‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 112 sur 129 · PERSONNAGES POLONAIS · texte numérisé non relu

PERSONNAGES POLONAIS

possède le courage, l’esprit et la force ; mais, frappés d’inconsistance, ce courage et cette force, cet esprit n’ont ni méthode, ni esprit... Sans cesse en lutte avec les Turcs, les Polonais en ont reçu le goût des magnificences orientales ; ils sacrifient souvent le nécessaire pour briller...

Les personnages d’origine polonaise l’amusent et l’intéressent donc à plus d’un titre. 11 sait bien que « Pologne rime avec Gascogne » ; cela n’empêche pas les comtes Laginski et Paz, dans la Fausse Maîtresse, de représenter deux aspects complémentaires de 1a. psychologie et de la sensibilité polonaises. Le premier est poète dans l’âme, avec une gentilhommerie racée que dessert une certaine mollesse intérieure ; le second, « grand par le cœur », n’arrive guère à manifester au dehors une pensée magnifique, jusqu’au jour où l’amitié lui permettra de faire valoir ses qualités de fond. C’est surtout à lui que s’opposerait un autre Polonais. Wenceslas, comte Steinbock, dans la Cousine Bette, est, comme ses deux compatriotes, un réfugié : la malédiction des exils pèse sur cet homme, artiste désintéressé quand il est pauvre, égoïste et paresseux au premier appel de la fortune, personnalité désaxée et sans vertèbres, ne disciplinant pas le rêve qui fait de lui une sincère nature impressionnable, mais sans grand profit pour personne

Cependant ce n’est pas tant, peut-on dire, par une présentation vivante de types slaves que par une dépendance curieuse à l’égard d’une extraordinaire émanation du slavisme, que la Comédie humaine et Balzac ont, en quelque sorte, « absorbé » des éléments de l’Est européen.

« Je dois voir ces jours-ci, écrit le Ier août 1834 Balzac à Mme Hanska, un illustre Polonais, Wronsky, grand mathématicien, grand mystique, grand mécanicien, mais dont la conduite a des irrégularités que les gens de justice nomment des friponneries et qui, vues de près, sont les effets d’une misère épouvantable et d’un génie si supérieur qu’on ne saurait lui en vouloir. C’est, dit-on, la plus forte tête de l’Europe. »

De la part de l’auteur d 'Eugénie Grandet, qui écrit en ce moment le Père Goriot, l’éloge n’est pas mince, même s’il s’agit pour Balzac de faire plaisir à 1’ « étrangère » en louant un de ses compatriotes. Était-ce donc la première fois que Balzac approchait le singulier mathématicien, qui habitait Paris depuis 1810 et y avait souvent occupé l’attention 1 ? C’est peu probable, et on ne risque guère de

1. En particulier en 1817, quand se plaide, devant les tribunaux de Nice, 1 affaire

LA RÉPUDIATION DU HASARD

se tromper, si l’on imagine des rencontres fugitives entre ces deux hommes, au temps où Balzac se donnait cette instruction personnelle qui compte beaucoup plus que le dressage subi au collège ou à l’école — c’est-à-dire vers la vingt-cinquième année, et quand lui en laissaient le loisir les tâches déprimantes auxquelles a dû faire face Balzac romancier à la ligne, Balzac imprimeur et fondeur de caractères. Il n y aurait dès lors que véridique reconstruction dans Les Martyrs ignorés, entretien qui se place au Café Voltaire, en décembre 1827. S il est certain qu’il a connu vers cette époque un des autres interlocuteurs de cette conversation — l’une des clefs les plus révélatrices du Balzac en effervescente formation de ce moment-là , rien n empêche d’admettre que Wronski, besogneux et génial, en lutte avec la science officielle, ait croisé la route encore obscure du romancier naissant : il était, à cette époque, à demi notoire pour ses hypothèses mal définies, ses inventions incomplètes, ses propositions à demi-justifiées, tout ce qu’abomine 1 esprit bourgeois, mais qui ne saurait manquer d’exercer un attrait d autant plus fort sur un observateur passionné. Aussi, quand Balzac en 1834 voit 1 « illustre Polonais » (peut-être chez la princesse Bagration, l’une des premières protectrices de Balzac dans 1 aristocratie slave, alors que Wronski a eu dans ses pires détresses 1 appui d un prince Bagration, beau-père, j’imagine, de celle-ci), le romancier pouvait-il sans doute retrouver, avec une sympathie aiguisée par son amour, les traits qu’il avait naguère observés chez ce Polonais :

Lithuanien, lieu de naissance et âge inconnus. Mathématicien, chimiste et inventeur, sans domicile connu, consommant beaucoup. Un air grave qui arrive au sournois, un front beau comme celui qu’on prête à Homère, à Hippocrate, à Rabelais, à Shakespeare, à tous les grands hommes desquels il n’existe pas de portrait authentique ; le teint blafard des hommes du Nord, corporence de taureau. Mise peu soignée, cravate noire légèrement huilée par un long usage, voire même écorchée par la barbe. Aspect grandiose, manières polies. Des yeux bleus où se

qui devait susciter le copieux Document pour servir à l’histoire des grands fourbes qui ont figuré sur la terre, ou Mémoire d’Arson (de l’isle de Vaucluse ) contre Hoëné Wronski, auteur de divers ouvrages sur les mathématiques (Paris, 1817-18). Il serait peu admissible, d abord, que le famélique Balzac n’ait pas été fasciné par le stupéfiant procès intenté, par un banquier enrichi, à un maître qui, lui ayant enseigné 1 absolu, réclamait deux cent mille francs pour prix de ses leçons ; ensuite que les articles de journaux de janvier 1819 lui aient échappé là-dessus, alors que le procès Wronski- Arson voisine à l’ordinaire avec les débats sur la Charte et les considérations sur l’affaire Fualdès (Débats, 28 janvier 1819).

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