‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 111 sur 129 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LA RÉPUDIATION DU HASARD

Je crois peu à ce qu’on nomme les hasards de la vie...

Ecce homo (1836).

Si le monde slave avait tardé à exercer son effet sur la destinée de Balzac et sur la formation de son génie et de son œuvre, le temps perdu fut vite rattrapé, et la revanche vigoureuse. Outre les dixsept années de fièvre et d’excitation épistolaire, outre les rencontres improvisées et les aventureuses fiançailles avec Y étrangère, il est sensible que le slavisme, qui frappait à la porte, et depuis longtemps, a trouvé largement accès dans la Comédie humaine h Balzac débutant s’était risqué, dans son outrecuidance juvénile, à évoquer tout un monde ignoré dans le Tartare ou le retour de l’Exilé; Sibérie et mer Caspienne, vers 1821, n’avaient pas de secret pour M. de Viellerglé ! Le poème de Fœdora, aux alentours de la Peau de chagrin, aurait fait un sort, qu’on imagine hasardeux, à une perverse héroïne où la Slavie, «ans doute, eût triomphé : et on aurait ajouté des noms à la liste de soixante-douze femmes qui avaient prétendu se reconnaître dans la Fœdora en prose...

Par une préfiguration saisissante de ce qu’il ne devait observer sur place que plus tard, Balzac put indiquer, dès le Médecin de campagne, un phénomène que les races slaves connaissent bien, que des populations françaises ne peuvent guère présenter que par accident. La Fosseuse a une figure « remarquable par un certain aplatissement dans les traits, qui la faisait ressembler à ces figures cosaques et russes que les désastres de 1814 ont rendues si malheureusement populaires en France. » Une passivité qui surprend les paysans — « à certains jours, j’aime mieux manger un morceau de pain sec que de m’accommoder quelque chose pour mon dîner » — s’accompagne chez elle d’une extrême docilité à subir toutes les modifica-

1. Cf. H. Altszyler, Les Polonais dans l'œuvre de Balzac (Rev. d’hist. lût. de la France, 1918, p. 262) ; J. Topass, Les Polonais dans l’œuvre de Balzac (Monde slave, avril 1925).

LA RÉPUDIATION DU HASARD

tions de l’atmosphère, à vivre, sentir et souffrir avec les choses. « Si l’atmosphère est lourde, électrisante, la Fosseuse a des vapeurs que rien ne peut calmer, elle se couche et se plaint de mille maux différents sans savoir ce qu’elle a ; si je la questionne, elle me répond que ses os s’amollissent, que sa chair se fond en eau. Pendant ces heures inanimées, elle ne sent la vie que par la souffrance ; son cœur est en dehors d’elle, pour dire un de ses mots. » Ainsi, la disposition que des « confréries de rêveurs », en Russie, alléguaient comme un désirable état du coips et de l’âme, Y oblomovtchina, est attribuée par Balzac à un êtie qu’il semble rattacher, par un lien mystérieux, à la grande communauté slave.

Mais quand il aura son « étoile polaire » au ciel boréal, des précisions diverses apparaîtront. Balzac ne cache pas, une fois épris de Mme Hanska, tout l’enfantin attrait qu’il éprouve pour les personnages en ski, en ska, un peu moins aussi en off ou en eff, que les événements de la Moscovie font refluer sur Paris. « Honoreski » prend le goût du « front polonais, large et noble » (Envers de l’histoire contemporaine) : « mon beau front », dit-il à la bien- aimée. Un de ses amis, Paul de julvécourt, « a le bonheur d’avoir épousé une Russe de Moscou » : car il lui semble que Y alliance russe, tant différée pour lui-même, soit la forme suprême du bonheur ! Il a cependant des sautes d’humeur. Balzac sera souvent agacé (sauf le respect dû à son Ukrainienne ! ) par « cette infâme Pologne », et ira jusqu’à dire • — ô blasphème ! — qu’« un Silésien vaut mieux qu’un Polonais ». Il blâme «... cette insouciance particulière aux Slaves... mollesse morale dont les causes devraient occuper les physiologistes. » Quand Balzac fait appel aux sciences de la matière, on peut être sûr que lui-même donne à un phénomène une attention qui dépasse le coup-d’œil amusé d’un observateur d’occasion. Aussi ne manque-t-il pas de revenir sur les causes qui laissent les races slaves comme hésitantes en face du type de civilisation où l’Occident voit un incontestable progrès ( Cousine Bette, p. 256) :

Il y a chez le Slave un côté enfant, comme chez tous les peuples primitivement sauvages, et qui ont plutôt fait irruption chez les nations civilisées qu’ils ne se sont réellement civilisés.

Ou encore, à propos de la partie de la Slavie qu’il préfère pourtant et que l’Occident a le plus pénétrée :

Aussi le Polonais, la plus riche fraction du peuple slave, a-t-il dans le caractère les enfantillages et l’inconstance des nations imberbes. Il

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