‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 106 sur 129 · ÉBLOUISSEMENTS MUSICAUX · texte numérisé non relu

ÉBLOUISSEMENTS MUSICAUX

Beethoven a reculé les bornes de la musique instrumentale, et personne ne 1 a suivi dans sa route... Ses ouvrages sont surtout remarquables par la simplicité du plan et par la manière dont est suivi ce plan. . Chez la plupart des compositeurs, les parties d’orchestre folles et desordonnées ne s’entrelacent que pour produire l’effet du moment, elles ne concourent pas toujours à l’ensemble du morceau par la régularité de leur marche. Chez Beethoven, les effets sont pour ainsi dire distribues d’avance. Semblables aux différents régiments qui contribuent par des mouvements réguliers au gain de la bataille, les parties d’orchestre des symphonies de Beethoven suivent les ordres donnés dans l’intérêt général, et sont subordonnées à des plans admirablement bien conçus...

C’est le procès de l’école allemande de la symphonie contre l’école italienne de la mélodie qui s’engage ici1. On ne saurait dire que Balzac donne partie gagnée au « système beethovenien », puisque son hoffmannesque héros, Gambara lui-même cette fois, semble vouloir encore le dépasser en ébauchant une manière de « drame de l’avenir », ce Mahomet d’un visionnaire qui n’est pas encore Richard Wagner, mais qui met en oeuvre, comme le futur maître de Bayreuth, tous les prestiges assemblés de l’histoire légendaire, de la poésie représentée par le libretto du compositeur luimême, de la beauté du chant, du volume de l’orchestre, pour produire « toutes les émotions divines et humaines ». Il ne manque, hélas ! à « l’Orphée inconnu de la musique moderne », « l’un des plus grands génies de ce temps », que de réaliser ces merveilleuses intuitions : par là, par le caractère irréel de cette œuvre d’art totale que son auteur porte en lui sans pouvoir en donner jamais que des aperçus incomplets ou des fragments tronqués, le personnage de Gambara rentrait bien dans la figuration hoffmannesque où Balzac, dès la dédicace à M. de Belloy, l’apparentait franchement.

Écrite la même année que Gambara, Massimilla Doni faisait, à l’égard de la musique italienne et de la mélodie, une amende honorable qu’expliquent les enseignements redoublés de Stendhal et les incursions personnelles que Balzac a pu faire à la Scala de Milan et dans les loges charmantes de l’aristocratie mélomane, et qu’il est aisé de transposer à Venise. Un opéra chanté dans ces condi-

i. L’histoire de la colonie musicale allemande à Paris serait à faire. Il convient d’y ajouter ici Henri Karr, le père d’Alphonse, fils d’un violoniste allemand ; venu à Paris à l’âge de trois ans (1754-1842), il appartient en somme à la même origine et à la même formation que Mme de Berny : il y paraîtra dans le premier roman de son fils, Sous les Tilleuls. Pour J. Struntz, moniteur de Balzac, voir plus haut, chap. vi.

SOMMETS ROMANTIQUES OU COTEAUX MODÉRÉS

lions, avec des solistes qui sont pour ainsi dire portés par la musicalité de tout un auditoire, quelle révélation d’art méditerranéen ! Quelle collaboration divine d’un public et d’une prima donna ! Cependant, c’est là, pour Balzac, une réalisation plutôt exceptionnelle : il revient à la symphonie dans la mesure même où la force déchaînée des sons concertants peut soulever et transporter des milliers d’hommes jusque sur ces sommets prestigieux dont le vertige l’attire. La Symphonie en ut semblait, à Gambara, un des arcsboutants de l’histoire de la musique, et il suffisait de compléter son mouvement héroïque, purement instrumental, par un développement des voix, pour augmenter la valeur expressive qui s’y trouve incluse : vue très juste qui explique toute une partie du développement ultérieur de la musique symphonique jusqu’à Wagner.

Tout cela trouve dans la correspondance de Balzac une contrepartie et une confirmation. « Ce que vous jette Beethoven est infini, écrit-il en novembre 1837. Comprenez- vous que je ne connaisse encore que la Symphonie en ut mineur et le petit bout de la Symphonie pastorale ? » Il s’applique à parfaire son instruction; il peine, dirait-on, sur les partitions, se laisse en tout cas endoctriner par des techniciens. Mais le voici qui rejoint le Maître sur un des Sinaïs de l’Art. C’est en 1837 encore :

Beethoven est le seul homme qui me fasse comprendre la jalousie. J’aurais voulu être plutôt Beethoven que Rossini et que Mozart. Il y a dans cette (sic) homme une puissance divine. Dans son finale, il semble qu’un enchantement vous enlève dans un monde merveilleux, au milieu des plus beaux palais qui réunissent les merveilles de tous les arts, et là, à son commandement, des portes, semblables à celles du Baptistère, tournent sur leurs gonds et vous laissent apercevoir des beautés d’un genre inconnu, les fées de la fantaisie. Ce sont des créatures qui voltigent avec les beautés de la femme et les ailes diaprées de l’ange, et vous êtes inondé de l’air supérieur, de cet air qui, selon Swedenborg, chante et répand des parfums, qui a la couleur et le sentiment, et qui afflue et qui vous béatifie !

Après cela, César Birotteau, terne et médiocre histoire, en apparence, sur laquelle il gémit, est terminé à la pointe de l’épée en vingtdeux jours. Gœthe avait demandé que du Gluck lui fût joué, ou du Bach, tandis qu 'Iphigénie était sur le chantier : ici Beethoven collabore avec Balzac. Et, comme s’il fallait insérer dans la texture même de ce roman l’aveu des joies absolues que le romancier a trouvées au Conservatoire, le livre reprend les images débor-

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