SUPRÉMATIE DE LA MUSIQUE
dantes que l’audition avait suscitées en lui ; Birotteau le parfumeur devient lyrique rien qu’à se trouver sous le charme de la musique dont Balzac a été lui-même enthousiaste h Car c’est le moment où Liszt lui écrit : « 11 me faut des auditeurs tels que vous et à défaut d 'auditeurs au pluriel, il me faut vous au singulier. »
Les cimes où souffle l’esprit, ce sont bien, pour l’ambition intégrale de Balzac vers ce moment, celles que balaie l’ouragan des vastes déchaînements musicaux. A la liste des grands noms qu’il évoque à l’appui de sa merveilleuse émulation, Napoléon, Cuvier, O’Connell, que n’ ajoute-t-il celui d’un symphoniste qui serait en même temps chef d’orchestre et virtuose ? Voyez plutôt : c’est un empire aussi (et le plus intégral qui soit, puisqu’il tyrannise les sensibilités) que l’impérieuse suprématie d’une grande œuvre musicale sur les foules haletantes ; c’est la reconstitution d’un règne invisible, l’exhumation d’un monde insoupçonné, cette architecture irréelle bâtie pour un moment, dans une salle de concert, par des armées d’instruments ; et c’est quand un peuple se reconnaît et se salue dans une inflexion musicale, que le génie d’une race trouve son expression la plus parfaite.
Ajoutez à ces prestiges la consécration suprême au gré d’un romantique de 1830 : les femmes ne sont-elles pas la récompense et la proie promise au triomphe d’un grand conquérant de salle de concert ? La légende ne nous certifie-t-elle pas que, son archet mis de côté, son piano redevenu silencieux, sa baguette rangée sur le rebord de son pupitre de conducteur, un Paganini, un Thalberg, un Liszt trouvent l’amour palpitant qui les attend ? Des rois ou des princesses partagent leur couronne ou leur diadème avec les triomphateurs du clavier et de l’archet...
Et enfin, ce qui est plus important que tout le reste, au fond (car cela seul correspond, chez le Balzac de ce moment, à une inquiétude et à un tressaillement profonds) : n’est-il pas angoissant, pour un homme de lettres ambitieux comme lui, de penser que ces hypostases de l’être, ces coups d’aile qui doivent transporter un homme jusqu’aux sommets qui dominent la médiocrité humaine, ces ascensions du génie aux promontoires absolus, — l’art du musi-
1. Cf. H. S. Worthington, The Beethoven Symphony in Balzac’ s « César Birotteau (Mod. Lang. Notes, novembre 1924 ). #
SOMMETS ROMANTIQUES OU COTEAUX MODÉRÉS
cien les réalise bien mieux, et par des moyens plus immédiats, que les autres activités artistiques ? S’il est vrai que c’est l’âme du monde qui traverse les esprits pour les soulever ainsi au-dessus de la triste matière, si le chant d’ Ariei est plus capable que le verbe de Prospero de faire sortir Caliban de sa torpeur, la voici bien dans son immédiate expression, cette force dont Balzac n’a point cessé de célébrer le culte, et qui peut trouver un chemin plus direct que les mots pour passer, des mystérieux réceptables cosmiques, aux centres nerveux d’un public humain. Même si l’on se croit, comme le Balzac de 1840, un des grands manieurs de vocables de la France contemporaine parce qu’on puise à pleines mains dans le lexique des métiers et des professions, n’est-il pas désespérant de songer que l’effet suprême de l’art, la « fascination » qui avoisine la souveraineté politique et le commandement guerrier, sont atteints d’office par ces musiciens qu’un bourgeois méprise, dont se gausse un rapin, qu’un journaliste traite par le dédain, ou avec une indulgence pire ?
Cependant même un Balzac ne se maintient pas sans vertige à ces altitudes. La musique continuera à l’intéresser, mais les grands déchaînements orchestraux semblent céder la place, dans son enthousiasme, à l’initiative des solistes géniaux : et c’est déjà une déchéance, malgré tout, que cette réduction de l'art musical au monologue, si éloquent soit- il...
Enchantement, fantasmagorie, émerveillement ! Entre le fameux bal de Birotteau, évocateur de ces beaux prestiges, et la faillite de la maison Birotteau, où l’on songe tristement à tout cela, c’est toute la dure vie quotidienne qui a fait sentir sa loi. Qu’il est difficile d’accorder la. sublimité et la médiocrité ! Et Candide n’avait-il pas raison de trouver que la vie se passe en exaltations, qui fatiguent, et puis en dépressions, qui abrutissent ?
La symphonie, désormais, ne tiendra plus qu’une place secondaire dans les constructions de Balzac : 1837 a vraiment marqué une date culminante. Non que le royaume des sons se ferme au romancier ou à ses personnages. Voici Ursule Mirouët: la Symphonie en la de Beethoven, « musique grandiose et qui doit être étudiée pour être comprise », cette septième symphonie qui n’est pas, au gré des sévères appréciateurs du maître, un de ses chefs-d’œuvre, est citée avec une sympathie qu’on lui mesure à l’ordinaire ; Paganini et Chopin fraternellement invoqués, dans le même roman, à l’appui d’une théorie contestable sur l’âme de l’exécutant, capable de don-