LECTURES PROBABLES
de Robinson Crusoé » : et ici la plus excitante des fictions occidentales fait la relève de l’Orient. Croyons-en le collégien émancipé, acceptons des témoignages qui, pour être infiniment postérieurs, n’en sont pas moins l’aveu d’une mémoire qui se libère, d’un subconscient qui affleure, d’une nécessité vitale, dirions-nous, qui ne saurait se dissimuler, même à distance : Balzac a vécu à ses heures les plus parfaites, de 1806 à 1814 environ, une existence fantasmagorique alimentée par la fiction merveilleuse de l’Orient ; il a repris ensuite à l’occasion, avec l’appétence que préparent les parfaites « digestions », ces incomparables nourritures de la fantaisie. La gymnastique d’esprit que ses camarades plus disciplinés accomplissaient à coups de conciones, qu’ils agrémentaient de lectures cornéliennes s’ils étaient littéraires et de logarithmes s’ils se destinaient aux Écoles polytechnique ou navale, Balzac l'engourdi la pratiquait dans l’émerveillement interdit des extraordinaires histoires que l’Orient a toujours imaginées, que l’Occident écoutera toujours...
Est-ce dans les 41 volumes du Cabinet des fées de 1745 que le jeune Balzac pouvait prendre ainsi son plaisir ? C’est un incomparable recueil, orné par Marillier des plus fines gravures, et où bien d’autres prestiges viennent jouer que les coups de baguette de mesdames les fées : romans de chevalerie et « soirées bretonnes » prêtent main forte à tout ce que l’Asie a déversé sur le monde moderne de chimères exaucées et d’enchanteresses rêveries. Prince fatal, Prince fortuné et Prince désiré y font assaut de joies ou de malheurs avec Don Sylvio de Rosalba, tandis qu’Aladdin frotte la Lampe merveilleuse et qu’aux vitres cogne l’Oiseau bleu.
Je suis tenté de croire à cette première fréquentation-là, car c’est le Cabinet des fées que cite Balzac dans sa Dernière fée (1823): et ainsi un hommage est rendu par le romancier débutant à l’un de ses premiers enchantements. Mais il faut noter que de 1822 à 1823 paraissait en six volumes, avec une notice de Nodier, un remaniement des Mille et une Nuits. De leur côté, les Mille et un Jours, traduits en 1766 par Pétis de La Croix, complètent merveilleusement les récits de Scheherazade. Enfin, à l’heure même où Balzac s’efforçait d’affirmer sa valeur d’homme de lettres, en 1827, Moutardiet mettait, en vente ses jolis volumes de Contes chinois présentés par Abel Rémusat, des Contes arabes ou persans étaient remis en circulation en 1828 et 1829 par Trébutin et par Marcel : il est permis de soupçonner notre auteur d’avoir été relaps, même
LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX
avant qu’une sérieuse publication comme celle de Loiseleur-Deslongchamps (Panthéon littéraire, 1838) offrit un nouvel ensemble de récits orientaux.
Abondante comme elle se présente, dans des recueils aussi copieux que chez nous les encyclopédies, la fiction orientale ne fait-elle point figure de somme, sociale en même temps qu’artistique ? C’est bien ainsi que la verra, que l’imaginera Balzac, surtout quand il entendra lutter avec elle d’abondance et de variété. Il se préoccupe assez peu d’indiquer tel ou tel récit, quand à son insu revit le souvenir d’une transformation magique, d’une métamorphose, d’un changement inouï dans la destinée, d’une catastrophe ou d’une apothéose : de quoi se composent, en fait, les grandes péripéties balzaciennes. S’agit-il, pour le grave confesseur de la Physiologie du mariage, d’organiser les lectures d’une femme, c’est presque aussitôt l’Orient qui vient à la rescousse. « Si par hasard votre femme voulait une bibliothèque, achetez-lui Florian, Malte -Brun, le Cabinet des Fées, les Mille et une Nuits, les Roses par Redouté, les Usages de la Chine, les Pigeons par Madame Knip, le grand ouvrage sur l’Égypte, etc. ».
Littérature de sérail ? Peut-être. Car Balzac, qui a pour l’autre sexe tant d’indulgence et d’apitoiement mais qui propose un jour de l’appeler le petit sexe, ne laisse pas de considérer que l’Orient a bien réglé le sort des femmes. Il cite à l’occasion Médora, — la maîtresse orientale de Conrad, le Corsaire de Byron, — type d’odalisque langoureuse ; il envie, dans le monde féminin de Paris, « de petites peuplades heureuses qui vivent à l’orientale, et peuvent conserver leur beauté ». La Fille aux yeux d’or, l’espagnole Paquita Valdes, « réalisait si bien les idées les plus lumineuses, exprimées sur les femmes par la poésie orientale»! Bien mieux : Balzac estime (Recherche de l’Absolu) que les Mille et une Nuits reposent sur une « fabulation » dont la morale, éminemment consolante pour les femmes laides, est simplement que « le charme tout physique d’une belle femme a ses bornes, tandis que le charme essentiellement moral d’une femme de beauté médiocre est infini... » Scheherazade a pu « tenir » pendant près de trois ans, et vaincre ainsi, autrement que par ses séductions extérieures : quelle prime à la diserte féminité ! C’est qu’elle possède au suprême degré « un peu du génie que l’esclavage du harem exige chez les femmes de l’Orient » (Honorine) .
Qui sait d’ailleurs si, avec une certaine propension à se laisser aimer, Balzac n’exprime pas la réalité profonde de sa nature phy-