‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 110 sur 129 · LE RENONCEMENT APRÈS L’AMBITION · texte numérisé non relu

LE RENONCEMENT APRÈS L’AMBITION

des esprits assoiffés de légalité formelle. Sagace. directeur des tempéraments individuels, confident des détresses cachées, détenteur de 1 honneur des familles, le médecin « social » doit, de même, maintenir l’intégrité moyenne des groupes humains, o On ne donne aux peuples de longévité qu’en modérant leur action vitale », dira le romancier du Médecin de campagne avec beaucoup de profondeur : et il est admirable de trouver dans ce livre une première jonction du « modérantisme vital » de Balzac avec ses meilleures thèses sociales.

« A 1 heure où 1 idee du Médecin de Campagne commençait à prendre corps » sous sa plume, lui arrive l’exemplaire, secrètement envoyé par la lointaine correspondante, d’une Imitation de Jésus- Christ relié en maroquin vert. La note de grave ascétisme qui émane de ce bréviaire de tout renoncement a-t-elle quelque difficulté à s harmoniser à 1 inflexion plus joviale de Goldsmith, au moment où le romancier pratique sa mise en marche, si curieuse à observer ? Nulle œuvre ne coûte, à Balzac, autant de peine, « dix fois plus de travail que ne m’en a coûté Lambert », écrit-il à Mme Carraud en mars 1833. « Il n’y a pas de phrase, d’idée, qui n’ait été vue, revue, lue, relue, corrigée ; c est effrayant ! Mais, quand on veut atteindre à la beauté simple de l’Évangile, surpasser le Vicaire de Wakefield et mettre en action 1 Imitation de Jésus-Christ, il faut piocher, et ferme ! »

Ce livre qui, au gré de son auteur, devrait se vendre « comme on vend les paroissiens », et qui, par conséquent, devait apporter à la multitude des lecteurs le genre d’apaisement que donne la religion bien entendue — comment aurait-il proposé d’autres leçons que des préceptes de sagesse et de vertu ? Il n’est de bonheur que dans les voies communes, mais à condition que celles-ci soient parfumées de dévouement et d’abnégation. Des couples ? Balzac en connaît, comme le ménage du vieux Sismondi à Genève 1, qui réhabiliteraient la formule sévère d’un égoïsme à deux parce que les deux participants font assaut mutuel de concessions, gentillesses et sollicitudes. Des destinées Bolées ? Elles ne trouvent la véritable paix de l’âme qu’à condition de se dépenser en altruisme, de s’attendrir en charité, de rayonner en idéalisme constructeur. Le grand romancier est à la fois trop doué lui-même d’active solidarité, de vie débordante et d’intérêt pour les autres, il est trop avisé de tout ce qui permet aux sociétés de vivre et de ne point végéter simplement,

x. Spœlberch de Lovenjoul. Un roman d’amour, p. 45.

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pour ne pas imaginer toujours, au cœur de ces existences resserrées qu’il lui arrive d’ambitionner, un flux, un échange, une mutualité

— ou bien la tutelle des « vocations » tout encadrées. « Si j 'avais à recommencer ma vie, lui est-il arrivé de dire, peut-être entrerais-je dans un séminaire et voudrais-je être un simple curé de campagne, ou l’instituteur d’une commune... »

Mais, pour être pleinement senties, ces vies de renoncement supposent quel contraste ? Celui qui les affronte aux grandes ambitions, aux plans démesurés, aux velléités surhumaines. « Je concevais, dira Benassis, les plus vastes plans, je rêvais la gloire, je me disposais au travail : mais une partie de plaisir emportait ces nobles velléités. Le vague souvenir de mes grandes conceptions avortées me laissait de trompeuses lueurs qui m’habituaient à croire en moi, sans me donner l’énergie de produire... » Ce stade une fois franchi

— et il n’est guère de romantisme excessif qui tienne contre les exigences de la vie acceptée dans sa réalité, du devoir quotidiennement réincarné, — se présentent les meilleures conditions d’une belle existence : Balzac le sait bien, et que la soi-disant sagesse qui s’embarque sans étoiles et prétend n’obéir qu’à la vague et à la brise ne guide que de pauvres navigations. C’est, au contraire, l’une des plus pénétrantes inspirations de ce grand imaginatif qui lui fait trouver des accents apaisés comme en ont à peine, dans la lignée des écrivains qui ont enrayé le romantisme, les plus beaux apôtres du renoncement, une George Eliot, un Gottfried Relier :

Ils allèrent à pas lents le long d’un sentier bordé de deux haies d’épine blanche en fleur qui répandaient de pénétrantes odeurs dans l’humide atmosphère du soir. Les rayons du soleil entraient dans le sentier avec une sorte d’impétuosité que l’ombre projetée par le long rideau des peupliers rendait encore plus sensible, et ces vigoureux jets de lumière enveloppaient de leurs teintes rouges une chaumière située au bout de ce chemin sablonneux... La chaumière se voyait à peine dans ce brouillard de lumière ; mais les vieux murs, la porte, tout y avait un éclat fugitif, tout en était fortuitement beau, comme l’est, par moments, une figure humaine sous l’empire de quelque passion qui l'échauffe ou la colore . Il se rencontre dans la vie en plein air de ces suavités champêtres et passagères qui nous arrachent le souhait de l’apôtre, disant à Jésus-Christ sur la montagne : « Dressons notre tente et restdns ici. »

Entre les deux appels, celui des cimes, celui des mi-côtes, lequel en fin de compte l’eût emporté dans l’âme de Balzac ? Vaine

l’acceptation du romanesque dans la vertu 233

question. C’est en pleine ascension qu’il devait être terrassé, et la seule angoisse qui, à cinquante-un ans, devait l’étreindre était celle de 1 œuvre inachevée, non point celle de la destinée personnelle plus ou moins satisfaite. Mais que ses ambitions à la Talleyrand fussent, jusqu’au bout, contrebalancées par un rêve de quiétude, ceci n’est pas douteux, et cela ajoute à son éminence véritable.

La fiction du vicaire de Wakefield est évoquée dans l’Envers de l’Histoire contemporaine, c’est-à-dire tout à la fin de la carrière de Balzac, quand Alain rappelle que Mme de La Chanterie, sublime dans sa prison, ramenait à la foi plusieurs des femmes de mauvaise vie qui l’entouraient : ainsi faisait le bon Dr Primerose. Mais, chez une femme « sacrée par tant de malheurs, qui sait tant de choses, à qui toutes les infortunes ont dit leur dernier mot, qui de chaque adversité garde un enseignement, de qui toutes les vertus ont eu la double sanction des épreuves les plus dures et d’une constante pratique », cet évangélisme efficace a une autre ferveur, une qualité plus émouvante que la bonhomie propagandiste et l’espèce d’humour en action qui guident le vénérable et un peu ridicule ecclésiastique de Goldsmith, réduisant en huit jours le plus singulier auditoire au respect, formant en quinze jours « un quelque chose de social et d’humain », et faisant figure de « législateur qui, de la férocité naturelle, amène des hommes à l’amitié et à l’obéissance ». Tandis que chez Goldsmith c’est vraiment une bonhomie de brave homme, la médiocrité tenace d’un esprit moyen, et rien de plus, qui semble opérer parmi ses misérables compagnons de geôle, pour Balzac, « de même que le mal, le sublime a sa contagion. » La « nature divine » de Mme de La Chanterie opère des miracles : « l’humilité vraie, sincère », l’abnégation « que la France ignore » font figure de hautes vertus : la lumière, en somme, rentre dans le champ psychologique d’un récit qui s’annonçait comme une étude de clair-obscur.

Cette divergence n’empêche nullement le bon Vicaire d’être en tiers dans la carrière bienfaisante de Mme de La Chanterie ; seulement une atmosphère moins unie, plus fiévreuse, règne ici ; témoin ce que Balzac fait dire à Godefroid :

« Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités ? se disaitil. Quelle vie que celle où l’on épouse de pareilles existences !... où l’âme en pénètre les causes et les effets en y remédiant, en calmant les douleurs, en aidant au bien !... Aller ainsi s’incarner au malheur, s’initier à de tels intérieurs ! Agir perpétuellement dans les drames renaissants dont la peinture nous charme chez les auteurs célèbres... Je ne croyais pas que le bien fût plus piquant que le vice. »

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« Le bien plus piquant que le vice ! » S’agirait-il de revenir à Berquin ? F.st-ce d’un prix Montvon que l’on se soucie ? Ce serait, à prendre une telle formule pour devise, le renversement de tout... En particulier, quel singulier démenti elle donnerait au romancier d 'Une Fille d’Ève, qui avait écrit, d’accord avec la plupart de ses devanciers romanesques et l’unanimité de ses contemporains romantiques : « L’histoire des bons ménages est comme celle des peuples heureux, elle s’écrit en deux lignes et n’a rien de littéraire... »

Le comble de l’art, ce serait au contraire de dramatiser même l’histoire d’un calme bonheur, même la trame nue d’une destinée satisfaite et résignée — même la monotonie des coteaux modérés, en un mot ! Oui sait si, vue d’un certain angle, et comme une lutte entreprise par l’être contre les chances de destruction, les mauvais principes, les raisons de mort qui se cachent dans le jeu des forces sociales ou cosmiques, une telle idée ne serait pas, contre toute vraisemblance, digne de la plume d’un Balzac ?

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