WRONSKI ET CLAËS
celui-ci, le compartimentage de la Science serait une absurdité en soi. L’Absolu tel que ce cerveau bouillonnant l’apercevait, était une notion tellement centrale que toute discipline pratiquée avec profondeur et désintéressement devait aboutir à sa recherche. « Les gens adonnés à la haute science pensaient, comme Claës, que la lumière, la chaleur, l’électricité, la galvanisme et le magnétisme étaient les différents effets d’une même cause, que la différence qui existait entre les corps jusque-là réputés simples devait être produite par les divers dosages d’un principe inconnu... »
Seize ans seraient-ils trop pour la recherche de cette énergétique ? Balthazar Claës en passe vingt, il en passe vingt-cinq et presque trente à sa décevante poursuite. Avec une sorte de géniale intuition, Balzac a fait mourir son chercheur avec « le regret de n’avoir pu léguer à la science le mot d’une énigme dont le voile s’était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la Mort. » Quand Wronski mourra* 2, le 9 août 1853, son dernier cri sera : « Mon Dieu, j’avais encore tant de choses à dire ! »
La « conjonction » de leurs deux trajectoires n’aurait cependant qu’un intérêt secondaire, si Balzac ne devait à la singulière figure de l’audacieux Polonais qu’une aventure à raconter, une silhouette à esquisser, des bizarreries passionnées à mettre en action : combien d’autres rencontres, pour cette imagination dévorante et cette insatiable curiosité de la vie, vaudraient alors celle-ci ! Mais il se trouve que Wronski, logicien frénétique pour qui les actes de foi du mysticisme, les abandons intuitifs et les adorations dévotieuses ont toujours été de misérables, de coupables faiblesses 3, pouvait
x. Le terme lui-même se trouvait dans une brochure publiée en mars 1818 par Wronski : Introduction à un ouvrage intitulé « le Sphinx », ou la Nomothétique séhélienne, p. n : « La recherche de la Vérité, ou de l’Absolu lui-même, deviendra naturellement le but suprême des actions humaines », et les équivalents de cette formule sont partout épars dans son œuvre. C’est le 9 octobre 1814, et à Saint-Cloud, que Wronski dévoila VA bsolu à Arson : date qui a son intérêt pour les balzaciens
2. Ses obsèques seront célébrées aux frais du prince Czartoryski. Il faut noter qu’au moment de la première entrée des Alliés à Paris, Wronski avait servi d’intermédiaire entre les troupes russes et les Français. Toute une chapelle plus ou moins secrète, dont fit partie Ch. Gounod, est restée fidèle au souvenir du mathématicien. Le père de M. Paul Bourget l’admirait beaucoup, et Baudelaire ne l’a pas ignoré.
3. Cf. Cinq lettres concernant Ho'èné Wronski (19 octobre 1854), p. 6, oh la veuve
LA RÉPUDIATION DU HASARD
affermir en Balzac ■ — à mesure que s’atténuait en celui-ci son extase complaisante de swedenborgien par amour — une téméraire confiance dans sa propre audace. « L’absolu, ce principe purement rationnel », était pour Wronski l’objet d’une connaissance positive; les équations folles où se cache pour le profane une pensée décevante restaient à son gré la preuve et l’expression d’une pure logique, maîtresse d’elle-même, capable de « déchirer le voile d’Isis » sans défaillir d’un vertige fort excusable.
Comme chez la plupart des calculateurs transcendants, c’est la règle mathématique des combinaisons sous sa forme la plus usitée, le jeu h qui, on l’a vu, recevait l’attention passionnée de ce kantien de la première heure * 1. Balzac, qui ne jouait pas, doit peut-être à Wronski de s’être intéressé au jeu et à sa pratique, non plus comme à la vivante manifestation d’une passion humaine, mais comme à l’expression numérique de la mystérieuse Fortune. Son père se flattait de faire sauter la tontine Lafarge : présomption biscornue d’un original. Ici, la maîtrise de l’esprit sur les plus folles rencontres, sur les plus déconcertantes dispersions des chiffres, prenait une autre assurance. Avec une belle certitude, le mathématicien polonais terminait son second aperçu par des considérations impressionnantes :
En se rappelant que nos six tirages devaient commencer à l’époque fixe du 15 février, à laquelle se rapportaient nos observations antérieures, et en considérant que la probabilité du résultat que nous avons obtenu, équivaut ainsi à celle de tirer, au premier coup, une boule blanche d’une urne où il n’y aurait que cette unique boule blanche et 1487 boules noires, on concevra qu’il serait peu raisonnable d’attribuer un tel résultat à rien autre qu’à la science qui a présidé à son obtention.
Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que la preuve de fait dont nous venons d’apprécier la validité, n’a nullement été donnée pour établir la vérité de la loi dont il s’agit ; à proprement parler, cette preuve n’a été alléguée que comme simple exemple de l’application pratique de cette nouvelle théorie. Les vérités mathématiques, auxquelles appartient la présente loi téléologique du hasard, portent en elles-mêmes leur démonstration ; et par conséquent, elles n’ont pas besoin d’être constatées par le fait pour être reconnues infaillibles.
du mathématicien gourmande sans retard un contradicteur, A. Erdan : « Wronski... dont vous aviez la plus fausse idée en le rangeant parmi les mystiques, lui qui toute sa vie a été leur plus grand ennemi... »
1. Parmi les manuscrits énumérés p. 51 de la réédition de la Loi téléologique du hasard , Paris, 1890, les nos 2, 9, iv sont groupés sous ce titre : Probabilités. Calculs et texte sur les Loteries, Rentes, Jeux de hasard, etc. Banque et Calculs ; en tout 16 cahiers.