LES PARADOXES DE WRONSKI
lité » 1 ; et, en conséquence, inexcusables d’avoir aiguillé sur la voie de la simple tautologie l’étude des phénomènes de la vie et du Cosmos.
Les machines à vapeur, en 1826, commençaient à intéresser cet homme qui ne cessera d’opposer, à la « barbare locomotion des chemins de fer », une locomotion spontanée, et des dynames aux « chevaux-vapeur ». En janvier 1827, Wronski datait de Paris un eÉpître au Pape, aussi peu favorable aux Jésuites qu’hostile aux protestants. Entre le 22 février et le 5 mars 1828, il lui fallait interrompre, faute de fonds, une démonstration pratique de sa loi du hasard, entreprise avec des billets choisis sur les listes des grandes loteries officielles du royaume. Malgré cette interruption, un mince écrit signalait une fois de plus, le 19 mars 1828, la découverte d’une loi et un commencement d’application. La loi, rattachée « immédiatement et exclusivement à ce que l’on nomme les causes finales de l’univers », devait avoir pour « conséquence morale et immédiate de rendre nuis les j eux du hasard, et spécialement les diverses loteries et autres jeux publics ». Le 13 avril de la même année, Wronski reprenait son exposé dans un second « aperçu », s’inscrivait en faux contre la Théorie des probabilités de Laplace et affirmait que seule sa « loi téléologique » permettait aux théories mathématiques des probabilités de subsister.
Or, que fait dire le romancier français au métaphysicien polonais, libre de laisser, à 11 heures du soir, sa pensée extraordinaire s’épancher à son aise en petit comité ? Grodninsky, qui ne joue pas aux dominos, commence par prédire à Phantasma, qui remue l’ivoire, qu’il perdra sa partie ; il prononce bientôt que « le hasard est une puissance bien incomprise . il représente l’ensemble des mouvements d’une force qui nous est inconnue, et qui meut le monde. » Puis il reprend sensiblement la même idée quand, après une anecdote contée par un de ses interlocuteurs et humiliant l’Humanité devant l’Infini sidéral, il admet « tout au plus » que « nous sommes, comme toutes les espèces terrestres, les ouvriers d’une œuvre que nous ne connaissons pas bien ». Balzac, enfin, laisse encore le dernier mot à ce mathématicien goguenard : déjà sur le pas de la porte, assez dédaigneux sans doute pour les historiettes contées par ses amis et par l’anthropocentrisme qui se cache communément dans toute discussion des mortels entre eux, il reprend à sa manière
1. Cf. Ursule Mirouët, p. 89 (Locke et Condillac et leur nocive influence).
LA RÉPUDIATION DU HASARD
l'apologie de Montaigne pour Raymond Sebonde, et raille la niaiserie superbe qu’il y aurait à imaginer la Nature entière ayant à passer par l’intellect humain...
« Le plus fort est encore le Russe », déclare l’un des étudiants français, seuls témoins imprévus de ce singulier symposium : et cet avis est vraisemblablement celui du jeune écrivain.
Si Balzac a été attiré vraiment par Wronski, dès 1827, dans le champ hasardeux de la mathématique transcendante, ne faut-il pas croire que, dans la Peau de chagrin, c’est déjà un peu à son Mentor en logarithmes qu’il songe en évoquant Planchette, « perdu dans une perpétuelle contemplation, occupé à regarder toujours un abîme sans fond, le mouvement » ?
Le vulgaire taxe de folie ces esprits sublimes, gens incompris qui vivent dans une admirable insouciance du luxe et du monde, restant des journées entières à fumer un cigare éteint. .. Un jour, après avoir longtemps mesuré le vide, ou entassé des X sous des Aa-Gg 1, ils ont analysé quelque loi naturelle et décomposé le plus simple des principes ; tout à coup la foule admire une nouvelle machine 2 ou quelque haquet dont la facile structure nous étonne et nous confond ! Le savant modeste sourit en disant à ses admirateurs : « Qu’ai-je donc créé ? Rien. L’homme n’invente pas une force, il la dirige, et la science consiste à imiter la nature. »
Rien n’empêche d’admettre qu’après avoir renoué, en 1834, avec le mathématicien bohème, Balzac a mis sous l’égide de cette transcendance folle, mais logique, des hardiesses que seules, jusque-là, métapsychie ou mystique semblaient pouvoir accueillir. Son carnet favori accueille peut-être alors des notations comme celle-ci :
Le mouvement, le r, le verbe.. Nous appelons le mouvement, pesanteur, mouvement arrêté dans sa marche par un obstacle...
qui vont devenir, dans «La lettre inédite de Louis Lambert», publiée
1. Rappelons que la lex suprema promulguée par Wronski commençait ainsi (dès août 1819) :
Fx = Ào o -f- Ai Qi...
et qu’il suffisait à son gré de développer convenablement ces « fonctions » pour dérouler l’univers, ainsi contraint à se réduire à une formule intelligible.
Si la Peau de chagrin imprime Aa-Gg, c’est peut-être par une erreur de lecture assez excusable du typographe.
2. Le traité de Wronski sur les Machines à vapeur, aperçu de leur état actuel..., rédigé en 1826, a été publié en 1829.