LA RECHERCHE DE L’ABSOLU
par la Revue de Paris le 23 août 1835, les premières réflexions du génial enfant s’acheminant vers la spiritualité :
Le mouvement est en quelque sorte le nombre agissant.
Le mouvement est le produit d’une force engendrée par la parole et par une résistance qui est la matière. Sans la résistance, le mouvement aurait été sans résultat, son action eût été infinie. L’attraction de Newton n’est pas une loi, mais un effet de la loi générale du mouvement universel.
Le mouvement, en raison de la résistance, produit une combinaison qui est la vie : dès que l’un ou l’autre est plus fort, la vie cesse.
La Recherche de l’Absolu, datée de Paris, juin-septembre 1834, chevauche exactement, par sa composition, la nouvelle rencontre probable de Balzac avec Wronski. Si, dans le courant d’août, le grand romancier se trouvait en présence de ce fervent prodigieux du Nombre et du Mouvement, très disposé à exposer ses théories à un auditeur aussi puissant que réceptif, ne doit-on pas expliquer par cet événement l’allure prise par le roman qui était alors sur le métier, et qui tarde quelque peu à justifier son titre ? Le décor — cette admirable évocation d’un milieu flamand, confortable et un peu lourd, avec un clair-obscur traversé d’éclairs d’orfèvrerie, — la première présentation de Balthazar Claës, « qu’un enthousiaste eût pris pour un voyant de l’Église swedenborgienne », et de sa femme, qui aime son mari « avec cet instinct de la femme qui donne un avant-goût de l’intelligence des âmes » : cette préparation de la toile par le peintre, ces empâtements préalables pouvaient servir, de préférence, à l’étude d’un tragique désaccord causé par une crise de mysticisme chez un chef de famille. Ne vient-elle pas un peu tard, la scène conjugale où Claës, déjà fort engagé dans des recherches qui intriguent fort la vaillante Joséphine, avoue à celle-ci le secret d’une terrible initiation ?
— Te souviens-tu, Pépita, de l’officier polonais que nous avons logé chez nous, en 1809 ?
— Si je m’en souviens ! dit-elle. Je me suis souvent impatientée de ce que ma mémoire me fît si souvent revoir ses deux yeux semblables à des langues de feu, les salières au-dessus de ses sourcils où se voyaient des charbons de l’enfer, son large crâne sans cheveux, ses moustaches relevées, sa figure anguleuse, dévastée ! . . Enfin quel calme effrayant dans sa démarche ! . .
LA REPUDIATION DU HASARD
— Ce gentilhomme polonais se nommait M. Adam de Wierzchownia, reprit Balthazar. Quand le soir tu nous eus laissés seuls dans le parloir, nous nous sommes mis par hasard à causer chimie. Arraché par la misère à l’étude de cette science, il s’était fait soldat... La Pologne quasi morte, il s’était réfugié en Suède. Il avait cherché là des consolations dans l’étude de la chimie pour laquelle il s’était toujours senti une irrésistible vocation... Après m’avoir examiné d’un œil scrutateur, il me dit confidentiellement et à voix basse de solennelles paroles dont, aujourd’hui, le sens général est seul resté dans ma mémoire ; mais il les accompagna d’une puissance de son, de chaudes inflexions et d’une force dans le geste qui me remuaient les entrailles et frappèrent mon entendement comme un marteau bat le fer sur une enclume...
C’est désormais la Science — celle d’un élève de Lavoisier, dévoyé par cet étranger impressionnant, et non plus le Mysticisme, détesté et désavoué expressément par Wronski x, — dont l’effarant pouvoir va s’emparer jusqu’à la manie, la ruine et la tragédie, d’un brave homme de Douai. Science dévoratrice, hantise et idée fixe bien plus que sage expérimentation et prudente induction, mais Science tout de même, et que le voisinage de l’Alchimie, le danger d’une terminologie périlleuse n’éloignent point, malgré tout, de la logique rationnelle de ses données. On a pu dire1 2 que Balzac avait tenu à transmuer les transcendances mathématiques de Wronski, auxquelles les initiés seuls comprennent quelque chose, en témérités chimiques, plus pittoresques et moins abstruses : et lui-même est obligé de pratiquer Berzelius pour se tirer d’affaire Mais le mathématicien polonais ne laissait pas la chimie en dehors de la furieuse curiosité qui l’animait : les « principes métaphysiques de la chimie » font partie de certaines vues qui annoncent, nous 1 avons dit, la notation atomique ; et d’ailleurs, pour un esprit comme
1. Dès 1818, Wronski déclarait la guerre à la fois à la philosophie française du XVIIIe siècle, et à la religion naturelle, et à la religion révélée. Ce qu’il veut, c’est une religion prouvée. En août 1811, il avait, dans une lettre à Napoléon, appelé de ses vœux « la fondation scientifique définitive de la morale ». Et sa Philosophie de l Histoire le montre parfaitement hostile aux mystiques. « Le mysticisme est une véritable paralysie de la raison », dit-il sans ambages.
2. Cf. Georges Thouvenin, La genèse d’un roman de Balzac : la Recherche de l'Absolu (Revue d'histoire littéraire de la France, 1911, p. 865). Il peut être intéressant, pour 1 étude des originaux de la Comédie humaine, de noter que le colonel d’artillerie A. E. Mallet, baron de Trumilly, dont Balzac avait songé à devenir le gendre, avait pratiqué à Douai, pendant les deux ans qui avaient précédé sa mise en réforme, des expériences auxquelles il attachait une grande importance. L’opuscule signalé par Sainte-Beuve comme une « source », l 'Hermès dévoilé, (1832), n’est guère qu une rêverie d’alchimiste, arrivant à faire de l’or le jeudi saint de 1831.