des sommets enfiévrés, dominateur pendant une partie de sa vie, comporte des exaltations qui mettent en jeu toute une série de manifestations d’art : on n’atteint pas à ces cimes de feu sans en garder la cicatrice et