‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 117 sur 129 · CURIOSITÉ TARDIVE POUR LE JEU · texte numérisé non relu

CURIOSITÉ TARDIVE POUR LE JEU

Il faut noter que, dès que la Recherche de l'Absolu devient pour le dévoué Lemulquinier une raison d’expectation superstitieuse, « le laboratoire était pour lui ce qu’est pour le peuple un bureau de loterie, l’espoir organisé » : ne serait-ce pas l’indice d’un rattachement organique, pourrait-on dire, de la folie de Claës et de son dévot à la présomption forcenée d’un vrai violateur du Hasard ? Rappelons quelques détails au sujet de cette question du jeu, si importante pour un romancier.

Le jeune Balzac se garde bien, semble-t-il, de pratiquer les infaillibles martingales qui permettent de faire sauter la banque. Son Petit Dictionnaire... des enseignes de Paris, en 1826, nous fait connaître les adresses des maisons de jeu à la porte desquelles le jeune imprimeur a vu s’allumer les « fanaux rouges et lugubres », et le Palais- Royal ouvre la marche : « Passons rapidement ! » Il sait, en écrivant la Physiologie du mariage, que « l’addition d’un chiffre dans les mises de la loterie centuple les chances » ; la Peau de chagrin commençait par la description d’un tripot. Mais croirait-on que c’est le 8 mars 1836 seulement que Balzac, dans sa correspondance, déclare avoir été enfin « voir une maison de jeu » ? C’est Frascati, déjà signalé dans le Dictionnaire des enseignes, qui a les honneurs de ce maiden game tardif — et plus expérimental que passionné. Les allusions, dès lors, se multiplient.

Du 20-22 janvier 1838 : « Quand un homme arrive à être de première force au whist, qu’il sait, la cinquième carte jouée, où sont toutes les autres, croyez-vous qu’il n’aime pas à laisser sa science de côté pour savoir comment ira le jeu par les lois du hasard ? » En d’autres termes, un désarroi apparent, un jaillissement désordonné de nombres, de combinaisons de l’unité, sera contemplé par un esprit que ne satisfont plus — comme le disait Wronski et ses amis au café Voltaire — les variantes trop prévues et les identités répétées des jeux dits de calcul. Nous sommes loin du Balzac craintif devant la Dame de Pique ou le Double Six ; et, si l’on y fait attention, la question du jeu tend à acquérir une importance accrue dans l’œuvre de Balzac et dans sa pensée. Ses héros se permettront, pour le bon motif ou pour des raisons moins avouables, la même émancipation : ils ne laisseront plus le tapis vert aux « cormorans de la société ». Dans Z. Marcas, Balzac le sociologue juge en 1840 que la société et le gouvernement ont, vis-à-vis du jeu, des responsabilités que l’interdiction pure et simple ne résout pas :

LA RÉPUDIATION DU HASARD

On devrait tolérer le jeu pendant le carnaval ; mais les niais mora listes qui ont fait supprimer le jeu sont des calculateurs imbéciles qui ne rétabliront cette plaie nécessaire que quand il sera prouvé que la France laisse des millions en Allemaghe.

Laginski de la Fausse maîtresse joue, comme de juste, autant qu’un Polonais : ce qui n’empêche pas Balzac de pouvoir affirmer pour son compte, le 7 juin 1842, qu’il n’a « rien perdu de toute sa vie » sur un tapis vert. La Descoings est experte au jeu officiel : « la loterie avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon, de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le 25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit : » cette vieille actionnaire de la loterie connaît-elle les démonstrations désespérées du mathématicien prenant, en 1828, des billets aux loteries officielles du royaume ?

Pour un esprit à la Wronski, la loterie, le jeu, ne sont que des aspects plus concrets et plus resserrés, les indices chiffrés du vaste problème des probabilités, qui est une des façons de se poser la question de la destinée. Si l’admiration déclarée de Balzac pour le prestigieux Polonais comporte — c’est l’ordinaire chez l’auteur de la Comédie humaine — un autre enrichissement encore que des détails documentaires l, il est légitime de lui rapporter pour une part ce qu’on pourrait appeler la répudiation du hasard par le grand romancier. Nous sommes ici, pourrait-on dire, au cœur même de la place. Le XVIIe siècle, sagement, avait admis datis ses créations les plus hautes que « le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable » : il était bon de se tenir à celui-ci. Au XVIIIe, ce qui survivait, en marge du classicisme, de fiction plus aventureuse avait aisément rejoint par delà les récits un peu grêles où l’ironie intellectualiste se donnait carrière, le courant assez trouble des « contes orientaux », des romans d’aventures, des outrances même auxquelles

1. Une étude biographique des relations de Balzac avec Wronski pourra sans doute être faite, le moment venu, grâce à des documents ou des témoignages encore inconnus. Elle devra tenir compte de particularités comme celle-ci : en 1834 le beau-frère du romancier se préoccupe des plans inclinés et de leurs rapports avec la locomotion par chemin de fer ; un Essai sur les forces humaines, dans le même temps, semble solliciter 1 attention du romancier. Ce sont là deux problèmes « wronskiens ». Enfin, ce qu’il faudrait posséder dans un certain détail anecdotique, ce serait un tableau du Refuge polonais à Paris au XIXe siècle.

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