WRONSKI VU PAR BALZAC
peint la résignation de l’homme méconnu, persécuté. Très en guerre avec l’Institut, admirant Geoffroy Saint-Hilaire et le proclamant supérieur à Cuvier. Pris par les uns pour un grand génie, et par les autres pour un fin blagueur. Soupçonné d’avoir des fantaisies coûteuses. Respectueusement accueilli par Physidor et Phantasma, par le Libraire, par tutti quanti qui payent sa consommation sans qu’il s’en aperçoive. Espèce de Grand Lama, mais si véritablement philosophe, qu’il est au-dessjis des compliments vulgaires ; enfin un Socrate moderne qui n’aura pas de Platon. Belle voix de baryton.
Pour peu qu’on ait pratiqué l’abondante littérature relative à Wronski, on reconnaît ici, parmi des traits de fantaisie, les linéaments essentiels d’une physionomie singulière1. Rappelons quelques détails, avérés ou invérifiables, de cette fantastique destinée : une grande part de légende s’est vite mêlée, sur ce sujet, à d’indiscutables certitudes, et il est à souhaiter que les auteurs qui, depuis plusieurs années, se sont remis à l’exégèse de Wronski, fassent concourir une biographie plus assurée à l’étude de théories singulièrement prophétiques lorsqu’elles ne sont pas un pur déraisonnement d’« inspiré ». S’il est vrai que l’homme qui parlait, avant 1826, de la chimie atomique, des tanks et de la Société des Nations sous des noms qu’il suffit de transposer pour en avoir les équivalents actuels, est un jalon intermédiaire entre Copernic et Einstein, une génialité incontestable gît dans ses anticipations, bien faites pour intéresser un Balzac à tout âge.
Slave, trois fois slave ! Notre auteur pouvait se dire que, vraiment, il était bien servi par ce hasard duquel il ne sait trop, d’abord, que croire : étant né en Posnanie (à Wolfenstein ?) d’une famille qui avait des ancêtres tchèques, et ayant fait du service militaire en Russie, Wronski a toujours tenu à marquer une providentielle combinaison, dans son génie, des trois caractères primitifs des nations slaves, « tels que, d’après la légende de ce peuple prédestiné, ils dérivent respectivement des trois frères symboliques, fondateurs des susdites principales nations slaves 2... »
1 Cf. le Portrait de Wronski par Mme Wronska, née Sarrazin de Montferrier, à la suite de la Notice sur Hoené Wronski de L. Augé (Paris, 1865) : « Sa taille élevée était d’une perfection sculpturale ; ses gestes nobles, peu fréquents, et pleins d’une distinction ou dominait la grâce ». La tete grande et sans rides, les « grands et beaux yeux slaves », sont cités avec amour par la veuve du mathématicien.
2. Notice de Wronski en tête de la réédition de 1890 de la Loi téléologique du hasard (pièces de 1833), p. 2. La Pologne actuelle (voir en particulier les travaux de M. W. M. Kozlowski) s’efforce de situer Wronski à la place qui lui est due.
LA RÉPUDIATION DU HASARD
Officier d’artillerie à seize ans, après avoir été élevé aux cadets de Varsovie, Wronski aurait été fait prisonnier par les Russes à l’affaire de Maciejowice le io octobre 1794, auprès de Ivosciusko : par une très singulière métamorphose, il aurait été, dès l’année suivante, major dans l’armée russe ; lieutenant-colonel de l’étatmajor de Souwarow, prisonnier cette fois des Allemands, il aurait profité de sa captivité, de 1798 à 1800, pour s’initier, dans les universités germaniques, à cette mystérieuse philosophie de Kant où beaucoup voyaient moins un effort de construction et de système qu’une intuition quasi occulte. La France, cependant, l’attire, et il se rend dans le Midi, où s’organise une légion polonaise 1 qui lui permettra d’acquéiir la nationalité française. Après un séjour assez long à Marseille, où il imprime son Système de Kant et s’occupe d’astronomie à l’Observatoire, il quitte le service en 1804, vit misérablement à Paris de leçons particulières et de cours, publie un premier mémoire, en 1811, qui s’appelle Introduction à la philosophie des mathémathiques et sera suivi d’une infinité de travaux, réfutation de Lagrange, Philosophie de l’infini en 1814, « Loi suprême des mathématiques » dans une Philosophie de 1815, Sphinx fragmentaire, etc. En 1818, son procès avec le banquier Arson, à qui il avait donné des leçons jusqu’au 30 novembre 1814, pour lui enseigner l’« absolu » et non de pauvres sciences relatives, attire fortement sur lui une attention scandalisée que n’avaient pas suscitée les publications techniques antérieures. Dès lors, les manifestations bizarres d’une pensée surchauffée se multiplient, même quand le malheureux quitte momentanément la France, boycotté par les professeurs de mathématiques et spécialement traité de haut par les membres de l’Académie des Sciences, qu’il attaque lui-même avec une virulence inconsidérée.
Plusieurs points de la philosophie affichée en général par ce personnage éminemment balzacien devaient ravir notre écrivain, par exemple sa conception de la Volonté, « connaissance avec causalité », ou ses attaques contre les Encyclopédistes, coupables d’avoir déclaré que « tout ce qui est inintelligible pour l’homme, incompréhensible pour son bon sens, c’est-à-dire insaisissable par ses sens, est une absurdité, ou du moins une chimère qui n’a point de réa
1. Je dois dire que, dans les papiers officiels relatifs à l’organisation de ces troupes (Archives administratives du Ministère de la Guerre à Paris), rien ne semble garantir la présence de Hoëné Wronski — au moins sous ces noms — dans les rangs de la Légion.