‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 105 sur 129 · LES ÉLANS DE L’AME · texte numérisé non relu

LES ÉLANS DE L’AME

la nostalgie, et c’est un problème que d’y rebondir à force d'exaltation.

Parmi les « excitants » de l’âme moderne, Balzac, qui n’a connu le jeu que tard et mal, qui s’est refusé au haschisch comme à la plupart des drogues suscitatrices de « paradis artificiels », a toujours demandé à l’amour embelli par l’imagination son principal encouragement. « Il n’y a rien d’égoïste dans ma vie, dit-il noblement. Il faut que je rapporte mes pensées, mes efforts, tous mes sentiments à un être qui ne soit pas moi, autrement je n’ai plus de force. » La religion ne s’est offerte à lui que sous des formes d'hypostase swedenborgienne tellement peu communes que ce sont la de rares coups d’aile : il annonce comme un phénomène exceptionnel la prière, à laquelle l’a fait revenir sa grande détresse de 1833. Au contraire, pendant toute une partie importante de sa carrière, il a demandé à des sensations musicales, ou plutôt à une sympathie essentielle avec les manifestations de cet ordre, le souffle excitateur dont avait besoin sa sensibilité. Elle est de lui. cette formule qui dit tout en pareille matière : « La religion, l’amour et la musique ne sont-ils pas la triple expression d’un même fait, le besoin d’expansion dont est travaillée toute âme noble ? »

Rien, dans ses antécédents de famille ou d’adolescence, ne préparait le grand romancier à s’intéresser ainsi à la musique, comme à un ingrédient nécessaire, et de plus en plus indispensable, à la palpitation de l’âme ; pas même comme à l’art d 'agrément que les temps modernes voient simplement en elle. Le petit violon rouge qui l’enchantait, enfant, et dont une indulgente sœur l’entendait tirer des sons déchirants, c'était plutôt un confident docile pour un petit garçon que le monde environnant décevait un peu, qu’un instrument de délicieux ravissement pour un mélomane en herbe. On ne voit pas que le collège de Vendôme ait iait, sous le

1. G. Rouchès, Le sentiment musical chez les écrivains de 1830 (Courrier musical, 1904 et 1905) ; les articles consacrés à Balzac, Ier et 15 janvier 1905, s'arrêtent malheureusement à Gambara et Massimilla Doni. Peu de profondeur dans C. Bellaigue, Balzac et la musique (Revue des Deux Mondes, Ier octobre 1924 ; A. Cellier Un chapitre musical de la « Comédie humaine » (Ménestrel, 27 août 1926 ) . J'ai arrêté, dans Sensibilité musicale et romantisme (Paris, 1925), mon exposé à l’avènement du romantisme, parce que je tenais à marquer ce qui, dans l’ascension du romantisme, était devenu une lame de fond commune à poésie et musique.

SOMMETS ROMANTIQUES OU COTEAUX MODÉRÉS

régime napoléonien, la moindre place à ce grand élément d’éducation et de culture, et Louis Lambert écoutera plus volontiers les mélodies des anges que celles des hommes : puisque Balzac dit avoir été en froid avec son aumônier, même les extases faciles que les cérémonies religieuses offrent à l’adolescence n’ont pas l’air d’avoir été son fait.

Le voici écrivain, et la musique vient prendre sa place documentaire dans son œuvre. Balzac romancier n’en est qu’aux besoins mélodiques, si l’on peut dire, pour lui et pour ses personnages, quand il fait allusion, dans la Duchesse de Langeais, au sens profond que prend la musique pour certains rêves humains, et quand l’air de Fleuve du T âge lui semble suffire à marquer les dispositions songeuses auxquelles répond la musique.

Souvent, çà et là, dans le monde, une jeune fille expirant sous le poids d’une peine inconnue, un homme dont l’âme vibre sous les pincements d’une passion, prennent un thème musical et s’entendent avec le ciel, ou se parlent à eux-mêmes dans quelque sublime mélodie, espèce de poème perdu. .

L'orgue néanmoins — souvenir possible des émotions de chapelle afférentes aux messes de l’internat — inspire au romancier quelques lignes inattendues. En ces matières encore, on peut croire que Mme de Berny, la fille du musicien allemand, a dû exercer une action heureuse sur le jeune Honoré. C’est en se mêlant à la vie contemporaine, cependant, et en se prêtant à sa « musicalité » montante, puis à son admiration pour les virtuoses, que Balzac a fait, du même coup, ses classes.

« Habeneck conduit au Conservatoire une symphonie de Beethoven. » C’est en 1828 que la reconstitution des concerts du Conservatoire, sous la baguette impérieuse d’un Rhénan d’origine, procure aux Parisiens des jouissances que la Ville-Lumière ignorait à peu près : du même coup, Beethoven symphoniste est enfin révélé à la France par des exécutions admirables. Balzac n’a garde de passer à côté de ce monde nouveau qui lui est ouvert : Raphaël, dans la Peau de chagrin, confesse que « Beethoven et Mozart furent souvent ses discrets confidents », et l’on peut prendre cet aveu pour un témoignage de l’auteur. Mais ne doit-on pas mettre aussi à sa charge l’éloge voisin des « divines pages de Rossini, de Cimarosa, de Zingarelli » qui sont assurément d’une inspiration fort différente, — et imaginer ainsi le parfait désarroi de notre mélomane improvisé,

l’initiation symphonique

devant cet art pour lequel lui manquait toute vraie initiation ? « Ces alternatives de silence et de bruit eurent une vague ressemblance avec une symphonie de Beethoven », dit narquoisement un personnage, qui sans doute ne comprend pas plus que Balzac le pathétique des grands vides muets qui donnent aux plénitudes symphoniques le loisir de se développer alors dans les cœurs : il est bien loin des conditions propices à la pleine intelligence du Maître ! De même, une « charge » de 1831 insiste sur le silence complet qui succède à d’impérieux crescendos... Cependant, ô miracle ! la fameuse lettre du 24 février 1833 à l’Étrangère est le commentaire d’une scène fameuse de Fidelio 1.

La crise décisive, en la matière, ne se produira que plus tard ; mais les approches en sont faciles à discerner. Balzac connaît Rossini personnellement, et la véhémence, la mobilité, la souplesse du maestro le ravissent, au détriment d’une forme plus absolue de musique. L’auteur du Barbier est « le compositeur qui a transporté le plus de passion humaine dans l’art musical » : ceci est dit dans la Duchesse de Langeais, et ce récit est dédié à Liszt, qui précisément ruine en ce moment la conception purement scénique et mondaine de l’expression musicale. On est en 1834, alors que se poursuit l’éducation « transcendentale » de l’auteur des Contes drolatiques. A côté de l’ineffable, quelle pauvre chose que les mots, assemblés à grand ahan par les ouvriers de lettres, même les plus prestigieux ! Déjà, dans la Peau de chagrin, comparé à Cuvier, un poète réputé sublime faisait mince figure : « Lord Byron a bien reproduit par des mots quelques agitations morales. » Oue sera-ce, quand l’artiste verbal devra s’humilier devant les metteurs en œuvre de magnificences autrement sensibles ! Puisque « la religion, l’amour et la musique sont la triple expression d’un même fait, le besoin d’expansion dont est travaillée toute âme noble », et que « ces trois poésies vont à Dieu, qui dénoue toutes les émotions terrestres », ce n’est plus dans un plan de médiocre technicité qu’il faut envisager les choses. Séraphita, d’accord avec ces vues qui sont des visions, condamne la littérature, même la plus haute, à n’être qu’une misérable évocatrice de verbes humains, à côté de réalisations autrement puissantes. « Le poème de Dante Alighieri fait à peine l’effet d’un point, à qui veut se plonger dans les innombrables versets à l’aide

1. « ...Je suis comme un prisonnier qui, du fond de son cachot, entend au loin une délicieuse voix de femme. Il porte toute son âme dans les fragiles et puissantes perceptions de cette voix », etc.

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desquels Swedenborg a rendu palpables les mondes célestes, comme Beethoven a bâti ses palais d’harmonie avec des milliers de notes, comme les architectes ont édifié leurs cathédrales avec des milliers de pierres. Vous y roulez dans des gouffres sans fin, où votre esprit ne vous soutient pas toujours... »

Elle est de la même date, mais sans impliquer encore une parfaite complicité du mélomane avec le maître qu’elle salue, cette pure phrase que le correspondant de l’Étrangère applique à Beethoven : « Tout ce qui a été grand, noble et solitaire m’émeut... »

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L année 1837 marque évidemment, dans l’initiation musicale de Balzac, une date sans précédent. Sa collaboration, en juillet et août, à la Gazette musicale témoigne d’un contact assuré avec une des régions de 1 art où l’effervescence est très grande à ce moment : c est en 1836 que Liszt a enlevé la palme de la grande virtuosité à Thalberg, en 1838 que Chopin malade sera obligé de quitter des milieux que Balzac connaît et pratique. Or voici qui est tout à 1 honneur de son genie, du « dynamisme » qui y est impliqué : Balzac perçoit, mieux que la plupart des gens de lettres en général, tout ce que la grande symphonie recèle de puissance. L’a immortel finale du Don Juan de Mozart « est vanté dans le Cabinet des Antiques (1837) : choix déjà significatif, mais qui n’est rien à côté du rôle dévolu de plus en plus à Beethoven. Bien qu’un vague auteur de romances, un faiseur de contredanses comme tel personnage croqué par Balzac, annonce que la « nouvelle école » a dépassé le maître, Beethoven devient de plus en plus le génie dominateur au gre de 1 écrivain français. Même s’il était enjoué, sa grandeur frapperait d admiration tout musicien impartial ( Gambara ) :

La musique existe ihdépendamment de l’exécution... En ouvrant la symphonie en ut mineur de Beethoven, un homme de musique est bientôt transporté dans le monde de la fantaisie sur les ailes d’or du thème en sol naturel, répété en mi par les cors. Il voit toute une nature, tour à tour éclairée par d’éblouissantes gerbes de lumières, assombrie par des nuages de mélancolie, égayée par des chants divins.

Cela, c est 1 avis d’un chef d’orchestre à demi sourd, comme Beethoven lui même ; et voici l’opinion du comte, « admirateur forcené » du maître de Bonn :

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