CONTRASTES ET ANTINOMIES
ner « du sens et de la poésie à des phrases sans grande valeur » : c'est là, peut-être, déplacer indiscrètement l’axe du plus haut mérite musical, et Balzac s’exagère la hauteur d’âme de virtuoses qui bien souvent sont des gens de métier, des techniciens, et rien de plus. Il y tient, car le Cousin Pons reprend ce couple de noms illustres pour en ajouter un troisième. « Chopin, Liszt, les deux organisations musicales qui se rapprochent le plus de celle de Paganini. L’exécution, arrivée à ce degré de perfection, met en apparence l’exécutant à la hauteur du poète, il est au compositeur ce que l’acteur est à l’auteur, un divin traducteur de chœurs divins. » Un peu plus tard, Chopin lui semble supérieur à Liszt : oui, pour sa sensibilité musicale profonde, et comme interprète du mystère des choses ; comme le poète populaire, à sa façon, de toute une nationalité nostalgique ; non, si l’on songe à l’organisateur, au génial metteur en œuvre de tableaux symphoniques et d’ambitions sublimes... Et, comme il est de sa génération malgré son génie, Balzac ne se fatigue pas des monologues surhumains auxquels se livrent, sans modération, les grands virtuoses d’un âge musical déclinant. Il faut s’en enchanter, même (il le reconnaît) si ce sont des « bulles de savon » que la réalité fait éclater, même s’il faut « jeter à la mer » une partie de ce lest idéal.
Le terrible, c’est que ces cimes humaines sont foudroyées. L’isolement de la grandeur est douloureux, Balzac le sent bien pour Beethoven, il l’éprouve pour lui-même. Il le sait aussi pour d autres sublimités, et lui qui reproche Chatterton à Vigny, il fait une place, dans Béatrix, et sur les lèvres de Claude Vignon, à « 1 hymne horrible », aveu de la détresse de la supériorité de l’esprit, « qu un poète a mis dans la bouche de Moïse parlant à Dieu :
Seigneur, vous m’avez jait puissant et solitaire ! »
« Le ciel est-il donc trop haut », comme dit un proverbe polonais dont Balzac a fait son profit ? Et faut-il, au contraire, chercher le bonheur dans les conditions moyennes ? Ce sont celles où la majorité des hommes se contente de vivre ou de végéter. Une « petite existence » en province, dans cette profession medicale qui peut être partout bienfaisante, humaine, salvatrice, semble au jeune interne qui s’appelle Horace Bianchon un idéal fort admissible . ne serait-ce pas que dans ses années incertaines, vers 1810, Balzac
SOMMETS ROMANTIQUES OU COTEAUX MODÉRÉS
imaginait fort bien une destinée de ce genre ? « Les affections de 1 homme se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une immense circonférence... Notre bonheur tiendra toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput. » Fort bien pensé, jeune sage ! Mais combien peu de vos contemporains, à vingt ans, sont d accord avec vous ! Et Balzac lui-même ?
C’est une des périodes de la vie de l’écrivain sur lesquelles nous sommes le moins renseignés. Les lettres à Laure sont à peu près seules à nous faire pénétrer dans sa sensibilité de la vingtième année. Mais comme on sent qu il lui faut « crâner», renchérir d’ambitions, opposer à l’incrédulité de sa famille une sorte de confiance superstitieuse dans son étoile ! Certaines lectures ont trouvé dans son esprit un écho dont la résonnance se serait vite éteinte, s’il n’y avait là un unisson tout prêt. Il connaît, quand il écrit la Physiologie du mariage, un auteur britannique aussi obscur alors que Crabbe — obscur d’une obscurité presque symbolique, ayant commencé par être précisément chirurgien de province dans sa bourgade natale, gardant plus tard, dans des conditions brillantes, une prédilection pour d’humbles sujets, une sorte de cordialité dénudée pour de petites vies resserrées et stagnantes. Sans doute grâce à Mme de Bernv, il apprécie le romancier allemand Lafontaine, faisant sourdre de vraies nappes souterraines d’effusion hors de l'exiguïté des conditions, réhabilitées par le côte-à-côte des cœurs sensibles : Balzac le citera en particulier dans Eugénie Grandet. La Clarisse de Richardson, de son côté, peut être interprétée, comme une « épopée de la vie domestique » (Modeste Mignon) où la famille a raison contre Lovelace : puisque Balzac abomine la doucereuse vertu des heioïnes richardsoniennes, c’est un coin de réhabilitation qui a son prix.
Enfin il sera l’un des premiers écrivains français à citer sans ricanement Tôpffer, que la Suisse romande a tant de mal à faire goûter à des lecteurs parisiens : et c’est, on le sait, la vie du presbytère ou du pensionnat qui prétend, là aussi, revendiquer ses titres à l’expression littéraire et à l’émotion.
Rien, pour le Balzac de la période de formation intellectuelle
1819 à 1827 — ne valait une vérification biologique de ses idées sur 1 homme. C est sans doute a ce moment qu’il a pu apprendre, de ses maîtres éventuels du Muséum, une vérité qui lui permettra d’établir (dans les Employés) une certaine équivalence essentielle