‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 118 sur 129 · LES COUPS DU HASARD · texte numérisé non relu

LES COUPS DU HASARD

se complaît un Restif de La Bretonne : le Balzac « frénétique » de la vingt-troisième année, c’est entendu, s’ébat en toute liberté dans ce champ mal hanté et parmi de fâcheuses fréquentations. Va-t-il, par un détour qui serait l’aveu de son vrai naturel, revenir à foutes ces improbabilités selon l’art et, désormais au nom de son bon plaisir de romancier impérieux, les imposer à sa guise ? Suivons-le.

Une pluie de mars, en forçant le baron de Maulincourt à se réfugier sous l’auvent d’une vieille maison, l’amène à ramasser un billet tombé à terre et à découvrir Ferragut dans l’immeuble même où il a trouvé un abri très peu prémédisé (Ferragus 1). Lucien de Rubempré, décidé à se jeter à l’eau pour en finir avec les lâchetés déshonorantes dont il s’est rendu coupable, erre sur la route de Poitiers, mais se défile dans un chemin creux pour laisser passer la diligence. Il débouche précisément derrière un voyageur, de tournure ecclésiastique et d’allure espagnole : c’est le faux prêtre Carlos Herrera, qui est descendu de sa voiture juste à point pour sermonner le jeune homme et l’emmener avec lui ; par surcroît de coïncidence, il s’est trouvé, à la pension Vauquer, le commensal du jeune Rastignac dont Lucien est l’ami. Mme de Langeais est en visite chez une amie qu’elle déteste quand Armand de Montiveau, qui a le monde en horreur, lui est présenté : toute une affaire se noue, que nulle nécessité autre que le hasard ne commandait. Balzac lui-même, dans la Vieille Fille, a rattaché ses propres inventions, dans cet ordre d’affaires, à celles dont la Destinée historique est si riche.

Ce sont ces petites choses qui décident de la fortune des hommes, comme de celle des empires. La charge de Kellermann à Marengo, l’arrivée de Blücher à Waterloo, le dédain de Louis XIV pour le prince Eugène, le curé de Denain, toutes ces grandes causes de fortune ou de catastrophes, l’histoire les enregistre ; mais personne n’en profite pour ne rien négliger dans les petits faits de sa vie. Aussi, voyez ce qui arrive ! La duchesse de Langeais se fait religieuse pour n’avoir pas eu dix minutes de patience ; le juge Popinot remet au lendemain pour aller interroger le marquis d’Espard ; Charles Grandet vient par Bordeaux au lieu de revenir par Nantes, et l’on appelle ces événements

i. C’est, peut-être, de tous les récits de Balzac, celui qui abuse le plus inconsidérément des hasards ,et qui d’ailleurs multiplie de la manière la plus inquiétante les allusions à « une de ces fatalités inexplicables », « un même sentiment de la fatalité ». Notez que l’un des o nœuds » de l'Appel de la route, chef-d’œuvre d'un des grands disciples de Balzac, M. Éd. Estaunié, est l’épisode d’un parapluie oflert sous l’averse : l’auteur, ne l’oublions pas, est un mathématicien de première force pour qui les faits de la vie se présentent sans doute sous l’angle des probabilités.

LA RÉPUDIATION DU HASARD

des hasards, des fatalités. Un soupçon de rouge à mettre tua les espérances du chevalier de Valois...

Résultat pour ce dernier : le grossier et médiocre Du Bousquier enlèvera à sa barbe un beau parti, Mlle Cormon, qu'ils sont plusieurs, à Alençon, à guigner, et que nulle raison plus grave n’attribuerait à un vainqueur plutôt qu’à un autre.

Eh bien ! ces apparentes invraisemblances, Balzac se sent assez fort, soit pour en faire des séries de faits parfaitement acceptables, soit pour les donner, dans la trame de son récit, comme des effets à peu près assurés d’une volonté ou d’une pensée — et l’on sait combien, à son gré, loin de la simple clairvoyance critique, volonté et pensée se confondent. Il lui plaît de puiser dans des réservoirs inépuisables de possibilités, quitte à justifier les plus folles en les accrochant à une chaîne causale, et à les faire toutes émaner, ou de la série normale des probabilités, ou de la mainmise d’une volonté sur les événements. Hasard signifie, dès lors, nécessité ou liberté insuffisamment connues.

Sui le premier point, le voici absolument sûr de lui dans le Cousin Pons :

Tout est fatal dans la vie humaine comme dans la vie de notre planète. Les moindres accidents, les plus futiles, y sont subordonnés. Donc les grandes choses, les grands desseins, les grandes pensées s’y reflètent nécessairement dans les plus petites actions, et avec tant de fidélité que si quelque conspirateur mêle et coupe un jeu de cartes, il y écrira le secret de sa conspiration pour le Voyant. . L

Il est heureux, en 1838, de se trouver tellement d’accord avec Napoléon qu’il n’a qu’à transcrire, dans les Maximes et Pensées, des aphorismes comme ceux-ci : « La fatalité est le résultat d’un calcul dont nous ne connaissons pas toutes les données... Le hasard rend compte de toutes nos sottises... Le coup du sort est comme

1. Ce sont à peu près les termes par lesquels Conan Doyle justifie la méthode de son fameux héros (Slories oj Sherlock Holmes : A study in scarlet) : « ..Toute existence est une vaste chaîne, dont la nature est connue sitôt qu’un de ses chaînons nous est montré ». On encore : « La plupart des hommes, si vous leur décrivez une série d'événements, vous diront leur résultat probable : ils peuvent ajuster ces événements dans leur esprit et en conclure qu’il se passera quelque chose. Mais il y a peu de gens qui, mis au courant d’un résultat, seraient capables de reconstruire par un effort de conscience intérieure quels échelons conduisirent à tel résultat. Cette faculté est ce que j’entends désigner par t< raisonnement à rebours, ou analytique ».

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