‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 109 sur 129 · SYMPATHIE POUR L’HUMILITÉ · texte numérisé non relu

SYMPATHIE POUR L’HUMILITÉ

entre deux variétés apparentes de destinées. Les unes et les autres ont, en réalité, un potentiel intérieur, de qualité identique malgré les irradiations différentes : et c’est dans sa courbe et son point culminant que réside la valeur intrinsèque de la vie :

Dans les existences les plus illustres comme dans les plus obscures, n’y a-t-il pas pour l’animal comme pour les secrétaires généraux un zénith et un nadir, une période où le pelage est magnifique, où la fortune rayonne de tout son éclat ?

Il y a donc, très sûr de lui, très fondé en raison, en sagesse, très enraciné en même temps dans le sous-conscient, un « modérantisme « balzacien à l’égard de la destinée humaine. D’autres époques auraient pu, d’elles-mêmes et par le simple effet de l’ambiance, lui enseigner le renoncement : mais le moyen de vanter ainsi l’humilité des conditions, en un temps où le plus médiocre folliculaire rêve de Napoléon et de Byron ! Il est déjà beau de ne pas laisser tant d’abnégation virtuelle s’étioler sous les attraits multipliés de la littérature et de la société... Aussi est-ce surtout, bien entendu, quand il a pu sonder la grande vanité illusoire de la renommée et de tout le reste, qu’il aspire souvent à « vivre dans un coin sans entendre parler de quoi que ce soit ». Il consentirait, ses dettes payées et son œuvre écrite, à se terrer, sans plus, et il reproche à Mme Hanska de ne point le connaître, si elle croit qu'il verrait « un mécompte dans une existence paisible, secrète, obscure, heureuse par le ménage et la confiance » — quelque chose comme la monotonie honorée et paisible que tant de braves gens n’ont aucun désir de dépasser ! Philémon et Baucis peuvent bien former le groupe terminal qui fait face à Paul et Virginie, dont l’histoire est « l’un des plus touchants livres de la langue française » (Curé de Village).

Si bien que, même sans l’exhortation religieuse à l’humilité qui peut se faire entendre à une conscience chrétienne, même sans le pj-gyia.ire de tout ascétisme, 1 Imitation de Jésus-Christ , Balzac n est pas plus démuni de garants ici qu’ailleurs. On peut même dire que sur ce point comme sur tant d’autres, son ampleur de vie a atteint d’elle-même le stade où son expérience personnelle rejoint des préceptes moraux qu’il n avait nullement pratiques jusque-la. Une disposition foncière, aidée par l’observation, intéressée par quelques lectures, est là : la Vieille fille, en 1836, laisse percer cette possibilité du renoncement un peu béat — à laquelle bien vite, d’ailleurs, il surajouterait une palpitation de tendresse :

SOMMETS ROMANTIQUES OU COTEAUX MODÉRÉS

t ^ retour exact et journalier des memes pas dans un même sentier n'est pas le bonheur, il le joue si bien que les gens amenés par les orages d’une vie agitée à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était le bonheur...

Le Curé de Village, en 1837, serait tout indiqué pour donner décidément une place à ce calme bonheur : mais on dirait que Balzac, soucieux de faire à tout prix un sort aux idées sociales qui lui tiennent a cœur, désireux de donner une expression à un certain traditionalisme qui convient à ses conceptions légitimistes du moment, laisse dévier le rôle de 1 abbé Bonnet, curé de Montignac, vers tout autre chose. Montignac est avant tout la résidence de Mme Graslin, et le rôle biemaisant de cette femme jadis coupable, l’expiation cathocatholique de Balzac met 1 accent principal de l’œuvre sur un autre thème que 1 humble félicité d’un Jocelyn repenti.

Balzac semble avoir été hanté depuis longtemps par l’idée de donner, a la manière du Vicaire de Wakefield', un tableau de la vie «campagnarde et paysanne» : elle attend un historien, observe-t-il dans Y Échantillon de causeries françaises, qui est de 1S32 au point de départ, et qui rappelle la nécessité de « je ne sais quel hasard» pour que Goldsmith ait écrit son petit chef-d’œuvre. S’il est Aurai qu’en 1821 déjà, au cours du séjour que fit à l’Isle-Adam le futur romancier, le convoi funèbre d’un « médecin de campagne » ait frappe 1 imagination de Balzac, une sorte de nécessité commandait que cet hommage, rendu à une existence utile et obscure dans un cadre limité, fût lié à l’évocation d’un médecin, et non d’un ecclésiastique. Transposition qui est, d’ailleurs, assez d’accord avec les vues de Balzac sur le rôle dévolu à la profession médicale dans les sociétés modernes h

A mesure qu’il avance dans son interprétation des choses, en effet, l’auteur de la Comédie humaine semble voir dans le médecin le « mainteneui » obligé de sociétés matérialistes, fondées sur la lutte pour la subsistance et l'argent, le successeur, par conséquent, du prêtre en des sociétés recherchant le salut, ou du juriste parmi

1. Cf. mon article Guérisseurs et biologistes dans l’œuvre de Balzac (Le Médecin chez lui, juin 1926), avec l’indication des principaux articles et ouvrages consacrés a ce sujet presque inépuisable : la médecine et les médecins chez Balzac.

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