‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 13 sur 129 · LA HANTISE DES MILLE-ET-UNE NUITS · texte numérisé non relu

LA HANTISE DES MILLE-ET-UNE NUITS

sique le jour où, dans la Peau de chagrin, lui échappe cette manière d’aveu (qu’il fera répéter par Blondet dans la Maison Nucingen) ?

Aux hommes supérieurs, il faut des femmes orientales dont l’unique pensée soit l’étude de leurs besoins : pour eux, le malheur est dans le désaccord de leurs désirs et de leurs moyens.

Pauvre grand homme, qui a pu croire en effet que, venu de l’Est européen, « l’appel » de l'étrangère était la promesse d’une félicité de cette sorte !

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Mais le prestige de la fiction orientale se laisse connaître à d’autres témoignages, et plus littéraires. Balzac imprimeur, mais aussi « batteur de pavé », publie-t-il en 1826 son Petit Dictionnaire critique et anecdotique des enseignes de Paris ? Quinze enseignes, dans ce petit livre, sont de plaisantes allusions à son rêve préféré : Grand Mogol et Lampe merveilleuse, Pantoufle verte et Toison de Cachemire. Lorsque le conteur des Essais analytiques date du 29 mai 1830 son article De la mode en littérature, il ne sait mieux caractériser les exigences du Paris intelligent et bête, sublime et ridicule, pour lequel il travaille, qu’en comparant à « Shahabaham » le public versatile, « vieux sultan étalé sur son divan », qui « veut les Mille et une Nuits partout ». Shahabaham, qu’est-ce à dire ? Et sommesnous décidément aussi familiers que notre romancier avec les innombrables rééditions qui avaient repris, infatigablement, les contes que contait si bien le vieux Galland ? Plus discrètement, une annonce anonyme, mais « inspirée », des Contes philosophiques en 1831 ne manque pas de ranger sous la même étiquette de « conteurs » les inventeurs des Mille et une Nuits avec Balzac, leur émule d’Occident. L’auteur à' Une fille d’Ève croit-il nécessaire, en février 1839, de faire un bout de conduite à son héroïne pour la présenter au public ? Il annonce ainsi la contexture des Études de mœurs au XIXe siècle :

Ce livre contiendra plus de cent œuvres distinctes ; les Mille et Une Nuits ne sont pas si considérables ; mais aussi notre civilisation est-elle immense de détails, tandis que la société n existait pas dans 1 Orient que nous racontent les fabulations arabes, l’œuvre de tout un monde... Aussi faut-il au conteur arabe des talismans, des hasards étranges pour créer l'intérêt...

Une fois de plus, « le public est le sultan, l’auteur ressemble à

LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX

Scheherazade redoutant chaque soir, non pas de se voir trancher la tête, mais, ce qui est pis, de se voir remerciée comme radoteuse ». C’est bien cela : il s’agit pour un Balzac de raconter, devant cet auditeur aux mille têtes — un public de lecteurs de romans, — des histoires successives qui soient assez diverses pour qu’on ne crie pas à la redite, assez analogues pour que les habitués ne soient pas déroutés par le renouvellement du conteur, — assez engageantes aussi pour que le narrateur y prenne sa part de plaisir, et ne s’en lasse point comme d’une tâche fastidieuse.

En novembre 1831, de Touraine où il prend de calmes vacances, où laisse-t-il voguer son esprit, dédaigneux du rappel médiéval que pourrait sonner, tout près de lui, « le petit castel de Méré, jadis possédé par Tristan » ? Dans l’impossible Voyage de Paris à Java qu’il raconte, et qui lui permet de prodiguer à foison l’imaginaire couleur et la splendeur fictive. Ceci pour le sens de la vision intérieure, si supérieure chez Balzac à la vue des réalités. Oui sait enfin si ses fortes narines, son nez fendu vers le bout et dont il était si fier, ne lui permettent pas d’autres évasions encore, plus furtives mais plus savoureuses — celles que suscitent les parfums chez un imaginatif, même quand ils sont signés Birotteau et innocemment vendus dans une boutique de la place Vendôme ?

Un poète qui passe rue des Lombards, peut en y sentant quelques parfums rêver l’Asie. Il admire des danseuses dans une chauderie en respirant du vétiver. Frappé par l’éclat de la cochenille, il y retrouve les poèmes brahmaïques, les religions et leurs castes. En se heurtant contre l’ivoire brut, il monte sur le dos des éléphants, dans une cage de mousseline, et y fait l’amour comme le roi de Lahore...

Nous sommes ici, vraisemblablement, dans les limbes sensoriels où l’être physique, la nature instinctive, s’oriente à son insu et se tourne vers son aliment essentiel. De telles dispositions, chez un Gautier, chez un Gérard de Nerval, peuvent être contrariées, assagies, canalisées par une volonté d’art ou par une puissance de rêve sans pareilles. Chez Balzac, qui témoigne d’autres dispositions, c’est plutôt une puissante transposition qui s’est opérée, — mais qui malgré tout se trahit à des indices que ses lecteurs connaissent bien. Balzac aurait fait, à vingt ans, la gageure de fournir, sa vie durant, une allusion aux contes orientaux dans n’importe laquelle de ses œuvres, qu’il n’aurait pas glissé plus ingénieusement, et plus à l’imprévu, un rappel, un « témoin » comme disent les architectes, une « remarque » à la façon des graveurs, dans toutes ses compo-

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